les echos de saint-maurice - digi- accorda tant bien que mal l'instrument et, s'accompagnant sa...

Download LES ECHOS DE SAINT-MAURICE - digi-  accorda tant bien que mal l'instrument et, s'accompagnant  sa manire, entonna d'une voix casse ... —  Ong con cop  ! dit le boy,

Post on 10-May-2018

212 views

Category:

Documents

0 download

Embed Size (px)

TRANSCRIPT

  • LES ECHOS DE SAINT-MAURICE

    Edition numrique

    Louis PONCET

    Le Conte de Nol (Nouvelle) Extraits du Journal intime du Chanoine X

    Dans Echos de Saint-Maurice, 1951, tome 49, p. 387-401

    Abbaye de Saint-Maurice 2012

  • Photo Rast

    N A T I V I T Hugo van der Goes, XV e sicle

    (Collection du Prince de Liechtenstein)

  • Le conte de Nol Nouvelle

    Extraits du Journal intime du Chanoine X

    15 NOVEMBRE 195...

    Le rdacteur de la revue m'a demand un Conte de Nol. J'ai tout d'abord rechign. Mais le bon Chanoine m'a pris par mon point faible.

    Vous souvenez-vous de ce conte dlicieux que vous aviez crit, il y a quelque vingt-cinq ans, et que je relis parfois encore mes lves ?

    Si je m'en souviens !... J'tais jeune,... je croyais la magie de la littrature !... Pourtant ce n'tait pas que littrature, car le fond du rcit tait vrai : un souvenir d'enfance, cruel et doux la fois, que j'habillai la mode du jour. Un petit avion d'or avait remplac une toupie nickele ; mais les sentiments taient authentiques.

    ... Et puis, cette histoire je l'avais ddie un neveu trs aim, qui mourut la fleur de l 'ge avant de pouvoir comprendre combien j 'y avais mis de cur ...

    ... Et puis surtout, ma vieille maman aimait tellement la relire ... cette belle histoire !

    L'afflux de tant de chers souvenirs mina bien vite ma rsistance, ce qui n 'chappa point au rdacteur en mal de copie pour son prochain numro. Aussi enchana-t-il rapidement :

    Un Conte de Nol, ce n'est pas la mer boire ! Du rve... un peu d'imagination !... Du reste, dans vos sou-venirs de missionnaire d'Extrme-Orient ou dans ceux, plus rcents, du cur de haute montagne, vous trouverez bien quelque chose d'mouvant nous raconter.

    Durant quelques instants, tout m'a paru facile. J'oubliais seulement qu' cinquante ans bien sonns on ne rve plus comme vingt-cinq. Alors, j'ai dit : Oui , certes bien imprudemment.

    387

  • Le rdacteur, qui me tenait, dploya son large sourire des grands jours, ajoutant avec autorit :

    C'est entendu. Je compte sur votre manuscrit pour le premier dcembre, dernier dlai.

    Il pronona ces derniers mots d'un ton qui ne souffrait pas de rplique. J'ai l'impression d'avoir fait, ce mo-ment, la tte de l'lve qui l'on fixe une date ultime pour la remise de sa copie, et qui promet de s'excuter, avec cependant au fond de lui-mme le sentiment plus ou moins avou de profrer un gros mensonge ...

    25 NOVEMBRE

    Je consulte le calendrier et constate, avec effroi, que le 1er dcembre tombe la fin de la prsente semaine. Je n'ai encore rien crit. A peine ai-je remu quelques souvenirs confus, qui veillent en moi des images im-prcises.

    ... N'ai-je pas entendu dire par un montagnard, conteur infatigable, qu' Nol les btes sauvages taient, mi-nuit, doues de la parole et qu'elles profitaient de ces courts instants de lucidit pour louer Dieu et se demander mutuellement pardon de leurs offenses ?...

    Il y aurait bien aussi l'Indochine : le vieux missionnaire alsacien qui jouait du violon et mangeait n'importe quoi parce qu'il avait perdu le sens du got ?... Il y aurait peut-tre des histoires de tigre ou de typhon ?...

    C'est trs joli tout cela ! mais a ne fait pas un Conte de Nol.

    26 NOVEMBRE

    La fin de la semaine approche. Toujours rien !... Avec ce fhn qui transforme les interstices des portes

    et des fentres en autant de sirnes hurlantes, inutile d'aller se coucher : le sommeil ne viendra pas.

    Alors, essayons d'crire. A contre-cur, je me remets ma table de travail.

    Hlas ! rien, toujours rien ; le vide absolu ... Et ce vent qui vous exaspre !... Soudain une rafale

    plus violente secoue la maison. On dirait que les volets vont tre arrachs. Malgr moi, je cde un instant un sentiment d'angoisse, voisin de la peur.

    388

  • Eh quoi ! n'ai-je pas ressenti dj une impression de ce genre ?... O donc ?... quand ?...

    Mais, en Annam, bien sr ! Et, par l'imagination, je revis cette avant-veille de Nol,

    dans le petit presbytre de brousse entour de haies de bambous, au bord de la lagune.

    J'ai fait connaissance, ce jour-l, avec le terrible m-tore dont le nom seul fait trembler les habitants des ctes de la Mer de Chine : le typhon. Nous n'en ressen-tmes, vrai dire, que les derniers soubresauts, car le centre de la tornade se trouvait loin en mer et se dirigeait sur le Bas-Tonkin, qui fut effroyablement ravag. Cepen-dant les heures que je vcus alors suffisent mon exp-rience et je ne suis pas prs de les oublier.

    Je me revois encore, enferm avec le Pre X... et son boy, dans l'unique pice servant la fois de dortoir, de salle manger et de bureau, o l'on touffe parce que, ds l'annonce du typhon, on a obstru toutes les ouver-tures avec de forts volets pleins, solidement amarrs l'aide de lourdes barres de bois.

    Je revois aussi, comme si c'tait hier, le vieux Pre ner-veux dans l'attente du pire, et qui essaye de meubler les longues heures d'angoisse de cette nuit interminable, en nous racontant des souvenirs d'enfance, des histoires na-ves de Nol qui se passaient dans son Alsace natale. Nous entendions sans les couter ces rcits purils, attentifs aux seuls bruits venus du dehors ; ce vent qui semblait de -voir briser jusqu'aux gants de la fort tropicale.

    Voyant qu'il ne russissait pas dissiper notre peur, car rellement nous tremblions de cette peur panique qui vous coupe tous vos moyens, il essaya autre chose.

    La, dit-il au boy, donne-moi mon violon ; il y a longtemps que je n'en ai pas jou !

    D'une bote poussireuse en forme de cercueil, dont la serrure pendait, lamentable, mange qu'elle tait depuis longtemps par l'humidit qui, dans ce bas pays de rizires, dvore tout ce qui est mtallique, La tira un vio-lon bon march, auquel il ne restait que trois cordes. Le missionnaire accorda tant bien que mal l'instrument et, s 'accompagnant sa manire, entonna d'une voix casse une chanson dsute la mode de 1880, qu'il avait

    389

  • apprise Paris au temps de ses tudes au Sminaire de la rue du Bac.

    Le docteur Grgoire Est un bon docteur. Le docteur Grgoire Ordonne de boire...

    Il n'alla pas plus loin. Au dehors, un bruit de lutte... des cris dsesprs de

    bte traque... un long hurlement dans la nuit... Ong con cop ! dit le boy, en se signant. Le tigre ! interrompit le Pre. Le monstre a de nou-

    veau attaqu nos buffles. Ah ! si je te tiens !... Et d'instinct, il sauta sur son fusil de chasse ; mais, se

    ravisant aussitt, il se tourna vers moi d'un air navr : Rien faire ! Ouvrir une porte ou une fentre pen-

    dant le typhon, c'est signer son arrt de mort. Si vous lais-sez le vent s'engouffrer l'intrieur, cote que cote il ressortira ; dt-il arracher le toit, ou enfoncer le mur le plus solide. Ce maudit tigre, fils du diable, le sait bien !

    Le boy de nouveau se signa et, dans l'espoir de con-soler son matre, insinua :

    Ong con cop (ce qui signifie : Le Seigneur Tigre) est le matre de la jungle, comme bo (le typhon) est le matre de l'air : contre eux, on ne peut rien.

    L'effet de cette rflexion banale fut instantan ; mais pas du tout dans le sens escompt par le boy, qui, lui, raisonnait en Oriental. Le Pre se mit dans une colre ho-mrique.

    La brusque chute du baromtre, qui prcde le typhon ; les tlgrammes rpts, qui l'annoncent et dcrivent sa marche ; le ciel bas et noir, inexorablement bouch ; tout cela met rude preuve les nerfs europens les plus so-lides.

    Depuis vingt-quatre heures, le vieillard tait tendu bloc. Et ce fut La qui encaissa la dcharge.

    Ong con cop ! Je t'en donnerai du Seigneur Tigre ! Dis plutt : Cette sale bte puante , qui tue les gens et dcime nos troupeaux. On a beau vous rp-ter sur tous les tons que c'est en vain que les paens lui lvent des pagodes , brlent en son honneur de l'encens

    390

  • et lui donnent du Monseigneur , dans l'espoir absurde de l'apaiser par ces pratiques diaboliques.

    Vous vous prtendez chrtiens et vous n'tes pas moins superstitieux que les pires parmi les paens !...

    Ong ! Ong ! : rserve ce titre au mandarin ; et que je ne te l 'entende plus accoler au nom de cette brute de con cop , sinon tu attraperas vingt coups de rotin, en prsence de la chrtient, la sortie de la messe de Nol !...

    Le boy impassible salua la mode annamite, s'incli-nant profondment et agitant devant lui ses mains jointes.

    Il a entirement raison, le Pre !... fut sa seule r-ponse.

    Celui-ci, sentant qu'il avait perdu la face en se f-chant, fit un violent effort pour se calmer et bougonna en rallumant sa pipe afin de se donner une contenance :

    Voil comme ils sont tous ! Le Pre a raison... le Pre a entirement raison . Et, la premire occasion, ils reparleront avec un extrme respect de Ong con cop ; s'ils ne vont pas brler en cachette des btonnets d'encens sa p a g o d e ! Quel pays ! quel pays, mon Dieu !

    C'est alors que se passa la chose... Une rafale, plus enrage encore que les prcdentes,

    branla la maison jusque dans ses fondements. Toute la charpente craqua : les baies obstrues de la vranda vi-brrent comme un tam-tam gigantesque ; mais cependant la vieille demeure, qui en avait vu d'autres, tint bon mal-gr tout. Nous commencions peine respirer, quand, au milieu d'une nouvelle bourrasque, nous permes au-dessus de nous un vacarme effrayant. On aurait dit d'un avion dsempar, qui aurait frl le fate de la cure, avant d'aller s'abattre en un fracas pouvantable dans la rizire voisine.

    Jusqu'au petit jour nous restmes l, sans bouger, dans un tat voisin de l 'hbtude. Puis l'ouragan se calma ; et nous pmes enfin ouvrir la porte d'entre, par laquelle pntra une bouffe d'air frais, qui nous rendit quelqu

Recommended

View more >