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Download STENDHAL et BICHAT - BIU Santأ©, Universitأ© de Paris 2010. 8. 11.آ  STENDHAL et BICHAT par Jea THأ‰ODORIDأ‰n

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  • STENDHAL et BICHAT

    par Jean THÉODORIDÉS

    Nous sommes en 1805. Un groupe de jeunes gens, tous anciens condisciples de l 'Ecole Céntrale de Grenoble ma in tenan t disperses , lisent les au teu r s les plus variés et se communiquen t leurs impress ions de lecture .

    Parmi les livres qu'i ls pa rcouren t , la p lume á la main, figurent non seulement des ouvrages p u r e m e n t l i t téraires , mais également des écr i ts phi losophiques et scientiíiques, n o t a m m e n t ceux des Idéologues : Helvétius, Destut t de Tracy, Cabanis, Bichat , Pinel.

    Qui sont ees jeunes gens ? Nous n 'en re t iendrons ici que qua t re : Joseph- Désiré-Félix Faure (1780-1859), For tuné Mante (1780-1826), Francois-Ignace Bigillion (1782-1827) et le plus célebre du qua tuor , Henr i Beyle (1783-1842), le futur Stendhal .

    L ' impor tance de l'ceuvre de Bichat ne leur a pas échappé. Des le 27 ju in 1805, For tuné Mante écrivait á Beyle (1) :

    « J'ai lu en partie La Vie et la Mort. On me l'a enlevé avant que je l'eusse fini. Je t'en avais parlé. C'est tres bien á mon avis. »

    Le 17 novembre 1805, Faure écri t á Beyle (2) :

    « Bilon m'a porté Bichat ; je l'ai lu et relu ; je suis enchanté de cet ouvrage, de /a premiére partie surtout (de la vie), qui me parait lumineux. Au reste, dans ce genre la, n'ayant aucune connaissance physiologique, je suis obligé de prendre pour bon ce qu'il me donne pour tel et ce n'est que dans la partie de son livre qui se lie á la métaphysique que je puis vraiment l'admirer. Voilá pourquoi aussi la seconde partie m'a beaucoup moins intéressé. Je me felicite d'avoir commencé par lui. »

    Nous verrons plus loin qui était Bilon. Quant á l 'ouvrage de Bichat , il s'agit des Recherches physiologiques sur la vie et la mort, dont la 3 e édit ion (1805) venait de para i t re .

    (1) Stendhal, Correspondance, édit. Pléiade, París, 1962. Tome I, p. 1108. (2) Ibid. p. 1141.

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  • Une semaine aprés , le 24 novembre 1805, c'est Bigillion qui écrit á B e y l e ( 3 ) :

    « Faurc lit Bichat. II m'en a donné une idee. Je le lirai aussi. »

    Enfin, le 11 décembre de la m é m e année, Faure écri t á Beyle en par lan t du Discours sur l'homme de Buffon(4) :

    « Sa théorie de la terre est belle; elle est presque vraisemblable, mais ce n'est qu'un systéme, et Bichat m'a dégoüté de toutes les idees systématiques. Voilá un obser- vateur! Un homme sage ! Des faits, rien que des faits, et s'arrétant toujours sur les limites des conjectures. Quel dommage qu'il ait été perdu si tót pour les sciences ! »

    Beyle n'avait pas a t t endu 1805 pour s ' intéresser á Bichat .

    Une note de son Théátre, da tan t du debut de 1804, est significative á ce sujet. Travail lant á sa piéce en vers Les deux hommes, qu'il ne t e rmina jamáis , le d r ama tu rge en herbé note en e f fe t (5 ) :

    « Pour Chamoucy [un des personnages de la piéce] le style de Bilon, de mon oncle (6). toujours plein de figures, brillante (ce mot exprime bien mon idee). Coupé, point pério- dique. C'est le style de la conversation. J'emporte l'éloge de Bichat comme modele.»

    E t voici á nouveau prononcé le nom de Bilon et men t ionné quelques lignes plus loin « l'éloge de Bichat ».

    II est t emps main tenan t de préciser qui était ce personnage.

    Né á Grenoble le 18 ju in 1780, fils de Jean-Baptis te Bilon (7), ma i t r e en chirurgie, et de Suzanne Bert ier , Francois-Marie-Hippolyte Bilon (8) é tudia la médecine á París oü il íü t l'éléve de Bichat et de Boyer.

    II sout int en 1803 sa thése de d o c t o r a t : Dissertation sur la douleur, et regagna la m é m e année Grenoble oü il fut n o m m é Professeur de Physiologie á l 'Ecole de Chirurgie et de Physique au Lycée.

    II était t res es t imé dans sa ville na ta le oü il m o u r u t des suites d 'une maladie de poi t r ine ( tuberculose ?), le 29 oc tobre 1824.

    P a r m i ses ceuvres assez nombreuses (cf. liste donnée in fine) figure un Eloge historique de Bichat.

    Et c'est p réc isément « l'éloge de Bichat » auque l fait al lusion Stendhal qui connaissai t bien Bilon, de la m é m e générat ion que lui et que ses amis

    (3) Ibid. p. 1148. (4) Ibid. p. 1153. (5) Théátre, édit. Diván, París, 1931, II, 393. (6) Romain Gagnon, frére de la mere de Stendhal. (7) On trouvera in fine la liste des travaux de ce chirurgien. (8) Rochas, Biographies du Dauphiné, París, Charavay 1856. Tome I, p. 139. Nous

    remercions notre ami A. Doyon qui a relevé pour nous ees renseignements.

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  • Bigillion, Faure et Mante . Ajoutons que Bilon pére , chirurgien de l 'hópital general et Professeur de Pathologie á l 'Ecole de Grenoble, devait é t re lié avec le Docteur Henr i Gagnon (1728-1813), le grand-pére mate rne l de Stendhal , su r la tombe duquel c'est Bilon fils qui p rononca un discours . Tout ceci renforca cer ta inement encoré l ' admira t ion por tee á Bichat p a r Bey le et ses amis . Bilon fils est encoré l ' auteur d 'ouvrages dont les t i t res ont une résonance bien s tendhal ienne : Essai physiologique sur l'amour (an XI I I ) , Essai sur le bonheur (1806).

    Son Eloge historique de Xavier Bichat fut p rononcé le 5 fr imaire an XI ( = 26 novembre 1802), á la séance publ ique de la Société de Médecine de Grenoble, p lus de qua t r e mois aprés la m o r t de Bichat survenue le 3 ther- midor an X ( = 22 juil let 1802).

    II s'agit d 'un opuscule de 23 pages in 8 o , impr imé á Grenoble chez J. All ier(9), qui semble assez r a re au jourd 'hu i (il n 'existe ni á la Bibl iothéque Nationale, ni á celle des Facultes de Médecine de París et de Montpel l ier) . Nous avons eu en communica t ion l 'exemplaire de la Bibl iothéque de la Ville de Grenoble (cote 0/3725).

    Cet éloge que Stendhal voulait p r end re comme modele est écri t dans le style pompeux et grandi loquent carac tér i s t ique du debut du siécle dernier . II s'agit d 'un véri table d i thyrambe du d isparu p a r un de ses eleves qui re t race avec cceur sa vie et son oeuvre. Certains passages nous font sour i re a u j o u r d ' h u i ; aprés avoir donné une ci tat ion de Bichat, Bilon écrit (op. cit. pp. 10-11) :

    « Je me borne, Messieurs, á cette citation, et maintenant je rougis presque de placer mon style á cóté de celui-lá ; mais vous aurez assez d'indulgence pour ne point établir de comparaison. Qui jetterait un regard sur la pauvre marguerite aprés avoir respiré le parfum de la rose, aprés avoir vu le port majestueux du lys ? »

    L' intérét pr incipal de cet te not ice est d 'avoir été rédigée pa r quelqu 'un qui avait t res bien connu Bichat , et Bilon a n o t a m m e n t le g rand mér i t e d ' insister su r l'oeuvre physiologique de son m a i t r e (op. cit. pp . 11-14) dont il dit fort j u s t emen t ai l leurs (p. 17) : « II se m o n t r e t ou r á tour ana tomis te exact, physiologiste profond, chirurgien éclairé, médecin observateur , pro­ fesseur analyste, et cependant Bichat ne compte que sa t r en t i éme année . »

    Tel est, b r iévement resume, l ' intérét de cet ouvrage dont S tendhal nous app rend l 'existence.

    Le nom de Bichat revient encoré á deux repr ises dans des écri ts s tendhal iens u l té r ieurs .

    (9) Dont le descendant dirige toujours l'imprimerie sur les presses de laquelle sont edites la revue Stendhal-Club et les volumes de la Collection stendhalienne oü a paru derniérement notre ouvrage: Stendhal du cóté de la Science, 303 p., 8 planches h.-t., Aran (Vaud), 1972.

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  • Une premiére ibis dans VHistoire de la Peinture en Italie oü Beyle écrit , dans le chapi t re CLXXI consacré á Michel-Ange (10) :

    « Michel-Ange employa plus de douze ans á étudier la forme des muscles, un scalpel á la main. Une fois il faillit périr de la mort de Bichat. »

    Ces lignes laisseraient á penser que Stendhal croyait Bichat m o r t des suites d 'une p iqüre ana tomique , a lors que le fonda teur de T« ana tomie gené­ rale » m o u r u t d 'une maladie mal définie (peut-étre méningi te tuberculeuse) .

    II est encoré ment ionné dans un compte r endu donné au hondón Magazine (mai 1825) (11), de la piéce de Scribe, Le charlatanisme. Le journa- liste Rondón y fait le panégyr ique d 'un jeune médecin n o m m é Rémy, au teu r d 'un ouvrage sur le c roup (diphtér ie) dans lequel il « insiste su r l 'habileté et les connaissances de ce j eune médecin qu'il p roc lame le successeur de Bichat ».

    Pour conclure cet te cour te communica t ion , il nous a semblé oppor tun , á l 'occasion du bicentenaire de Bichat, de rappe le r l ' intérét po r t é p a r Stendhal á ce grand pionnier, in térét par tagé pa r ses condisciples grenoblois sur lesquels l'ceuvre du fondateur de l 'histologie faisait une impress ion d 'au tant plus g rande qu'elle était due á un novateur bousculant la t radi t ion, et m o r t dans la fleur de l'áge.

    Cette ceuvre devait tout par t icu l ié rement plaire au futur S tendhal déjá épr is de c iar te et de r igueur scientifique. Mar t ineau l'a t res b ien compr is lorsqu' i l écrit (12) :

    « Henri Beyle pour le moment enrichissait ses connaissances en confrontant tour á tour Bichat, Cabanis et Pinel. Ces médecins philosophes ne s'éloignent jamáis de l'observation méthodique du corps humain. Leurs systémes reposent sur des phénoménes controlables. Aussi, la curiosité de leur lecteur était-elle comblée... »