bagatelles pour un massacre - .mais je suis quand même trop vieux, trop avancé, trop salope sur

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  • LOUIS-FERDINAND CLINE

    BAGATELLES POUR UN MASSACRE

    SOLUS

  • 2

    EDITIONS DENOL

    19, RUE AMLIE, 19

    PARIS

    Tous droits rservs pour tous pays.

    Copyright by Louis-Ferdinand Cline 1937.

    Le "massacre", dans la pense de l'auteur, est videmment celui qu'il prvoit, en 1937, comme ce qui arriverait s'il clatait une deuxime guerre mondiale.

    Contrairement la rumeur, les pamphlets ne sont pas interdits par des lois, des rglements ou des tribunaux. Ils n'ont pas t rdits par des maisons d'dition ayant pignon sur rue parce que l'auteur, revenu en France, voulait pouvoir vendre les livres qu'il crivait alors pour gagner sa pitance. Cette mesure d'opportunit n'a plus lieu d'tre aprs la disparition de l'auteur, en 1961. Personne n'a le droit de soustraire la lgitime curiosit des gnrations suivantes ce qui a t le noyau incandescent de la littrature franaise vers le milieu du vingtime sicle.

    Le texte ici reproduit est celui d'une dition probablement pirate. Les dtenteurs d'une dition rellement authentique voudront bien nous signaler les ventuelles diffrences.

  • 3

    A EUGNE DABIT

    A MES POTES DU "THATRE EN TOILE"

    Il est vilain, il n'ira pas au paradis,

    celui qui dcde sans avoir rgl tous ses comptes

    Almanach des Bons-Enfants

    [1] (pages 1-10)

    Le monde est plein de gens qui se disent des raffins et puis qui ne sont pas, je l'affirme, raffins pour un sou. Moi, votre serviteur, je crois bien que moi, je suis un raffin ! Tel quel ! Authentiquement raffin. Jusqu' ces derniers temps j'avais peine l'admettre... Je rsistais... Et puis un jour je me rendis... Tant pis !... Je suis tout de mme un peu gn par mon raffinement... Que va-t-on dire ? Prtendre ?... Insinuer ?...

    Un raffin valable, raffin de droit, de coutume, officiel, d'habitude doit crire au moins comme M. Gide, M. Vanderem, M. Benda, M. Duhamel, Mme Colette, Mme Fmina, Mme Valry, les "Thtres Franais"... pmer sur la nuance... Mallarm, Bergson, Alain... troufignoliser l'adjectif... goncourtiser... merde ! enculagailler la moumouche, frntiser l'Insignifiance, babiller tnu dans la pompe, plastroniser, cocoriquer dans les micros... Rvler mes "disques favoris" ... mes projets de confrences...

    Je pourrais, je pourrais bien devenir aussi moi, un styliste vritable, un acadmique "pertinent". C'est une affaire de travail, une application de mois... peut-tre d'annes... On arrive tout... comme dit le proverbe espagnol : "Beaucoup de vaseline, encore plus de patience, Elphant encugule fourmi."

    Mais je suis quand mme trop vieux, trop avanc, trop salope sur la route maudite du raffinement spontan... aprs une dure carrire "de dur dans les durs" pour rebrousser maintenant chemin ! et puis venir me prsenter l'agrgation des dentelles !... Impossible ! Le drame est l. Comment je fus saisi trangl d'moi... par mon propre raffinement ? Voici les faits, les circonstances...

    Je m'ouvrais tout rcemment un petit pote moi, un bon petit mdecin dans mon genre, en mieux, Lo Gutman, de ce got de plus en plus vivace, prononc, virulent, que dis-je, absolument despotique qui me venait pour les danseuses... Je lui demandais son avis... Qu'allais-je devenir ? moi, charg de famille ! Je lui avouai toute ma passion ravageuse...

  • 4

    "Dans une jambe de danseuse le monde, ses ondes, tous ses rythmes, ses folies, ses vux sont inscrits !... Jamais crits !... Le plus nuanc pome du monde !... mouvant ! Gutman ! Tout ! Le pome inou, chaud et fragile comme une jambe de danseuse en mouvant quilibre est en ligne, Gutman mon ami, aux coutes du plus grand secret, c'est Dieu ! C'est Dieu lui-mme ! Tout simplement ! Voil le fond de ma pense ! A partir de la semaine prochaine, Gutman, aprs le terme... je ne veux plus travailler que pour les danseuses... Tout pour la danse ! Rien que pour la danse ! La vie les saisit, pures... les emporte... au moindre lan, je veux aller me perdre avec elles... toute la vie... frmissante... onduleuse... Gutman ! Elles m'appellent !... Je ne suis plus moi-mme... Je me rends... Je veux pas qu'on me bascule dans l'infini !... la source de tout... de toutes les ondes... La raison du monde est l... Pas ailleurs... Prir par la danseuse !... Je suis vieux, je vais crever bientt... Je veux m'crouler, m'effondrer, me dissiper, me vaporiser, tendre nuage... en arabesques... dans le nant... dans les fontaines du mirage... je vaux prir par la plus belle... Je veux qu'elle souffle sur mon cur... Il s'arrtera de battre... Je te promets ! Fais en sorte Gutman que je me rapproche du danseuses !... Je veux bien calancher, tu sais, comme tout le monde... mais pas dans un vase de nuit... par une onde... par une belle onde... la plus dansante... la plus mue..."

    Je savais qui je m'adressais, Lo Gutman pouvait me comprendre... Confrre de haut parage, Gutman !... achaland comme bien peu... quelles relations !... frayant dans tout le haut Paris... subtil, cavaleur, optimiste, insinuant, savant, fin comme l'ambre, connaissant plus de mtrites, de vroles, de baronnes par le menu, de bismuthes, d'acidosiques, d'assassinats bien mondains, d'agonies truques, de faux seins, d'ulcres douteux, de glandes inoues, que vingt notaires, cinq Lacassagnes, dix-huit commissaires de police, quinze confesseurs. Au surplus et par lui-mme, du cul comme trente-six flics, ce qui ne gte rien et facilite normment toute la comprhension des choses.

    "Ah ! qu'il me rplique, Ferdinand, te voil un nouveau vice ! tu veux lutiner les toiles ? ton ge ! c'est la pente fatale !... Tu n'as pas beaucoup d'argent... Comme tu serais plutt repoussant... considrant ton physique... Je te vois mal parti... Comme tu n'es pas distingu... Comme tes livres si grossiers, si sales, te feront srement bien du tort, le mieux serait de ne pas les montrer, encore moins que ta figure... Pour commencer je te prsenterai anonyme... a ne te fait rien ?"

    Ah ! Je me rcriai, mais Gutman, je suis partisan ! Je m'en gafe normment ! Je veux bien certes... Et mme je prfre demeurer aux aguets... Les entrevoir ces adorables, abrit par quelque lourd rideau... Je ne tiens pas du tout me montrer personnellement... Je voudrais seulement observer en trs grand secret ces mignonnes " la barre"... dans leurs exercices comme on admire l'glise les objets du culte... de trs loin... Tout le monde ne communie pas !...

    C'est cela... C'est cela mme ! ne te montre pas ! T'as toujours une tte de satyre.. Les danseuses sont trs effroyables... trs facilement. Ce sont des oiseaux...

    Tu crois ?... Tu crois ?...

    Tout le monde le sait.

  • 5

    Gutman il ruisselle d'ides. Voici l'intermdiaire gnial... Il a rflchi...

    Tu n'es pas pote des fois, dis donc ? par hasard ?... qu'il me demande brle-pourpoint

    Tu me prends sans vert... (Je ne m'tais jamais moi-mme pos la question.) Pote ? que je dis... Pote ?... Pote comme M. Mallarm ? Tristan Derme, Valry, l'Exposition ? Victor Hugo ? Guernesey ? Waterloo ? Les Gorges du Gard ? Saint-Malo ? M. Lifar ?... Comme tout le Frente Popular ? Comme M. Bloch ? Maurice Rostand ? Pote enfin ?...

    Oui ! Pote enfin !

    Hum... Hum... C'est bien difficile rpondre... Mais en toute franchise, je ne crois pas... a se verrait... La critique me l'aurait dit...

    Elle a pas dit a la critique ?...

    Ah ! Pas du tout !... Elle a dit comme trsor de merde qu'on pouvait pas trouver beaucoup mieux... dans les deux hmisphres, la ronde... que les gros livres Ferdinand... Que c'tait vraiment des vrais chiots... "Forcen, raidi, crisp, qu'ils ont crit tous, dans une trs volontaire obstination crer le scandale verbal... Monsieur Cline nous dgote, nous fatigue, sans nous tonner... Un sous-Zola sans essor... Un pauvre imbcile maniaque de la vulgarit gratuite... une grossiret plate et funbre... M. Cline est un plagiaire des graffiti d'dicules... rien n'est plus artificiel, plus vain que sa perptuelle recherche de l'ignoble... mme un fou s'en serait lass... M. Cline n'est mme pas fou... Cet hystrique est un malin... Il spcule sur toute la niaiserie, la jobardise des esthtes... factice, tordu au possible son style est un curement, une perversion, une outrance affligeante et morne. Aucune lueur dans cet gout !... pas la moindre accalmie... la moindre fleurette potique... Il faut tre un snob "tout en bronze" pour rsister deux pages de cette lecture forcene... Il faut plaindre de tout cur, les malheureux courriristes obligs (le devoir professionnel !) de parcourir, avec quelle peine ! de telles tendues d'ordures !... Lecteurs ! Lecteurs !... Gardez-vous bien d'acheter un seul livre de ce cochon ! Vous tes prvenus ! Vous auriez tout regretter ! Votre argent ! Votre temps !.., et puis un extraordinaire dgot, dfinitif peut-tre pour toute la littrature !... Acheter un livre de M. Cline au moment o tant de nos auteurs, de grands, nerveux et loyaux talents, honneur de notre langue (la plus belle de toutes) pleinement en possession de leur plus belle matrise, surabondamment dous, se morfondent, souffrent de la cruelle mvente ! (ils en savent quelque chose). Ce serait commettre une bien vilaine action, encourager le plus terne, le plus dgradant des "snobismes", la "Clinomanie", le culte des ordures plates... Ce serait poignarder dans un moment si grave pour tous nos Arts, nos Belles-Lettres Franaises ! (les plus belles de toutes !)"

    Ils ont dit tout a les critiques ? Je n'avais pas tout lu, je ne reois pas l'Argus.

    Ah ! Mais dis donc ils se rgalent ! Ils sont pas Juifs ? Qui c'est tes critiques ?...

  • 6

    Mais la fine fleur de la critique !... Tous les grands critiques franais !... Ceux qui se dcernent les Grands Prix !... "Monsieur, vous tes un grand critique"... "Un jeune critique de grand talent !..."

    Ce sont des cons ! Tous des sales cons, des Juifs ! Tous des