jean marsan - interdit au public - (lowdef)

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é;est jean Marsan lui-même, I;auteur de Interdit au public dans ce 1h6atre Saint-Georges, . dont Jean Dutourd sortait en tOussant comme un cachalot, tant 'II avait ri) qui a présen, ainsi· son oeuvre au public: . . . «Sarah Bernhardt attendait l'heure de ' la répétition, seule. Tout le monde 'tait ".. retard; dans le clair obsCUl' de la scène vide, la grande artiste·, Ivre se contentait de répéter, de toute la puiSINilllC8 de sa voix d'or, le mot de bronne. Soudain, une jeune comédienne entre en courant; Sarah n'a que le temps de lever les. yeux au ciel et dit, d'une voix brisée, à 8a jeune camarade : - Je rivais 1 Toute la drôlerie ·des histoires · de coulisses est là, dans cette Interférence perpétuelle de l'acteur, être subl'ime et de l'acteur, être humain. 'Interdit au public " est UI'Mt comédie sor ;Ies ces êtres brlUants. agaçants, courageux, - démesurés mais toujours sympathiques, tant ils mettent d'entraIn à se moquer d'eux-mêmes ». DIS T·1l1 BUT ION par en IlCèlle Rlcole Gul.e ............... Marthe MERCADIER Robert Gulle ........ . •... . . .. René CLERMONT Chrl.t1an .... •••• ...... •.•• ....... Francis rOFFO P.rre MOlltaqne .... ••..•..•.• Jean-Piene LAMY FraD.9olle Watteau .......... Lyne CHARDONNET Se"é MontClClne ..... •...• .... Tean · LEl'OULAIN GI •• I. MOIltaqQ .............. Colette TEISSEDRE Jean Bayard. .................... Jean-Paul CISIFE Gabriene TrI.tan .... ....... .... Maria PACOME Photoqraph •• , fleuri.t .. et éleetrona Patrice DENAC, Lucien DECAF;N 1 et André r ACQUES Cette . pl.ce a été créée au Théatre Salnt-Geor9H le 10 octobre 1967. DECOR . Le bureau d'un directeur de théâtre de boulevard; à Paris. Des maquettes, des 'cou- pons de tissu, des bijoux - dont plusieurs diadèmes, des brochures de pièces,' au mur, des affiches dans ce style: « THEATRE CHOISEUL ELVIRE POPESCO , dans LA MAITRESSE FEMME de HBRVE MONTAGNE ... » ... . le nom de l'auteur étant auisi gros que celui ' de la vedette. Mobilier disparate mais riche, provenant de différentes mises en scène. De gauche droite çlu spectateur: une petite porte au premier . plan,· au fond, le derrière le bureau. une grande baie vitrée donnant ·sur Paris · (facultatif); devam le ·bureau, contre lequel il . iadosse, un ca- . napé,' une table et deux chaises à gauche; un vaste fauteuil à droite, et enfin, au deuxième plan à droite, une porte à deux battants' tl laquelle on accède par deux marches. ACTE PREMIER ScÈNE 1 Pénombre. Les rideaux sont fermés. Ro- bert entre par la porte cour et va les ouvrir. Grand jour. VOIX de NICOLE, dès le lever du rideau, en coulisse. - Voilà! Et voilà!!! Et voilà ! ! ! Et voilà ! ! ! Robert, accablé par ces cris, vaque néan- moins aux menues besognes d'un direc- teur qui remet son bureau en ordre de marche: il ouvre les fichiers dont il a la clef, inspecte les tiroirs, rassemble des dossiers sur son bureau, empile des bro- chures- polycopiées; en résumé, il ne cesse de s'occuper pendant que Niçole crie. . (Elle apparaît à son quatrième « à la porte cour; toute vibrante d'une colère' sacrée; elle tient à la main un bouquet de fleurs qu'elle tirera de son papier et mettra dans un ' vase pendant ce qui suit.) NICOLE. - Et voilà! Tout J . Une fois de plus nous rentrons de va- canees, la saison ,théâtrale débute, nous rouvrons le théâtre, ce .théâtre dont mon l'NtERDIT Au pUBLIé mari est le directeur, et une fois de piUi, je ne jouerai pas! Regardez bien les affiches, cherchez le nom de Nicole Guise, l Ia femme du directeur, vous ne le -trou- verez jamais ! . R BERT. - Tu veux que je te le montre, ma chérie? NICOLE. - C'est pas de jell! TQi, tu sais . il se cache! . (Elle montre le bas de l'affiche.) ... entre les horaires de la pièce et l'adresse de l'imprimeur! Combien de fois ai-je joué dans · cethéâ- tre .que dirige mon mari ? ROBERT. - Tu as · joué six pièces. NICOLE. - J'ai joué un rôle. (Elle montre une affiche; elle e$t évidemment in- juste: si son nom n'est pas bien placé, il est très visible.) Un rôle on m'a vue,! Un rôle don.t personne ne voulait, - c'est pour ça qu'on me l'a donné, - mais je me suis fait remarquer de force! Ah! je reconnais que j'ai 'beau- coup rajouté au person.nage! J'ai pris l'accent polonais, j'ai mis des bottes d'égoutier, et un chapeau de sémina- riste; la pièce n'a duré que trois jours,· mais ON ,M'A VUE! (Robert ne peut retenir un spasme au souvenir de ce cauchemar. Nicole le voit.) NICOLE. - Toi, bien sftr, bourgeoi,s dans l'âme, les audaces te font peur, mais le public aime qu'on cogne dessu;s! laisse-moi cogner sur le pu'blic, ) en al besoin et lui aussi. ROBERT. - Nicole, ma chérie, tu sais très bien que, dès que j'aurai ' vraiment un rôle pour toi ... NICOLE. - le feras jouer par une autre. Parce que · je 'suis ta femme. Si j'étais ta petite amie, je jouerais ,des rôles, mais je suis ta femme, alors, je ne joue pas! · ... ... ROBERT. - Je n'al JamaiS faIt Jouer une fille, parce qu'elle ·était. ma petite amie, jamais! NICOLE. - Tu l'as fait ! ROBERT. - Ciie-1ll0iun cas! Un seul cas! NICOLE. - Le mien. Quand j'étais ta pe- ,tite amie, je jouais tout le temps. De- puisque nous sommes mariés, je ne joue· plus. Et j'en crève! Je veux jouer! Un rôle J ROBERT. -, Lequel, ma chérie? Il n'y a rien pour toi dans la prochaine pièce. NICOLE. - Rien. ROBERT. - Nous sommes bien d'accord. , NICOLE. - Rien, sauf lè -rôle principal ! . ROBERT. - Tu sais très bien .que j'ai pen,sé à toi, mais l'auteur ... NICOLE. - L'auteur! Heureusement qu'il y a l'auteur, pour t'abriter derrière. 435 ROBERT. - Hervé a des Idées très arrêtées. Il voulai,t . Madame Luciane, il ·pris. Ma- dame Luciane. NICOLK - Luciane! Elle ne pouvait pas · s'appeler Luoienne, non! Luciane, pour ne pas failfe comme tout le monde! ROBERT. - Je suis objectif: Luoiane est moins bonne comédienne que toi.· NICOLE. - Mais? ROBERT. - Elle a des à-côtés que tu n'as pas. . NICOLE. - Parle-moi des «à-côtés» de Lu- dane, · tu me feras plaisilf. ROBERT. - Elle a un mystère. NICOLE. - Oui. (Elle se fiche de lui, bien sûr.) ROBERT. ...:.. Un m·sson shakespearien. NICOLE. - Voilà. ROBERT. - Pour tout dire, un halo. NICOLE. - Un halo? ROBERT. - Un halo . NICOLE. --:- Et je n'ai pas de halo? ROBERT. -Si, mais il y a halo et halo. NICOLE. - ·Mais pourquoi je discu'te! C'est Luciane qui jouera la pièce d'Hervé pas moi. Et si encore je pouvais aller jouer da·os un autre théâtre, mais non! Personné ne veut de moi! On se dit: « Elle est femme de directeur et elle ne joue pas, c'est que vraiment · elle ne peut pas!» Et moi, j'ai besoin de briller les planches, de mouiller ma chemise, d'être en communion avec I le spectateur! Jouer, jouer, jouer! Faire n'importe quoi: un pri chez Pitoëff, une mimique chez Fabbri , un hoquet chez Barraul ·t, mais jouer! Tant pis, j'en ai as sez! C'est toi qui vas faire quelque chose pour ta femme! La pièce d'Hervé est trop courte; il faut un acte en lever de ri deau pour compléter le spectacle : c'est moi qui le jouerai! ROBERT. - Pourquoi? Hervé devait écrire le lever de rideau pendant les vacances. NICOLE. - Il ne ra pas écrit. ROBERT. - Il va l'écrilre. NICOLE. - Il n'Aura plus le temps; nous commençons à répéter aujourd'hui; il fa· u·t prendre une décision ! ROBERT. - Justement, je l'a'ttends pour prendre une décision. NICOLE. -,. Prends-la sans lui! Mets-le de- vant le ' fait accompli 1 Tu es ' le direc- ,teur de ce théâtre, et tu dis : « Hervé, je veux que ma femme joue « Les Sin- cères» de Marivaux. ROBERT. - Qijoi ? NICOLE. - Montre-lui qui tu es, et qu'il n'y a pas que monsieur Hervé Mootagne, qui décide!

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Page 1: Jean Marsan - Interdit au public - (lowdef)

é;est jean Marsan lui-même, I;auteur de Interdit au public (joU~ dans ce 1h6atre Saint-Georges, . dont Jean Dutourd sortait en tOussant comme un cachalot, tant 'II avait ri) qui a présen,té ainsi · son œuvre au public: . . . «Sarah Bernhardt attendait l'heure de 'la répétition, seule. Tout le monde 'tait ".. retard; dans le clair obsCUl' de la scène vide, la grande artiste·, Ivre ~e ~, se contentait de répéter, de toute la puiSINilllC8 de sa voix d'or, le mot de ~. bronne. Soudain, une jeune comédienne entre en courant; Sarah n'a que le temps de lever les. yeux au ciel et dit, d'une voix brisée, à 8a jeune camarade : - Je rivais 1 Toute la drôlerie · des histoires · de coulisses est là, dans cette Interférence perpétuelle de l'acteur, être subl'ime et de l'acteur, être humain. 'Interdit au public "est UI'Mt comédie sor ;Ies co~iens,. ces êtres brlUants. agaçants, courageux, -démesurés mais toujours sympathiques, tant ils mettent d'entraIn à se moquer d'eux-mêmes ».

DIS T·1l1 BUT ION par ~ràre d/~tré. en IlCèlle

Rlcole Gul.e ............... Marthe MERCADIER Robert Gulle ........• . •... ~ . . .. René CLERMONT Chrl.t1an ....••••......•.••....... Francis rOFFO P.rre MOlltaqne ....••..•..•.• Jean-Piene LAMY FraD.9olle Watteau .......... Lyne CHARDONNET Se"é MontClClne .....•...•.... Tean · LEl'OULAIN GI •• I. MOIltaqQ .............. Colette TEISSEDRE Jean Bayard. .................... Jean-Paul CISIFE Gabriene TrI.tan ....•....... . . . . Maria PACOME Photoqraph •• , fleuri.t .. et éleetrona Patrice DENAC,

Lucien DECAF;N 1

et André r ACQUES

Cette . pl.ce a été créée au Théatre Salnt-Geor9H le 10 octobre 1967.

DECOR

. Le bureau d'un directeur de théâtre de boulevard; à Paris. Des maquettes, des 'cou­pons de tissu, des bijoux - dont plusieurs diadèmes, ~ des brochures de pièces,' au mur, des affiches dans ce style:

« THEATRE CHOISEUL ELVIRE POPESCO

, dans LA MAITRESSE FEMME

de HBRVE MONTAGNE ... »

... . le nom de l'auteur étant auisi gros que celui 'de la vedette. Mobilier disparate mais riche, provenant de différentes mises en scène.

De gauche 'à droite çlu spectateur: une petite porte au premier . plan,· au fond, le burea~; derrière le bureau. une grande baie

vitrée donnant · sur Paris · (facultatif); devam le ·bureau, contre lequel il . iadosse, un ca-

. napé,' une table et deux chaises à gauche; un vaste fauteuil à droite, et enfin, au deuxième plan à droite, une porte à deux battants' tl laquelle on accède par deux marches.

ACTE PREMIER

ScÈNE 1

Pénombre. Les rideaux sont fermés. Ro­bert entre par la porte cour et va les ouvrir. Grand jour.

VOIX de NICOLE, dès le lever du rideau, en coulisse. - Voilà! Et voilà!!! Et voilà ! ! ! Et voilà ! ! !

Robert, accablé par ces cris, vaque néan­moins aux menues besognes d'un direc­teur qui remet son bureau en ordre de marche: il ouvre les fichiers dont il a la clef, inspecte les tiroirs, rassemble des dossiers sur son bureau, empile des bro­chures - polycopiées; en résumé, il ne cesse de s'occuper pendant que Niçole crie. . (Elle apparaît à son quatrième « Vo~là ·J à la porte cour; toute vibrante d'une colère' sacrée; elle tient à la main un bouquet de fleurs qu'elle tirera de son papier et mettra dans un ' vase pendant ce qui suit.)

NICOLE. - Et voilà! Tout recomm~nce J . Une fois de plus nous rentrons de va­canees, la saison ,théâtrale débute, nous rouvrons le théâtre, ce .théâtre dont mon

l'NtERDIT Au pUBLIé

mari est le directeur, et une fois de piUi, je ne jouerai pas! Regardez bien les affiches, cherchez le nom de Nicole Guise,

lIa femme du directeur, vous ne le -trou-verez jamais ! .

R BERT. - Tu veux que je te le montre, ma chérie?

NICOLE. - C'est pas de jell! TQi, tu sais où . il se cache! . (Elle montre le bas de l'affiche.) ... entre les horaires de la pièce et l'adresse de l'imprimeur! Combien de fois ai-je joué dans · cethéâ­tre .que dirige mon mari ?

ROBERT. - Tu as · joué six pièces. NICOLE. - J'ai joué un rôle. (Elle montre

une affiche; elle e$t évidemment in­juste: si son nom n'est pas bien placé, il est très visible.) Un rôle où on m'a vue,! Un rôle don.t personne ne voulait, - c'est pour ça qu'on me l'a donné, -mais où je me suis fait remarquer de force! Ah! je reconnais que j'ai 'beau­coup rajouté au person.nage! J'ai pris l'accent polonais, j'ai mis des bottes d'égoutier, et un chapeau de sémina­riste; la pièce n'a duré que trois jours, · mais ON ,M'A VUE! (Robert ne peut retenir un spasme au souvenir de ce cauchemar. Nicole le voit.)

NICOLE. - Toi, bien sftr, bourgeoi,s dans l'âme, les audaces te font peur, mais le public aime qu'on cogne dessu;s! ~ober.t! laisse-moi cogner sur le pu'blic, ) en al besoin et lui aussi.

ROBERT. - Nicole, ma chérie, tu sais très bien que, dès que j'aurai ' vraiment un rôle pour toi ...

NICOLE. - T~ le feras jouer par une autre. Parce que · je 'suis ta femme. Si j'étais ta petite amie, je jouerais ,des rôles, mais je suis ta femme, alors, je ne joue pas! · ... . . .

ROBERT. - Je n'al JamaiS faIt Jouer une fille, parce qu'elle ·était. ma petite amie, jamais!

NICOLE. - Tu l'as fait ! ROBERT. - Ciie-1ll0iun cas! Un seul cas! NICOLE. - Le mien. Quand j'étais ta pe-

,tite amie, je jouais tout le temps. De­puisque nous sommes mariés, je ne joue· plus. Et j'en crève! Je veux jouer! Un rôle J

ROBERT. -, Lequel, ma chérie? Il n'y a rien pour toi dans la prochaine pièce.

NICOLE. - Rien. ROBERT. - Nous sommes bien d'accord. , NICOLE. - Rien, sauf lè -rôle principal !

. ROBERT. - Tu sais très bien .que j'ai pen,sé à toi, mais l'auteur ...

NICOLE. - L'auteur! Heureusement qu'il y a l'auteur, pour t'abriter derrière.

435

ROBERT. - Hervé a des Idées très arrêtées. Il voulai,t . Madame Luciane, il a· ·pris. Ma­dame Luciane.

NICOLK - Luciane! Elle ne pouvait pas · s'appeler Luoienne, non! Luciane, pour ne pas failfe comme tout le monde!

ROBERT. - Je suis objectif: Luoiane est moins bonne comédienne que toi. ·

NICOLE. - Mais? ROBERT. - Elle a des à-côtés que tu n'as

pas. . NICOLE. - Parle-moi des «à-côtés» de Lu­

dane, ·tu me feras plaisilf. ROBERT. - Elle a un mystère. NICOLE. - Oui.

(Elle se fiche de lui, bien sûr.) ROBERT. ...:.. Un m·sson shakespearien. NICOLE. - Voilà. ROBERT. - Pour tout dire, un halo. NICOLE. - Un halo? ROBERT. - Un halo . NICOLE. --:- Et je n'ai pas de halo? ROBERT. -Si, mais il y a halo et halo. NICOLE. - ·Mais pourquoi je discu'te! C'est

Luciane qui jouera la pièce d'Hervé ~t pas moi. Et si encore je pouvais aller jouer da·os un autre théâtre, mais non! Personné ne veut de moi! On se dit: « Elle est femme de directeur et elle ne joue pas, c'est que vraiment · elle ne peut pas!» Et moi, j'ai besoin de briller les planches, de mouiller ma chemise, d'être en communion avec Ile spectateur! Jouer, jouer, jouer! Faire n'importe quoi: un pri chez Pitoëff, une mimique chez Fabbri, un hoquet chez Barraul·t, mais jouer! Tant pis, j'en ai assez! C'est toi qui vas faire quelque chose pour ta femme! La pièce d'Hervé est trop courte; il faut un acte en lever de rideau pour compléter le spectacle : c'est moi qui le jouerai!

ROBERT. - Pourquoi? Hervé devait écrire le lever de rideau pendant les vacances.

NICOLE. - Il ne ra pas écrit. ROBERT. - Il va l'écrilre. NICOLE. - Il n'Aura plus le temps; nous

commençons à répéter aujourd'hui; il fa·u·t prendre une décision !

ROBERT. - Justement, je l'a'ttends pour prendre une décision.

NICOLE. -,. Prends-la sans lui! Mets-le de­vant le ' fait accompli 1 Tu es ' le direc­,teur de ce théâtre, et tu dis : « Hervé, je veux que ma femme joue « Les Sin­cères» de Marivaux.

ROBERT. - Qijoi ? NICOLE. - Montre-lui qui tu es, et qu'il

n'y a pas que monsieur Hervé Mootagne, qui décide!

Page 2: Jean Marsan - Interdit au public - (lowdef)

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ROBERT. - Avant! Qu'eSt-ce que ,tù as dlt, avant?

NICOLE. - Je veux jouer « Les Sincères» de Marivaux.

ROBERT. - Pourquoi m'en parles-tu aujour­d'hui pour la première fois?

NICOLE. - C'était pour que tu n'aies pas le temps de préparer tes défenses. Alors, Marivaux, ou je te fais la gueule pen­dant un an.

ROBERT. - Non! Pas ça ! NICOLE. - Et pas n'impor,te quelle gueule!

Pas de colères, pas de larmes, non! ,Ma gueule résignée, ma gueule de martyre, ma g,ueule qui te rend fou! Un an! Ou Marivaux!

ROBERT. - 'Marivaux! NICOLE. - Mon chéri.

(Elle l'embrasse.)

ScENE Il

Christian, le régisseur, entre par la porte ~ jardin.

CHRISTIAN. - Oh! pardon! Je ne savais pas que vous étiez là! Ah! ce patron! ah! cette patronne! Toujours en train de . roucouler . (Ils se serrent la main.)

ROBERT. - Toujours! NICOLE. - On ne ' s'en lasse pas ! CHRISTIAN. - Alo.rs, patronne, vos représen­

:tations en Suisse, ça s'est bien passé? NICOLE. - Ç'a été \ a deux doig,ts de ne

pas ,ge faire. Ils n~ voulaient pas me payer 'mon prix. Alors, là, j'ai été fé-

-- roce: « Vous voulez Nicole Guise, c'est cent mille francs . . Ne discutons pas, Ni­cole Guise, c'est cent mille francs ou rien. »

CHRISTIAN. - Et alors? 'NICOLE. - Alors, nous avons coupé la poi,re

en deux, ils m'ont donné vingt-cinq mille fra,nc·s.

CHRISTIAN. - Et ·gros succès? NICOLE. - Inouï. Le soir de la première,

ils m'ont portée en triomphe à travers la ville et ils m'ont jetée dans le lac. Vieille coutume cantonale: du temps de Calvin, on jeûüt les sorcières au feu et les comédiennes à l'eau.

CHRISTIAN. - C'est encore une veine qu'Hs ne ,se soient pas ,trompés!

NICOLE. - Robert, on lui annonce la grande nouvelle?

ROBERT. - Non! NICOLE, à Christian. - Je joue le ~ever de

A LA PAGË

tMeàu dans ie prochaîn spectaCle: « Les Sincères» de Marivaux.

CHRISTIAN. ~ Aïe! NICOLE. , - Quoi, « aïe» ? CHRISTIAN. - Marivaux, c'est coton! NICOLE. ---: J'aime me battre av~ la diffi­

culté. CHRISTIAN. .:...- Enfin, si monsieur Hervé

Montagne · est d'accord ... · ROBERT. - Il n'y a pas que monsieur Hervé

Montagne, dans ce théâtre! Il Y a un direc'teur et c'est moi! Et ne prends 'pas cet · . air ironique, Christi'an, parce que tu es un bon Ifégisseur, mais personne n'est i'f1remplaçable, si tu veux que je ,te dise.

CHRISTIAN. - V ous me mettez à la por.te, patron?

ROBERT. - Attention! Entendons-nous bien 1. .• Si je te mets à la porte, est-ce que tu pars?

CHRISTIAN. - 'Oui, patron. . . ROBERT. - Alors, ·il n'y a . plus de conver­

. satioo possible! CHRISTIAN. - Patron, vous n'allez pas bou:­

der? ROBERT. - Voilà; dès que je veux avoir un

peu d'autorité, on se moque de moi . . NICOLE et CHRISTIAN. - Mai,s ' non, mai,s

non! ROBERT. - Je ne suis pas respecté et ça

me fait beauco~p de peine 1 NICOLE et CHRISTIAN. - Allons 1 Allons 1...

Scmm III

Pierre entre porte cour.

PIERRE. - Bonjour, les enfants. Communi~ cation urgente 1

NICOLE. - Moi aussi 1 PIERRE. - Non, moi d'abord 1 NICOLE. - Non, moi! PlEIUtB. ~ Papa va arriver 1 NICOLE. - Justement! PIERRE. - Faut que je parle avant qu'il

soit là 1 NICOLE. - Et moi, donc. PIERRE. - Tu vas te taire? NICOLE. - Non. PIERRE. - Alors, parle, vi,te ! NICOLE. ~ Tout le monde, ici, souhaiterait

que je joue un lever de rideau... Tu vas en parler à ton père.

PIERRE. - Abrège en s·tyle -télégraphique! NICOLE. ~ PièCe de ton père trop cOUifte.

Moi vouloir jQl.ler « Sincères» Madyaux dé­but spectacle. .

PIERRE. - Idiot. Papa ne voudra pas. A moi. Main,tenant, à moi. Dans la pièce

U~TERDlt AU PUBLIC

. de papa, un ·rôle de jeune fille. Dans le hall de ce théâtre, douze minettes pour aùdi.tionner. L'.une d'elles ma fiancée se­crète ...

ROBERT et CHRISTIAN. -:- Ah ! PIERRE. - S'ap'pelle Françoise. Elève de ma­

man. Pile pour le ;rôle, mais! ... Si moi dire elle ma f,iancée à papa, pauvre Fran-

• çoise . aucune chance! CHRISTIAN. - . Sciée d'avance! ROBERT. - Hervé préfère biquettes dispo­

nibles. . .--....' ____ PIERRE. - Papa très amoureux seconde

femme .... RO~ERT. - ... Mais aime bien croire toutes

folles de lui. CHRISTIAN. - Humain! Humain! PIERRE. - Alors, préférable moi faire comme

si pas connat'tre Françoi~, et vous dire « Peti,te merveille, élève de 'Gabrielle. Tris­tan, miam-mi'am! »' '.

ROBERT. - Non! pas lui parler de Gabrielle Tri,stan.

PIERRE. - Pourquoi pas maman, moi rien comprendre?

CHRISTIAN. - Et moi suggérer abandon style . télégraphique. Tous. - Oh! oui. ROBERT. '-- Tout le monde sait que ,tes pa­

rents se sont sépa;rés, voilà six ans, sur des mots suprêmes, des mots qui sem­blent interdire tout ;rapprochement.

PIERRE. - Ils ' se sont revus depuis. NICOLE. -Au moment de ton accident!

Enarnvant à la clim que , ·ta mère, tou­jours ,simple; a embra,ssé ,ton plâtre; elle a embrassé ton père parce qu'il était à côté du plâtre, mais ça ne s'est pas re-

. trouvé. CHRISTIAN. - Dis, vaudraIt mieux qu'on la

connaisse, ta f,iancée, tu vois qu'on lance ton père sur une autre gazelle!

PIERRE. - Je vais la chercher. CHRISTIAN. - Je t'accompa,gne! Faut que je

console les onze autres! (Il sort.) .'

NICOLE. - Moi, ça m'embête beaucoup, cette his'toire de fiancée secrète qui tombe juste mon jour de ·Marivaux.

ROBERT. - Tu as tout à fait raison: atten­dons demain.

NICOLE. - Tu serais trop content, ' lâche! ' Non, ,Marivaux, aujourd'hui!

ScENB IV

Pierre rentre avec une jolie jeune fille à r air convenable et ' aux gants blancs.

437

PIERRE. ~ :FrançoIse Wa,tteau . ROBERT. "- Adorable, adorable, adorable. Exac­

tement le personnage que nous cherchons! CHRISTIAN. - Exactement! Pile! Pile! NICOLE. - Du calme, messieurs! Approchez,

mademoiselle ... (Françoise obéit. Pierre gagne discrète­ment une affiche: « La Princesse de Chine», une de celles où le nom de Ni­cole est bien· visible; de loin, il indique l'affiche à Françoise.)

NICOLE, glaciale. - Gentillette. Elle ne sait pas marcher, mais ça, c'est la généra tion, on ne veut plus apprendre les bases du métier, inutile de pleurer, nous n'y chan­geron,s rien. . Maintenant,puis-je vous entendre prononcer quelques mots, ,ou bien êtes-vous aussi muette que paralysée? (Françoise répond par le plus gracieux des sourires.)

FRANÇOISE . . - Il -ne faut pas m'en vouloir, Madame, mais je suis très impressionnée de vous ,rencontrer, je vous admi,re tant.

NICOLE. - Vous m'avez vu jouer? FRANÇOISE. - Oui, ,Madame. NICOLE. - Quand ça? . FRANÇOISE~ . - Dans « La Princesse de ChÎne J,

Madame. NICOLE. - .on me voyait à peine! FRANÇOISE. - On ne vous oubliait pas! ROBERT. - Tu vois: tu. étais inoubliable! NICOLE. - Et quand on tient une actrice

inoubliable, on la fait jouer. (A Fran­çoise.)' Vous aviez aimé mes bottes d'égou~ tier et mon chapeau de séminariste?

FRANÇOISE, après un temps de panique. -Je n'ai vu que, la grande comédienne, ' Madame.

NICOLE. - Elle est 'tout à fait le per­sonnage.

PIERRE. - Voilà papa! Disparai.s! Faut pas qu'il te voie avec nous! (Trop tard: Françoise, qui ne connaît pas les lieux, ne trouve pas à temps la porte des coulisses (au jardin) et n'a que la ressource de plonger derrière un paravent de petite hauteur.)

SCÈNE V

HERVÉ, entrant. C'est horrible, c'est horrible! (A Robert.) Tu ne peux pas

. faire a tten.tion, non ? ROBERT, affolé: - Qu'est-ce que rai encore

fait? ,Mai,s qu'est-ce que j'ai enco,re fait? HERVÉ. - Tu ne sais ' pas ce qui ,se passe,

da,n·s le hall ? -ROBERT. - Ce qui se paISse dans le hall? HERVÉ. - Ce qui se passe dans le hall ?

Page 3: Jean Marsan - Interdit au public - (lowdef)

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ROBERT. Ce qui se pasSe dans le hall? HERVÉ. --:. C'est bientôt fioi? ROBERT. - C'est bientôt fini? HERVÉ. - De ~épéter tout ce que je , dis? ROBBRT. - De répéter tou,t ce que :tu dis 1 HERVÉ. - Tu te fous de moi, ou quoi? ROBERT. -.-;. Oh' ! non. Me foutre de toi,

oh 1 non 1 Je n'ai pas envie de 'mourir avant l'âge.

HERVÉ. - Alors, qu'es't-ce qui se passe dans le hall ?

ROBERT. - Dans le hall ? HERVÉ. -..:.. ,' Si tu répètes enc'ore une fois

CI dans le hall »sans avoir l'a,ir de com­prendre, je vais ·te taper! Dan,s le hall! 11 'la ' un hall dans ton théâtre! Et 'tu

n e .gais . ' pas ce qui ' Ise passe dans ton hall! Mais -non" il ne sait pas, il ne sai,t rien! -- , '.

CHRISTIAN. - C'est des filles qui attendent pour l'audition, monsieur · Mpntagne.

HERVÉ. - Des filles! 'tu appelles ça des filles! Ha! I! Des bacchantes, oui! Je demande des jeune,s filles, de , vraies jeunes fiUes et voilà ce ' q:ue tu me proposes, voilà ce qui m'attend quand j'arrive dans le,. hall 1 Une armée de ,ravageuses, une grappe de vampires accrochés ,à ma caro­tide 1 Il Y a une fausse petite fille, avec une micro-jupe... ioi 1... (Il indique un ourlet à mi~cuisse.) . ... ,qui 'roulait sa tête sur ,mon estomac en disant: « Oh 1 que je suis timide, ,si vous ,saviez comme je suis timide 1» Il Y 'a une intellectuelle qui me regardait fixement à travers d'énor­mes lunettes en bégayant: « Je vois ,Mo­lière, je vois 'Molière!» Il y a aussi une fâthée, oui, parfaitement, une grande fâ­chée, très belle mais :très fâchée, qui dé­grafait ,sa robe en hurlant: « C'est pas beaü, tout ça.! ... - Dis. ~'esL-pas_._beau ! » Il y a une furie en imperméable d'ex­trême-gauche qui -me trainait carrément dans la boue: « Mais naturellement, il ne me connait pas, ce ,pourri 1 Voilà dix ans que je joue dans les maisons de la cul­ture, vous èroyez qu'il se serait dérangé,

, ce ,gros veau? (Gros, moi 1 Rions 1) Mais, . - j'avais commis Pel'reur: ' je m'étais arrêté!

Ne jamais s'arrêter au milieu des minettes auditionnantes 1 EUes voulaient toutes m'arracher ma pièce des mains: « Maitre, laissez-moi vous , lire une réplique, une seule!»' Une véritable mêlée ouverte comme au rugby!... s'organisant autour ' d~ ma brochure qui m'échappe des mains. Heureusement, ' j'ai joué à Toulon, en équipe première 1 Feinte du corps, chan­~ement de jambes, orochet intérieur,. et Je marque un essai de lumière entre les poteaux! .

A LA -PAGE

'(Hervé poSa Sa brochure, - comme un ballon ovale, - au pied du paravent où se cache Françoise.) (Les autres applaudissent, en faisant " plus de bruit possible, ,pour détourner l'attention. d' Hervé.)

Tous. - Bravo, bravo 1 (En vain, tout cela: Hervé aperçoit, au ras du petit paravent, une touffe de cha­veux qui progresse lentement, très lente­ment, vers la petite p~rte-iardin ; leI autres toussent avec désespoir; d'un re­gard terrible, il les pétrifie j' il suit ' la touffe. qui, à l'extrémité du paravent, change d'avis et rebrousse chemin.) (Hervé fait de même, s'agenouille à l'autre extrémité du paravent, de sorte que Françoise et lui . se : 'trouvent nez à nez.)

HERVÉ. - Vous avez perdu quelque chose, Mademoiselle? ',, ' . .

FRANÇOISE. - - Je " viens pour --1'auditi~, 'Mon,sieur.

HERVÉ. - Maitre. FRANÇOISE. - Oui, Maitre.

(Il se redresse, terrible.) HERVÉ. - Sortez de là. (Françoise obéit.)

Qui l'a fait entrer ici ? ROBERT. - Ce n'est pas moi. C'est toi,

cole? . NICOLE. - Non, ce n'est pas moi. PIERRE. ~ Ce n'est pas moi non plus. HERVÉ. - Elle est entrée toute seule? Mes

~nfants, je s,uis 'très gentil mais je n'aime pas qu'on se moque de moi. Alors, qui l'a fait entrer? '

CHRISTIAN. - 'C'est moi, monsieUr Montagne 1 HERVÉ. --'- VieDs ici! Viens ici 1-I! VIENS

ICI 1 Il (Christian 'approche, pas rassuré. Hervé l'embrasse.) nans mes bras Chris­tian! Tu es un. génie 1 Tu as ~ ,tout de suite que cette petite était exactemen't mon personnage 1 Ah 1 Ils ne sont pas doués,. les .autres! Ça, un directeur 1 Ça, une directrice 1 Ça, un fils 1 Vous n'ave~ même pas remarqué 'Mademoiselle mais vous êtes à tuer. (Il déguste Frdnçoise, en lui faisant un charme de cinéma muet.) Elle a des gants blanos! Et des paupières roses! Ça existe encore! Il Y a ,encore des jeunes filles qui ont le sens de la pudeur! La pudeur! Ce mot démodé, presque ridicule, garde pour moi toute sa chaleur secrète, Mademoiselle. Je prétends qu'on peut être une comédienne sans 'avoir l'air d'une Ia,ngous.te. ,Merci de m'en donner la preuve, je commençais -à douter de tout. Comment vous appe­lez-vous?

FRANÇOISE. - ' Françoise Watteau, MaItre. HERVÉ. - Ce n'est pas votre vrai nom? FRANÇOISE. - Non, Maitre. '

INTERDIT AU PUBLIC

(Sous prétexte d'examiner ' professionnel­lement Françoise, Hervé lui prend le men­ton, la fait tourner en lui effleurant les epaules et vingt autres endroits du corps.)

HERVÉ.- « Watteau»? Non. Il faut trouver -. : un nom plus connu. J'ai une espèce de

génie -PQ\U'- - trouver les pseudonymes ... Watteau ... NOIÏ, Il Watteau », c'est très bien. Jusqu'ioi, qu'avez-vous fait comme -~omé- _. dien.ne? -,

FRANÇOISE. - ' Pas grand-chose. Je débute. HERVÉ. - Elle débute, èlIe ne sait rien. ,

Qu'est-ce qui y a, toi? (D'un regard, ' il éloigne Pierre gui s'approchait de Fran­çoise.) Mais vous prenez des cours?

FRANÇOISE. - Oui. Depuis un an. (Pierre essaye d'arrêter Françoise, mais un 'regard méfiant de son père r arrête pile.)

HERVÉ. - Avec qui? FRANÇOISE. - Avec ,Mme Gabrielle Tristan.

(Moment de frayeur muette. Hervé regarde autour de lui, étonné par ,l'angoisse qui

, 's'épaissit, sauf chez Christian.) HERVÉ. - Vous en faites, des têtes 1 NICOLE, ROBERT et PIERRE. - Mais non! · HERVÉ. - Mais ,si! Vous ' al:1ez donner l'im-

pression à cette peti,te ,qu'elle a gaffé ... Al()rs qu'il n'en est rien, ' Mademoiselle! Gabrielle Tristan a été ma première femme~ ,

FRANÇOISE. - Je sais, Maitre; le: monde entier le sait .! ., ~

HERVÉ,.- L'Europe, mon petit, ' l'Europe. (Soudain furieux, il fond sur Pierre.) Quoi? Qu'est-ce que j'entends? C'est une élève de ta mère, et tu ne la connais pas?

PIERRE. - Pas du tout, ma,is alors là, pas du tout! .

HERVÉ; -.-:.. Tu passes ta 'Vie au Cours Ga- ' brieUe Tristan à draguer les minettes, et tu ne connais pas 'Mademoiselle?

PIERRE. - Si! --Maintenant que je la rre­'ga..rde bien, si! On a dû se croiser ...

HERVÉ. - Tu 'te van~s! Il y a un an qu'elle est soüs ' ton nez et tu ne l'as Jamais remarquée! Jamais! Pourquoi ? Parce que c'est une jeune fille conve­nable! Et tu n'aimes que les « bou-

. dins» ! PI~RRE. ---... Papa! HERVÉ. - Et je parle à mots couverts, par '

éga~d pour Mademoiselle! FUNÇOISE. - Je vous en prie, Maitre. C'est

très instructif. HERVÉ. - PoUr une fois, tu avais l'occasion

de faire la cour à une jeune fille ' conve­nable, mais non! Tu préfères le boudin!

PIERRE, pour Françoise. - Papa! Depuis un an, m'a's-tu vu avec un boudin? Un seul boudin?

HERVÉ. --- Avec les plus gros boudins! PIERRE. - Moi?

439

HERVÉ. - Je mens, peut-être 7 Et Hanne­lore, la grosse Allemande? Et Samantha, l'Ecossaise de choc ? C'étaient pas pour ,toi, ces grandes ruminantes?

PIERRE. - Non, papa, c'était pour... Rob ... HERVÉ. - Ah! c'étajt 'pour Robert 1 (Arti­

cule.) C'était pour Robert ! _.oJIl comprend seulement l' horrible vérité.)

NICOLB~ - , Viens, Robert, j'ai deux ' mots à te dire. -(Elle sort.) ,- -- - _._- - ,

ROBERT, sort en disant: - Merci, les copaJns; merci, le~ copains ! -

CHRISTIAN. - C'est la gaffe, monsieur Mon­tagne.

HERVÉ. - Mes enfants, faut prévenir. Je savais pa's que Robert aimait les ... comme quoi 1 Allez, fiChez-moi le camp, tous les deux, laissez-moi seul avec Mademoiselle !'

PIERRE. - Non! HERVÉ. - Quoi 7_ PIERRE. - Rien. HERVÉ. - Bon. ,)

(Pierre sort avec Christian.)

ScÈNE VI

Hervé, seul avec Françoise" la fixe avec , intensité.

HERVÉ, attendri. Ah! mon Dieu, mon D ieu '! Que de souvenirs 1 Il Y a vingt ans, c'est f ou quand on y pense! Ga­brielle Tristan était assise là où vous êtes. U ne petite jeune fille inconnue, comme vous. Enfin... travaillons, travail­Ions! (Il lui tend la brochure d'une pièce de th,éâtre.) Lisez le rôle de Jeanne de ,Méricourt: Cela se pa~e après la Révo­lution~- en- 1796, Bonaparte n'est encore qu'un petit général d'artillerie. Commen­cez.

FRANÇOISE; lisant. - « Général... » HERVÉ. - Doucement, mon petit, prenez

votre ,temps, ne vous pressez pas. FRANÇOISE. - « Général... » HERVÉ. - Ne vous endormez , pas non plus. FRANÇOISE. - « Général. .. 7 Excusez-moi, je

n'ai pas compris votre nom ... » HERVÉ. - « Buonaparte. Drôle de nom, n'est­

ce pas? Et si vous connaissiez mon pré­nom ! ... » (Il rit tout seul de sa répliqf,le irrésistible.) C'est bon, ça; ça fera rire!... « ... si 'vous connaissiez mon prénom ! » ... Alors que c'est Napoléon qui ,parle 1 (Il rit.) C'est drôle! (Françoise ne riant pas.) C'est assez drôle 1... Oui, ce n'est pas très

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440 A LA PAGE

drôle. Non, ce n'est pas drôle ,dù toUt. l'e~brasse' Sur la botiche--.-e.t _ se , rejette FRANÇOISE. - Si, Maître, c'est très amu- aussitôt en arrière.) Elle en â--:: pr-QfiJé 1

,sant. Elle en a profité 1 Non, non, non 1 Je HERVÉ. - Continuons. (Il lit.) « ,Mademoi- ne veux pas '1 Je n'ai pas le , droit! Je

selle, , vous vous moquez de moi parce suis remarié, je suis fidèle ' à ma femme! que je ne suis qu'un petit général obscur! Comment oses-tu, petite misérable? Ah! Il ne faut jamais, fâcher un Corse, c'est , quelle déception! Malgré ses gants blancs, très dangereux, on ne sait pas où - ,ça eUe est comme les autres 1 Je ne lui ai mène 1 Parce que nous avons la réputa- pas dit trois mots qu'elle me tombe dailS tion d'être pa:resseux~ on ne se méfie pas les bras 1 Mais qu'est-ce qu'elles ont, de nous, quell~ e1"reur 1 Au contraire, pen- toutes? se'z à tous ces Cor,ses qui fon.t la ,sieste FRANÇOISE'. - Maître 1

." depuis ,'des siècles, quell~ accumulation HERVÉ. - Non, n'insiste pas. Mais rien n'est d'énergie 1 Le jour où elle passe par un possible entre nous, ma petite fille, alor;s ' seul de ces hommes, c'est le monde entier ne rêve pas! Oh 1 Je ne te di,s pas de qui reçoit la secousse 1» Bravo, trè,s bien, ne plus m'aimer, bien sftr 1 Entre nous, mon petit, je suis très content de ce que rien d'autre qu'un grand sentiment, muet je viens d'entendre. et pur 1 Déshabille-toi 1

FRANÇëlSE. - Je n'ai rien dit! FRANÇOISE. ~ M,aître! HERVÉ. - Vous écoutez très bien 1 Ma-gnifi- HERVÉ. '- Déshabille-toi.

quement douée 1 Pas tout à fait Gabrielle FRANÇOISE. - Maître 1 à ses débuts 1 Pas la même femme, non, HERVÉ. - Le boulot, l~ boulot 1 A~ premier mais le même fleuve de feu __ .Qui f~J:P:~ __ acte, Jeanne de 'MérlCourt apparaltra toute dans' vos flancs 1 .Alors, dès cet instant,. , nue 1 . ce fut entre cette femme et moi, une FRANÇOISE, feuilletant la brochure. - A empoii-nade fanta,süque 1 La lutte entre quel endroit',? l'esprit et le limon 1 J'ai fait . rougir Ga- HERVÉ, lui arrach~nt l~ brochure. - Ce n'est b~ielle à blanc, je rai tordue, martelée, pas enco!e ' é~nt 1 C est un béquet! Allons, jusqu'à ce qu'elle prenne forme! Vous mon petit, VIte, ne perd~nspas. de .,temps. savez la suite: quatre pièces de moi, (O~ frappe.) Foutez-mOl la palX, Je tra-quatre triomphes! vaIlle 1 (Il se jette sur Françoise, la fait lever, la prend, dans ses bras.)

HERVÉ. ~ Et voilà que tout recommence 1 Tu veux, dis, toi aussi, 'tu veux que je te torde, que je te martèle" que je te moule, que je te glaise, que je te sculpte? Tu le veux? '

FRANÇOISE. - Oh 1 oui, maître, oh 1 oui 1 HERVÉ. - Très bien ... Alors, abandonnons

. la pièce pour l'instant, nous allons faire un peu d'improvisation... J'ai besoin de 'savoir jusqu'où tu peux aller dans l'ex­pression du dési,r 1 En effet, Jeanne . de Méricourt est un personnage essen'tielle­ment érotique.

FRANÇOISE. " ~ Je croyais - que c'était 'une jeune fille pure?

HER-VÉ. --"- C'est une jeune fille pure, ~ssen­tiellement érotique. Il y en a 1- Voyons, parton.~ -d'une · -situation très simple... ima­ginon.s que... tu es seI)suelle, gourmande, tu aimes le baba au r-hum, tu aperçois un baba au rhum et tu te jettes des­'sus. Je fais le baba. Vas-y.

FRANÇOISE. - 'e ne pourrai pas 1 HERVÉ. - Alors, inversons: tu es le baba,

. je suis la jeune fille... Tiens l ' Un beau baba 1 Oh 1 qu'il ' est beau, ce baba! Ce désir monte 1 Ah 1 Ce baba, je le veux, il est à moi!... (Il se jette sur la· petite,

ScENEVII

C~ISTIAN, diScrètement. - Monsieur Mon­tagne, c'est l'heure de la répétition.

HERVÉ. '- : J'y vais.. Fais-les attendre au foyer. ," (Christian sort.) (Robert, Nicole et Pierre entrent.)

ROBERT. - Tu as fini? Je peux reprendre possession de mon bureau?

HERVÉ. - Non, je n'ai pas fini, mais ça , ne-' fait rien 1 C'est ton bureau, je ne

veux pàs- te priver de ton bureau, qu'est­ce que tu deviendrais sa..ns ton-'. bu~u ! Prépare - le- contrat de Mlle Françoise Watteau.

PIERRE, sautant de . joie. - Tu l'enga·ges 1 Formidable 1 (Il s'arrête net sous le re­gard effrayant de son père.) Oui, je crois que c'est une bonne idée. , Enfin, bien sûr, ça ne me rega;rde pas ...

HERVÉ. Non. En :rien. Pourquoi sautes-tu? '

PIERRE. -'- Je saute parce que je suis jeune et turbulent.

HERVÉ. - Non. Tu sautes parce que tu te dis: « Belle petite · fille. ie ' ne . vais oas

INTERDIT AU PUBLIC

la quitter pendant un mois, c;est dans la poche 1 J Ne te formalise pas, Fran­çoise, mon fils ne peut pas voir une ,mignonne sans se jeter dessus. 1

PIERRE. - Papa, toi aussi 1 HERVÉ, furieux. - Atten.tion, Pierre 1 A par­

tir de maintenant, Françoise devient ma chose! Tu connais mes " principes: pas d'amusette dans le boulot 1 Alors si je te prends -à;- dite à-- Françoise autre chose que «bonjour - aJL.revoi.r- J, tu joueras avec ·tasanté! (Il sol'.I. côtLJardin en disant.) Apporte-moi les brochures sur le plateau. -

ScENE VIII

Aussitôt la porte fermée.

FRANÇOISE,' rugissant. - Ah 1... Tu n'aimes que les boudins 1

NICOLE, ROBERT et PIERRE. - Chhhut 1 FRANÇOISE. - Ah 1 tu n'aimes que les bou­

dins! (Robert écoute à la porte jardin.)

PIERRE. - Tu comprends pas: il dégage la piste autour de toi, pour être .seuil

FRANÇOISE. - C'est pourtant vrai, il vou­lait me faire déshabiller 1 Oh 1 mon chéri ! (Elle aperçoit Hervé qui entre porte cour.) Non, Monsieur, ne m'approchez pas. Votre

, père a parIé, je ne vous parle plus. HERVÉ. - Très bien. ROBERT. - Ah 1

(Il est surpris par la présence d'Hervé à la porte qu'il ne surveillait pas.)

HERVÉ, à Robert. - Tu sursautes? Pour­quoi? Ne mens pas 1 Tu ne veux pas me dire pourquoi tu sursautes?

ROBERT. - Parce que je , suis jeune et tur-bulent l ,

HERVÉ. - Il 'se fout de moi 1 (Il sort en . disant.) Pierre, la brochure!

ROBERT. - Voilà 1 Ça va être moi! Mais pourquoi faut-il que tout me retombe toujours sur le dos; POUR-QUOI?

NICOLE. - Parce qu'il y a une jus'tice 1 Ceux qui aiment les grandes ruminantes ne méritent pas autre chose.

ROBERT, détou,rnant sans pudeur. - Par­lons du contrat de Françoise. Combien voulez-vous gagner, mon petit?

FRANÇOISE. - Oh ! ... ROBERT, automatiquement. - C'est trop. FRANÇOISE. - Le tarif élevé. ROBERT, indulgent. - Déjà la grosse tête 1 FRANÇOISE. - Ou alors, comme à la .' Télé-

vision ? ROBERT. - Ça, c'est très bien. NICOLE. - C'est très .raisonnable.

441

ROBERt. - je voUs ' fais préparer votre con,trat. (Il décroche.) Allô, Marinette?

ScÈNE IX

Hervé entre, Pierre sur ses talons.

HERVÉ. - Gomme par. hasard, Mme Luciane est en retard, -alors, je le~ laisse débrouil­ler le texte, sans moi. (A percevant Pierre

-- derrièrJL lui.) Tu as quelque chose à faire id? "-- -

PIERRE. - .oui, pa pa: choisir mes tissus. (Hervé expédie son fils au fond du décor,

, loin de Françoise.) '. HERVÉ. - Les tissus, c'est là-bas 1 AU ' fond! ­

Et tu n'en bouges -pas! ROBERT, raccrochant. - F.rançoise, allez voir

Ma,rinette, ma seorétaire; elle va prendre vos coordonnées ; vous descendez un étage.

FRANÇOISE. - Bien, Monsiéur. HERVÉ. - Après, vous nous rejoignez sur le

plateau; Mais vous ne revenez pas ici. FRANÇOISE. - Bien, Maître.

(Elle sort par la porte cour. Aussitôt, Pierre, profitant de ce que son père, assis sur le canapé, lui tourne le dos, se glisse vers la porte jardin.)

HERVÉ. - Mes enfants, maintenant que Françoi,se est engagée, n.ous avons une bonne distribution. (Sans même avoir be­soin de regar.der Pierre.) Pier,re, tu restes ici et tu choisis tes ,tissus. Jour ' et nuit, je te surv.eille, je t'ai prévenu. (Pierre remonte à \ ses tissus, avec l'air de dire que ça va \ être gai.) Santiaggi sera mer­veilleux en \Bona parte, et Luciane, en J 0-

séphine, c'est, la seule 1 La seule actrice à Paris qui puisse nous donner une idée de J oséphine, av~c sa mollesse, sa ,roublar­dise, son mystère ...

NICOLE. - Son halo. HERVÉ. - Quoi, « son halo J) ? NICOLE. - Demande à Robert, il trouve que

Luoiane a du halo. HERVÉ. - Mais non, Luciane n'a pa,s de

halo 1 NICOLE. - Il mesemblai,t aussi! HERVÉ. - Elle a un aura. NICOLE. - Voilà autre chose. HERVÉ. - Toi, Nicole, tu as du halo 1 NICOLE. - Tu trouves? HERVÉ. - Tu n'a,s pas d'aura. NICOLE. - On ne peut pas tout avoi.r. HERVÉ. - Il faut vraiment être aussi abruti

que Robert pour confondre le halo et J'aura.

ROBERT. - Ça te fait teIJement plaisi.r, que je sois bête.

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HERVÉ. - Et pour jouer Joséphine, il faut de l'aura.

NICOLE, prend une crise. - Voilà! C'est toujours comme ça! Je n'ai jamais ce qu'il faut pour jouer un rôle! Quand c'est pas ça, c'est autre chose! Quand c'est pas le halo, c'est l'aura! Quand c'est parS l'.aura, c'est « lalo»! Je n'en peux plus! Je n'en peux plus.

HERVÉ. - Elle fait sa crise? NICOLE. - J'en ai marre! ROBERT. - Non,elle ne fait pas sa crise. NICOLE. - Je veux jouer! HERVÉ. - 'Mais si, elle fait sa crise. NICOLE. - Je veux un rôle! ROBERT. - Oui .. ' tu as raison, elle fait sa

crise.

NICOLE. - Ta pièce est trop cour,te! Je veux jouer un lever de rideau 1 .

HERVÉ. - Ça y est! il est écrit! · Je ne vous ai pas dit? Je l'ai fini cette nuit! Un petit acte très avant-·garde! Ma femme est en train de le taper, elle va nous l'appor,ter. Je suis très content.

NICOLE, calmée, exquise, féline. - Je suis . sûre que c'est une petite merveille.

HERVÉ. - Non: une merveille, sans plus. NICOLE. - Et... tu sais comlllént je te de­

mande ça, en copains, tu me réponds franchement... Il n'y a rien pour moi, dans ton lever de rideau?

HERVÉ~ - Ah! ce serait une idée ... NICOLE. - Oui, oui! HERVÉ. - Mais une très mauvaise idée: tu

INtERDIT ÀU PUBLiè

n'as pas le ... il ·te manque un rien 4e ... NICOLE. - Il me manque toujours quelque

chose! Quand c'est pas l'aura, c'est autre chose! J'en ai marre!

HERVÉ, vraiment pour l'arrêter. - Atten­. tion, Joséphine, c'étaü urt rôle pour toi,

d'accord! NICOLE. - Eh bien, alors? H~RVÉ. - TU as le côté suprêmement pa­

risien de Joséphine. NICOLE. - Eh bien, alors? HERVÉ. - Mais Luciane a .le côté créole, et

je orois, tout de même, que dans J osé­phine de Beauharnais, c'est le côté créole qui domine. Mais .si je n'avais pas eU Luoiane, c'est toi qui aurais joué Je rôle, ça, Nicole, je te le jure!

NICOLE. J. Tu me le jures? HERVÉ. - Je te le jure. Toi et nulle a~tre t NICOLE. '- ,Merci, He'rvé! Je sais que 'tu le

penses vraiment. Je vais me rendre utile à la répé~tion, )e vais souffler. (Le téléphone sonne.)

. ROBgRT. - Allô! . c'.est toi, Luciane. Oui ... HERVÉ. - Quoi? (Il prend l'appareil.) Lu­

ciane! QU'est-ce qui se pa·sse? Ecoute, arrête-toi de pleurer et parle! l{ll com­prend enfin.) Qua·nd tu as signé ton contrat, tu ne savais pas encore; mais quand tu as su!!! Nous étions tous partis, nous étions tous partis, c'est fa­cile, ça va être de notre faute, tout à l'heure 1 Et tu ne peux ·pas, au moins, créer la pièce, ça se voit tellement? Ça te rend ' très malade, bon, mais ça va être fini, après le quatrième mois on n'est plus malade. (Il bouche un instant le micro pour dire à l'assistance.) Je dis n'impor,te quoi. (Il débouche.) A ce ·point-Ià! Oui, bien sftr. Joséphine aurait rait d'attendre un enfant de ' BaI'lras !

ROBERT. - Bonaparte ne serah pas content! HERVÉ. - Il n'y a que toi pour jouer ce

rôle. Tu as ce côté créole et... (Soudain, il se remémore ce qu'il vient ' de dire à Nicole,. elle le regarde " il la regarde, et lui sourit en se traitant intérieurement de tous les noms.) ... et... oui, je t'en. veux, Luciane! Une comédienne ·accouche fin aoftt, où elle fah un autre métier. Ah! que je fen veux. Je t'embrasse tout de même. Au revoir. (Hervé raccroche. hagard d'horreur, meSu­rant toute l'imprudence qu'il a commise . en disant à Nicole que si Luciane ne l'avait pas joué. etc ... )

NICOLE. - Hervé! HERVÉ. - Nicole! NICOLE. - Je suis si heureuse. HERVÉ. - Oh! Et' moi!

(Ils s embrassent.)

44~

NICOLE. Tu ne reviens pas sur ce què . tu as dit?

HERVÉ. - Oh! non! NICOLE. !...- Alors, je joue le r61e 1 HERVÉ. ~ Mais oui. . NICOL!!. - Oh! Je t'embrasse 1 HERVÉ. ~ Oui, allez, ott s'embrasse 1 NICOLE. - On . s'embrasse tous!

(Ils s embrassent tous.) HERVÉ. - Nicole, prends uIie brochure, ma

chérie; va lire le rôle, avec les autres. NICOLE. - Tout le monde est heureux: Lu­

oiane 'a l'enfant et moi lè rôle! Ah! Hervé, tu verras comme je serai une bonne mè·re pour ce petit! (Nicole sort 'en berçant la brochure.)

SCÈNB.X

HgRVÉ. "--" Sà joie fait plaisir 'à, voir! (Ni,j cole est hors de portée.) Ce n'est pas. tout Çà, mes .enfa·nts, mai.s il. faut trou­ver une Joséphine. Quand tu va·g dirè à. ta femme qu'e11e ne JOUe pas le rôle ... .

ROBBRT. ----- Comment: « Je vais lui ditè» ? .. . HERVÉ. - Quoi? Qui est-ce qui est direc"

teux, ici 1... Il faudra la mettre devant Un nom indiscutable,saIis quoi, elle nouS dira: « Pourquoi pas moi! » ... (Nicole re" paraît à la porte, JUSte pour envoyer à Hervé un baiSer qu'il lui renvoie. Elle ressort.) Par<:e qu'elle est ,très bien. Ni .. coJ.e. .

PIERRE. - Alors? 1

HERVÉ. - Chacun sa distance, mon petit Pier,re! Une pièce en trois actes est une courSe de fond! Nicole n'est bonne que sur cent mètres.

PIERRE . . - Qui? ROBERT. - Jacqueline Gautier. HERVÉ. - Elle a un tr,iomphe. On va pas ·

l'attendre trois ans. ROBERT. - Darrieux? HERVÉ. - Tour de chan.t. ROBERT. - S. Flan? HERVÉ. - L'Alouette. ,ROBERT. - C'est un problème insoluble : les

très bonnes comédiennes ne sont jamais libres en début de saison.

PIERRE. - Sauf maman. HERVÉ. - Comment, ta mère? Elle n'a pas

un Shakespeare? PIERRE. - Si,elle deva,it jouer « Lady Mac­

beth », mais elle n'est pas d'accord avec l'adaptation! Elle a crevé trois adapta-teurs, sans résultat. .

HERVÉ. -Trois adaptateurs !Chère G'l--

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brielle! Toujours en forme, je vois! Ah!... Dommage que nous soyons tellement fâ-chés. .

ROBERT. - Vous n'êtes pas « tellement» fâ­: chés.

HERVÉ. - Oh! que si! Il faut bien le dire, je lui ai fai,t une vacherie terrible. Je lui ai dit . que je ' ~a quittais un lSok où elle jouait « Athalie». Un rôle sans seQ-· ' sibilité! Elle aurait joué « Andromaque», elle aurait pu ,ruisseler utilement! Tandis qu'Athalie, elle ne me J'a jamais par-donné. \

ROBERT. - Ah! Gabrielle dans ta pièce! HERVÉ. - Tais-toi, ce serait la gloire. ROBERT. - Là, là, Nicole gueulerait mais ne

ferait pas la gueule, je passerai,s un hiver supportable.

HERVÉ. - Ne ;rêvons pas. PIERRE. - Oh! si, rêvons! HERVÉ. - Pierre, je ne ,te demande pas de

pre·ndre parti, mais, en nous quittant,ta mère m'a traité de pauvre... non, ce n'est pas possible, ce n'est pas possible!

ROBERT. - La réconciliation des deux Ti­tans! Nous ferions un million sept de moyenne.

HERVÉ. - 'Un million sept!... Non! Non, mes enfants, non! Il y a des injures qu'un homme ne peut pas accepter.

PIERRE. - Même après sept ans? HERVÉ. - Même après cen.t ans! Où est-elle,

ta mère, à cette heure-ci ? PIERRE. - Elle fait son cours. Je l'appelle. HERVÉ. - Non! Pierre, je te l'interdis, tu

m'entends! (Pierre forme le numéro.) Oh! qu'il est désobéissant 1 Oh! qu'il est dé­sobéissant, ce petit!

PIERRE. - Allô! madame Bailly? Passez-moi m.aman, c'est urgent, merci!

HERVÉ. - Surtout, · tu ne lui dis pas que je suis là. Tu téléphones à mon insu, c'est une idée de Robert... (A Robert.) Comme ça. si elle refuse, ce sera de ta faute!

PIERRE, au téléphone. - Maman, écoute donc: je prends, tout seul, une in>itia­tive.Est-ce que tu rejouerais une pièce de papa? (Hervé a saisi l'écouteur et entend ce que dit Gabrielle.)

HERVÉ, à Pierre. - Tu me préviendras quand elle mollira.

PIERRE. - Ça y est, elle mollit. HERVÉ, à Robert. - Elle dit qu'elle n'a ja­

mais mieux joué que dans mes pièces ... (Il écoute.) Ah! Elle dit que je prenne ]'appa,reil , puisqu'ellesait " très bien que je suis là. (Il prend l'appareil.) Allô! Ga­brieIle ! Borborygmes ... Elle accepte. (Il rac­croche.) C'est loin, son cours?

 LÀ PÀGÉ

PIERRE. - Juste à côté. ROBERT. - Oh! mes enfants, ce ·sera,it! Ce

serai,t! Ce serait! ! HERVÉ. - Tais-toi, tais-toi, ·tant que ce

n'est pas fait 1 Pierre 1 Porte la brochure à ·ta mère, vite!

SCÈNE XI

VOIX DE GISÈLE. - Je peux rentrer? . HERVÉ. - Ma femme! Du tact! Entre!

(Gisèle entre, une pile de brochures sur les . bras. C'est une jeune femme élégante et charmante, malgré un rien" de sno· bisme.)

GISÈLE. - Venez m'aider! LES TROIS HOMMES. - Oh! pardon.

(Ils débarrassent Gisèle.) GISÈLE. - Bonjour, Robert!' Bonjour, Pierre 1 PIERRE. - ... jour, belle-maman. GISÈLE. - Mon chéri, j'ai ta'pé . de mon

mieux! (A Robert.) Sa secrétaire n'est pas rentrée, elle prend plus de vacances què nous, c'est un monde! Moi, je sais très bien taper, mais j'ai appris avec la di,sposi ti on américaine, · quand j'étais à Cincinatti, au « high-school », a lo.rs , sur une machine française, . c'est duraille' ! (Elle prononce les mots d'argot comme les snobs; en appuyant trop: « duraîîîlle •. ) Hervé, voiJà ton lever de rideau, je vous laisse, je sen.s que je sUÎ,s de trop.

HERVÉ. - Luciane ne peut pas jouer, elle est enceinte.

GISÈLE. -- Oh! zut! HERVÉ. - Nicole est en tr;ain de Ure le

rôle. GISÈLE. - Ah! zut... Je vous demande

pardon, Robert. ROBERT. - Je vous en · prie. HERVÉ. - Je te dis la chose brutalement,

. réponds de . même; que penserais-tu de Gabrielle Tristan?

GISÈLE. - Ta première femme ?Mais ce serait l'idéa1. .

HERVÉ. - ·Ma chérie! ' (A Pierre:) Porte la b.wchure à ,ta mèœ, vite ! . (Pierre prend une brochure et sort.) ,

GISÈLE. - Et puis, c'est passé dans les mœurs! Dès qu'on divorce, · on s'ado,re. Regarde Rosane de Clermont-Ferrand, eUe passe les vacances d'été .avec Jean-Edouard ·Molinard, Ison second mari, et elle va aux ' sports d'hiver avec Jean-Gérard Lafont­Capriole, son premier mari, ce qui ne l'empêche pas de vivre très heureuse, le reste du ~mps, avec Jean-Patrick Char-

'INTEFtOIT AU pUBLiè'

don de Roquamadour, son troisième mad. Elle flirte un peu . avec Jean-Ga·spard Mortimer-Brunswick, mais si elle l'épou­sait, ça 'ne l'empêcherai,t pas de revoir les trois premiers, voyons, Hervé! \ C'est terminé, quoi, les Croisades !

ScÈNBXII

emusrtAN~ entrant Jtl~din. ~ .Mofisieur Mort­tagne, ce .n'est pas possible. Pa'tron, faites qUQlque chose: la patronne vient de lire 1eptemier acte, faut arrêter le massa­çtè 1 M. SantiaggÎ veut rendre son tôle 1. Les au,tres se marrent tellement qu'ils sont oblig~s de sortir pour aller se 'taper

. te .. derrière parterre dan,s la pike à côté! Moi, je ne peux: paS voir ça t

NICOLE, entrant jardin. -- Hervé, j'ai trouvé le ton, j'ai trouvé le rythme; j'ai trouvé ,tout 1 Je suis créée et mise au monde pour . jouer Joséphine! Les autres pleu­relU de rire, demandez à Christian!. J'ai attendu toute ma vie pour cette minute­là, et elle est arrivée enfin! Et c'est à toi que je la dois! (Elle baise la main d' Hervé.)

HEaVÉ. - Non, ne me baise pas la main. NICOLE. - Je te baise les deux mains! HERVÉ. - Non, non.

(Il lui tend la main.) NICOLE. - J'y retourne! Ils sont impatients

de m'entendre dans le deuxième acte! Dès que nous avons fini, Hervé, tu viens et on reprend. Tu crois me connattre comme comédienne, eh . bien! tu ne sais pas ce qui t'attend t (Elle lit sur Sa bro­chure.) « Général, je ne ,suis pas une chienne 1 Je suis une femme! J'ai droit­z-à des éga,rds j» (S'excusant du « cuir».) rai droit-t-à des égards. Je déchiffre! (Elle sort.)

HERVÉ. - Là, je ,te plai·ns, tu vas passer ' un . hiver difficile!

ROBERT. - Ça va être affreux. CHRISTIAN. - Bn revanche, une révélation,

Françoise Watteau! Dites donc! Drôle de comédien.ne, la petite protégée de P ...

HERVÉ. - De qui? De qui Françoise Wat­teau est-elle la petite protégée? Elle est la protégée de Ppp ... ?

CHllISTIAN. - De ... « Padame» Gabrielle Tris­,tan! (Il sort.)

ROBEllT. - Je vai$ chercher de l'alcool! Il faut qUe je me dope! . (Il sort cour.)

HEllVÉ. - Quelle chiffe molle 1

445

ScÈNE XIII

HERVÉ. - ' o,n n'a pas idée d'avoir peur d'une femme à ce point-là. Tu souris? Tu crois que moi a;ussi, j'ai peur d'elle?

GISÈLE. - Non 1 Tu n'as peur de rien! Mais tu mens à Nicole parce que tu aimes que les choses s'enveniment. Tu es malheureux quand 1 tout . s'arrange . . Tu adores le drame.

HsRVÉ. - C'est si bon! GISÈLE. - Et si je faisais du drame, moi

aussi? . Si je te disais que je suis ja­louse de ta première femme et qu'elle me fiche des complexes?

HERVÉ. - Ce serait encore meilleur l GISÈLE. - Vraiment? Et si je te quittais?

Si c'était elle ou moi ? . HERVÉ. - Tu ferais ça? Quelle publicité 1

(Pierre entre, essoufflé, pàr la cour, avec · Robert chargé de bouteilles.)

PIERRE. - Ça. y est, papa! Maman a ·la bro­chure! Elle vient, dans un quart d'heure! Tu sais qui j'ai ramené? ·Mon beau-père, Jean Bayard! Il veut te parler avant qu'elle arrive! . Je peux le faire entrer?

HERVÉ. - Attends, attends! Que je ne fasse pas de gaffe! Je ,sais que :ta maman est remariée, mais je sais très peu de choses de Jean Bayard! C'est bien celui qui était à la Comédie-Française? Oui, un obscur sociétaire... .

ROBERT. - Tragédien estimable ... HERVÉ. - Belle voix... ' GISÈLE. - Et cuisses superbes! ça me re· ·

vient! HERVÉ. - Tu ne sais rien de cet homme

et tu connais ses cuisses t . GISÈLE. - Oui, si c'est le Jean Bayard d~

la Comédie-Française, tu pen~s. si je connais ses cuisses! Je l'ai vu ' jouer la .tragédie en petite jupette, pendanr-toute mon enfance; j'étais abonnée aux ma-

. tinées classiques . du Français! ' HERVÉ. - Et les petites filles bien élevées

regardent les ' cuisses des tragédièns? GISÈLE. - Elles ne regardent que cela, mon

chéri. . PiERRE. - Il vient de demander sa mise à

la retraite, après dix ans de sociétariat, parce qu'il prétend qu'on ne peut pas ' avoir, dans sa vie, la Comédie-Française plus maman! Et je dois dire, il s'entend très bien avec elle. .

. HERVÉ. - Fais entrer le saint! (Pierre ouvre la porte cour).

PIERRE. - Bntre, Bayard 1 (Jean Bayard entre. Robert étant sur son chemin, il se présente à lui.)

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446,

BAYARD, serrant la maîn deRober/. Bayard. ,

ROBERT. - Guise. BAYÀRi>. - . Ce n'est pas mon vrai nom! ROBERT. ~ Ce· n'est pas le mien non plus. BAYARD, va droit à Herv,A . avec une pointe

de déférence . et d'admiration sans · bas". sesse. ~ Maître, je suis infiniment honoré... ---.,-.-

HERVÉ. -C'est moi qui ,suis ravi de vouS oonnaître, cher monsieuh-..Ma-1emme ...

GISÈLE. - Ah! Monsieur, je voudrais vous dire... combien,.. enfin, combien vos cuisses ...

BAYARD. - Oui, madame '1 HERVÉ. - Plus ' tardi'---Ouand vous vous

connaîtrez mieux! BAYARD. - Maitre, je voudrais pouvoir expli­

quer plus longuement mon intervention mais le temps presse. J'al laissé Gabrielle lire votre pièce, et j'ai couru vouS pro­poser les quelques précautions indispen­sables pour que tout se passe bien quand elle arrivera.

HERVÉ. - Comme c'est gentil de votre part! PIERRE. - C'est tout lui ! Un ange, ce beau-

père! HERVÉ. - Asseyez-vous, monsieur. BAY ARn. - Merci. ROBERT. -':"Un petit scotch '1 BAYARD. - Oui! Non! Jamais d'alcool, merci.

Une goutte d'eau non gazeuse et je serai comblé. Maître ...

HERVÉ. - Appelez-moi Hervé ... Entre maris de GabrieIJe ...

BAYARD. - Je suis très touché. Mon cher Hervé, la femme que vous avez quittée il y a sept ans n'était pas facile à vivre.

HERVÉ. - Non! Non! Non! On ne peut pas dire.

BAYARD. - C'était une sainte à côté de ce qu'èlle est devenue. Tu ne. m'en veux pa,s de dire ça devant toi, mon vieux Pierre?

PIERRE. - Tu sais que je t'admire et que je te bénis.

HERVÉ. - Le caractère de Gabrielle ne pou­vait pas s'améliorer, soit! ,Mais je croyais impossible qu'il empirât.

BAYARD. - Oh! si! Onpe~t dire mais, mais! Si on le sai,t, et si on prend les pré­cautions voulues, Gabrielle est aussi la femme adorable que j'ai épousée, que vous avez épousée, que ,nous avons épousée, mon cher prédécesseur! Alors, voulez-vous que je vous propose les précautions essen­tielles au maniement de Gabrielle?

HERVÉ. - Je vous en supplie et je vous en remercie.

BAYARD. - p'abord, dites-lui qu'elle est belle, plus belle que jamais, tout de suite, le

A LA PAGE

premier mot: , « Gabrielle, que tu es '. . belle J, et n'ayez pas peur d'en rajouter. HERVÉ. --: Attention, mon cher Jean, ' quand

on-' me pousse, je risque d'exagérer. D'en faire trop. Oh! si. On me l'a déjà dit

BAYARD . .-;. Jamais assez. Moi, je passe Un quart d'heur~ tous les matins à lui dire: ,-'« Tu. es belle, tu es belle, tu es belle J ...

Eh bien! GabrielIe,-eette feIllme remar­quable, cette intenigencë.~. boit du ' peti,t lait et , rayonne de bonne humeur-' pour la journée; Donc, une ~ule chose à lu;" dire, mais beaucoüp .:de choses à ne pas lui dire, attendez, je' prends ma . ~ste parce , que je risque d'en oublier... (Il tire

"de sa serviette une lia$se de douze feuilles dactylographîées.) Ce petit opuscule est le fruit de oinq ans de mariage, oh! très résumé, mais l'essentiel y est! Je le fais polycopier et distribuer à tous ceux qui ,travaillent avec Gabriene. Vous lé lirez attentivement, mais vous n'avez pas le teqtps avant l'arrivée de Gabrielle, alors je signale, à tout le monde ioi~ les prin­cipaux sujets de conversation qu'il

. convient d'évi~ à tout prix. (Il lit.) HERVt. - Bnfin, espérons! BAYARD. - Brigitte Bar<;lot. Soulignez «Bri­

gitte Bardot JI. J'ai aussi des crayons. (Il distribue des crayons.) Oui, Gabrielle -a tourné avec Brigitte, 'qui.:. a été adorable, tout est de 'la faute de Gabrielle, mais enfin, ne pas lui parlet. de Brigitte. Ah! Très importan,t, ne jamais lui pa.rler de Jérôme Santiaggi. ' ,',

HERVÉ. - C'est lui qui ·· joue le ,rÔle de Napoléon,. .

BAYARD. - Vous comptez faire jouer Ga­brielle avec M~ Santiaggi? .

HERVÉ. - Oui 1 BAYARD. - Vous faites comme vous voulez. ..

Moi, je lis, je lis simplement ce ' qui . est écrit, le résumé des a~préciations de Ga· brielle sur Santiaggi, à la lettre S: Suzy Delair, Sabbagh, Salaorou, San,tiaggi: « Acteur démodé, coupant les répliques de ses camarades, fume le oigare en ma pr~ ,senee, ne trouve jamaiS rien d'autre à. me dire que: «C'est effrayant ce que tu as les ,traits , :tirés.» Voilà; voilà powquoÏ, je vous demande de lire très attentive­ment mon opuscule, mieux: apprenez-le par cœur! Mais attention, il n'est valable que jusqu'en janvier! Dès Je début de l'année, réclamez-moi l'opuscule de prin­,temps 1. .. Pour aujourd'hui, si je vois qu'on s'embarque dans un sujet scabreux, je fre­donnerai discrètement: «En .· passantpar la Lorraine avec mes sabots J. C·est le meilleur signal. J'ai ,tout expérimenté, j'el1 reviens toujours à,tous ensemble: «En

INTERDIT AU PUBLIC

passant pail' la Lorraine avec nies sabots». Ça passe totàlement inaperçu. (On entend une porte . qui claque.)

PIERRE. - Voilà màman ! BAYARD, comme un quartier-maître à ses ga­

biers. - Rangez les opuscules! HERVÉ. -N'ayons l'air de rien:

(Ils 'prennent des poses dégagées. La porte s'ouvre.)

&ENE XIV

Gabrielle Tristan entre en tenant la bro­chure que Pierre lui a portée; elle va droit à H er.vé, lui jette le manuscrit au Ivisage et ressort- diins le même mouve-ment. ' Une muette stupeur paralyse._ tout le monde " Pierre ramasse la brochure et court après sa mère en hurlant:

PIERRE. - Maman! Maman! C'est de ma faute! C'est pas la bonne brochure! (On l'entend s'éloigner.)

BAYARD. - Mon cher Hervé, je suis désolé, mais effectivement, s'il y a erreur ...

HERVÉ, dès que Bayard parle, l'interrompt. -N on, non, noo.! La vie est trop courte! Au revoir, mon pauvre ami, je vous ,plains et je vous vénère, mais prenez-moi votre dame sous le bras et que je ne la revoie jamais! (Gabrielle rentre, souriantè, comme si de rien n'était, suivie de Pierre.)

GABRIELLE. - Bonjour, les enfants! Tout est de ma faute! Je suis en retard et pour­tant .j'ai couru, j'ai couru mais il' n'y a pas moyen de m'arracher à mon cours, mes élèves me tuent, j'ai beau leur di,re: cc Quand vous m'aurez tuée, vous serez bien avancés ... J) Bonjour, He:ryé, tu as grossi! Mais ça te va très bien, tu sais! Seulement, faudra faire attention tout de même! Il commence à y avoir

_ un cc ti-ventre », là! Robert, da'ns mes bras!

HERVÉ. - Pas enèore. GABRIELLE. - Tu sais que tu fais de plus

en plus jeune! On te donne à peine quarante-cinq ans.

ROBERT. - J'en ai trente-huit. GABRIELLE. ~ Ça ne se voit pas. (Fondant

sur Gisèle.) Ce n'est pas wai! Ce n'est pas vrai! Ne me dis pas que c'est ta femme, cet ange! Ce serait trop injuste! Vous êtes Gisèle?

GISÈLE. - Eh,! out,-madame. ' ) GABRIELLE. - Il a quitté une , femme oomme

moi pour trouver une femme comme vousJ Mais pourquoi '1 En quel honneur? · V QUS

447

ntaliez tout de même pas me dire qu'il nous mérite, vous et moi.

GISÈLE. - Je n'i:j'ai pas jusque-là! GABRIELLE. - Vous me rassurez. HERVÉ. - Je ne dis ritm parce que si je

disais quelque chose.;. GABRIELLE.- Ce serait une bêtise! HERVÉ. - Mais si elle ne part pas, c'est

moi qui sors! GABRIELLE. - Pierre me -dit--que vous allez

déménager. GISÈLE. - Ce n'est qu'un projet. G:ABRIELLE. - Comme je ,vous comprends de

vouloir quitter la rue Galilée. HERVÉ . . ~ Très bien, je sors! GABRIELLE. - Ce quartier sinistre!

(Hervé sort et rentre dans le même mou .. vement, interpellant Gabrielle.)

HERVÉ. - Dis donc, tu as été bien oontente de la trouver, la rue de Galilée, en arri­vant de la , Plaine Saint-Denis, ses gazo­mètres, ses entrepôts, sa gare · de itriage 1

GABRIELLE. - Sa basilique, ses rois de France! Oui, je suis fille du peuple et je m'en vante ! '

HERVÉ. - Eh bien! moi, je n'ai pas honte d'être fils de banquier!

PIERRE. - Ne vous battez pas avec mes grands-pères !

GABRIELLE. - Papa est un bienfaiteur de l'humanité!

HERVÉ. - Dis à Gisèle ce qu'il fait dans la vie, si tu l'oses '1 Dis-le.

GABRIELLE .. - Et très haut: Papa est goll­teur d'eau. GOlÎteur d'eau chef aux Grands Réservoir,s de Saint-Denis. ,

GISÈL~. - Comme c'est intéressant. GABRIELLE. - Aucune méthode chimique ne

remplace le palais dugo'tlteur. C'est papa qui opère le mélange des eaux! Quand la Seine est ' trop fade, il ajoute un filet d'Ourcq ou une giclée d'Oise! Papa est une sorte de dieu des eaux! .

HERVÉ. - ' Ça y est! La v'là fille de . dieu ! GABRIELLE. - Ça vaut mieux que d'être fils

d'affameur! PIERRE. - ,Maman, papa, mai,n,tenant, on se

tait! Et on m'écoute! HERVÉ. - Bien! J'écoute, trente secondes,

pas trente-cinq. PIERRE. - Mon âge tendre a été un enfer;

mon âge ingr~t a été un enfer; je dé­si.re la paix au seuil de mon âge mllr!

HERVÉ. - Comment ça va,ma grande? (Il embrasse Gabrielle, tous deux comme si de rien n'était.)

GABRIELLE. - Ça va, et toi? HERVÉ. - Ça va, ça va! GABRIELLE. - Je suis désolée de t'avoi.Ljeté

une brochure à la figure!

Page 8: Jean Marsan - Interdit au public - (lowdef)

. 44~ 1" ... '

,0

HERVÉ. 'J'outes les comédiennes m'oot " '. jeté plusieurs br<?~:\lures à la figure. GABRIELLE. -'- Tout de même- ! Aucune ne

t'en a jeté autant que moi! _ HERY!. - Ne te vante pas! Ne te vante

- pâs! .: (Ça s'envenime. On . in~ervie~~.)

Tous LES AUTRES. - Allo~s! Allo!}s! (On s'assied. On rit, jaune, mais on -rit.)

GABRIELLE. - Tout est de ma faute! HÊRVÉ. - . Mais non! GABRIELLE. - Si! Ne me contredis pas dès

que j'ouvre la bouche: tout est de m:a faute.

HERVÉ. - Bien! GABRIELLE. '. - Je me suis monté bêtement

le bourrichon! Je lis ta piécette un peu avant-garde, mais très bon, d'ailleurs, très bon.

HERVÉ. - Je crois. GABRIELLE~ - Mais, me pfoposer un lever

de rideau; à moi! Je pars . dans la rue" comme une. furie; j'arrive devant le théâtre, un détail stupide achève de m'exaspérer.

HERVÉ. - Quoi donc? GABRIELLE. - Non, j'ai eu tort de parler de . ça, vous allez penser que je suis une

cabotine ... Tous. - Mais non! GABRIELLE. - C'est v,raiment bête de ma

part, mais je viens de faire une longue tournée - triomphale - à J'étranger et, devant chaque théâtre .. où je jouais, le di­recteur m'attendait sm le trottoir, devant la porte ...

ROBERT. - Si j'avais su ! GABRIELLE. - Je ne dis pas ça pour ~oi,

Robert, tu penses, des vieux copalDS comme nous! Mais ça m'a manqué: on m'a ,trop gâtée. Pensez qu'en Australie, en ar,rivant à Melbourne, cent étudiants ont décroché ma' locomotive pour tirer eux­mêmes mon train :! Ils n'ont pas pu: c'était trop lourd, mais quel geste ado­rable! Non? En Espagne, il y a de braves dames qui sont venues me voir plus de vingt fois.

ROBERT. - Plus de vingt fois, c'est incroya­ble.

GABRIELLE. - Elles vont bien àla messe ,tous les jours. Alors, forcément, j'ai pris de mauvaises habitudes, c'est humain, et en arrivant devant ce théâtre dont . j'ai fai,t la réputation, dont nous avons fait' la réputation, mon cher Hervé ...

HERVÉ. - Merci, ma chère Gabrielle ... GABRIELLE. - ... je me' srus -sentie un peu

seule, cela m'a rendue mélancolique et je t'ai ' envoyé la brochure, je n'aurais pas

A LA PAOE

dft ! Je dois être ' mignonne, tiens, main­tenant .! Les émotions me fripent!

BAYARD. - Tu es superbe, ma chérie! Belle, jeune, fraîche comme une fleur! N'est-ce, pas, messieurs? .. . ' (Il fait signe aux autres que c'est le mO­ment de- suivre ses instructions.)

PIERRÉ. - Maman T Une vraie pâquerette! GISÈLE. - ' Un glaïeul! . ROBBRT. - Une ,rose! HERVÉ. --":'--Un 'cactus! _, GABRIELLE. ~ C est très laid de vous:- m.Qguer

d'une pauvre vieilfe ... -· - - - ,- : PIERRE. - Maman! ' Tu es une biche !­HERVÉ. - A côté de toi, Ba·rdot a l'air d'une

grand-mère. BAYARD, avec discrétion mais véhémence.

« En passant par la Lorraine ... » GABRIELLE, terrible. - Quel nom viens-tu de

prononcer? BAYARD. - Padons de la pièce!. , Tous. - Oui, la pièce, la pièçe ! GABRIELLÈ. - Je vais la lire en rentrant

chez moi... Mais ' en attendant, Hervé, fais-moi plaisir, racon'te-moi le sujet !, Tes pièces ne ga,gnent pas tellement à être Jues.

HERVÉ, atrocement vexé.--- Tiens donc. GABRIELL'E. - Ça ne te vexe pas, ce que

je te dis là? HERVÉ. - Pas du tout, pas du tout GABRIELLE. - Tu n'as jamai,s eu de préten­

tion au ' gra-rld style, tu es. un sage, tu connais tes limites" c'est une qualité ra,re.

HERVÉ, pincé. - Merci. GABRIELLE. ~ Si tu étais Paul Valéry, ça

sesauraÎ>t. HERVÉ. '- Oui... Si 'tu étais Maria Casarès,

ça se saurait aussi. Ça ne te vexe ' pas, . ce que je te' dis là? GABRIELLE. - Casarès? Qui est-ce? HERVÉ. - Vous étiez au Conservatoire ensem­

blé. Elle a eu son p:remier prix de Conser­vatoire, elle, dans « Phèdre » .. , A propos ! .. ~ Il paraît que tu as essayé de ) jouer « Phèdre», cet été, à. Baalbeck? (Bayard, hors de la vue de Gabrielle, tente de mon­trer t'opuscule à Hervé: « Phèdre» est sur la liste des interdits.) Raconte-moi commertt ça s'est passé... Fais-moi rire! (Tous les autres déploient leurs listes et les agiteht en signaux de détres~e ; Hervé feint de ne rien voir.) Je vois d'ici- ta Phèdre: gaie, dynamique, mordant la vie: à belles dents, en un mot: « La Veuve Joyeuse» ! -'(Tous fredonnent. sans les paroles « ... En passant par la Lorraine D.) -

GABRIELLE, faisant signe à Hervé d'approch{!r. - Hervé! (Il s'appro.che. ,Gabrielle, très do-ucement :) « Phèdre D, c'est sur la ' liste.

INtERDI't AU PUBLIC

HeIlVÉ. - Ah! bon. GA~LB. - Le petit opuscule que Bayard

t'a remis... n y a «Phèdre:t, dessus. HERVÉ. - Oh! pardon. Je. n'ai pas eu le

.. tempS de ~out lire: faut up: bon mp.is. G~BRIELLE. ~ . 'A~ors ~lons dé ,ta pièce.

D'abord, le' titre. . " HERVÉ. ~ «La Patte d'Oie:t. GABRIELLE. - Très m~uvais . titre. Ce n"~st

'pas agréable, ' phonétiquement, c'e$t sourd, , . ça n~. ,'s()llne p~s l I , ."

HERVÉ . .. ..:- Eh bIen! ça n'a aucune lmpor~ 'tance.

GABRlELLB. - Un titre sourd, ça n'a aucune importance? .' , .

HERVÉ. ...,.... AlÏèune. Les deux titres les plus sourds de ~ viItgt dernières années sont «Patate, et «La Petite Hutte,. Ce sont

. "les . deu~, plus ·grands succès. Alors? Je .n'ai pas peur du sourd.

GABlUBaB. - C'est toi le patron! HERVÉ. ---= «La Patte ' d'Oie», très bon titr~,

c'est ' Napol60n Bonapa:rte à vingt-sept ans, ~u moment où il doit choisir entre trois destins, trois chemins qui divergent,

. . autrePlent dit: une patte· d'oie. /.<

GABRIELLE. '- Oui, mais personne ne ·. pep.se aux trois chemins, et tout le monde" l,ense aux , trois rides. .." . ~ .. ? .

IHERVÉ: - Tu penses aux trois .g~~! . .toi! (Bayard fredonne « En passân,t ,,p'ar ' la. Lor­raine J.) ... «Avec mes sabo~ .'~ ' d'accord! Donc, ces trois chemins sont· trois feIillnes. La Montansiei', actrice mllrlssante et ttès riche, Juliette de Méricqurt; jeune. fille, à dot ... , Napoléon, sans . le , ~OÙ, est prêt à 6pousér l'une ou l'all~e , q~nd' ~pparaît. .. Joséphine de BeàuhaHlaJs. .' - ,

GABRŒLLE. - En somme~ il y a . trois' rôles de femmes dans la :pièce ?

. HERVÉ. - Il n'y a . que Joséphine.

. G~BIUBLLE. - Ça, :nous verrons. HERVÉ. - Je te dis, on ne voit ·que José­

phine, et j'aimerais que tu me ' fasses rhonneur de croire . quand je te dis quel­que chose.

GABRIELLE. - Nous allons voir! = ~, - ~ - ElIe m'agace! GISW, sortant. - Mon ~héri, je vais aller " chercher' de l'aspirine. GABRIELLE, à Bayard et Pierre. - Je l'adore . quand il s'agace tout seul! Voyons,

voyons ... Ah! Enfin, entrée de Joséphine ... Dis donc, Joséphine, on ne la voit pas, au début de la pièce.

HmtVÉ. - Une actrice de. ton importance ne peut pas être en scène pendant les premières minutes de jeu! .

GABJUELLJ;. - Prinçipe de vieux théâ~e! Sois moderne, un peu! Reg~rde Sophiè Des-

marets dans «Adieu, Prudence.,: d:ès le .( . 'lever du rideau, '" ~lle' , attaquait: c' Mes­

dames, Messieurs:t ;' au·; pqblic' directement;"-' · dè ~ plein fquet! ".:Elle n'a.rrêtalt plus de ·, ~ler peQdant ,trois . actes. Ça, c'est. un ' rôlé! " .

HERVÉ. - Oui, màis ' ' c~était Sophie Desma­rets.

GABRIELLB. - Et alors? HERVÉ. ' ~ 'Sophie>' Desmarets, ellè peut' le

:faite·: . « .Mesdames~ Messieurs,... Tout le :. ~t1de ne,:'peut pas'. ~ , . ' ..

GABRtEUÉ~ .'..:L. Moi,je:' saüi'ais. HERvt( .J.. SQtèment. . <

G~8Ït\B~~~' . f~ Ce .~!t ;' amu~t· ,d'e~sayer" HERVÉ~ 1 ~. Oui, mais ~ors, dans, ùne ·· autre , . pièCe. }e" ne v~i.s pas . récrire' ,celle.:cI: :pour '. ,que ' ~u' dfses: «Mesdatnes, MeSSie4rs», au

"le'ver', du' 'rideau. . .. ,' " ':' GAilÎUEw . .:.-- Ç'aurait été une ' occasion de

". ,renoùveler ta manière. '. HEiVi~ ."- C'est ce que ' f~ . fait dan~ la, . : pièCe en . un aote, filais pas. ~ans. celle-

.,:>,ci.'· . . , .. OAQIÉLLE. - Très bien! Si tu ne veux pas, " tri ne veux . pas 1 . 4s ;volorit~ de l'au-

téur sont sacrées . . HERVÉ. - Voilà! O~BRlELLB . . -:- H~las ! HERVÉ. - PardOn ? GABJUBLLB. - Continuorili. !URVÉ. - C'est ça, continuons. GABRIELLE . .:.- Joséphine est donc enfin là ...

. page 89 1 C'est Bonaparte qui parle tout-le temps. . (,

HERVÉ . ..-- Elle l'écoute, ce 'n'est pas: 'Y, une agitée,- c'est une ' oréQle. ' :;'.'

GABlUBLLB. - Voilà le lti~: «LaCréele»! AppeUe ta pièce: «La CTéole», crois-moi ! Tu mêts tout de suite raccènt .sur l~ personnage principal 1

~RVÉ. -- C'est moins ' original. GABRIELLE. - C'est plus public. HBRVÉ. - Nous '-verrons 'plus tard. GABRIELLE. - OUj, mais pas trop ta,rd. « EI~-'

, tre!» Electre!! 'HERVÉ. - Comment, «Eleetre»? (Examinant

la brocliuri!.) Mais non, c'est une. erifeur de la maison de polycopie! 11$ sont ,tou­jours en train de taper plusieurs pièces à la fois, ils m'ont mélangé avec Euri-pide. .'

GABJUBLLB. - Voilà pourquoi ça me semblait meilleur, tout d'un coup !

HnVÉ. ~ Ah! que c'est drôle, ah! 'qpe 'c'est / dtôle,tu me féras tQujOUi"S .rire 1 Tu m'as

. toujours fait rire! Oh! que tu ni'as fait rire dans «La Dame aux Camélias» .... Tu :te 'souviens 7 Quand tu mourais, t1J avais ~e potite toux qui mettait la sallè en

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joie! Tu faisats: « Heu, eu-heu ... eu-heu ... heu ... » et puis plus ,rien. On t'avait sur­nommée « panne d'essence». (Dès que Hervé a · parlé de la « Dame aux Camé­lias» , Bayard a feuilleté fiévreusement l'opuscule. Les autres l'imitent.) C'est Edwige Feuillère qui l'a bien jouée, « La Dame aux Camélias». (Bayard . brandit l'opuscule,. Hervé affecte de ne rien voir.) On peut même dire que la «Dame aux Camélias·», c'est Edwige Feuillère. (Sous la direction musicale de Bayar4, [' assistance attaque « En passant par la Lorraine » ~ dans la vérsion de la Garde Républicaine, avec les roulements de tam­bour.)

GABRIELI,E. - Bayard!

BAYARD. - Oui, Gabrielle. (Elle fait approcher Bayard, comme Hervé naguère.)

GABRIELLE, très doucement. - Edwige Feuil-1ère n'est pas 'sur la liste.

BAYARD, pas plus fort. - Je vais la rajou-' ter tout de suite! . (Il ajoute une note à la liste et tous les possesseurs d'opuscules en font autant.) (Gabrielle, cependant, parvient aux der­nières pages de la brochure.)

GABRIELLE. - Bon. Je vais lire ta pièce à tête xe po sée , mais je te dis tout de suite que la fin, la toute fin, pas ques- . tion. Je lis cette indication de mise en scène: « Joséphine et Bonaparte s'étrei­gnent. Joséphine sort lentement. Bona-

INTERDIT AU PUBLIC

parte reste seul. Faiblement, puis de plus en plus fort, on entend des tambours, des fifres, des canons, ' des acclamations, des cloches; peu à peu., la , lumière ma­gnifie le futur . Empereur. Rideau.» Là, Hervé, non! Je ne me promènerai pas en coulisse pendant que ,Monsieur sera « ma­gni~ié» par la lumière, tout seul en scène. avec des cloches et des fifres, no~ ! Cer-tainement pas! . \

HERVÉ.--~ Je suis ,sOr que tuas .unë autre idée, alors; ne, nous en prive pas !

GABRIELLE. ~ Josépm,ne ... GABRI~LE et HERVÉ, ' ensemble. - ... ne _sort

pas-," de . scène ~ ! .. _ w> i. ..~ " ~~ "~~:" ' _'

GABRIELLE. - Elle sé penche sur -l'épaule de . Bonaparte qui travaHle fiévreusement. Elle

451

pourrait même rectifier un détail de son travail ...

HERVÉ.. - Par exemple: «A Austerlitz, moi, je 'serais toi, j'attaquerais à l'aube!»

GABRIELLE. - En tout cas, les cloches, les . canons, les acclamations, ce sera sur Bo­

naparte le nez dans ses paperasses et moi, dressée: radieuse et ,triomphante! Nous sommes bien d'accord? Hervé, j'ai très confiance, je vais jouer ta pièce les yeu~ fermés. Bien entendu, tu me refais la fin et surtout le début, car plus_ j'y pense, plus je suis sftre de mon idée; au lever du rideau, je dois m'adresser directement au public: « ,Mesdames, Messieurs », comme ' Sophie Desmarets... Ah! qui ' joue le rôl~ de Bonaparte?

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452

~.~VÉ • ..:.-. Santiaggf. . \ ., BAYARD, éperdu. - « Vous n'aqrez pas l'Al-

sace et ta Lorraine » ••• y Avec mes sabots ... GABRIELLE. · - C'est le signal 4'alarm~. HERVÉ.- Alarme . oU '. pas . alarme, ··Santiaggi

joue Bonapa,r,te. · :\ :. . . GABRIELLE . . -: Jouait le .rêle de · Bonaparte. HERVÉ. - Joue! . ' . J . (/.,

' ,GABRIELLE. -'- Jouait! HERVÉ et. GABRIELLE, ensemble. - . Joue! .. - Jouait!. , " ~. '

(Christian' entre ' ·par . le· :·; jtJrdin. Gabrielle ,lui ouvre les bras.) , ! : :~\' , ' . ).

GABRIELLE. - Christi-an! Motr'gran'd! Embras­se-mdi! Tu "sais que je joue la pièce d'Hervé! ' . Tu connais 'mon mari, Jean Bayard, qui jouera . le côle de Bonaparte.

HERVÉ. - Quoi! GABRIELLÈ. - Qui jouera le côle de Bona­

parte! Qui jouera le rôle de Bonaparte! HERVÉ et GABRIELLE, ensemble. - Attention!

ScENE XV

Nicole, en transes, entre, malgré Ch ris-. #an. "

NICOL!!. - Hervé! Hervé! Hervé! HERVÉ. - Nicole! Nicole! NICOLE. - Je ne peux rien te dire. ~RVÉ. -,- C'est ça, ne dis rien! NICOLE. ~ Je ne trouve pas mes mots! HERVÉ. ~ Ne les cherche pas! Arrête de

me baiser la main, s'il te plait! , NICOLE. - Il n'y à. qu'une chose dont je

sois sûre. HERvÉ. - ori n'est jamais sûr de rien! NICOLE. ~ Si! Du fond de mon être, je

sais maintenant que je ne jouerai .pas Joséphine de Beauharnais.

HERvÉ et ROBERT, pleins d'un espoir insensé. - Hââ?

NICOLE. - Je ne le jouerai pas, je suis Joséphine! A padir de maintenant, j'ou­blie que je suis Nicole Guise! Je ne rentre même plus chez m'Oi, je vis dans ma loge, entièrement refai,te en Direc­toire! Et le soir . de la générale, ce ne se,ra pas un triomphe, ce sera... le sacre! ! ! (Dès que Nicole a dit, au début de la précédente réplique, « je suis Joséphine de Beauharnais», les feuilles de papier à dessin ont baissé lentement, découvrant le groupe horrifié autour ' de Gabrielle , trans­formée en banql1i$e souriante.) (Devant Hervé, R'obert et Christian pa­ralysés, Nicole saisit un diadème parmi les accessoires de théâtre -qui traînent un peu partout dans le" bureau.. elle 'agenouille

, A t:A PAGE

Jace ' au public, se pose le diadème sur la tête , en disant avec ferveur:)

. .·Di9 mi la'! donna, gare a chi la tocca! ' (Quelques secondes de .' tableau ,vivant, p.uis Hervé et Christian . 'se dévouent.' et relèvent doucement Nicole, pendant que Robert tente de filer par la petite porJe; il est cloué sur place d'un Cl Tss-ts$ J

impérieux d'Hervé; Nicole parvient enfin à la position verticale.)

CHRISTIAN. --:- Asseyez-vous, Maqame. NICOLE. - « Votre Majesté... Que Votre ·Ma­

jesté, 'Madame, daigne ' s'asseoir ... ·' .Qu'est­ce que je dis, moi? 'Je perds , la tête.

CHRISTIAN. - Venez \ vous asseoir, Majesté. NICOLE. - « Votre Majesté J ... Toujours avec

l'adjectif possessif. «'Majesté JI tout court est un crime contre 'le protocole. ,Mai~ je ne t'en veux pas ... . Beau page. (Tout le monde est 'resté pétrifié. En allant vers un siège, Nicole aperçoit Gabrielle qui se lève, sourit et l'embrasse.) Gabrielle!

GABRIELLE. - Je s~is très contente pour toi, ma chérie. Tu seras merveilleuse dans Joséphine.

NICOLE . . - Gabrielle, tu es là! . GAB!UELLE. - Je ne fais que ' pas~r. Je

. ni'en vais. . NiCOLE. ~' Tu es venue pour me félioiter .1 GABRIELLE. - Et uniquement pour cela. NICOLE~ "::- Tu es fâchée avec Hervé depuis

sept . ah.s· et tu viens pour me ~éJjciter! Tu e,s gentille, toi, tu sais.

GABRIELLE. ' - Au ' revoir, ma chérie. (Elle l'embrasse et va d'un pas ferme vers ta pârte. D'un bond, tout le monde rèn .. toure, sauf Christian et Gisèle qui pro .. diguent leurs attentions à Nicole à demi défaillante Sur une chaise.) Non! Non! Inutile! Ce ·n'est ·pas la peine. Bonsoir. Laissez-moi sortir, s'il vous plaît! Non, Pierre, non! C'est terminé, c'es't · rAp6,. bonsoir!

NICOLE. - Gabrielle! GABRIELLE. ~ Au revoir, ma chérie, et encore

bravo 1 . NICOLE. - Gabrielle, tu venais pour Jos6 ..

phine! ROBERT. - Oui, ma chérie, je ,ne ,sais pas '

mentir. NICOLE, marchant comme une Erynnie sur

Robert. - . Tu le savais! ROBERT. - Mon martyre commence ! GABRIELLE, à Hervé. - Ha, ha! Elle va bien

la jouer, ta pièce! NICOLE. - Merci, ma chérie! C'est bien de

ta part, quand un personnage .qui n'est pas pour toi, de le reconnaî,tre!

Gt..BRlELLE. - Allons-nous-en, je vaÎ:s la mot-dre! .

HERVÉ. ~ Tu joueras Joséphine t

INTERDIT ÀU PUBuè

NICOLE et GA BlUELLE. - Ah! .Ah ! .. ~ . HERVÉ . ..:- ; Gabrielle jouera Josépmne! . GABRIELLE; - Je ne suis pas la doublure

de Mme Guise ! NICOLE. -;- Mme Guise elle te dit: M ... ! GABRIELLE. - Laisse-moi sortir, Hervé! PIERRE. - Maman! GABRIELLE. - Laisse-moi sortir, Pierre! BAYARD. - Laissez-la ' sortir., c'est plus pru-

dent .! Elle est · capable de tout, quand on la met da,ns cet état-là! Viens, GabrieUe!

NICOLE. - Au .seçours·! . (Elle se trouve mal! On la couche sur le canapé. Tous l'entourent, y compris Gabrielle.)

ROBERT. ~ C'est la syncope. " Elle a ,sa '·syn­Cope.

GABRIELLE. - La vraie ou la fausse? ROBERT. - Si elle dit des mots incohérents,

,c'est la vraie sy,ncope. NICOLE, inconsciente. - Gabrielle est une

ordure. ' GABRIELLE. - C'est la vraie. HERW, exactement en même temps. - C'est

la fausse. NICOLE, inconsciente, les yeux fermés. -

Dites, à l'Empereur qu'avant de mourir, je l'ai béni, ainsi que son fUs! MaiS pour Marie-Louise, qu'elle crève .!

ROBERT. - Je vais l'envoyer en Suisse, une cure de sommeil! Tu ne la venas plus! Moi non plus! Ce sera si bon,!

GABRIELLE. - Non! D'abord, aVec Hervé, rien ne peu t se passer sans , dramés! Vous voyez, ça commence dès le premier jour! Non! J'ai passé l'âge!

~RVÉ. - Commen·t, ces drames? Qui est­ce qui fait des drames, ici? C'est toi qui attaques en me flanquant la brochure dans la gueulê et c'est moi qui fais des drames !

GABRIELLE. - Tu n'arrêtes pas de faire des drames! Tu es fâché avec la terre entière!

HERVÉ. ~ Ecoutez ça. Ecoutez ça! Dans ton dernier film, tu ,as cassé une chaise sur ' Anton~oni! '

GABRIELLE. --,- Antonioni est un grand homme. et je le respecte; lui! Je lui ai simple-ment envoyé sa brochure au visage~ ,

HERVÉ. - C'est une habitud~! Dès qu'elle voit une brochure, faut qu'elle tape l'au­teur avec

GABRIELLE: - Donnez-moi une brochure! HERVÉ. - Donnez-moi- une brochure aussi,

que je me défende! (Il saisit une épaisse brochure.) « Le Soulier de Satin»! Avec ça~' 'je l'assomme! (Gabrielle prend sur un rayon un ~norme volume.) (Gabrielle et Hervé vont iaffronter. Ro-

453 ~

bert ~t Pierre contiennent Hervé; BfJ")'a,rd, Gabrielle.) (Françoise entre du jardin .et court · aider

'Bayard.) , ROBERT. - Hervé, Hervé! P1EIuœ. - Papa, papa t , BAYARD. - Gabrielle, Gabrielle! FRANÇOISE. - Madame, madame! CHRISTIAN, hurle.- Le8 photographes de

presse !Les photographes de presse! (Par enchantement, tout iarrête. Gabrielle, Hervé et Nicole posent pour la photo qu~ prennent deux reporters, entrés sur les ta­lons de Christian.) . ' (Gabrielleei Nicole s'embrassent en ' se roulant su.r la ' poitrine d' Hervé.)

RIDEAU

AcrE Il

ScÈNE 1

-Gisèle et Bayard sont entrain d'ouvrir des télégrammes; " Christian entre, habillé en grognard de l'Empire, un paquet de télégrammes à la main, qu'il donne aux deux autreS.

GtSÈLE. -- Cambronne. BAYARD. ~, Cambronne. GISÈLE. - Cambronne. BAYARD. - Cambronne. CHRISTIAN. - Non, non, mes ~nfants, non!

Un jour de générale, je n;ai pas le ,temps de m'occuper des télégrammes! J'ai autre chose à faire! Je jou~ ce soir, moi!

BAYARD. - Ttas qu'uné phrase à dire! CHRISTIAN. - C'est ce qu'il y a de plus

difficile. (Il sort.)

GISÈLE. - Cambronne. BAYARD. - Cambronne.

(Robert entre et traverse la scène, un plan de salle à la main.)

ROBERT. - Marinette! On a beau faire attention, il y a toujours des places qu'on donne deux f~s. Si je n'aVilis pas vérifié, Jean Gabin se retrouvait sur les genoux de Juliette "Achard. Marinette ! (Il sort.) ,

BAYARD. -Cambronne. GISÈLE. - ~ « Cambronne » ... C'est. très tou­

chant, tout ce mal que les gens se don­nent pour vous dire merde sans voùs dire merde le jour de la répétition géné­l'ale; 'm~is .-pourquoi ne télégraphient-ils pas carrément metde?

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454

BAYARD. - Ort ne sait pas très bien: on prétend que les P. et T. :refusent de transmettre; alors c'est le pauvre géné­ral Cambronne qui fait tout le travail... « Cambronne ... » ,

GISÈLE. - « Cambronne ... » BAYARD. - « Merde ... » Tiens il est passé,

celui-là! (Lisant la signature:) Evidem­ment: Paule de Beaumont!... Elle ra des , relations.

UN LIVREUR, entrant avec une corbeille de fleurs. - Pour Mme Gabrielle Tristan.

BAYARD. - Posez ça là, 'sa loge est pleine. (Le livreur pose la .corbeille et sort, pen­dant que Bayard lit un autre télégramme.) Ah! Celui-là est . cha,rmant, de Georges Yan Parys:

., « Je vous envoie,jen mon absence, Un seul mot, mais un très grand mot. Vous avez bien compris, je pense? L'absence est le plus grand des mots.»

GISÈLE. - Que vous dites bien les ' vers! Quel talent, et... vous excuserez une admi­ratrice de toujours: quel talent et quelles cuisses!

BAYARD. - Elle aussi! Toutes! Mais ça 'me poursuivra donc jusqu'à mon dernier jour! Ah! Gisèle, si vous connaissiez le calvaire du tragédien, les jours de ma­tinée classique à la Comédie-Française ! L'un après l'autre nous entrons en scène avec nos jupettes, et pour chacun de nous, une bouffée de chuchotis: Ah! non, lui il a les cuisses trop maigres! Ah! non, lui il a les cuisses trop grosses!» Petites filles, je vouS hais!

SCENE Il

Robert entre poussant derrière lui Fran­çoise et Pierre.

ROBERT. - Ils s'embrassaient! Ils s'embras­saient! Je les ai surpris dans la ' salle en train de s'embrasser. Voulez-vous vous arrêter, petits 'scorpions! H-ervé est d'une humeur d'ange, il croit ' toujours que vous êtes amoureuse de lui, s'il apprend que vous êtes f,iancés, tous les deux, ça va être le massacre! Et en cas de mas­sac-re, c'est toujours moi la première vic­time! Alors, Pierre. tu ne vas pas me déclencher un drame à quelques heUres de la répétition générale? Dis?

A LA PAGÈ

PIERRE. = Justement maintenant, il n'y a plus ' de danger!

BAYARD. ---: Au contraire, c'est le moment le plus dangereux! (Les deijx amoureux ne cessent pas de s'embrasser.)

GISÈLE. - Françoise, vous n'êtes pas rai­sonnable! Simon mari vous 'surprenait!

BAYARD. - ·C'est noir sur blanc dans mon ' opuscule! Mais ils ne lisent jamais mon opl,lscule ! Alors, je ressors mon opuscule 1. •• Lettre « g »! Général de Gaulle, GèneraL Motor ... Répétition générale! Les jours de répétition ' générale, quand l'auteur pique UNE crise, Gabrielle en pique DEUX~ C'est fatal. _

ROBERT. - Françoise, si vous n'allez pas au dernier essayage, votre ,r.obe n'ira pas.

FRANÇOISE. - Ma 1"obe! (Elle sort en courant.)

PIERRE. - Je vais avec elle. (Pierre va pour la suivre. Robert lui barre le passage.)

ROBERT. - Non! Sur le plateau! Sur le plateau! Sur le plateau!

PIERRE, sur la porte, soupire. - Ça fait quinze jours que je ne l'ai pas , embrassée.

Il y en a marre. ROBERT. - Je ne leur passe rien. GISÈLE. - A part ça, tout va bien. ROBERT. - Oui... Nicole joue le · lever de ri­

deau, ce n'est pas ce dont elle rêvait. .. mais elle joue. Alors, elle est calme.

NICOLE, en coulisses. - Christian! ROBERT. - Bnfin, presque.

SCENE III

Nicole entre, de la cour.

NICOLE. - Christian! Où est Christian? 'Regardez ce qu'il m'a donné comme sceptre! Au huitième rang, j'aurais , l'air de brandir un crayon! Je veux un ,scep­tre qui ait l'air d'un sceptr·e! C'est très important pour mon personnage! (Tous s'enfuient discrètement, sans Robert, le résigné.) J'ai besoin de m'appuyer sur une image formelle , de la puissance! La sym­bolique des objets, au théâtre, c'est capi­.tal, mes enfants, voyons! Pourquoi ils s'en vont, -tous, dès que j'arrive quelque part! Si ma conversation ne vous inté­tresse pas, dites-le !Mais ,non! Dès qu'on essaye de forer les nappes profondes, d'atteindre les racines du métier, on n'in­téresse persoQ.ne, dans ce théâtre embour­geoisé.

INTERDIT AU PUBLIC

ScENB IV

Christian entre par le jardin avec une énorme perche,· ' il est en soldat de l'An Il.

NICOLE, hurlant. - Non, non, Christian! Tu le fais exprès On veut me rendi"e folle t (Robert disparaît par la cour dès le dé­but des hurlements.)

CHRISTIAN. - Qu'est-ce qu'il y a qui ne va pas?

NICOLE. ~ La pièce se passe en l'an 3000! Ce n'est pas un sceptre d'époque.

CHRISTIAN. - On va vous l'arranger, pa­tronne. (11 s'enfuit vers le jardin.)

NICOLE. Christian! Comment m'as-tu trouvée, 'hier soir, aux couturières?

CHRISTIAN. - Très bien! (Très sincère, ce qui le mène à la gaffe.) Mais . 'alors, là, très bien! On était tous sidérés, dans la salle! On se disait: «Mais elle ' est très bien, la patronne ! J ,

NICOLB, avec indulgence pour cette franchise un peu simple. - Je ne trouve pas ça tellement sidérant, mais ça ne fait rien ... Non! Ce qui metravaUle, c'est que je n'ai pas encore trouvé certaines couleurs du rôle! Je crois, je crois que je tiens

. le bleu dl! personnage, je ,tiens aussi le jaune, ' je ne tiens pas encore l'indigo!

CHRISTIAN . . - Laissez tomber ces conneries. patronne! Jouez simple! Jouez vrai! Jouez comme vous avez envie de ' jouer! Et vous casserez la baraque.

NICOLE. - Tu crois? CHRISTIAN. - Ben; voyons! Les tripes, pa­

tronne, les tripes et rien d'autre! NICOLE. - Techniquement, je suis gênée par ---œrlaÎnes phrases; quand je dis: « Plèbe,

plèbe~ plaque la planche et plaque le pain, plique le ploque et plaque la plou­que ... J je ne comprends pas tout, j'avoue.

CHRISTIAN. - C'est pourtant clair: « Plèbe, plaque la plouque»: peuple, cesse d'être bête! «Plaque le plan» ... (Il cherche.) Ça, ça ne veut . rien dire non plus et « plique le ploque J ••• c'est un ll)'ot d'au-teur. ,/

NICOLE. - Christian, comment fais-tu pour aller tout droit à l'essentiel. 1

CHRISTIAN. - Parce que je n'ai pas de temps à perdre. Je suis un fils du peu­,pIe.

NICOLE. --; Merci, mon vieux. Ta f.ranchise m'a fait du bien! Ca m'a râpée comme un coup de rouge avant l'usine! (Elle sort côté cour.)

455

Robert passe le nez au jardin.

ROBERT. - EUe est , partie? CHRISTIAN. - ,Mais oui, quoi! Elle vous

fait' peur? . ROBERT. - Oh! moi, les comédiens et leurs

petits problèmes. (11 v'a pour sortir cour.)

. CHRISTIAN. - Et moi donc! Comment vous m'avez trouvé, hier soir, à la répétition?

ROBERT. - Très bien. CHRISTIAN. - Je me 'demande si j'ai dessiné

la bonne structure de mon personnage~ ROBERT. - Tu n'as qu'une phrase à dire! CHRISTIAN. - C'est ce qu'il ya de plus

difficile! « Mon général, les soldats du 44e se mutinent! Ils réclament des sou­liers, des vivres et des armes! »

ROBERT. ~ Très bien! CHRISTIAN. - Non, là, je ne vous le joue

pas, je vous dis le texte. ROBERT. - Ah !bon! Ah bon! CHRISTIAN. - Si je le jouais en pay an

borné. (Très dubitatif:) « Mon général J

etc ... ROBERT. - Très bien, très bien! CHRISTIAN. - Ou alors révolutionnaire... (JI

hurle joyeusement:) « Mon générââl! 1 ! ,. etc ...

ROBERT. - Très bien! Tu y es! CHRISTIAN. - Ou alors, agonisant, et allant

mourir en coulisse... (A vec des râles:) « Mon général», etc ... (Il termine sa réplique en coulisses. en s'écroulant.) (Ro'bert en profite pour fermer la porte sur lui et pousser le verrou en lui criant :)

ROBERT. - Bravo! Tu le tiens! CHRISTIAN. - Ou alors ... ROBERT. - Ne change plus rien!

ScENE ·YI

Bayard entre dans le costume de cam­, pagne classique de Napoléon, en se faisant

la voix.

BAYARD. - Robert! J'ai un problème, écou­tez-moi ça... (Toux.) « Soldats! Soldats de Waterloo! Nous avons perdu une ba­taille, mais nous n'avons pas perdu la guerre! »... Je ne voudrais pas être mau-

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INTE~DI'f AU PUBLIC

. vaÎ$e langUe, Mais ' le texte · d'Herv~ œe ta.,. pelle souvent quelque chose.

: (Gabrielle entre en élégant peignoir.) GABRIELLE. :- Robert, ce soir, je t'envOie d~

gens de cinéma, trois Américains qui ne . font que traverser Paris et qui ne peu'" vent pas venir un ~utre jour! Tu me mets ça dans ma loge. Tu me les places bien, s'il te plaît.

ROBEllT. - Mais où '1 Mais où '1 Tous les fauteuils sont · déjà donnés deux fois!

GABRIELLE. ~ Très bien, je vais te montrer c2nunent on fait. ::

ROBERT. - - - Quelle bonne idée! Montre-moi, je t'en supplie. '

GABRIELLE, penchée sur le plan~ - Tiens! Au deuxième rang! M. Dugrêlé! Veux-,tu ine dire ce que M. Dugrêlé vient faire ce soir, non, mais veux-tu me le dire '1

ROBERT. -...:. C'est. le père de la petite Fran­çoise Watteau! Ton élève.

GABRIELLE. - Elle s'appelle Dugrêlé? ROBERT. - Toi, ,tu t'appelles bien Antoi­

nette ' Dieutesauve, non '1 GABRIELLE. - Très bien, M. Dugrêlé, très

bien, mais pourquoi au premier rang '1 ROBERT. -'- Parce qu'il est sourd J . GABRIELLE. - Alol'iS, · mets-le tout en haut,

au dernier balCon, de côté, c'est là qu~on entend le mieux.

ROBERT. - Mais on n'y voit rien. GABRIELLE. - Il n'a . pas besoin de voir, puis­

qu'il est sourd! (Les trois hommes sont assommés par cette logique absolue.) (Gabrielle a le triomphe modeste et con­tinue:) Si on ,s'occupait pas de tout! Bon! Enfin! Vous avez eu une bonne

_ impression, hier soir, aux couturières? (Christian sort cour, visiblement pour ne pas répondre.) Tu ne m'as rien dit en ce qui me concerne, Robert? Comment me ' :trouves.;tu? Tû sais que ,tu peux me par­ler franchement! En faisant très atten­tion.

ROBERT . . - Ce que tu fais dans Joséphine, ,d'ailleurs, tu ne fais rien! Je ne sais pas comment te formuler mon impres­sion ... ' ,Mais dans la salle, en te voyant, on, on on ...

GABRIELLE. 7"" On se po'sait des questions. ROBERT. - On ne pouvait pas se rendre

compte, hier soir, ma Gabrielle! Dix per­sonnes dans la salle! N on, ce soir, tu sauras.

Nicole. ' - La pièœ se passe en l'an 3000! Ce n'est pas un sceptre d'époque. (Francis Joffo . et Marthe Mercadier J. . .

~57

GABlUBLLE. - n y a, derrière cha~e de .~ paroles;' comme une immense restrjctioÎl.

R.OBERT. -- Tu es marrante, toi! Moi aussi, j'ai le trac 1 J'ai peur, comme toi!

GABRIELLE. - Parlons de la pièce, dis-moi ce que ,tu en penses, Robert!

ROBERT. ~ li Y a un moment où ~'intérêt décroit. Il y a une longueur.

BAYARD. -- Sftrement, il y a une longueur. . GABRIELLE. --- C'est ton avis aussi '1 "

BAYARD. -- Moi, je la situe à la fin de la première partie.

ROBERT. -- Non, au début de la seconde. GABRIELLE. -- Non, au milieu de la troi­

sième l ' Oh 1 que c'est mauvais &igne! Quand on peut localiser une longueur dans une pièce,tout va bien, mais quand chacun la: voit se promener à travers : la représentation, --quand .~lle passe par ici pour les uns et qU'elle- rëpasse __ par là pour les autres, 04! que c'est mauvais 'signe~ .

,ROBERT. --:- 'Très bien Quelques heures avant la générale, il ,faut être pessimiste! Si nous étions enthousiastes, là, je oraindrais le pire!

GABRIELLE. - Tu as raison, Robel't! ~'importe . quoi! Mais avoir peur, -ça fait du bien.

Non! puisque nous sommes entre hommes, je vais vous dire le fond de ma pensée, il y a une · idée sensationnelle dans la pièce d'Hervé, mais ce n'est pas écrit moderne. Je n'ai pas vu la petite bricole en lever de rideau que joue ta femme, mais tou,t le inonde me dit que c'est inso­lite, inattendu, râpeux! J'aurais voulu que Hervé retravaille mon rôle dans ce sens 1 Dès /le premier jour, vous vous- souvenez '1 Par exemple, je lui ai demandé, au lever du rideau, d'être seule en scène et d'a,tta­quer le public de plein fouet: « Mesdames, Messieu,rs D, comme Sophie Desmarets dans « Adieu, P·rudence D ... VQll,Ule croyez paS"1" (Robert ' et Bayard Sont ,~nés, ......... nous Saurons tout à [' heufe pourquoi~ '-- mais ils camouflent.) ,

ROBERT et BAYARD. -- Si, si! Si, si! GABRIELLE. -- Ç'aurai,t été amusan:t? ROBERT, etBAYARo. ---:. Oui, oui! Oui, oui t GABRIELLE. - Ce n'est pas par cabotinage

. ce que je propose ... ROBERT et BAYÀRD. -- Non!

- GABRIELLE. - ..• Puisque, de ,toute façon, c'est ,trop tard!

ROBEAT et 'BAVAlU>. -- Oui ..• GABRIELLE. - C'est trop tard. ROBERT et BAYARD. - Non L. GABRIELLE. - Vous m'avez l'air ailleurs, tous

les deuJt 1 ROBERT et BAYARD. -- Noil! GABRŒLLE. - Parce que si ma conversation

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ne vous in,téresSe pas, je peux voUs chan­ter ' quelque chose? n y a une phrase qui me gêne .. Je ne suis pas une chienne,

' je suis une femme, j'ai droit à des' égards, j'ai droit à des égards'? Oui, c'est ça. (Elle sort Sans boiter, suivie dl!-... RQber.t.)

ScENE VII

Bayard, seul, examine un agrandissement de gravure d'après le fameux portrait de l'Empereur, par Isabey, qui est punaisé au mur. '

BAYARD, simple, souriant. - C'est pourtant vrai que je lui ,ressemble.

ROBERT. - C'est hallucinant! BAYARD. - Je crois que j'ai une très bonne

idée pour le III, je vais garder le cha­peau.

ROBERT. - Très bien, gardez-le. BAYARD. - Oh! non! , je ne le garderai pas. ROBERT. - Ne .legardez pas! BAYARD, se regardant dans la glace! - Pile!'

Murat, attaquez à droite! Soult, à gau- . che! , Lannes au centre!

CHRISTIAN, entrant, toujours en uniforme. -Ohé! Pépère en scène. :.:

BAYARD. _ . J'a'l'rive ! .

ScÈNE VIII

Entrent Pierre, Robert et Christian.

PIERRE. - Dites donc,- pour la pendule du IV, qu'est-ce qu'on garde? (Il montre les différe.ntes pendules qui sont « présentées» sur une table.) '

CHRISTIAN, en désignant une. - Moi je suis pour celle-là.

HERVÉ, en désignant une troisième. - Eh bien, on en prendra une . troisième, voilà!

ROBERT. - Et moi! Je n'ai rien dit, moi! Nous sommes quatre ici, dans mon bureau et tout le monde décide, sauf moi! Per­sonne ne me demande mon avis! Per­. sonne ne s'aperçoit que j'existe! Je paye tout, ,dans ce théâtre! Le gaz, l'électri­cité, et les hommes! Et je n'aurais pas le droit de choisir la pendule 1,

HERVÉ. - Il a raison. CHRISTIAN. - C'est vrai, il a r~ison, quoi! HERVÉ. - Choisis. Allez! Allez! Robert. ROBERT. - Ce . n'est pas excessif, ce que je

demande? HERVÉ. -Mes enfants, vous mettrez dans le

A LA pAGE

décor ta pendu1e choisie pa'r notre di­!tecteur~

,RoBEin. '- Merci, Hervé. Tu as du cœur. Il y a si longtemps, vous savez, que je n'avais paS eU t'occasion de prendre une initiative. Je ne devrais pas pleufèT de­vant ,tout le monde.

HERVÉ . . -- Eh bien voilà 1 C'est ,très bien. ROBERT. - Oui, elle est très bien celle-

là. . HERVÉ. "- Christian, va chercher les électrons .. , (Nicole entre du. jardin, furibonde, tou- ·

jours en costume, suivie de Gabrielle, toujours en peignoir.)

NICOLE. - Ma chérie, je t'en supplie, je comprends très bien que ce que je fais ne t'intéresse pas, alors, sois gentille, ne nous sors pas ,tes problèmes de coiffure. Tu n'es pas venue 'dans la salle hier soir, parce que ,tu n'avais pas envie de me voir jouer, c'est 'tout. (Brouhaha.)

HERVÉ. - Nous allons voir le tout début. Assis tout le monde. Assis! Où est Fran·~

' çoise? . \ CH~ISTIAN. - A l'essayage. PIERRE. - Tu veux que j'aille la chercher,

papa? ROBERT. - Non! Non ... BAYARD, entrant. :- Hervé! Je crois ... HER~. - Assis! BAYARD, mezza-voce. - ... que j'ai une idée

pour le trois, il ne faudra pas que je mette le chapeau ... (Il se tait sous le regard d' Hervé.)

HERVÉ. - Pas de question à poser, personne? NICOLE. , - Si. J'ai une réplique q~ me

gêne: « Ce qui va au ruisseau ne revient pas ' à l'herbe ! » Pourquoi la Présidente ' des Etats-Unis du monde dit-elle cela "1

HERVÉ. - Parce qu'elle est bête. C'est tout: parce qu'elle est bête.

NICOLE. Très bien! Alors, là, je comprends.

ROBERT. - Moi, j'ai pris quelques notes. HERVÉ. - C'est ça, note. Nous alhms voir' le

début, le «tout début ». Il y a quelque chose qui ne se fait paIS. Les électrons ... Attention, Nicole. (Musique concrète. Il la fredonne.) A , VOUS!

LES ELECTRONS. - « L'un dans l'autre, l'un

Nous sommes les électrons, [dans l'autre

L'un dans l'autre, l'un dans l'autre, Qui luttons con,tre leS yons 1 »

HERVÉ. - Ça n'y est paIS du tout. Hier à la répéti,tion~ je ne vous ai pas delllândt! de vous croire électrons .. Vous êtes en train d'essayer de vous mettre dans la peau d'un électron. mais un électron n'a pas de peau! Vons me jouez une pièce alors

INTERDIT Au PUBUC

que ' j'ai écrit une contre-pièce i Vous mè dites d'une façon convexe un texte qui est concave! Je veux un théâ.tre négatif, ün théâtre \ de derrière le décor, de des­sous· la scène, de pa,r-delà le public! Une théâtralité extra-théâtrale. On ne peut pas 'parler plus clairement. (Il fredonne.) Ah! j'ai un trou! Je n'ai pas eu 'le temps d'apprendfe par, cœur.

LES ELECTRONS. - « L'un dans l'autre, l'un dans l'autre,

Nous sommes les électrons, L'un dans l'autre, l'un aans l'autre, Qui luttons contre les yons ... »

NICOLE, jouant son rôle. - Mesdames, Mes­. sieurs.!

GABRIELLE. - Quoi? Qu'est-ce 'que tu viens de dire?

NICOLE. - Je viens de dire: « Mesdames, Messieürs ».

GABRIELLE. - Tu attaques la pièce en di­sant: « Mesdames, Messieurs» ?

NICOLE. - Quoi, qu'est-ce qu'il y a, ça t'ennuie?

GABRIELLE. - Tu lui as donné mon « Mes­dames, Messieurs» '7

HERVÉ. - Il n'y a que toi qui as le droit de dire: « Mesdames, Messieurs» ?

GABRIELLE. - Si! Et ,tu le sais très bien! CHRISTIAN. - Venez, les élec'trons, c'est pas

de votre âge. (Les électrons sortent.)

NICOLE. - Ecoute, ma ' chérie, je suis très triste quand tu ne viens pas me voir répéter, mais quand tu viens, je ne peux pas ,répéter du tout; · alors, la vie n'est pas facile, pour moi, tu sais.

GABRIELI::;E, ne l'écoute pas, à Hervé. - « Mes­dames, Messieurs », au lever du Tideau, de plein fouet, au public, ça n'existai~ pas dans la première ve-rsion, cene que je t'ai flanquée à la figure, le premier jour? Tu te souviens?

HERVÉ. - C'es,t bien possible. GABREILLE. - C'est moi qui t'ai donné l'idée

.du «Mesdames, Messieurs» ! HERVÉ. - C'est bien possible! GABRIELLE. -Mais je te l'ai donnée pOUT

moi, pas pour Nicole! NICOLE. - Eh bien! reprends-le, ton « Mes­

dames, Messieurs» ! GABRIELLE. - Voilà _ des .années que je rêve

de m'adresser directement au public" comme Sophie Desmarets ...

NICOLE et HERVÉ. - . ... dans « Adieu-pru­den-èe! »

GABRIELLE. - En ·effet, tu as dit adieu à la prudence, ' Hervé! Car tu supp'oses bien que ça ne va pas se passer comme ça! Qu'il y aura forcément des Ifeprésailles! Et là, je ne comprends pas, je ne com-

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l'tends pas! « Mesdames-Messieurs» par Madame, ce n'est pa'S logique, tu m'avoue­ras! ,Je veux qu'on m'explique! Je veux qu~on m'explique ! (Hagarde de ' rage, elle tourne autour du bureau,. tout le monde se planque.)

BAYARD. - Attention! Ellé devient dange­. :reuse.

GABRIELLE. -Me connaissant comme tu me connais ! Avec le caractère que j'ai! Sa­chant de quoi je suis capable-! ~ De met­tre le feu 1 au décor, d'insulter le public, je l'ai fait! Moi qui vous pade, j'ai tout de même à moitié scalpé Jacques Deval, que j'adoce! Nous sOmmes restés très amis, mais ça n'a tenu qu'à un cheveu! Et toi, Hervé, ce ne serait . pais à moi­,tié! Alors, pourquoi ? Pourquoi ?

NICOLE. - Ma·· g.rande chérie, si tu. étais ve­nue me voir répéter . plus tôt, tu aurai entendu tout de suite le « Mesdames, Me -sieurs». On ne s'est pas caché pour fair « Mesdames, Messieurs »der,rière :ton do ! Le jour de la générale, évidemment, c' t un peu tard!

GABRIELLE. - Nicole, tu ne joues dans théâtre que parce que je le veux bien.

NICOLE. - Non! Parce que je sui femme du directeur.

GABRIELLE. - Ha! ha! Je ne te le fais gire! Je ne te le fai.s pas dÎl'e! Seul ­ment, attention, Nicole! Les débutan c'est supportable quand elles ont vingt ans ... et ce n'est plus ton cas!

NICOLE. - Très bien! Montre-moi .ta carte d'identité, si tu es une femme!

GABRIELLE. - D'accord! Seuiement, la mienn elle n'est pas grattée! ,

NICOLE. ~ Ouais! (Elle tire sa carte d'id n­lité de son sac, laissé sur le bureau.) t ça, c'est gratté? (Elle prend à témoin Bayard qui se ' trouve être le plus prè, et qui regarde la photo avec attention.)

! BAYt\RD. - C'est vous, sur cette photo 1 C'e t vous cette petite fille?

NICOLE. - Bien sûr que c'est moi. GABRIELLE. - Oh! Je ris! Oh! Je ri 1 NICOLE. ~ Tu--·vois, Robert, tu vois! On n

me reconnaît plus! Depuis le début d ces répétitions, j'ai vieilli de quin~ an 1

GABRIELLE. - Je hurle! NICOLE. - Si ma mère me voyait! GABRIELLE. - Oh! si elle . parle de sa m r

je m'en vais. (Gabrielle atteint la porte cour 'quand Nicole, dans sa rage, trouve le mot qui fait mal.).

NICOLE. - C'est que tu serais bien embar­rassée de nous parler de la tienne 1 P r­sonne ne l'a jamais vue 1 (Silence terrifié.)

Page 14: Jean Marsan - Interdit au public - (lowdef)

460 '

(Gabrielle, qui allait sortir, se ,doufitè, formidable.)

ÙABRJFU.F.. - Ah! n'in'mltepas m~ mère ... C'~st peut-être toi ! (~lle sort.) . (Nicole «K.O. débout., titube en cher­chant encore une r'poste.)

ROBBltT. - Ne cherche plu$, ma ' chérie~Ce n'est pas la .peine, elle es't pa,rtie. Va te reposer dans ta' loge. ' . (Nicole sort par le jardin.)

HERvt. - Eh bien! finalement, ça s'est trè~ Qien passé. ' . . , "

ROBERT, BAYARD ET. PIERRE. -r- Oui, très bien. HEJVÉ. ..-.. C'est Nicole qui a tout , pris ! ROBERT. - D'habitude, c'est - moi: ça. me

fait tout drôle . d'être pasSé , au travers. HE~VÉ. - Maintenant, va rejoindre ta femme:

elle a besoin de ,toi. . ROBERT. - J'ai padé trop vite. ·,

(Il sort par le jardin.) HERVÉ. - PasSons à la ' seConde pièce. La

. Cr601e. AloTs tout va bien~ Ah! Bayard, mon vieux, d'abord bravo. Vous êtes très bien, dans . N~pQléon, mon vieux, ,si, si! Vous êtes très. bien. Gabrielle a eu rai­son de voUs imposer. Voyons, je n'ai pas d'observations à vous faire, non, sauf un d6tail, pas important ~d Joséphine vous dit:. G6néral Bonaparte, je ne vous aime pas.... vous lui r6po~dez... Quel est le. :texte exact?

BAYARD. ,.,_ . • La plupart des gens · n'aime­raient jamais, s'ils n'avaient entendu par­ler d'amour.. .

HERVÉ. -:- Voilà! Alors, là, soyez gentil, élar­gissez ,. bien, parce que je suis asse~ content de ma formule.

BAYARD. ~ . Ce n'est pas de La Rochefou­cauld?

HERVÉ. - De La Rochefoucauld? BAYARD. - De La Rochefouca~tçl! HERVÉ. - Non. Pas du tout. . BAYARD. - Ab! bon, il me semblait .• HERVÉ. .- La ,Rochefoucauld ~ écrit: «n y

a des gens qui n'auraient jamais été amoureux s'ils n'avaient- jamais en·tendu

, parler de l'amour,. BAYARD. - C'est cela~ oui. HERVÉ. - Et moi, j'ai écrit: «La plupart

des gens n'aimeraient pas, s'ils n'avaient entendu parler d.'amour •.

BAYAllJ). afrangeant. ~ Ce n'est pas tout à fait la même chose.

amtVÉ.~Ça . n'a. a,ucuntrapport i BAYAR.D~ . accomodàiit.:"'- Auçuri. ~VÉ. - Si, il y a un rapport 't'Out de

même, si on épluche... ' :aAY~ .. - Est~ce bien la peine? HmtVÉ. - Je vais vous dire franchement,

main,tenant que vous m'avez rappelé le

ALA PAGE

texte de ta Rochefoucauld, je préfère .iè . mien. BAYAlID. -- Moi aussi. HEllvt. -- Je crois que la pensée de La

Rochefoucauld, sous ma plume, s'est beau­coup renforcée. Je crois.

BAYARD. - Je crois! HERVÉ. - Alors, sortez-moi bien la réplique.

Parce qu'un enfant de La Rochefou­cauld et d'Hervé Montagne, ce serai,t cruel de ne pas le dorloter. (Il sort.) , (Herv~ se croit seul,' il se mèt ,.à fre­donner, en se donnant un coup de pei­gne; soudain, il s'aperçoit que Christian es( encore là.)

CmuSTlAN. - J'y vais... Dites, monsieur Montagne, ma scène, ça va, oui?

HERVÉ. ~ Tiens, .tu fais bien de m'en par­ler! Non, mon vieux, non. Tu as intri­gué pour jouer un rôle dans la pièce, tu n'as qu'une phrase à dire, d'accord,

, mais au moins, dis-la! Ça traine, ça traine! Vas-y, dis-la, dans le rythme.

CmuSTIAN. - «Mon général, les soldats du 44e se mutinent 1 Ils . réclament des sou­

liers, des Vivres et des armes! • HERVÉ. '.~ C'est trop long! Le «44e », on

s'en fout !Coupe 1 CmuSTIAN. ~ Cl Mon général, les soldatS se

mutinent! Ils réclament des souliers, des v,ivres et des armes 1 »

HERVÉ. - S'ils réclament, c'est qu'ils se mu­tinent! Coupe '! Du ;rythme, bon Dieu, du .rythme !.

CmuSTIAN. - « Mon général, les solda,ts ré­clament . des souliers, des vivres et ,des

'armes!» ' HERVÉ. - C'est idiot 1 Les ' soldats de l'an II

n'avaient pas.-de ,souliers! Coupe les sou-liers! . .

CmuSTIAN. -:- «Mon général, les soldats ré­clament des vivres et des armes! •

HBRVÉ. -- Coupe les artnes! CmuSTIAN. - «Mon général, ils réclament

des Vivres! J

HERVÉ. - Coupe les vivres ! CBJuSTIAN. .:..... «Mon général, ils réclament r. HERVÉ. - Coupe, coupe! . CmuSTIAN. - «Ils . réclament ! J

HERVÉ. - Mime, mime! (Christian mime.) Bravo! Tu y es.! Garde ça, c'est parfait! Ne change rien! Bravo! Hop! Chez Bar­rault. (Le téléphone sonne, il décroche.) Allô! Oui, c'est moi ... C'est pour l'inter­view, ,très bien: j'ai préparé une petite note pour votre journal... Ma conception , de l'auteur dramatique, mais elle est très simple... (Il lit sur une feuille qu'il tire de sa poche.) A partir d'une multiplicité d'expériences qui sont des moments ful-

INTERDIT Ab PUBüè

. · ~rants de' pré-réfleXif voués' à l'échec dè la temporalité objectivante de l'existence pratique et technique, l'auteur dramatique

. structureèn ·temporalité ima,geante ce que sa vision du monde 'fige en' objets insai­sissables. Ce ' n'est pas clair? Comment, vous n'êtes pas « Le Nouvel Observa- . teur?» Alt! Vous êtes ' « France-Soir J ! Pardon... Alors, je vous dis la même chose en français courant: je suis très ,content d'avoir écrit cette pièce et j'espère qu'elle aura beaucoup de succès. Merci. , Au . re-voir. ' " (lI chante. Il raccroche.) (Françoise entre par la porte cour, en costume de scène: une ro be de « mer­veilleuSe ».)

ScÈNÈ IX

FRANÇOisE~ ~ Voilà la robe, Mat~e, vous avez des observations à me faire?

HsRVÉ. - Tais-toi. Ne dis rien. 1'fe parie . pas, surtout, ne .parle paS. Tu le jôues très bien, ton rôle. Et puis 1a pièce, 011 'n'y peut plus rien! Maintena,rtt, à 'nOUS l'avenir! Tout ce qui a compté; . pour ·moi, :tout au long de ceS .répé;titions; c'est ton tfegardqUi ,roulaÎt SUT' le' mien comme ... \ qui .roulait sur le mien· t quel réconfort, pour un homme qui ' ,se déco'ù­V.fe quelques cheveu(t gris, -- mais si, mais si! en cherchant bien! - que l'ado", !tation d'une enfant de vi,ngt aIlS 1 Quelle était cette force qui , lfie .poussait vers toi, COmme ul1e... qui me poussait vets toi! ,Mais maintenant, je Sais! ,Mais ma,inte­Dant, je t'aime, je te 'veUX 1... Oui, je t'épouse!

FRANÇOISE. - Oh! non! , HERvÉ. ~ Ça l'étonne! . Elle ' n'en delilal1dait

pa.s tan't! ' Alors, lundi, jour de relâche, nous faisons un petit voyage de noce avant la noce.

FRANÇOISE. - Ah! non! HERVÉ. - Ne me rem~cie ,pas. Je ne, veux

pas ,te faire attendre davantage. Nous prendrons ravion après le ISpec'tac1e, di- " manche soir! (pourvu qu'il y en ait un!) , A deux heures du ma'tin nous serons à Tunis! Tunis, l'antique Carthage.! Nous nous ,aimerons dans le bruissement des

. palmiers et l' odeur d~s loukhoums! « AlI the perfums pf Arabia!» Je vais retenir les places d'avion!

FRANÇOISE. - Maî,tre, je n'irai pas à Tunis! HERVÉ. - Elle a raison. Elle a raison: ,pour­

quoi fuir, pourquoi se cacher'? Nous ,allons jeter la nouvelle à la fi!~ure de

Paris; dès èe' .soir, à 'Ïa fin dù spectacle l . Quelle idée grandiose! Personne , ,n'avait encore osé faire ,,·ça~· pàS-l'même ·, Guitry ·!· Au moment des annonces!' La '.' pièCe . se termine, le rideau se relève. ,. ·Gabrielle

. s'avance ,vers le public, 'très applaudie: elle veut, mais -les ' applaudissements l'em­,pêchent; elle fait . un ', geste pOUf' les arrê- ; ter, mais elle '~ le fait assez· mou ' pour qu'ils ne s'~lTêtent pas .;' enfin, ,' quand ' 'elle ne peut v.raiment plus "faire au,trement, elle annoncé ~ , ' ;«, Mesdames, Messieurs»,, ' tiens, comme ça elle l'aura ca$é, . Jl.la pièée _que , nous avons r"itépétée devant: V()us ':· pour la de,mière ' fois c" ce soir · est .... dë' ;1

M.Hervé Monta·gne. J Alors, là, 'le tabao.t ,· Une ' ouvreuse . crie . «, L'auteup »;:;,H ' faudra que je ' la ' .prévienne, on me'l. .potisse ·,t ~n:: '; scène au moment où je m'y ~;tattends: "i lé moins, je salue . et je dis: , « Mesdâmes',-: : Messieurs, je vous annonce mon mariagè

. avec. Mlle Françoi,~ Wa'tteau,. que vQici! j ,

Quelle 'publicité! Nom d'urt cliiert, .iI . faût ,··que _. je , prévierltie leS phot~gr3:phes , i :de

preSse! Qu'ils rte tated,t pas le cliché dU : siècle! Messieuts! Votre f'OrtuIie ' est Jaite t (Il sort par ta cdur.) .

FRANÇOISE, seule. '-:- Oh! tartt , PlS, j!,att.tè les f.rais! Pierre!

Gisèle entre aVeC des emplettes qu~'~ile ' déballe.

GtSÈU!. '- l' el1 tends thOn tilâtÎ qui ,pou~ des cris, c'est qu'il va bien.

FRANÇOISE. -:- Ça, ' il est en pleine fôrniè t

votre mari. GtsÈUt .-...... 11 a te moral? FRANÇOISE. "- Comme un éléphant. GISÈLE. - Il ne pe'l1se p'as trop à ~a gé-'

nérale? FRANÇOISlt - Pas du tout! GISÈLE. - Parfait,parfait. FRANçOIse. - Il pense à moi t GISÈLE,' - Tant mieux, tant mieux t FRANÇOISE . ....:-. Il veut m'épouser! GISÈLE. -- Bravo, bravo! Ça lui change les ,

idées 1 Je, suis ravie. FRANÇOISE. - Gi,sèle, vous êtes .inconsc.iente 1...

En ce moment, nous cherchon,s le ' drame! Et nous àllons le trouver!

OlSÈtE. ~ Vive le drame t :Hervé adore ' le drame! Tous les hommes! Vous verrez, quand vous serez. . mariée! Ils ,ont besoin

. de malheurs sans da,nger! .Le drame hygié­nique, c'est le secre't des bons maria,ges.

Page 15: Jean Marsan - Interdit au public - (lowdef)

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ScÈNE XI

Gabrielle entre avec Pierre; elle a, sur son peignoir, passé un « jupon d'exercice» : une longue traîne, imitant celle de la robe de scène, mais en tissu ordinaire, avec laquelle r actrice i exerce à manœu­vrer: . la mode courte atrophie, chez les femmes, le sens de la traîne.

GABRIELLE, sans crier. - Je n'y arriverai pas! Ce n'est pas' la peine,. je n'y arriverai pas! Voilà quinze jours que je travaille avec ma traine et plus ça va, plus je me prends les pieds dedans! (Elle recommence ses manœuvres.)

GISÈLE. - Excusez-moi, Gabrielle, mai,s :vous n'avez pas la bonne technique, pour la traine. J'ai participé au c( Bal des Débu­tantes» et j'ai pris des leçons pa·rticu­lières de traine avec Jacques Chazot. ..

GABRIELLE. - Bravo! Donnez-moi la -tech­. nique Chazot, c'est sûrement la bonne.

GISÈLE. - Quand vous ne marchez pas, vous laissez trainer votre trahie.

GABRIELLE. - Oui. GISÈLE. - Et quand. vous marche2:, vous la

ramassez et vous vous la mettez sur lé bras.

GABRIELLE, après ' un silence funèbre. - C'est cela qu'il vous apprend, Chazot ,?

FRANÇOISE. - P,ierre, ton pè'revient de me demander d'être sa femme.

PIERRE. - Epatant! Un soir de générale, papa a besoin de son petit cinéma.

FRANÇOISE. - Moi, je vous aurais préve­nus; il va l'annoncer ce soir officielle-ment. .

GABRIELLE. - Quoi donc '1 FRANÇOISE. - Qu'il m'épouse. GABRIELLE, GISÈLE et PIERRE. - Très bien. FRANÇOISE. -:- Au moment des rappels. GABRIELLE, GISÈLE et PIERRE. - Bravo. · GABRIELLE, comprenant. - Quoi '1 Qu'est-ce

que tu viens de dire '1 FRANÇOISE. -.-:. Au moment des rappels, il

annoncera notre mariage à la ·salle. PIERRE. - C'est pas possible! GISÈLE. - Il ne fera pas ça ! GABRIELLE. - Il va se gêner! En scène,

devant tout Pari,s, mais comment donc 1 Personne n'avait encore osé, pas même Guitry 1 Comme ça, on ne parlera que de lui et on m'oubliera complètement! Bien joué! Ah! l'ignoble cabot! Qu'il ne se · montre pas devant moi en ce moment ... I.e . voici, dissimulons. (Elle va . au-devant d' Hervé, . qui entre cour.)

A LÀ PAGI:

ScÈNE XII

GABRIELLE. - Hervé, jè me roule à tes pieds t Je ne sais pas comment travailler ma traîne! Petit coup de pied, grand coup de pied ou cisaille ?

HERVÉ. - Rien de tout ça. Donne-moi ,ton jupon. (Gabrielle défait son jupon et le noue autour de la taille d'Hervé.)

GABRIELLE. - Il sait tout faire! GISÈLE. - Il est extraordinaire! PIERRE. - Papa, c'est un chef!

(Hervé _ exécute impeccablement quelques manœuvres de traîne.)

HERVÉ. - ,Fau-ché, 'ta-Ion-né, é-cat-té, rrraS­semblé!

GABRIELLE, à Gisèle. - C'est tout de rnême autre chose que Chazot!

HERVÉ. - Mais le plus difficile, c'est ta des­cente d'escalier, au dernier acte! Au mo­ment du sacre! A Notre-Dame! Attends, je vais te la fatre! (Il sort cour.) .

GABRIELLE. ~ Laissez-moi seul avec lui! VOIX D'HERVÉ, en couliSSe. ~ D'abord, les

fanfares! Pa-ta-ta, pa_·ta-ta! VOIX D'HERVÉ. - Les grandes orgues! Bon­

hon-hon ! . . _~. . (Gabrielle pousse le' -trois autres' vers la porte jardin.)

GAB~IELLE. - Dom~:.Cl\1e/ vous ne puis­sIez pas rester! V~fallèz manquer quel­que chose! Tant pis':! . '''' (Elle referme.) . :,....... -

VOIX D'HERVÉ. - Et tu entres au moment . de l'attaque deschœU!l's : «Alleluia, alle­

luia 1 » (Hervé entre en faisant les fanfares, les chœurs, les grandes orgues en même temps que l'entrée de l'Impératrice.)

GABRIELLE. - Tu es beau! . HERVÉ. - Hein! GABRIELLE. - Tu es ·très beau. HERVÉ. - Non, j'ai du charme, mais je ne ,

sùis' pas . beau. GABRIELLE. - Tu es plus que beau. Retire

ton jupon. Tu es un cirque à toi tout seul. Tu es le lion, le singe, le Gugusse, les . acrobates et les majorettes, le tout en un seùl homme! Ah! Retire ton ju­pon. Je comprends la petite Françoise 1

HERVÉ. - La petite F.rançoise? Tu lTêves! GABRIELLE. - Allons! Hervé! Pas à moi. HBRVÉ. - C'est vrai, ,pas à toi! GABRIELLE. - Cette petite t'adore! HERVÉ. - Tu as vu ça, tu es une vraie

femme, toi! GABRIELLE. - Elle est folle de toi! HEllVÉ. - Eh bien! oui, là !

INTERDIT Au PUBLIC

GABRIELLE. - Tu es un heureux gredin! . HERVÉ. - Oui! Je suis un heureux gre­

din! GABRIELLE, - Elle me parle de toi, si tu

savais! HERVÉ. - Répète, répè·te! GABRIELLE. - Là, ça va être plus difficile!

Tu sais ce , qu'on dit dans ces cas-là, tou­jours la même chose!

HERVÉ. - Mais toujours si bon à entendre! GABRIELLE. - Elle s'est confiée à moi comme

à une mère ... bien que je n'ai pas l'âge d'être sa mère.

HERVÉ. - . Comment? Ton fils est plus vieux qu'elle .? ,

GABRIELLE; - Oui, mais c'est un garçon. (Hervé reste sans voix.) Si tu savais comme elle parle de toi! « Ah! le Maî­fre! Ah! Cette force fondamentale! Cette cocasserie énorme! Cette santé d'hippopo­~me ! JI Et elle est loin de dire tout ce qu'elle pen~! Bon... elle t'aime, elle t'adore, pourquoi? (Devant une · glace.) Je ne devrais pas me' coiffer comme ça. Jamais .. Ça m'aplatit. (A Hervé.) Elle t'adore parce qu'elle fait un transfert. Elle n'a pas eu vraiment de père, et son vrai père, c'est toi!

HERVÉ. - . Oui, je serai à la fois son mari et son père.

GABRIELLE. - Pas son mari. HERVÉ. - Mais ,si. . GABRIELLE. - Mais non. HERVÉ. - Mais si ! GABRIELLE. - Mais non. Tu vas voir, je vais

t'expliquer. Ça y est, j'ai un bouton. Non, ça part en frottant. Hervé, tu ne veux pas faire le malheur de ton fils? J'ai juré à Pierre de ne pas te dire la vé­,rité, je tiendrai pa.role, mais son bonheur avant ,tout. Pierre aime Françoise.

HERVÉ. - Tu en es sfue?... p'auv're petit , bonhomme. . GABRIELLE. - Alors, tu comprends qu'un

grand sacrifice est . nécessaire. HERVÉ. - Oui! GABRIELLE. - C'est bien, ça, mon grand. HERVÉ. - Tu es sa mère! Tu lui expli-

queras qu'il doit se sacrif.ier! Moi, je n'en aurai . pas le courage.

GABRIELLE. - Hervé! Ils sont faits l'un pour l'au'tre! '

HERVÉ. - Et c'est moi qu'elle aime! Ah! que c'est injuste, la vie !

GABRIBLLB, exaspérée. - Ils vivent ensemble depuis un an, dans le studio de Pierre!

HBRW. - Non! ' Non! Je ne te crois pas! GABRIELLE. - Ils attendent un enfant, là! HEltvt. - S'ils se sont fichus de moi, ça

va être terrible. GABRIELLE. - Alors, tu sais ce qui serait

463

gentil? Tu sais ce qui ferait plaisir à Françoise? Elle n'ose pas te le demander, je le fais pour elle. Comme un père mène sa fille à l'autel, tu me suis bien?

HERVÉ. - Oui. GABRIELLE. - Ce \ soir, au moment des' rap­

pels, tu t'avanceras vers le public ... et tu lui annoncera,s le mariage de Françoise et Pierre. ,

HERVÉ. '- C'était pour ça, ma grande? C'est là que tu voulais en venir? C'était pour que je fasse cette annonce-là et pas une autre?

GABRIELLE. - Quelle autre, mon grand? HERVÉ. - Eh bien! c'est entendu! Ce soir,

je leur annoncerai le mariage de Fran­çoise et Pier.re ...

GABRIELLE. - Et voilà le travail. HERVÉ. - Et en même temps, je leur

annoncerai que tu vas être grand-mère. GABRIELLE. - Hein? HERVÉ. - Félicita:tions, grand-mère! GABRIELLE. - Ne m'ap~lle pas «··,grand-

mère»! . HERVÉ. - Comme tu voudras, ma chérie.

Tu préfères « grand-maman» ? GABRIELLE. - Non! HERVÉ. - « Mémé» ?

. GABRIELLE. - Non r HERVÉ. - « Mamie» ? GABRIELLE. - Non! HERVÉ. - « Bonne-maman» ? GABRIELLE. - Non! Tu as raison. HERVÉ. - Et voilà le travail. GABRIELLE. - Pier.re est trop jeune. On ne

se marie pas à son âge, c'est de la fo­lie! Ah! mais Pierre . ne pense à rien! C'est un garçon adorable, mais il ,ne ré­fléchit pas ! ... Ça y est, je l'aL. le bou­,ton... Il le sait, pourtant, qu'au début de mon prochain film, je dois p3!raître dix-neuf ans! Oui, c'est toute l'histoire de la vie d'une femme, de dix-neuf à quatre-vingt-quatre ans, c'est tiré d'un roman bulgare, c'est très . beau, il faudra que je te le fasse lire, je n'ai dix-neuf ans que pendant trois minutes, au début, enf.in, il faut tout de même que ce soit vraisemblable, alors si on annonce à ce moment-là que je suis grand-mère, non, mais ça, ils n'ype~,sent pas! Ils ne pensent qu'à eux. Ils s'en fichent pas mal, de ma carrière... Hervé, tu vas leur expliquer que ce mariage n'est pas pos­sible 1... C'est 'terrible d'avoir un enfa,rit aussi égoïst~ 1 (A la porte.) Maintenant, qu'on me laisse tranquille! Je joue~ ce ,soir, moi! (Elle sort.) Voilà, j'arrive. J'arrive!

HERVÉ. - On ,t'a appelée '1

Page 16: Jean Marsan - Interdit au public - (lowdef)

·GAB~~ ~ N:on, 'mâts c'est un truc qU~ j'li 'quând j'ai. besoin, de sortir. (Elle sQrt dêtinitiveme~t.)

·~XIII

·HDw. ;;...- Ce tontan! Non mail ce roman 1 N'impOrte quort.. Et pou,~nt, stil y avait du vrai, là-dedans'1 Mon fils serait mon rival? llonnesituation. (Au" buste de Mo­lière qui rêgne "sur la pi~ç~,) C'est pas t()i qui aurais pensé à ça, hëiil '1 " Molière '1

. Oh " 'pardon, mai~ si 1 Bien sfu.'! «L'Avare" . actê IV~ C'est drôle qu'on ait toujours ' 'les .; mêtne,a: î~ées '1 (Ce disant. ;~'il ,a été à

Jè{ Jbiblio'tllèque et 'a trouVé un'e ' 'brochure de r Avare.) «L'Avare.ac~ IV." (Il. e;trait du texte les phrases qu~,' l~intér.e~sent en marmonnant 'le reste.) on " Meu .. " meu -

., . «Or ça-l, intérêt ?e belle· mère . à part,. qUè te semole à tOi de cette ..personne 1. , ... Le fils répond : .. ~ «ce qu'il , m'en sem-

. ble'/ --.,.; Oui, de son air, de sa taillè;' dé sa beauté, de son esprit? ~ Le fils ré­pond: «Là, là J Et ' Harpaaon lui dit .-.

. ' ça, :c:'est une trouvaille 1 ••• · «J'ai fait en la ,voyant ici, réflexion sur mon âge .. !

. nieu . - meu... èette considération m'en faisait quitter le dessein.:. Meu - meu ... et je te l'aurais donnée, Sl\ns l'averslon que ' tu ,t~moisnes 1...» Et le fi1~ tombe dans l~ pamieau. V (jilà! Voilà ' qui est génial,

.' timtde et arand'l Nous allons voir si Mo­li~te ,marche encore après ,~oi$ siècles.

Pmm . ...;,.-Maman est partie '1 HÈIlvt. -- Oui. . . .

, PISÙB. ,- Elle ,t'a parlé? HmtVÉ~ - Qui.

, PIElUlE~ - De tout? HEaVÉ. - Attends, ' je crois, oui. Le décor

,du Ii, ,c'est réglé 1 La traine, c?est réglé! , Oui~ jc, Œois qu'ons'es.t tout dit.

PIIllJlB. ~ Elle ne ,tta padé de rien d'autre. HERVÉ. --- Non 1 Tu vois autrè chose? pœlUlE. -.:.. Non l ,Et toL? ' .. ~llVÉ. ........ Non 1 Ab, si! J'al à te parler

d'autre chose. Tu , as une Seconde? Viens. Voilà. 'Je vais ~ul .. êtr~ épouser Françoise.

PœtUlE. - Françoise '} - "," HIIlvû. - Oui~ ' . PIBluœ. - Bravo!

. HEllvt. - Ab, ... Ça né t'enn~ie pas 1 ~. ~ Je suis ravi; mon .vieux' papa. HD.vs.- ·Tant mieux, tant !P:ieux... Cepen-

. 1

'A tÀ 'PAGÉ

dant... l'aimerais bien avoir ton j avis ... Assieqs-toi. (Il " le fait ·as~e.oir sur le ca­napé, de façon que Pierre tourne· le· dos au bureau où Hervé pose« L'Avare'. Pierre continue à rectifier. avec une pince; le dia­dème de Joséphine. occupation qui le te­nait déjà pendant la $c~nè xt Cepen­dant" comme il entend ',son' père feuillè-

. ter la brochure. il lève la tête.) Continue à travailler. (Pierre replo.nge 4ans son dia- , dème. Hervé lit.) «Ah! " ça, intérêt de belle-mue à part, que ' te Semble de. cette personne? » ,

PIBRRB. - Ce qui m'en semble '1 (Pierre ,est tombé SUI' . l'exacte réplique de Molière,. Hervé adresse au buste SeS félicitations muettes, puis reprend ' le texte.) ,

HERVÉ. "- «Oùi, de SOIT air, ' 'de Sa taille, de sa beauté, de son esprit? » '. '.' -,

PIERRE. - Boffe. HERVÉ; ça ,ne correspond plus. ~ «Boffe» " 1

Non; ça va :« là, là», c'est :boffe de nos " jours... (Sursautant.) Quot, '« boffe » ? . Quoi, , .' fi boffe » 1 Tu la trouves laide?

PIERRE. - Oh" non, . 'pas .laide... tarte. . HERVÉ. - .« Tar,te 1 ... On s'éloigne. '(If à posé

la brochure. et tente d'improviser.) Pierre, je vais te pa,rler en homme... en homme ... ,en· honime... '

PIERRE, 'toujours ' travaillant ;(J,i, 'diadème. -Th bafouilles.' Tu m'étonnes.

, HERVÉ~ retôurnant à la brochure. - Attends que je m'y ' retrouv~. (Il lii.) «J'ai songé qu,'on pourra trouver à redire de me voir marié . à , une .' . si jeunè 'personne. Cette consjdération ni'èn faisait quitter ,le' des .. sein ... , , '., .: 1

PIERRE. - T'as une: 'façon de t'exprimer! On dirai,t du Bernstein.

HERVÉ, à l'intéressé~ - Pierre, je suis très emb~té. La petite ' m'aime... mais... (Il lit.) «J'ai fait, en la voyant, réflexion sur mon âge ... » (Pierre bondit et tape cordialement l'épaule de son père, ce qui lait tomber la , brochure qu' Hervé planquait derrière son dos: le voilà coupé de Molière.)

PmIUlE. - Ton âge, mais t'es dingue! Moi, je suis ravi d'avoir un père qui ravage les moufflettes à quarante piges! Ça me

. donne confiance pour l'avenir! Vive papa! HERVÉ. à part. - On s'éloigne,- on s'éloigne!

(Il rattrape son . fils.) Pierre! Je suis dans un pastis épouvantable: cette pe­tite, je lui ai promis de l'épouser, tu me connais, toujours excessif, mais au fond, . j'aime Gisèle! Et je -suis s'Or, tu m'en .. tends, je sujs silr que Françoise fait un transfer,t! Que c'est toi qu'elle , aIme à travers moi' Alors, je m'étais dit: « Si

, ' . . ~INt'ËADI~ AU PUBlIê

('

Pierre l'aime aussi, iba.r·Îorts ces deux enfants !» Seulement, voi,là: tu ' la trouves tarte... '

PIERRE. - Papa, je ne t'ai pas dit toute la védté... .

HERVÉ. - Ah 1 PIERRE. - Françoise, je l'avais repérée depuis

un an, tu penses, au cours de maman. HERVÉ. - Ah! PIERRE. - Je t'ai dit que je ne la connais­

sais pas, mais . je t'ai menti. HERVÉ~ - Con·tinue, mon gra1nd, continue. -PIERRE. - Je l'ai un peu baratinée, on a

flirté gentiment, / et ce qui devait arri­ver... (Il .freine! au bord du précipice.) ... n'est pas arrivé. Françoise, pour moi, c'est un remède contre l'amour ... Je sais que je ne devrais pas dire ça au fiancé, mais si tu me parles «mariage», moi, je

, te réponds: allergie! (Il reprend son tritûrage de diadème.)

HERVÉ, à Molière. - "Tu . sais que t'es un peu dépassé, toi, mon petit père, ! (A Pierre, avec l'accent de Toulon.) Maouns­tte! Petit maounstre! ' Oh! qu'il est men-teur, cet enfant. .

PIERRE. - Qu'est-ce qui t'ar·rive l ' HERVÉ. ~ Tu sais bien que, quand je suis

ému, je retrouve l'accent de Toulon. Embrasse-,moi, imbécile; Françoise, elle t'aime, elle me l'a dit. . ,

PIERRE. - C'est pas possible. ' HERVÉ. -..- Attention, Pierre! Tu es un

homme, m'aintenant,tu dois te conduire en homme .

PIERRE. ~ Et pourquoi tu me dis ça? HERVÉ. - Tu te souviens de la ·petite Mi­

!feille, dis 1 Qui était si gentille 1 Je la vois encore passer, toute bravette, avec son grand chapeau de , paiIJe! Eh bien! un Espagnol ' l'a mise enceinte et main­,tenant elle fait le ,trottoir! Tu veux que je te dise, Mar... Pierre, eh blen! l'Es- . pagnol c'était pas un omm~! Alors, tu vas pas en faire autant, is'?--, '

P~RRE. - Papa. . HERVÉ. - Oui, mon petit, a,nçoise, elle

attend un enfant de toi. (fj : rre. se jette -dans ses .bras. Hervé le" serre 'c:ontre son cœur et constate pour le ' buste.) Pagnol, c'est très bon aussi. . - '

PIERRE, éperdu. - Papa,je vais--avoir un enfant! Je vais épouser Françoise! Oh! merci, papa! '

HERVÉ. - 'Ah! tout de même! Petit salaud! ·Eh bien! ' tu vas. me faire ' le piaisir de rompre avec Françoise inimédiatement!

. Cette f,ille est à moi ! PIERRE. '- Papa! C'est un men~onge ign9ble! HERVÉ. - C'est toi qui oses me parler de

mensonge! Il Y a ' tren'te secondes, tu me

,.

soutet1~îs , :que Fral1çoise . était ' un · remède contre ramour et ', tu oses me parIer de

~mensoilge! Je t'interdis de revoir- cette fille! . ..

PIE~.!~~ - Je la reverrai "si je' veux! HERVÉ. - Je -te coupe les -viVotes. PIERRE. - Pour ce que tu me ~nnes. HERVÉ. - Tu n~es plus mon fils. PIERRE. - J'ai jamais eU de père. HERVÉ. - Je t'abandonne et tu fipiras

~ns un café-théâtre ! l

ScÈNE XV

Françoise entre par le jardin. FRANÇOISE. - Pierre! Pierre! Ne te fâche

pas avec ton père. HERVÉ. - Rompez! (Pierre et Françoise s'en . vont.) . Non! Pas de vaudeville, s'il 'vous

plaît! Je ne vous <ilis pas de vou:s en aller, je vous dis de rompre! De rompre votre liaison.

PIERRE. ~ Jamais. (Gisèle entre de la cour.)

HERVÉ. - Toi aussi, tu le savais, qu'ils étaient fiancés.

GISÈl.E. - Eh bien! oui! Je le savais t HERVÉ. - Donc,tu seras punie aus~i! (Ro­

bert entre par le jardin.) Toi aussi, tu le savais.

ROBERT. - Quoi donc, mon vieux '} HERVÉ. - Tu seras puni! Un dÏ!fecteur doit

savoir ce qui ~e passe dans son théâtre 1 (Bayard entre par la cour.) Vous le 83.­viez? Punis! Non, pas un mot, rien! P~ez! Pliez sous la tempête 1

BAYARD. - ,Bayard ne pliepas,Monsieur! HERVÉ. - Vous plierez tQut de même, Mon­

sieur! BAYARD. - Non, Monsieur ... HERVÉ. - Haaa! Vraiment?... J'ai joué au

rugby,.. (Il retrouve l'accent.) ... en équipe première à Toulon, Monsieur! '

BAYARD, avec l'accent de Perpignan. - Et moi, à Perpignan, Monsieur!

FRANÇOISE. - Madame! Ils_vont se battre' -Ils vont se battre ! ' ' (Elle sort par la cour.) (Hervé et Bayard s'affrontent malgré Pierre. quand une lueur séraphique inonde le vi­sage d'Hervé.) ,

HERVÉ. - Perpignan! Vous avez dit Per­pignan?

BAYARD. - Oui, Monsieur. HERVÉ. - Boudiou! Il me semble vous re­

connaître, après quinze ans... Bayard, c'est votre nom d'acteur! Mais ne seriez-vous pas Boulou, de l'Un.ion Sportive . Perpi-.gnanaise 1 .

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466

BAYAIID. Parfaitement, son capitaine. HERVÉ. - Celui que ,l'éditorialiste clu «Midi

. Olympique» appelait « le lutin du Rous­sillon» ?

BAYARD. - Oui, Monsieur. Ou encore: « Le Kamikazé ca'talan ».

HERVÉ. - Pardon, Boulou. Je ne te dirai ja­mais un mot plus haut que l'au'tre, ja­mais. Je voudrais ,t'embrasser! C'est pas étonnant que ma· femme trouvait que tu avais de belles cuisses! Des cuisses d'in­ternational, je · t'én ficherais! Laisse-moi .t'embrasser! (Tous deux, au bord des larmes, ils 'étrei­gnent, se donnent de grandes claques dans le dos.) (Gabrielle entre, terrible, suivie de Fran­çoise.)

GABRIELLE. - Hervé, lâche Baya.rd! HERVÉ. - On s'embra$Se ! GABRIELLE. - Bayard, lâche Hervé! . BAYARD. - On se claque le dos! A la cata­

lane! HERVÉ. - Bonjour, madame Boulou! GABRIELLE . . - Bayard! Tu lui as dit ! Je, ne

te le pardonnerai jamais ! BAYARD. - C'est lui qui m'a reconnu! GABRIELLE. - Il va le répéter partout! Que

je m'appelle Boulou, pour me rendre .ri­dicule! Je ne m'appellerai pas Boulou! Je ne veux pas m'appeler Boulou! Je di­vorce! Et toi, Hervé, ' ne m'adresse plus la ' parole! C'est tout ce que tu as trouvé, à · trois heures de la générale, c'est. .. (Elle continue à parler, mais plus aucun son ne sort de sa bouche, exactement comme quand on cou,pe le son à la Télé.) (Les trois hommes observent un instant ce phénomène, avec inquiétude, . puis.)

HERVÉ. - Gabrielle, 'tout doucement, sans forcer, fais: «Ha!»

GABRIELLE. - Crrr! HERVÉ. - Fais «Ho» ! GABRIELLE. - Cru! . HERVÉ. - Fais au moins: «Hu»! GABRIELLE. - Crrrr! HERVÉ, très près de Sophocle. - Ne fais

plus rien.

Â.CI'E III

Sc~NE 1

Gabrielle, en peignoir, comme à la fin de l'acte précédent, est allongée sur le canapé, parmi coussins. et oreiller accu­mulés pour qu'elle repose mieux; Bayard, Françoise - en costumes de scène - et

J'

A LA PAGE

Pierre sont aupr~s d'elle,' sa robe de sc~ne est prête, sur un cintre à pied; sur le bureau, médicaments, sirops, inhalateurs, aérosols. A u lever du rideau, l'ampli transmet des applaudissements nourris.

NICOLE, off. - Plebe ploque la p~ouque ... (Gabrielle, les yeux fermés, semble som­noler ; les trois autres 'inquiètent du bruit des applaudissements, craignant que Gabrielle ne les entende; Bayard fait si­gne à Pierre d'aller tourner le bouton de volume du son, mais il ' n'en a pas le temps.)

GABRIELLE, sans timbre, sur le souffle, pen­dant tout ce qùi suit. --..: Qu'est-ce que c'est que ça ?

BAYARD, innocent.' - Mm-mm? GABRIELLE, se dressant. - Qu'est-ce que c'est

que ça? , BAYARD. - ' Des applaudissements. GABRIELLE. - Pour . qui? BAYARD. - Pour Nicole. GABRIELLE. -= Evidemment, c'est -la directroÏCe

du théâtre; un soir de générale, tous les fournisseurs sont dans la salle; j'entends d'ici sa manucure !

BAYARD. - Les applaUdissements de manucure, on les reconnait entre tous!

GABRIELLE. - Bayard, pas de pieux men­songes. Les. fournisseUrs', c'était hier, à la couturière. Ce ,soir, ce sont les dUrs, et ils applaudissent Nicole. .

AMPLI-NICOLE. - « La Terre est une graf­fonte où tout ' le monde croque à ' sa faim! Mais nous devrons partager nos cla­boffes avec les planètes sous-bavatées. Il y a encore trop d' gadine dans cette ·ga­laxie! » (Applaudissements.) .

GABRIELLE. - Elle est très bien, Nicole. BAYARD. - Oui, elle est bien. GABRIELLE. ~ Elle n'est 'pas bien, elle est

très bien! Coupez-moi cet ampli. (Pierre baisse le volume et sort vers le plateau.)

BAYARD, à son judas. - La pièce est finie! Voilà le rideau. . -(Françoise augmente le volume de l'am­pli. Les rappels.~ des applaudissements plus audibles chaque . fois que le rideau se relève.) (Les applaudissements iarrêtent. Gabrielle retombe sur ses coussins, satisfaite.)

BAYARD, regardant par la lucarne. - Formi­dable !Mauriac crie: «-Bravo, 'Madame » ... (11 rencontre le regard de Gabrielle.) Enfin, ils, ont l'air content

INTERDIT Au PUBLIé

VOIX DE ROBERT, PIERRE ET CmusrtAN. Bravo, Nicole! Bravo, ma chérie! Bravo patronne r

Scmœ II

Nicole entre, ivre de joie, eScortée par les trois hommes et les «Elettrons»; en même temps, Bayard et FrançoiSe vont au-devant d'eux. Gabrielle reste seule sur ses coussins .

NICOLE, répondant aux félicitations Cl ad li­bitum ». - Oui, ça a bien marché, je crois, douze rappels un soir de générale ...

GABRIELLB. - Neuf r NICOLE. -'- Douze, ce n'est .pas mal rOui,

ça a bien marché, je crois r (Gabrielle se rappelle à l'attention géné­rale par une petite toux d'agonie, sans bouger de ses coussins.)

CHRISTIAN. - Le ,rideau de la Créole dans yi,ngt minutes.

NICOLE. ~ Gabrielle! (Elle Va au canapé.) Alors, comment tè sens-tu, ma gande 1 Ne t'inquiète pas, va! La salle était ge­lée au début, mais je les ai chauffés, tu verras!

GABRIELLE, toujours sans timbre. - Nicole, tu as été rema·rquable; un très beau tra­vail de comédienne; bravo, ma petite mère! .

NICOLE. - Gabrielle, si toi, tu me le dis, 'aloroS, c'est vraiment vrai! (Les nerfs lâ­chent, elle tombe à genoux, elle sanglote.) C'est la première fois! J'ai du ·succès pour la première fois! Gabrielle, si tu savais 1

GABRIELLE. - Je suis heu,reuse pour ,toi, ma Nicole: Tout le monde, ici, atiend que j'ajoute une vacherie, mais elle ne vien­dra pas! Je me réjouis de lon succès que tu ' as attendu si longtemps!

HERVÉ, embrassant. Nicole. - Nicole, tu as été .sublime! Ceux qui vont jouer après toi n'auront pas la vie facile! A ce propos, comment va la Trav,iata r

GABRIELLE. - Bayard, veux-tu rappeler à ce monsieur que je ne lui adresse plus la parole et que la T,raviata l'emmerde.

BAYARD. - Mon cher Hervé, ma femme me prie de vous dire que vous la chagrinez.

HERVÉ. - Mon cher Bayard~ ayez l'obligeance de demander à la reine des casse-piedS si, oui ou non, elle est prête à massa­crer m~ pièce.

BAYARD. - Ma chère Gabrielle, Hervé vou­drait- savoir si 'tu es disposée à marcher vers le triomphe.

GABRIELLB. - Je . suis aphone t

461

:&AYARI). - Moli cher Hervé ... eUe èSt aphone. HERVÉ. - Tant mieux,tant mieux, tant

mieux! (A Nicole:) Nicole! Tu es l'héroïne de cette 'soirée! Tu sais le rôle de Joséphine par cœur r

NICOLE. - Oui, Hervé. . HERVÉ. - Tu connais la mise en scène: je

,t'ai fait -travailler tous les matins r GABRIELLE. -- Quoi? HERVÉ. - Depuis un môis, ,tous les llUltinsl

Par précaution! Tu es prête! Tu n'as . qu'à entrer en scène! Nicole, veux-tu jouer Joséphine ce soir?

NICOLE. - Non, je ne peux ·pas Jouer J 0-séphirie: je suis. Joséphine.

HERVÉ . . - Deux rôles en une soirée, ils ne l'oublieront plus. Va mettre sa .robe. (Mais Gabrielle relève le défi:)

GABRIELLE. --- Attention! Le Syndicat? Que va di.re mon Syndicat? Est-ce que j'ai le 'droit de ne pas jouer, syndicalement parlant?

ROBERT, à Nicole. - Ne touche pas à cette robe, ma chérie r . .

GABRIELLa. - Qui .est délé~é du Syndicat, dans ce théâtre 1

BAYARD. -- C'est moi, Gabrielle. GABRIELLE. - Parfait! C'est donc ' à toi de

me dite si je suis obligée de jouer. ' BAYARD. '- Person,ne ne peut t'obliger -à

jouer si tu ne peux pas. GABRIELLE. - Alors, n'importe qui a le droit

de dire qu'.il e.st aphone, qu'il ne peut pas jouer! Ah! . nous ,sotnmes bien dé­fendus! Ils vont m'entendre à l'assem .. blée générale; je leur dirai: «Bande dt foutriquets !» Miracle! Ma voix est te" venue, je vais vite tn'habiller... Bayard, nous sommes fâchés. Tu me quitteras dès demain, tu iras vivre avec des mi­nettes, tu seras très heureux et moi, je serai très malheureuse, alors non, je pré­fère . que tu restes'. (Elle -prend sa robe et, en sortant, ·à Nicole.) Nicole. viens me faire répéter, ma chérie, puisque tu sais le ,texte. (Françoise et Pierre la suivent.)

CHRISTIAN, sortant jard!n. - Le rideau dans vingt minutes! Le rideau de la deuxième ·pièce dans vingt minutes.

ScàNE III

HBRVÉ. - Ça s'est très la main de Bayard.) petit traitement. (Bayard sort.) (Nicole hurle:)

. . \

bien passé. (Serrant J'étais sftf de mon

NI OLB. - Voilà r Je ser.s de traitement r !

Page 18: Jean Marsan - Interdit au public - (lowdef)

,:,",~6à , t.:;' ,,1 "

, ..: '. Je , s4is , i~i poUl' ' soigner :le~\ eprpueni~nt$ :', ROBE,RT~ ~' Alors* ', pç>urqüoÎ'Jll.~ntir , ài mâ'. Pa:u'<~~' de, madame! Mon 'emploi ' c'e'st ,les sina- ' vre, femme? \, .' '." " ", " ,i

pismes ,(Ses nerfs lâchent encore.) "Alofs HERVÉ~ 'outré. -..: Moi, je mens '1\" :;', ~.~' ' j"~ ~ que je suis, n~ pour jouer Joséphine! ROBERT. -- Pourquoi lui ,di,re - qu'elle 'Jôuera"': Joséphine" c~était à moi, tu me l'avais le rôle? ' " , ' .. donné! ' HERVÉ.: -,-- Pour qu'elle soit contente. >" ,

, HERVÉ. ' - Je t'ai donné un triomphe en ROBERT. -- Et tu crois qu'elle 'Va êh'~ :' '; échange! , , contente . quand tu vas lui dire qU'èUe ~e .

', NICOLE. -..:.. J'en', aurais eu deux! Et main- le joue pas? , " l' '.tenant, j.'~ , veux cent ! Hervé, tu ne tra- 'HERVÉ. - C'est toi qui le lui diras! C'e!it

vailles' ·pIli.s . qùé:' pour moi! Tu vois moi qui lui dis qu'elle Joue les rôles et . comme ç~ , (a réUssi? Je 'suis une actrice c'est toi qui lui dis qu'elle ne les , joue

" in~olite.Je i n'ai pas le jeu périmé de pas. C'est ' réglé comme ça depuis ' tou-tint ", d'autres! Je fais grincer" moi 1.:., jours! Nous n'allons pas ifeverur là-dessus

, !Hervé, je suis ta chance! Je suis le tour- continuellement! C'est insupportable! nant majeur de ta carrière! Je veux ROBERT. - Non! li n'y a pas de raison. '

' jouer toutes' tes pièces! N'écris plus que Pourquoi ce serait toujours moi qui , me ", pout moi. ,Mais attention. Méfie-toi, ]ata~ le madyr! Surtout, pourquoi compli-

meute des drama,turges va se jere!" sur quer les choses les plus simples! J'en ai "-:::. moi,- mais je te garde la prioria:é. Nous marre, moi! Tu donnes un rôle sans le

, 'éhasserons la digestion du temple. donner! Gabrielle est aphone ' sans l'êtr~! ' HE,RVÉ. - ' Je ne le mérite pa,s. Pourquoi ne pas dire la vérité de temps"

en temps. , NICOLE, prenant la brochure. - Non, tu ne HERVÉ, calme, indufgent. - Impossible.

le mérites pas; mais puisque tu ,as eu ROBERT. _ En quel , honneur, impossible? 'la chance /inouïe, de me découvrir, profites- HERVÉ. _ Nous avons , besoin de mentir, 'en, écris-moi dix pièces, vingt pièces, j'en pour oublier.;. Nous avons peur, noUS, . trouverai bien ' une dans le tas dont j'an'Î- avons peur, nous avons peur! Toi, tu verai à faire quelque chose. travailles à ton bureau, tu ne montres

HERVÉ. - Justement, je viens de terminer pas ton derr,ière! Les ,gens qui ,travail-une pièce, je t'ai réservé un rôle. lent à l'atelier, à l'usine, aux champs, (Nicole commence à danser, prenant des ne montrent pas leur derrière! Vous postures pharaoniques, entraînant avec n'avez jamais vraiment peur! C'est réservé ezle les deux «Electrons», et feuilletant à ceux qui descendent dans l'arène! Les la brochure en même temps.) gens qui font du théâtre montrent leur

NICOLE. -:- Déjà! (Elle ,lit :)« Irène de Mar- derrière! Les acteurs disent: « Voyez tignac, très belle, très longue,' très ' comme je suis beau et comme je joue royale ». ,C'est ' 'tout à fait moi, c'est le bien t» Les auteurs disent: «Croyez-vous '5econd rôle. Bien, c'est 'tout à fait moi, que j'écris de belles pièces! l) C'est mais justement, ça n'étonnera personne, affréux de se dire: « Qu'est-ce qu'ils vont tandis que le personnage principal... penser de mon derrière?» Et de ].ire dans

HERVÉ. - Je te le donne. «Galiba, jeune la presse: «Le célèbre derrière n'est plus Sénégalaise»... -avec un fond de ' teint, tu ce qu'il a été:» Et tu voudrais que nous verras, ce sera pile, pile, pile! soyons normau,x? Si la Créole est un (Nicole fait sortir les Electrons 'et sort échec, qùi " voudra monter ma prochaine en dansant et en fredonnant sur un pièce ,? Personne! Personne à part toi. thème d'Afrique centrale. ' (Il sort par le jardin.) (Au moment de sortir, elle arrête son ROBERt, seul, au public. - On ne peut pas numéro, embrasse son mari et dit avec 1eur en vouloir. une sincérité vraie:)

NICOLE. - Ça m'a fait du bien tu sais, d'avoir un peu de succès! (Elle sort.)

ScÈNE IV

HERVÉ. - Ah! tu sais que Marpessa Dau,m ' a tu la pièce, elle est d'accord pour Ga':' tiba : je suis ,très content. '

ScÈNB V

Gabrielle entre par la cour avec son pe­tit monde haletant: Bayard, Gisèle, Fran­çoiSe et Pierre " elle a son costume de scène.

GABRIELLE. , Je ris, je ris, \ je .ris! Pour-quoi est-ce , que je' ris ' comme ' une

idiote'! Je vais vous le dire! (Riant de plus belle:) ... parce que je suis folle d~ rage!

ROBERT. - On ne peut pas leur en' vou­loir. (Il sort par le jardin, sans avoir été re­marqué.)

GABRIELLE. - Enfin, est-ce qu'il n'y a pas de quoi :rire? Hervé n'épargne ritfnpour me martyriser! Il me fait jouer sa pièce qui est mauvaise, il me casse la voix, il fait le malheur de mon fils, il m'appelle « ,Boulou» devant tout le monde, il donne

' mQn cc Mesdames-Messieurs l) à Nicole, et ·il ' choisit Maroussia comme costumière, conclusion ma robe n'est pas prête, moi, bonne poire, au lieu de rester aphone, je retrouve ma voix et je joue !Mais est-ce qu'il n'y a pas de quoi hurler de rire? Oh! Mais attention,' il ne faut pas croire, je ne serai pas l'éternelle victime! Hervé va payer! Et il va payer avant que je reJl.tre en scène, sinon je ne pourrai

, pas jouer! Je-ne-pour-rai-pas! BAYARD. -Ma chérie, j'aimerais mieux que tu ' te détendes. GABRIELLE. - Et quel est le meilleur moyen

de me détendre?

BAYARD. - 'Embêter Hervé, 'tu as raison. GABRIELLE. - Mes enfants... (Elle réunit

Pierre et Françoise contre son sei,!.) ' ... une grande nouvelle: je vous mane. Oui! Je ' vous marie, je veux votr~ bon­heur, c'est ça qui embêtera le plus Hervé. Françoise, tu vas dire à Hervé, nous allons tous dire à Hervé que c'est d'acco.rd, que tu l'épouses, que tu deviens madame Mon­tagne: mis au pied du mur, il prendra peur, il renoncera, il sera ridicule ! Pierre, va chercher 'ton père.

FRANÇOISE. - , Mais, madame, s'il ne prend ,pas. peur, s'il accepte?

GABRIELLE. - Dans- -ce cas tu l'épouses et tu le rends ' très malheureux: nous ' ga­gnons sur tous les tableaux.

FRANÇOISE. - Mais moi aussi, je serai mal­heureuse !

GABRIELLE. - Eh bien! tu divorceras dans deux ans, c'est vite passé, deux ans.

PIERRE. -:-Mais moi aussi, je serai malheu· reux!

GABRIELLE. ~Mais non, ,tu es 'un homme, tu oublieras, tous des salauds! Va ,cher­cher ton père et ne discute pas. '

GISÈLE. - Gabrielle, vous De croyez pas que vous pourriez jouer avèc autre chose

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410

qu'avec le bonhetii' de ces deux petits? GABRIELLE. ~ Vous croyez que je fais ça

pour m'amuser! Elle croit 'que je fais ça pour m'amuser! C'est vrai, d'ailleurs, _ je fais ça -pour m'amuser. (Pierre . sort de . mauvaise grâce par le jardin.) (Gisèle va à la porte cour:)

GIS~LÈ. - Eh bien! moi, vous ne m'amu­sez _ plus. Bonsoir. Riez entre vous.

GABRIELLE. - Vous n'êtes pas des femmes, voilà tout 1 Non, vous n'êtes pas des femmes l Ah! si j'6tais à votre place à toutes les deux. Tiens, toi, Françoise, je lui jouerais la scène que tu m'as passée, au cours, . tu sais, cette pièce engagée où tu jouais une jeune ·provo! Tu arrives devant Hervé et tu cdes: «Maî-tre! Je n'ai aucune envie de me ' mettre au lit avec 'vous, mais r ai tort! La danseuse Isadora Du-nean s'était refusée au sculp- -teur Auguste ' Rodin, elle a eu tort! Je, ne ferai pas la même erreur! Je serai à vous, Maitre, malgré ma répugnance! Ma carrière avant tout! Je jure d'être

. la meilleure des épouses et la ' meilleure des veuves! J . Enfin, tu improvises autour de tout ça!. Tu sais que. c'est une très bonne scène! Je te gâte.

FRANÇOISE. -.. Oh! je ne pourrais pas! GABRIELLE. - Si si, tu pourras. Et tout de

suite après, Gisèle, vous ' a'ttaquez 1 Un personnage convenable qui se révèle brus­quement pourri, ravagé, très jeune théâtre a,nglo-saxon : «Hervé, pourquoi se racon­ter des histoires! Notre ma-riage est un échec! Tu es trop connu, trop bruyant, trop fort, je ne fais pas le poids! Tu m'as usée par frottePlent, oomme une ·pièrre dure use une pierre tendre... Fu­lXlÎer, ordure... M;oi, je souff.rais :trop. Je me suis mise à boire, un peu, pour dire et maintenant, . je ne peux plus m'arrêter. C'est mon second mari, l'alcool. Et puis, j'ai connu mon troisième mari, la drogue, et mon quatrième mari... LES FEM­MES!!! .

BAYARD. - 'On peut aller jusque-là? GABRIELLE, s~ns quitter le ton du désespoir.

- On jpeut aller jusque-là! Là, là! Sur le mur! Un pingouin rose qui -me regarde! Il n'a pas le droit de me regarder, même gentiment! Maman, donne-moi le nuage,

' le nua·ge plein de larmes pour y poser ma ,tête, pour y dormir ... (Elle se met à danser le Lambeth-Walk avec Bayard.) Qui a peur d~ Virginia Woolf, Gi-nia­Woolf, Gi-nia-W90lf! Qui a peur de Vir­ginia Woolf, tra;-la-la-la-la! (A Gisèle, très calmement:) Voilà le canevas; vous

brodez ià -dessus. vous ne pouvez pas vous tromper . . Depuis Ibsen, rien n'a changé.

ScÈNE VI

Hervé, troublé, entre avec Pierre de plus­e~ plus douloureux.

GABRIELLE. -:- Hervé, assieds-toi; la petite Françoise veut te parler.

FRANÇOISE. - ' Non, je ne peux pas. GABRIELLE. - Nous allons te laisser seule

avec Hervé. (En même 'temps, elle fa.it . signe à l!'ran-çoise de dire non.) .

FRANÇOISE, qui ne voit pas le s~~ne. -Oui! (Qui voit le signe, devenue fréné-:­tique.) Non !

GABRIELLE. - Comme tu voudras, ma petite ' fille . . Parle, Françoise. (Françoise parle avec hésitation. Gabrielle la soutient, soufflant et mimant.)

FRANÇOISE, très nazie. - Maitre, comme vous le savez maintenant, je . voulais faire ma vie avec Pierre; et puis vous êtes apparu, et j'ai compris que ce que ' j'aimais en votre fils, c'était votre re­flet. Et puis, un souvenir historique m'est revenu à la mémoire ... (Mais ça ne lui revient pas si facilement.) Utie femme cé­lèbre... (Du regard, elle quête la res­cousse de Gabrielle qui, aussitôt, mime une danse grecque de l'Antiquitl.) ... une dan­seuse ... (Hervé sent quelque chose d'anor­mal derrière son dos; mais il se retour­ne trop tard.) (Gabrielle est revenue à une posture très banale.) '\

GABRIELLE. - Je vois qui tu veux dire: Isadora Duncan.

F~NÇOISE. - C'est cela ... ora... Duncan ... Elle avait posé, toute jeune fille, pour un ,grand sculpteur ... (Nouveau trou de mémoire.) (Gabrielle mime «Le Penseur» de Rodin.) (Cela ' ne dit rien à Françoise.)

HERVÉ. -- Oui: Rodin. Isadora Duncan a posé ' pour Rodin.

FRANÇOISE, à toute vitesse. On sent qu'à partir de là elle est sûre de son texte. - -Dans ses Mémoires, elle a raconté : «Le grand homme a voulu que je sois sa mai­tresse; il avait quatre-vingts ans, j'ai re­fusé et maintenant, je le regrette: qui étais-je pour me . ,refuser à Rodin?» Alors, je ne veux tomber dans l'erreur de Mu:' sidora Duncan,~aitre!

HERVÉ. - De toute façon, je n'ai pas encor~ qua tre-vingts ans.

INiEROlt AU PUBLIC

FRANÇOISE. ---Maitre, je n'ai pas envie de dormir avec vous, mais alors là, pas du tout! M~i~ _ ·ta:nt pis! Ma carrière avant

. tout 1 Je serai votre femme, Maitre, la meilleure des femmes et la meilleure des veuves!

HERVÉ, à Gabrielle. ~ Elle n'est pas un peu bête?

GABRIELLE. - Idiote, pourquoi? (A Gi­sèle:) A vous 1... A vous! (Pour jus­tifier, à Hervé:) Avoue ... Avoue qu'elle a pas tort! (Gisèle vient très s;;nplement à Hervé et lui dit all~C gentillesse:)

GISÈLE. - Hèrvé, ~ je ne peux plus conti­nuer avec toi. Ce ' n'est pas ta faute, c'est le théâtre. Je ne regrëtte pas d'avoir été ta femme, mais maintenant, je m'arrête. J'ai besoin de vivre avec des gèns nor-

. maux. Je ne peux plus te supporter 1 GABRIELLE. - Je la comprends, je dois dire. . GISÈLE. ~ Je ne peux plus supporter per-

sonne ici. GABRIELLE. - Là, elle en fait trop. C'est le

drame des amateurs. ' GISÈLE. - On n'est pas fâchés, Hervé. On

se quitte au ' bon moment Voilà tout (Gabrielle applaudit trop fort Gisèle. Hervé s'en aperçoit.) -

HERVÉ. - Je te signa,le que ça fait un quart d'heure que je te vois dans la glace.

GABRIELLE. ~ Ah 1 bon! HERVÉ. - Ah! oui! GABRIELLE. - C'étaÏtpas bon. HERVÉ. - C'était pas au point. GABRIELLE. - On n'a pas répété. C'est râté,

. hein? HERVÉ. - Oui! GABRIELLE. - Voilà, voilà 1 J'a,rrive! HERVÉ. - Ma pauvre Gisèle, ils t'ont forcée . à te prêter à ce jeu, faut-il que tu

m'aimes ! (Gisèle dégage en haussant les épaules.)

GISÈLE. - Pas du tout. ' . HERVÉ. - Je ,ne le mérite pas, mais · je

serai .aussi .grand que toi: ce sacrifice que ,tu me demandes, je vais le faire.

GISÈLE. - Je ne te demande rien! (Hervé s'est levé et va à FrançoiSe.)

HERVÉ. - Pardon, Françoise, pardon; mon enfant chérie. Je vais briser ton beau rêve, mais tu vois bien que tout nous sépare. Ils ont dressé entre ,nous comme un mur de la honte, ' n'essayons pas de le franchir! Tu disais 'tout à l'heure que c'était mon reflet que tu avais ,aimé ' en Pierre. Eh bien! je 't'y renvoie! Je suis là, va! Va voir là-bas si j'y suis! (Christian entre du jardin.)

471

CHRISTIAN. - En scène dan~ cinq minutes, en scène s'il vous plaît!

ROBf:RT. - Nous sommes dans la salle. GABRIELLE. - Oh '! le feu, le feu! HERVÉ et BAYARD.- Non, Gabrielle. GABRIELLE. - Si, le feu! FRANÇOISE. - Pourquoi le feu, madame?-' GABRIELLE. - Toutes le~ comédiennes sou-

haitent que le théâtre brllle avant d'en­-treren scène, les soirs' de générale! N'im­porte quoi, ' pour ne pas aller jouer! Je parle des . vraies comédiennes, 'toi, tu ne peux pas encore savoir. (Elle . se jette dans les bras d' Hervé.) Oh! Hervé, j'ai peur, j'ai peur, j'ai peur!

HERVÉ. - Mais oui, ma grande. Je sais. GABRIELLE. - Ça ne s'arrange pa:s, tu sais.

Je croyais que ça · pa,sserait, mais à cha­que générale, j'ai encore plus peUl;'! Je ne veux pas y aller.

HERVÉ.- - Ils t'·attendent CHRISTIAN. Françoise Watteau, Jean

Bayard, en scène. GABRIELLE. - Donne-moi ton porte-bonheur, . ta patte de la pin !

HERVÉ. - Voilà, ma chérie. GABRIELLE. - Tu me la donnes? Oh! Que

c'est gen'til! Je sais que tu ne la donnes jamais à personne.! On s'engueule, mais on s'aime bien... (Elle fait un signe de croix avec la patte de lapin.) Merde" merde, merde, merde! (Elle lui rend sa patte.) Allons-y! (Elle .sort rapidement et se heurte à la porte qu'elle croyait ouverte. Gabrielle, augurale:) Oh! Que ça commence mal ! (Bayard, Pierre; Christian et Françoise ­sortent derrière elle.) (Gisèle et H ervérestent seuls.)

ScENEVII

HERVÉ. Et voilà... Maintenant, . ,tous les comédiens. vont entrer en !Cène, l'un après l'autre, comme les bateaux d~ pêche qui sortent du port. Les soirs de générale., je me sens comme une vieille Bretonne qui a ttend le retour des pêcheurs. Au théâtre, nous n'avons pas de météo; rien ne laisse prévoir le . temps qu'il va faire, une fois passé le môle. Le premier qui en revient m'en donne des nouvelles: ils sont bons, mauvais, ou peints sur leurs fautèuils ... Mais la vieille Bretonne n'est rassurée qu'au retour du dernier chalu­tier.

GISÈLE. - Hervé, fai peur que ,tu ne m'aies pas très bien compris . . Moi, je ne jouais

. pas la comédie. Je te quitte vraiment

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472'

Je ~ais prendre mort . train. Poùr Saumur. Visite àux grands';parent~ Quelques semaines de réflexion, je te téléphone. Adieu, Hervé. .

HERVÉ. - Tu as ràison. Je t'ai trop dé­laissée, depuis cinq semaines.

GISÈLE. - Depuis bien plus longtemps. HERVÉ. - C'est vrai Tout est de ma faute,

je vais ré~er.Nous allons. faire lln pe­tit voyage,' tous les deux. DImanche, nous partops pour Tunis! t1li déjà~. retenu .les places ' d'avion, tu VOIS que Je pense à toi: , Viens par 'ki. Ecoute Gabrielle ...

GISÈLE. ~ Je m'appelle Gis~le. HERVÉ, il tend l'oreille à la lucarne.

A LA PAGE

Herv~! Tu es :un guigll()l~ ,un cabot, un vieux singe! ,Va-t'en, "a dans la salle, tu te dôis à tes act~~s, . dispàtais avant que je te dise .des choses déSagréables! . (Hervé soupire.) Oh! non, ' pas de soupirs intenses! (Il bredouille.) Non, pas de bre­douil1is attendn$ t (Il se révolte.) Non!

, Pas de gra:nde révolte de ' tout . ton être. . Non, pas de colère de lion! (Il fait la

moue.) Et surtout, surtout, pas le bébé boudeur! Ça ne prend plus, Hervé! Sors ,sans ,\aire une sortie!

HERVÉ. - Oh! ça, c'est pas possible!

ScÈNE vm

Robert, :hagard, entre cour.

Non, je dis: Ecoute Gabrielle en scène ... Ecoute! Tu entends quelque chose? (Il ouvre .la .porte du plateau.) On l'entend .. à · peine! Elle a tort d'attaquer en de~­sous t- (Gi~èle gagne · , l' autr~ porte.)· ·0.1,. sèle! (Il court et la rattrape.). Tu as raison: quelle importance! La pièce est ROBERT. -- Ça y est, j'ai ,ma ' névralgie des commèricée, les dés s'ont jetés,on n'y peut générales. Une douleur atroce qui me plus rien !Maintenant je vais m'occuper prend tout le crâne à ' force de regarder de toi uniquement de toi! Viens écou- d'un œil, la scène, de l'autre, la salle ter! Ù, il y a une réplique assez amu- et du troisième, la tête que fait Jean-sante Hs vont rire. (Ils écoutent. Silence.) J,acques Gautier. '. Ils niontpas ri: . (Françoise, éperdue, ,entre par le. jqrdin,

GISÈLE. ~ . Ça m'est égal, Hervé, · qu'il~ . rien} un grand morceau d'étoffe à la main.) ' ou qu'ils ne rient pas! FRANÇOISE. - Je ne rai pas fait ~xprès,

HERVÉ. ...:-' Et moi, donc! Si ça m'est égal! je vous le jure. En . embrassant madame . Ne dis plus rien. ,Regarde. Là, il y a Tristan, en scène, j'ai marché sur sa robe un jeu de scène dont je suis sfu'! Ils et j'ai enlevé tout un morceau! . vont hurler! , HERVÉ. - Tu appelles ça UIi morceau! Mais (Ils écoutent. Silence.) Ah! les vaches! alors, qu'est-ce qui lui reste sur .le . d~s ? Ils n'ont pas hurlé. . (Nicole entre, - en tenue de ,' sp(!ctatTlce,

GISÈLE .. - Hervé, j'en ai marre, du théâtre! - par la cour,' hystérique.) ça ne m'amuse plus! !u ne m'amu~s NICOLE. - Elle devient folle! Elle se désha~ plus! Bonsoir! Je te ' qwtte! Je ne SUIS. bille en scène! Elle fait du strip-~ase! plus ta femme! Je me fais la valise! N'importe quoi pour qu'on la remarque!

HERVÉ. - C'est la catastrophe. (Christian entre, très agité, mais gardant GISÈLE. - ' Mais non, ce n'est pas une ca- son sang-froid.) .

tastrophe. . HERVÉ. - Christian, la cou'turièr~! La · cou-HERVÉ. - Si! Là, ils auraient d'fi applau- turière !

dit! l' • CHRISTIAN. - La couturière? Madame Tris-GISÈLE. - Eh bien! va le leur dire J. . exph- tant veut là tuer, elle est allée se ré-

que-leur qu'il ne faut pà~.te faire de fugier dans les cintres. peine! Que tu as be~oin ~" tendresse.! HERVÉ. - Qu'est-ce qu'ils disent dans· la· Qu'ils prennent le relaIS, parce ,que, mOl, salle? (Christian va ouvrir la lucarne. On je m'en vais ! '~<~ . entend: « A-poil! à-poil! J» Qu'est-ce '

HERVÉ. ---., Eh bien! va. Qu'est-ce que / ça --qu'ils disent? - - .' . peut te foutre, qu~ ma èarrière prCfnne CHRISTIAN. - Ils disent: «A poil.!» fin ce soir! Je n'ai plus de talent.1.- · Je- HERVÉ. - C'est bien ce que j'avàis compris. n'ai ru:us de succès et je n'ai plus de Referme cette ' lucarne. '. femme 1 Allez, vas-y, va le prendre, ton _. (Gabrielleentre,.. en Directoire pour le. train! C'est le moment ·! Laisse:moi mou- haut, en mini;ju~ pOllr le bas" très rir· seul! Seul en face de la meute!.·· calme, la cigarette a'J( bec.) . Comme un loup blessé! ' ~ GABRIELLE. - Tout-va-bien, mes 'en-fants! n

GISÈLE. - Il va y ,arriver à me fa·ire res- ,' y a des promesses de vacances dans l'air·! ter! Il va y arriver! Eh bien! nan, il n'y Avec Bayard, je pars pour Tahiti! Toi, arrivera pas! Je ne veux plus te .yoir, Hervé, t.u prends ·ta retraite, je te ·re-

INT~RDIT AU PUBUC

cQmmande les ., trappistes '! Enfin,tu. ne 1 diras plus de bêtises . . (Elle fait le geste · de se ' clouer les lèvres.) Françoise n'épouse

Plus mon fils' Pierre, prépare des craies de coulèur pour desSiner" ~ur les ttot~ toirs! Et ' toi, . ina petite Nicole, je vais t'offrir un . recueil , de' monologues grivois à l'usage, deS pays' sous~développés! On ri­gole, on rigole! l Je ne joue plus! Ri-deau! .. ' .

HERVÊ, bas ' fi' ·Christian. -Combien de , ·temps, avant sa prochaine entrée? CHRISTIAN. - DiX minutes. En ce moment, .

. c'est le tableau ' de Napoléol1, , HERVÉ. - Dix minu'tes! Très bien! Je vais,

tenter l'impossible! Lais~z-moi seul avec 'elle 1 (lia viré tout le monde, Françoise, Pierre et Christian au jardin, Gisèle, Nicole et Robert à la cour.)

· (Il se tourne vers Gçzbrielle qui, avec ,quelques épingles, va . arranger sa robe, poûr rèdevenir décente.) ,

ScÈNE IX

HERVÉ. - Parce que tu ,te · figures que je vais te supplier de. retourner en scène '] Plutôt crever: couvre-toi de honte aux yeux de tout Paris! Tu me diras que tuas l'habitude! Alors,uJ)e fois de plus" une fois de moins! ,.' .

GABRIELLE. - J'étais débarrassée de lui de­puis sept ans! Mais quel besoin, non, mais quel besoin d,e revenir jouer une pièce .de ce.t auteur démodé, quand il y ~ des Billetdoux, des Pinter, des Ionesco! .

HERVÉ. - Mais il fallait attendre Suzan'ne . FIon, Nicole Courcel, Dalida, n'importe

qui ! . Surtout ne pas prendre cette fausse grande dame du . théâtre qui se croit allu­raIe parce ' qu'elle a avalé un poteau de torture! .

GABRIELLE~ - · Et Jean-Pâul Sartre qui me supplie de ' reprendre «. Huis-clos» !

HERvÉ. - Ah! Jean-Paul Sartre suppliant . Gal?nelle: je meurs! ' .

GABRŒi.LE~ ---., Et Giraudoux qui me supplie ... HERVÉ. ' -:- Je te .signale qu'il est mort. GABRIELLE . ......:. J'étais une petite fille; Gi~

raudoux pré~idait la distribution des prix · à Dupanloup; :j'ai dit une fable de La

. fontaine. Il m'à prise sur ses genoux et m'a ' embrassée .en disant: « Toi, tu joueràs

. Ondine : !~'.· . . . ·HERVÉ. ' - C'est . moi . qui ai inventé cette

, histoire , pour 'les'. jOlÏrnalistes! Ne fais pas semblàrit d'y ', Croire!

'4.73

GABlU!LLE. , ~ tant que j'ai subi ton . influenCe, . je ', suis: restéèune inàuvaise

' actrice, c'est vrai. HERVÉ. - C'est vrai. GABRIELLE. --:-Mais depuis sept ans, mon ta-

lent s'est· déployé, comme... . ~RVÉ~ - RéPète-ruoi ce que ·tu viens de

dire, en parlant plus ,doucement pour que j'en profite bieIi. .".;.,

GABRIELLE. "- Je suis . devenue ' une corné· dienne. .1, , •

HERVÉ. _ . .Te me régale, 'je~ ~e r~gale: . GABRIELLE. - J'ai el! l'Oscar. de · l'int~rpré·

. tation féminine. HER~~ . ~ Au Festival de Maubeuge! bis,

le! . GABRIELLE. - Mon cours d'art dramatiqu.

ne désemplit pas. HERVÉ. - Tiens! Personne ' ne paye. GABRIELLE. ~ J'ai joué ,« Antigone» comme

personne! HERVÉ. - Et Anouilh, en signe de deuil,

s'e&t fait raser la moustache. GABRIELLE. --:- J'ai tourné <un grand film en

Aplérique! HERVÉ. - Pas deux .. ··' GABRIELLE. ~ Et pendant ce teII)ps-Ià, qu'est­

ce que tu fais~ . toi? Tu sombrais à cha­que nouvelle pièce dans l'indifférence qUi .monte, qui monte, qui monte.

·HERVÉ. - L'indifférence l . «. Une -,Forte Femme», 444 représentations à ~aris.

GABRIELLE. - Avec Elvire Popesco, c'est pas difficile.

HERVÉ: - « La Constance n'amuse' pas Jeanne 1), 527 repré~ntations.. '

GABRIELLE. - Dont 325 à tarif réduit. HERVÉ. - « Le Plombier amoureux j, 900 re­

présentations. , GABRIELLE. - Un drame porno.;! . HERVÉ. -"- Quel besoin, non mais quel · be­

soin d'aIier chercher madfune. Tristan! Qui croit jouer sobre parce qU'on ne l'entend pas au troisième !rang! Qui croit jouer humain parce qu'elle se gratte le nez! Qui croi t jouer: distingué parce quO elle 'siffle les «( t» ! '

GABRIELLE. ~ Il ne sait plus ce qu'il dit.! Comment peut-on siffler les « t . , . .

HERVÉ. - Ah ~ ça je ne sais pas. Tu es J'a seule à y parvenir ~ Tu . n~ dis P3:s « T " tu fais « tsseu ».

GABRIELLE. - Moi, jetais « ,tsseu» ? HERVÉ. - Tu ne peux pas dire correcte­

ment: « Pe!it pot de beurre. quand t d ­petipodebe\lTreriseras-tu? »

GABRIELLE, très correctement. - « P tit pot de beurre, quand te dépetipodeb urr ri­

". seras-tu} » IJERVÉ, avec une souveraine m(luvaise foi.

Page 21: Jean Marsan - Interdit au public - (lowdef)

474

Voilà! tll di~: Cl Petsssipot de beurre, quand te dépetsssipodebeurreris:eras-tsssu.»

GABRIELLE, ' commence à vacille;~ '- Je dis Cl Tsssu»? Moi! ça se saurait! ,---

HERVÉ. - Tout le monde est au ' courant! A la radio, les ingénieurs du son se bat­tent pour ne pas t'enregistrer tes « tsseu ! • On t'appelle la mouche Cl tsseu-tsseu » !

·GABRIEl.LE. - Tu mens! La preuve! Tu me disais tout! Tu me l'aurais dit da'Ds le temps !

HERVÉ. - Ah! mais, dans le temps, tu ne faisais pas Cl tsseu » ! Ça t'est venu depuis l'Actor',s Studio, quand tu as commencé à

' jouer «intérieur» 1 A susurrer dans le genre intime, comme les speakerines d'Orly: Cl Le vol deux cent trentsss huit, en provenance de Torontssso, aura quel­ques minutes de reutsssard.» C'est une' mode! Enfin, ce fut une mode! Elle est passée, mais le défaut de prononciation t'est ,resté!

GABRIELLE. - Pourquoi ne me l'as-tu pas dit dès le début des répétitions?

HERVÉ, - Parce que je pensais: « Elle ré­pète, elle marque, elle ne se fatigue , pas pour l'instant, mais quand elle va cesser de susurrer, quand r elle va jouer franc, large, comme elle jouait de mon telllps, les « tssseu-tssseu» vont s'envoler! Mais non! ,Madame ,a continué à jouer dans ses bottes!

GABRIELLE. - Comment veux-tu ne pa,s jouer dans tes bottes, une pièce écrite avec les pieds! (Ils se regardent! Ils vont se bouffer! Mais non: ils pouffent.)

HERVÉ. - Egalité. GABRIELLE. - On fait une mi-temps. Tu veux

que je te dise la vérité, la vraie? Ce soir, je joue mal!

HERVÉ, pas convaincu. - Tu crois? GABRIELLE. - T'as pas entendu? HERVÉ. - C'était l,a mini-jupe. GABRIELLE. - Non. Ça date d'avant la mInI­

jupe, de bien avant! Dès que je suis entrée en scène, rai senti que c'était râpé; ,tu sais que les comédiens enten,dent la salle penser; , je comptais sur un grand cri muet : « Tiens ! Voilà Joséphine soi­même! ' ... Et je n'ai entendu qu'une lon­gue clameur étouffée! « Oh! C'te pauv' femme qui se prend pour Napoléone!»

HERVÉ. - Tu ne la rates pas, non? GABRIELLE. - Non! C'est .. tout de même

malheureux: moi en Marie Stuart, ils y ont cru; en Nefertiti, une lettre à la poste; en Joséphine, pas moyen: on ne peut pas s'asseoir sur n'impor,te quel trône.

A LA PAGË

HERVÊ. - C'était râpé vingt ',minutes avant que tu entres en scène, ,dès le lever du rideau. Il y a des 'signes qui ne trom­pent pas. A la troisième minute de jeu, dans .la salle, ils commençaient à passer d'une fesse sur l'autre: or, un public p,ris par une pièce n'a plus de fesses!

GABRIELLE, tragique. - Hervé! Dis-moi la vé-rité: tu es allé jusqu'à la caisse?

HERVÉ. - Oui. ' GABRIELLE. - Que 'faisait la caissière? HERVÉ. - Non, Gabrielle, ça fait trop mal! GABRIELLE, implacable. - La caissière a

commencé un chandail ? HERVÉ, avouant tout. - A col roulé. GABRIELLE. - A col roulé! HERVÉ. - Ce sont les plus longs à trico­

ter. GABRIELLE. - Quand elle flaire un succès,

une caissière de théâtre sait qu'elle ne fera pas plus de deux rangs par jour, elle n'aura pas le temps.

HERVÉ. - Alors, elle -ne se lance pas d;ans un chandail à col roulé.

GABRIELLE. - Ecoute! Le silence, rien, pas une réaction, pas un rire. c'est le bide!

HERVÉ. - La catastrophe! GABRIELLE. - Le four! HERVÉ. - La Bérésina! HERVÉ et GABRIELLE, ensemble. - Ça ne te

rappelle rien? GABRIELLE. - « La Princesse Arabe! » HERVÉ. - « La Princesse Arabe!» A neuf

heures cinq, on savait que c'était la tape! GABRIELLE. - A neuf heures dix, la caissière

attaquait un dessus de lit! HERVÉ. - T.oi et moi, on était réfugié dans

ce bureau, morts de rire! Et quand Lars Schmitt est entré, le malheureux qui per­dait cinquante briques... nous a trouvés en train de danser la polka '!

GABRIELLE et HERVÉ. dansant la polka. -You-pa-pa, Youp-pa-pa! (Robert entre à la cour, timidement.) Youp-pa-pa, youp­pa-pa?

ROBERT. - Vous avez raison! Amusez-vous! HERVÉ, traversé par une idée. - Gabrielle!

« Youp-pa-pa, youp-pa-pa»! C'est ça, le ton! C'est ça, le ton de Joséphine! Je te l'ai fait jouer beaucoup trop sérieuse l On se laisse toujours prendre à ces pièges historiques! Gabrielle, change tout! Joue­moi Joséphinè en grande folle d'amour! Fais les pieds au mur! Je m'en fous! Mais casse la baraque!

GABRIELLE. - Ça ne va pas, non! Je ne vais pas improviser un autre personnage, au dernier moment!

HERVÉ. - Si! Tu le peux! Tu l'as déjà fait! Fonce!

GABRIELLE. - Non! Je ne saurais plus!

INTEROIT AU PUBLié

HERVÉ. - Essaye! On n'a plus rierl à per;. " dre!

GABRIELLE. - Je ne veux pas t'ne couvrir , de ridicule !

-HER:vÉ. - Oui, ,tu es ridicule, ~O1'8 ... ' 'Qrt / ,peu ' plus, un peu moins ! GABiuELLE~ - Quoi? Je suis ridicule!

(Applaudissements lointains. Robert bran­che la réinjection,' les applaudissements explosent dans le bureau; Bayard entre.)

,BAYARD. - La petite Françoise, vient de jouer sa scène d'une manière adorable! Vous entendez? Du coup, le public est bien meilleur.

GABRIELLE. - Ça ne va pas durer 1 Je me charge de le rendre enragé, ce public! Il va s'enfuir dans dix minutes, en démo- , lissant ,le théâtre, le public! Ah! Je sùis ridicule! Ah! Je suis une mauvaise comé­dienne? Eh bien! Tu n'as encore rien vu! Et maintenant, Tout-Paris, à nous deux!

HERVÉ. - Gabrielle, you-papa ? GAliRIELLE. - You-pa-pa!

(Bayard et Robert vont pour courir- après Gabrielle. Hervé les retient.)

BAYARD. - Est-ce bien ,prudent ' de la lais­ser faire?

ROBERT. - Ils vont démolir mon théâtre? HERVÉ. - Il n'y a rien d'autre à faire. De

toute façon, pour rinstant, c'est foutu! Alors, je prends tous les risques'! Ah! mes enfants, ce que je tente là L. Satan lui-même n'oserait pas!

SCÈNE X

Christian entre par la cour, suivi de Fran­çoise.

CHRISTIAN. - Monsieur Montagne, madame Gabrielle vient d'entrer en scène.

HERVÉ. - Alors? CHRISTIAN. - C'est assez curieux, la façon

dont elle joue. HERVÉ. - Voilà: nous sommes entrés dans

l'inconnu! FRANÇOISE. - Maître, elle me fait peur!

Elle chante: « Salut salut Napoléon! ' Je retourne , je retourne à Malmaison ».

HERVÉ. - Très bien! Gabrielle est lancée! Elle vient de franchir le , point de « non­retour»! Ou elle décolle, ou elle s'apla­tit! C'est le triomphe ou le désastre.

' (Pierre entre jardin; suivi de Gisèle. Chris­tian sort cour.)

PIERRE. - Papa, papa! Ma~n est en train de danser autour de Bon'aparte.

HERVÉ. - C'est mauvais ça, c'est mauvais.

475

Tani qiieia mère cbantè, ça va, mais , si elle danse, il reste peu d'espoir.

GISÈLE. - Hervé! Les gens commencent à rire dans la ' salle. _'

HERVÉ. - Comment rient-ils? GiSÈLE. ~ Mécliàmmerlt lIÉRVÉ. .;...... C'est-à-qire" ils font: (tire mo­

queur) «Ha, ha? Ou: (rife sardoniqrJe) « Heu, heu? ou: (rire funèbre) «Bey; ~â,!!! '

GISÈLE. - Ce que tu viens që faire ert dernier.

HERVÉ. - J'ai peut-être eu to~,t de la pous" ser ,trop fort. ' (Nicole entre cour. Christian sort jardin.)

NICOLE. - Ça y est, eUe devient folle. elle fouette Napoléon avec son ombrelle en lui disant: « Non, tu n'iras pas à Wa .. terloo! Non, tu n'iras pas à Waterloo!.

BAYARD. --- Je divorce, je divorce et je re­tourne à la Comédie-Française. (Un grondement indéfinissable envahit les lointains. Christian entre, égaré.) _

CHRISTIAN. - Je viens de faire le ,rideau du premier acte 1

HERVÉ. - Et alors? La catastrophe 1 CHRISTIAN. - 'Non, pas exactement! HERVÉ. - Tu ne vas pas me dire que c~est

un succès? CHRISTIAN. - Oh! non, alors! NICOLE. - Enfin, c'est un succès. ou une

cata,strophe? HERVÉ. - Qu'est-ce qui peut arriver d'au-

tre? ' CHRISTIAN. - Je ne comprends plus rien,

Monsieur Montagne! Dans la sal1e~ un monsieur décoré a déclenché la bagarre, en criant qu'on profanait l'Histoire de France! Et maintenant, ils se battent 1 A coups de programmes, de jumelles, de strapontins.

GABRIELLE, entrant. - Ils m'ont ,sifflée, ils disent que je suis ' une insulte à la mé­moire de Joséphine, ils me lancent des tomates! Trouver des' tomates en cette saison! Pas de doute: ils réagissent enfin '!

ROBERT. - Mes enfants, c'est gagné! C'est gagné! On tient un scandale! Ce rêve de tous les directeurs de théâtre! Un scan­dale, tellement mieux qu'un succès! On va 'nous jeter des pots de peinture! On va demander notre fermeture! On va pro­tester à la Préfec'ture! C'est la victoire toute pure! Bravo, Gabrielle! Dans nos métiers, heureux celui par qui le scan· dale arrive ! (Il embrasse Gabrielle.)

Jean MARSAN. '" Copyright by Jean Marsan 1967.

(Photos Bernand)