stendhal trop de_faveur_tue

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  1. 1. Stendhal TROP DE FAVEUR TUE Histoire de 1589 Chroniques italiennes (1839) ditiondugroupeEbookslibresetgratuits
  2. 2. - 2 - C'est le titre qu'un pote espagnol a donn cette histoire dont il a fait une tragdie. Je me garde bien d'emprunter aucun des ornements l'aide desquels l'imagination de cet Espagnol a cherch embellir cette peinture triste de l'intrieur d'un couvent ; plusieurs de ces inventions augmentent en effet l'intrt, mais, fidle mon dsir qui est de faire connatre les hommes simples et passionns du XVe sicle (sic) desquels provient la civilisation actuelle, je donne cette histoire sans ornement et telle qu'avec un peu de faveur, on peut la lire dans les archives de l'vch de , o se trouvaient toutes les pices originales et le curieux rcit du comte Buondelmonte. Dans une ville de Toscane que je ne nommerai pas existait en 1589 et existe encore aujourd'hui un couvent sombre et magnifique. Ses murs noirs, hauts de cinquante pieds au moins, attristent tout un quartier ; trois rues sont bordes par ces murs, du quatrime ct s'tend le jardin du couvent, qui va jusqu'aux remparts de la ville. Ce jardin est entour d'un mur moins haut. Cette abbaye, laquelle nous donnons le nom de Sainte Riparata, ne reoit que des filles appartenant la plus haute noblesse. Le 20 octobre 1587, toutes les cloches de l'Abbaye taient en mouvement ; l'glise ouverte aux fidles tait tendue de magnifiques tapisseries de damas rouge, garnies de riches franges d'or. La sainte sur Virgilia, matresse du nouveau grand-duc de Toscane, Ferdinand Ier, avait t nomme abbesse de Sainte Riparata la veille au soir, et l'vque de la ville, suivi de tout son clerg, allait l'introniser. Toute la ville tait en moi et la foule telle dans les rues voisines de Sainte Riparata qu'il tait impossible d'y passer. Le cardinal Ferdinand de Mdicis, qui venait de succder son frre Franois, sans pour cela renoncer au chapeau, avait trente-six ans et tait cardinal depuis vingt-cinq ans, ayant t lu cette haute dignit l'ge de onze ans. Le rgne de Franois, clbre encore de nos jours par son amour pour Bianca Capello, avait t marqu par toutes les folies que l'amour des plaisirs peut inspirer un prince peu remarquable
  3. 3. - 3 - par la force de caractre. Ferdinand, de son ct, avait eu se reprocher quelques faiblesses du mme genre que celles de son frre ; ses amours avec la sur oblate Virgilia taient clbres en Toscane, mais il faut le dire, surtout par leur innocence. Tandis que le grand-duc Franois, sombre, violent, entran par ses passions, ne songeait pas assez au scandale produit par ses amours, il n'tait question dans le pays que de la haute vertu de la sur Virgilia. L'ordre des Oblates, auquel elle appartenait, permettant ses religieuses de passer environ les deux tiers de l'anne dans la maison de leurs parents, elle voyait tous les jours le cardinal de Mdicis, quand il tait Florence. Deux choses faisaient l'tonnement de cette ville adonne aux volupts, dans ces amours d'un prince jeune, riche et autoris tout par l'exemple de son frre : la sur Virgilia, douce, timide, et d'un esprit plus qu'ordinaire, n'tait point jolie, et le jeune cardinal ne l'avait jamais vue qu'en prsence de deux ou trois femmes dvoues la noble famille Respuccio, laquelle appartenait cette singulire matresse d'un jeune prince du sang. Le grand-duc Franois tait mort le 19 octobre 1587 sur le soir. Le 20 octobre avant midi, les plus grands seigneurs de sa cour, et les ngociants les plus riches (car il faut se rappeler que les Mdicis n'avaient t dans l'origine que des ngociants ; leurs parents et les personnages les plus influents de la Cour taient encore engags dans le commerce, ce qui empchaient ces courtisans d'tre tout fait aussi absurdes que leurs collgues des cours contemporaines) les premiers courtisans, les ngociants les plus riches se rendirent, le 20 octobre au matin, dans la modeste maison de la sur oblate Virgilia, laquelle fut bien tonne de ce concours. Le nouveau grand-duc Ferdinand voulait tre sage, raisonnable, utile au bonheur de ses sujets, il voulait surtout bannir l'intrigue de sa Cour. Il trouva, en arrivant au pouvoir, que la plus riche abbaye de femmes de ses tats, celle qui servait de refuge toutes les filles nobles que leurs parents voulaient sacrifier l'clat de leur famille, et laquelle nous donnerons le
  4. 4. - 4 - nom de l'Abbaye de Sainte Riparata, tait vacante ; il n'hsita pas nommer cette place la femme qu'il aimait. L'abbaye de Sainte Riparata appartenait l'ordre de saint Benot, dont les rgles ne permettaient point aux religieuses de sortir de la clture. Au grand tonnement du bon peuple de Florence, le prince cardinal ne vit point la nouvelle abbesse, mais d'un autre ct, par une dlicatesse du cur qui fut remarque et l'on peut dire gnralement blme par toutes les femmes de sa cour, il ne se permit jamais de voir aucune femme en tte--tte. Lorsque ce plan de conduite fut bien avr, les attentions des courtisans allaient chercher la sur Virgilia jusque dans son couvent, et ils crurent remarquer, malgr son extrme modestie, qu'elle n'tait point insensible cette attention, la seule que son extrme vertu permit au nouveau souverain. Le couvent de Sainte Riparata avait souvent traiter des affaires d'une nature fort dlicate : ces jeunes filles des familles les plus riches de Florence ne se laissaient point exiler du monde, alors si brillant, de cette ville si riche, de cette ville qui tait la capitale du commerce de l'Europe, sans jeter un il de regret sur ce qu'on leur faisait quitter ; souvent elles rclamaient hautement contre l'injustice de leurs parents, quelquefois elles demandaient des consolations l'amour, et l'on avait vu les haines et les rivalits du couvent venir agiter la haute socit de Florence. Il tait rsult de cet tat des choses que l'abbesse de Sainte Riparata obtenait des audiences assez frquentes du grand-duc rgnant. Pour violer le moins possible la rgle de saint Benot, le grand-duc envoyait l'abbesse une de ses voitures de gala, dans laquelle prenaient place deux dames de sa cour, lesquelles accompagnaient l'abbesse jusque dans la salle d'audience du palais du grand-duc, la Via Larga, laquelle est immense. Les deux dames tmoins de la clture, comme on les appelait, prenaient place sur des fauteuils prs de la porte, tandis que l'abbesse s'avanait seule et allait parler au prince qui l'attendait l'autre extrmit de la salle, de sorte que les dames
  5. 5. - 5 - tmoins de la clture ne pouvaient entendre rien de ce qui se disait durant cette audience. D'autres fois le prince se rendait l'glise de Sainte Riparata ; on lui ouvrait les grilles du chur et l'abbesse venait parler son Altesse. Ces deux faons d'audience ne convenaient nullement au grand-duc ; elles eussent peut-tre donn des forces un sentiment qu'il voulait affaiblir. Toutefois, des affaires d'une nature assez dlicate ne tardaient pas survenir dans le couvent de Sainte Riparata : les amours de la sur Flize degli Almieri en troublaient la tranquillit. La famille degli Almieri tait une des plus puissantes et des plus riches de Florence. Deux des trois frres, la vanit desquels on avait sacrifi la sur Flize, tant venus mourir et le troisime n'ayant pas d'enfants, cette famille s'imagina tre en butte une punition cleste. La mre et le frre qui survivait, malgr le vu de pauvret qu'avait fait Flize, lui rendaient, sous forme de cadeaux, les biens dont on l'avait prive pour faire briller la vanit de ses frres. Le couvent de Sainte Riparata comptait alors quarante-trois religieuses. Chacune d'elle avait sa camriste noble ; c'taient des jeunes filles prises dans la pauvre noblesse, qui mangeaient une seconde table et recevaient du trsorier du couvent un cu par mois pour leurs dpenses. Mais, par un usage singulier et qui n'tait pas trs favorable la paix du couvent, on ne pouvait tre camriste noble que jusqu' l'ge de trente ans ; arrives cette poque de la vie, ces filles se mariaient ou taient admises comme religieuses dans des couvents d'un ordre infrieur. Les trs nobles dames de Sainte Riparata pouvaient avoir jusqu' cinq femmes de chambre, et la sur Flize degli Almieri prtendait en avoir huit. Toutes les dames du couvent que l'on supposait galantes, et elles taient au nombre de quinze ou seize, soutenaient les prtentions de Flize, tandis que les vingt-
  6. 6. - 6 - six autres s'en montraient hautement scandalises et parlaient de faire appel au prince. La bonne sur Virgilia, la nouvelle abbesse, tait loin d'avoir une tte suffisante pour terminer cette grave affaire ; les deux partis semblaient exiger d'elle qu'elle la soumt la dcision du prince. Dj, la cour, tous les amis de la famille des Almieri commenaient dire qu'il serait trange que l'on voult empcher une fille d'aussi haute naissance que Flize, et autrefois aussi barbarement sacrifie par sa famille, de faire l'usage qu'elle voudrait de sa fortune, surtout cet usage tant aussi innocent. D'un autre ct, les familles des religieuses ges ou moins riches ne manquaient pas de rpondre qu'il tait pour le moins singulier de voir une religieuse, qui avait fait vu de pauvret, ne pas se contenter du service de cinq femmes de chambre. Le grand-duc voulut couper court une tracasserie qui pouvait agiter la ville. Ses ministres le pressaient d'accorder une audience l'abbesse de Sainte Riparata, et comme cette fille, d'une vertu cleste et d'un caractre admirable, ne daignerait probablement pas appliquer son esprit tout absorb dans les choses du Ciel au dtail d'une tracasserie aussi misrable, le grand-duc devrait lui communiquer une dcision qu'elle serait seulement charge d'excuter. Mais comment pourrai-je prendre cette dcision, se disait ce prince raisonnable, si je ne sais absolument rien des raisons qui peuvent faire valoir les deux partis ? D'ailleurs, il ne voulait point se faire un ennemi de la puissante famille des Almieri. Le prince avait pour ami intime le comte Buondelmont