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  • LES ECHOS DE SAINT-MAURICE

    Edition numrique

    Aloys FORNEROD

    Philosophie de l'harmonie

    Dans Echos de Saint-Maurice, 1954, tome 52, p. 37-41

    Abbaye de Saint-Maurice 2012

  • Philosophie de l'harmonie

    L'autre jour j'ai surpris mon ami Gaston, prsident des Jeunesses Musicales de son patelin, en train d'endoctriner trois jeunes filles dans le vestibule d'un conservatoire. Gaston parle bien et la vrit m'oblige reconnatre qu'il tait cout avec attention. Ma prsence n'interrompit point le discours de Gaston, qui probablement ne l'avait pas remarque. Et l'auditoire de Gaston s'augmenta d'une unit.

    L'harmonie, disait en substance le confrencier, c'est le recueil des poncifs, des traditions sottes, de tout ce qui entrave le gnie dans son essor. La stupidit des Officiels en impose l 'tude la jeunesse des conservatoires, oblige ainsi de s'en badigeonner l 'entendement pour satisfaire au Rglement, mais chacun sait que les compositeurs moder-nes ont enfin jet aux orties ces recueils de principes nau-seux, ils se sont librs de cette tutelle inutile. Alors, ajoutait l'orateur, pourquoi donc sommes-nous obligs de plir sur ces basses, chiffres ou non, sur ces chants donns de malheur, sur ces marches d'harmonie qui sentent le moisi ? Si nous avions un peu de courage, nous exigerions des Autorits prtendues comptentes qu'elles nous fassent tudier, pour commencer, les uvres de nos contemporains, selon le vu exprim par Stravinsky et Honegger, puis on reculerait progressivement dans le pass, en gardant prcieusement le sentiment de la mo-dernit des chefs-d'uvre qui furent, en effet, modernes et mme rvolutionnaires dans leur temps. Les classiques nous paratraient ce qu'ils furent : d'audacieux novateurs, et nous comprendrions le pass, qui ne serait d'ailleurs plus le pass mais simplement un prsent recul dans le temps.

    Odet te buvait les paroles de Gaston, Germaine approu-vait, Christine inclinait son front orn du pli de l'attention,

    Un lger accs de toux que je ne pus rprimer attira l'attention sur moi et, comme cette jeunesse veut bien voir en moi une perruque relativement tempre, les regards se tournrent dans ma direction, interrogateurs.

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  • Je m'empressai de donner raison Gaston.

    Si les chefs-d'uvre des temps passs vous ennuient vraiment il vous faut vous hter de leur tourner le dos. On ne fait rien de bon, en art surtout, sans amour. Si vous trouvez que les sonates de Scarlatti sont poussireuses et si voux billez l 'adagio du Concerto en mi majeur de Bach, il vous faut vous vouer au dodcaphonisme. Mais alors, soyez consquent, renoncez faire des tudes dans un conservatoire, car un conservatoire est fait pour conser-ver les uvres classiques, c'est--dire les uvres qui mritent d'tre proposes comme des modles dans les classes.

    Je suis d'accord avec vous, dbarrassons-nous des traits d'harmonie. Je n'en connais point qui soit satisfaisant. Mais commenons par essayer de comprendre ce que c'est qu'un trait d'harmonie.

    Certains compositeurs, ceux de l'Ecole de Vienne, par exemple, laissent des uvres accomplies que l'Univers reconnat pour des chefs-d'uvre. Il arrive alors ncessai-rement que ces musiques-l sont analyses, que l'on s'efforce de surprendre le secret de leur perfection. On remarque aussitt que ces compositeurs ont observ des rgles trs strictes et l'on formule ces rgles, qui ne sont autre chose que des remarques faites dans la marge des chefs-d'uvre. Ainsi, celui qui tudie les rgles de l'har-monie, qui s'entrane les appliquer dans ses essais, ne fait que mettre ses pas dans ceux des matres de notre art. A ce titre-l, un trait d'harmonie n'est qu'un recueil de remarques sur le style de Haydn ou de Mozart. Le trait d'harmonie se justifie.

    Mais, Gaston, je suis entirement de votre avis lorsque vous refusez au trait d'harmonie le droit de vous com-mander lorsque vous crivez votre musique personnelle. Le trait d'harmonie nous dit comment Haydn et Mozart ont crit, il ne peut obliger le compositeur contemporain. Les rgles particulires d'un style donn ne valent que pour ce style-l. Elles ne sont que des traductions tempo-raires des lois ternelles que les dieux seuls connaissent. Et voici pourquoi les ouvrages didactiques sont gnrale-ment dcevants. L'auteur d'un trait d'harmonie s'imagine qu'il lgifre pour tous les temps et pour tous les pays, il

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  • admet ceci et repousse cela selon ses ides personnelles et, dans son dsir d 'tre logique, forge une thorie qui n'est plus un fidle miroir du style des classiques. Et c'est pourquoi les auteurs les plus accueillants, les plus larges, les plus favorables la musique moderne, sont les plus absurdes. Vous admettez certaines infractions l'harmonie classique trouves dans la musique de Wagner ? Vous voulez tre plus gnreux encore et vous incorporez De-bussy dans votre systme, puis certains contemporains...

    Lucas della Robia, XVe s icle

    Mais allez donc jusqu'au bout et admettez tout, vous vous rendrez compte alors du fait que vous tes devenu par-faitement inutile puisque vous n'expliquez ni Mozart ni Debussy.

    La sagesse serait d'crire un trait de l'harmonie selon Jean-Sbastien Bach, un autre selon Mozart, (trs diffrent,) un troisime encore selon Wagner, et ainsi de suite. Car c'est une illusion de croire la valeur absolue d'une rgle.

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  • d'un systme quelconque. Il faut avoir le courage de reconnatre le caractre relatif des principes qui ont guid et soutenu Mozart ou Beethoven.

    Toutefois, mon cher Gaston, il m'est impossible de vous approuver lorsque vous dites des sottises. (Ici Odet te me jette un regard noir.) Lorsque vous nous racontez par exemple que les classiques furent d'audacieux novateurs.

    Certains oui, d'autres non. Gardez-vous de la niaiserie qui consiste assimiler les arts la science et parler des progrs de la musique. La science progresse, c'est entendu, elle va mme bientt faire sauter le globe. Mais une mlodie grgorienne parfaitement belle ne peut tre d -passe en beaut. Une messe de Palestrina ne peut tre surpasse par une uvre plus rcente. Comme le dit joli-ment Mme Wanda Landowska, la musique n'est pas une colire qui passe sagement d'une classe dans l'autre et qui de nos jours seulement vient d'obtenir son brevet suprieur. C'est pourquoi il est indiffrent, au fond, qu'un artiste soit novateur ou traditionaliste. Ce qu'on lui d e -mande c'est de laisser une uvre belle et qui rsiste au temps. Et voici les conservatoires justifis, ils honorent la musique qui a rsist au temps, la musique qui a fait ses preuves.

    Arthur Honegger, qui ne craint pas de se contredire, ce qui est sans importance parce qu'il nous a donn assez de belle musique et qu'on ne lui demande pas d 'tre un philosophe Honegger a dit ceci, qui est assez surpre-nant sous sa plume :

    Il me parat indispensable pour aller de l'avant, d'tre solidement rattach ce qui nous prcde . Il ne faut pas rompre le lien de la tradition musicale. Une branche s-pare du tronc meurt vite. Il faut tre le nouveau joueur du mme jeu, parce que changer les rgles, c'est dtruire le jeu et le ramener au point de dpart.

    A mon humble avis, Honegger se montre trop conser-vateur : les styles changent ncessairement, les rgles avec. Mais il y a intrt ce que les styles changent peu peu et non d 'une manire rvolutionnaire. Et gardons-nous de croire qu'un musicien de gnie bouscule ncessairement les usages de son temps, qu'il soit toujours un audacieux novateur brisant les cadres consacrs . Il peut tre ceci,

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  • il peut aussi tre respectueux des formes de son temps, et cela n'a aucune importance.

    Feu Paul Landormy a crit quelques lignes d'une rare pntration sur ce point-l. Permettez-moi de les citer, Gaston :

    Deux cas peuvent se prsenter. L'individu, en se ser-vant du langage de son pays et de son temps, ne songe qu' y imprimer aussi profondment que possible le sceau de son individualit. Il cherche une criture aussi diffrente que possible de celle de son voisin, au grand dam de la tradition, de l 'exemple, des coutumes tablies, de l'usage grammatical et de la syntaxe au besoin : il cre une nou-velle syntaxe qui lui est personnelle. C'est le cas de De-bussy par exemple.

    Ou bien, il s'ingnie ne se servir que des termes courants, selon les rgles communment admises et de parler en somme comme tout le monde parle autour de lui sans renoncer tre lui-mme, bien videmment. (Mais comment ? L est le mystre.) C'est le cas d'un Racine ou d'un Mozart, par exemple. Peut-tre mme con-fre-t-il, par l'usage qu'il en fait, l'instrument, la langue dont il se sert, une perfection d'un ordre plus lev que celle qu'elle avait atteinte dans l 'usage gnral. Peut-tre est-ce prcisment cette perfection qui fait transparatre sa personnalit dans cet usage.

    Voil deux manires bien opposes de se montrer personnel, et la seconde parat presque paradoxale. Ce fut celle des classiques. Il est noter que c'est celle aussi qui assure le mieux la dure des uvres .

    Lorsque j 'eus termin mon petit discours, je ne fus pas sans remarquer que Gaston et Odet te parlaient voix basse, d'autre chose videmment. Que Germaine avait pris un air un peu souffreteux et que Christine, assise dans un fauteuil tubulaire, avait ferm les yeux.

    Aloys FORNEROD

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