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  • LES ECHOS DE SAINT-MAURICE

    Edition numrique

    Jean ERACLE

    Aspects du yoga hindou

    Dans Echos de Saint-Maurice, 1962, tome 60, p. 240-258

    Abbaye de Saint-Maurice 2012

  • ASPECTS DU YOGA HINDOU

    Bien des aspects des cultures orientales sont aujourd'hui largement rpandus en Oc-cident ; parmi eux : le Yoga hindou. En effet, les livres, les revues, et mme les journaux, ne se comptent plus, qui prsen-tent au public occidental ces vieilles tech-niques de l'Inde. En bien des endroits et mme en Valais , il existe des cours de Yoga. Toutefois, il faut bien le dire, la con-naissance qu'on en a, n'est pas toujours to-talement conforme la ralit. Certains n'y voient qu'une gymnastique originale ou le moyen de se maintenir en sant ; d'autres se lancent dans ces pratiques sans discerne-ment, avec une sorte d'exaltation. Il n'est donc pas inutile que nous tentions d'clai-rer nos lecteurs sur ce monde trs complexe qu'est le Yoga de l'Inde.

    Nul ne peut comprendre vritablement ce qu'est le Yoga, s'il ne connat pas le but de toute vie religieuse en Inde.

    Le but ultime d'un Hindou, crit Usha Chatterji 1, est de raliser Brhman et, pour parvenir Le connatre, nous devons nous connatre nous-mmes, car Il est en nous et hors de nous. Possder cette vrit est moksha ou nirvna .

    Brhman, dans la conception hindoue, c'est l'Absolu, l'Unique, l'Infini et l'Eternel, ce qui chappe toute description.

    1 Comprendre la Religion hindoue, Paris 1954 ; p. 24.

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  • La cration est la manifestation de Brhman. En se manifestant, la nature de Brhman apparat dou-

    ble : c'est la nature suprieure ou purusha, l'esprit, au-quel toutes les mes participent ; c'est la nature inf-rieure ou prakriti, qui comporte l'ensemble des choses matrielles.

    Au fond de l'homme est tman, le Soi, imprissable et ternel, qu'il ne faut pas confondre avec le moi indi-viduel connu par les sens : en ralit, tman est identi-que Brhman 2.

    Parce que l'homme s'identifie avec le moi individuel que lui prsente l'exprience des sens, il est victime d'une illusion et ainsi, par le rsultat de ses actes (karma), il se trouve entran dans la ronde du dtermi-nisme de la matire : ce dterminisme, fait de l'encha-nement des causes et des effets, de la suite des renais-sances et des morts, est appel samsra.

    La libration ou moksha, le nirvna ou extinction dsigne la mme ralit consiste vaincre l'illusion, par consquent renoncer compltement s'identifier avec le moi individuel pour dcouvrir le vrai Soi, lequel doit tre peru comme identique Brhman.

    Plusieurs chemins, un seul but

    Pour parvenir cette ralisation spirituelle, plusieurs voies (mrga) sont possibles.

    Voici les quatre voies traditionnelles prsentes par l'Inde, telles que les numre Swami Nityabodhananda 3 :

    1. La voie de l'action ou Karma Yoga. 2. La voie de la connaissance ou Jnna Yoga.

    2 Les relations entre tman et Brhman ne sont pas expli-ques toujours de la mme manire par les penseurs de l'Inde : les conceptions hindoues, fondes essentiellement sur une exprience vivante et ineffable, oscillent sans arrt entre ce qui nous semble un monisme panthistique et un dualisme dbouchant sur un thisme proche des religions occidentales. Par ailleurs, il se trouve galement en Inde des systmes de pense fonds sur l'athisme. C'est dire la difficult que peu-vent avoir les Occidentaux ds qu'ils abordent la culture indienne.

    3 Le chemin de la Perfection selon le Yoga-Vedanta, Paris 1960 ; p. 121.

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  • 3. La voie de la dvotion ou Bhakti Yoga. 4. La voie de la discipline et de l'hygine mentale

    ou Rja Yoga.

    On remarquera que Nityabodhananda appelle du nom de Yoga les diverses voies spirituelles de l'Inde.

    En ralit, le mot yoga vient d'une racine sanscrite qui veut dire lier ensemble , tenir serr , atteler , mettre sous le joug 4. Considr par rapport son but, on peut dire avec Usha Chatterji 5 que le Yoga signifie union de l'homme et du Suprme . Considr au con-traire dans son dveloppement, le Yoga peut tre regard, suivant le Dr Sarvepalli Radhakrishnan, comme la tech-nique de la concentration . Cet auteur crit en effet : Ds les temps les plus anciens le mot yoga a t em-ploy pour dcrire des pratiques et des expriences d'un certain ordre qui ont t plus tard adaptes aux ensei-gnements des diffrentes techniques, Jnna, Bhakti et Karma. Chacune de ces dernires a recours aux pratiques de Dhyna Yoga, la voie de la mditation 6.

    Les trois premires voies se rfrent aux trois types fondamentaux de tempraments humains : rflchis, mo-tifs ou actifs. A ce propos le Dr Radhakrishnan crit : Pour ceux qui cherchent la connaissance Dieu est la lumire ternelle, claire et radieuse comme le soleil de midi ; aucunes tnbres en lui. Pour ceux qui cherchent la vertu, il est l'ternelle justice, inbranlable et impar-tiale, et pour ceux que l'motion domine il est l'ternel amour et la beaut de la saintet. Comme Dieu combine en soi ses attributs, l'homme tend la vie intgrale de l'esprit 7.

    Cela signifie que si chacun peut suivre la voie qui correspond le mieux son temprament et son volu-tion intrieure, en dfinitive tous finissent par communier dans un but identique. C'est que la destruction de l'illu-sion pour raliser l'identit du Soi et de Brhman peut

    4 Mirca Eliade, Pantanjali et le yoga, Le Seuil, Paris 1962 ; p. 7.

    5 Comprendre la Religion hindoue, p. 88. 6 La Bhagavad-Gt, Adyar, Paris 1954 ; Introduction, p. 64. 7 Id. p. 61.

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  • s'accomplir tout aussi bien par l'tude des rapports qui existent entre Dieu, le Soi et la Nature, et c'est Jnna Yoga ; par l'action totalement dpouille d'attachement, et c'est Karma Yoga ; ou encore par l'abandon de soi-mme dans l'amour entre les mains d'un Dieu personnel et c'est Bhakti Yoga.

    Le yogin de la Descente du Gange Sculptures dans la falaise, Mahavalipuram

    (Inde, VIIe s.)

    Quant la quatrime voie, si elle est l'origine au service des trois autres, elle peut former un tout en elle-mme, comme nous le voyons dans les Yoga Stras de Patanjali.

    C'est cette dernire voie, le Raj Yoga ou Yoga Royal, qui appartient spcialement le nom de Yoga, que sont consacres ces quelques pages.

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  • Un trange manuel

    Les enseignements spirituels du Yoga, transmis de ma-tres disciples et d'une manire orale durant de longs sicles, ont t condenss dans cette sorte d'aide-mmoire que sont les Yoga Stras de Patanjali. La doctrine qui y figure est considre en Inde comme l'une des six faons orthodoxes de voir la Ralit 8. Bien que l'on ne sache rien de leur auteur, les Yoga Stras semblent avoir t runis au IIe sicle de notre re 9.

    Comment se prsente cet ouvrage ? Comme un recueil d'aphorismes (stras) en quatre

    livres. Le premier livre, De la Contemplation , contient 51

    sentences et dfinit la nature de la contemplation, ce qui la favorise et aussi ce qui lui fait obstacle.

    Le deuxime, De la Pratique , donne en 55 versets la description de la mthode.

    Le troisime, Des Pouvoirs , dpeint les degrs sup-rieurs de la contemplation ainsi que les effets et les signes de l'ascension spirituelle ; il contient 54 apho-rismes.

    Enfin le dernier, De l'Indpendance , qui comprend 34 sentences, retouche certains thmes dj expliqus

    8 Les six darnas orthodoxes, considrs souvent en Occi-dent comme des systmes philosophiques, sont plutt des points de vues diffrents suivant lesquels il est possible d'envisager la Ralit. Cela explique qu'ils ne s'excluent pas, mais qu'ils sont capables de s'interpntrer. Les six darnas orthodoxes sont : Nyya (une sorte de logique), Vaieshika (systme atomiste), Smkhya (dualisme athe de l'esprit et de la matire), Yoga (systme pratique), Prva Mmns (vision ritualiste de l'univers), Vednta (spculation sur la nature d'tman et de Brhman). Il existe des darnas non-ortho-doxes ; ainsi le Bouddhisme et le Janisme. Sur les darnas hindous, voir par exemple Emile Gathier, s. j . , La Pense hindoue, Le Seuil, Paris 1960.

    9 Sur la date et l'auteur des Y. S. voir Mirca Eliade, Patan-jali et le Yoga, p. 10 et 11. Pour nos citations des Y. S. nous avons utilis les traductions d'Ernest E. Wood dans La prati-que du Yoga (trad. franaise de R. Jouan et R. Baude), Payot, Paris 1962, et de Swami Vivekananda dans Les Yogas Pra-tiques (trad. fran. de L. Reymond et J. Herbert), Albin Michel, Paris 1960.

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  • auparavant et parat une ajoute au texte primitif : il peut remonter au Ve sicle de notre re seulement.

    Il faut apaiser les temptes

    Le Yoga, crit Patanjali, est le contrle des ides dans l'esprit.10

    L'esprit peut tre compar un lac, les ides des vagues. Les vagues empchent de voir le fond du lac : de mme les ides empchent de dcouvrir la Ralit prsente au fond de l'esprit. Cette Ralit, but de la vie religieuse hindoue, c'est le Soi profond, tman, conu comme identique Brhman. Parce que l'esprit est terni par les ides, l'homme prend son contenu mental pour la Ralit. Et comme ses ides lui viennent des sens et du monde matriel, l'homme se laisse entraner dans le tourbillon du samsra.

    C'est ce qu'expriment les deux aphorismes suivants : Alors (s'il y a contrle), il y a installation du contem-

    plateur (purusha) dans sa propre nature. Sans quoi il y a identification avec les ides. 11

    Tout l'effort du yogin sera donc de matriser compl-tement l'esprit, afin d'obtenir la batitude.

    Quelle batitude ? Celle d'Ivara. Ivara, le Seigneur, est le Dieu personnel (Isht Devta)

    des yogins. Cependant on aurait tort de le regarder comme le crateur : il se prsente plutt, dans le systme de Patanjali, comme le Matre spirituel (gur) parfait et universel, celui qui claire par son exemple. Il n'est ni le but, ni un principe de grce, mais la vie d

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