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AUTANT EN EMPORTELE TORRENT

Dans la boîte où je bosse, on ne choisit pas sa sonnerie de téléphone. Avant, les tests psychotech-niques des sous-traitants en ressources humaines vérifiaient si votre tempérament collait à celui de l’entreprise. Aujourd’hui c’est la personnalité de la firme qui est sans cesse modifiée en fonction des utilisateurs, ce mot vide qui fédère mollement ex-clients, employés, consommateurs, cadres et managers. Voilà pour l’aplatissement lexical e-voté il y a six mois à 32% par les petits investisseurs de IGV.com. International Global Village, mon employeur.

Crôa crôa, tchiiiitchiiip. Crôa crôa, tchiiiitchiiip.

L’ajustement constant aux utilisateurs, c’est le credo du marketing social et citoyen auquel ma boite adhère de manière très concrète : à 65 décibels, au doux son de croassements et pépiements dénaturés. C’est bien parce que cette sonnerie a été téléchargée 65 402 fois la semaine dernière que l’entreprise l’a uploadée sans prévenir sur les portables de tous les employés, pardon, « utilisateurs opérateurs ». Et ça n’arrête pas : les messages qui déferlent, signalés par ce concert animal free-jazz, sont du même ordre:

« Ton statut a changé. Qu’est-ce qui se passe ? »

Un seul œil ouvert, j’essaie de me connecter à mon compte IGV pour vérifier mon statut social. Sur l’écran de mon iPhone, un austère message bleu sur fond blanc m’annonce « Erreur. L’utilisateur n’existe pas». Mon second œil s’ouvre. J’appuie frénétiquement du doigt sur l’écran tactile qui finit par me demander de prouver que je suis un humain : je dois suivre le contour d’un genre de test de Rorschach (aujourd’hui en forme de tête de clown) tout en récitant le poème de Verlaine qui défile en arrière-fond. J’accède enfin aux paramètres de mon profil, pour constater que l’indice de mon statut social a en effet dramatiquement baissé. Pourtant, aucun des paramètres réels sur lesquels il est calculé n’a bougé : nombre de contacts enregistrés, types de produits commandés, services rendus à la communauté…

Pas de panique, il doit y avoir un bug. C’est pas que je sois inquiet, mais il faut que je trouve une solution. Un statut aussi éloigné du score médian signifie, en gros, que j’ai été viré. Je suis tenté d’appeler mon supérieur direct mais, d’une part, il est 6h du matin, d’autre part, tout mon réseau professionnel a été automatiquement supprimé du répertoire. Une visite au syndicat de modé-ration s’impose.

Le véritable drame de la situation, c’est que mon abonnement gold aux Transports Personnalisés vient d’être bloqué. En fait, tous mes abonnements le sont : mobilité, musique, shopping, télévision. Me voilà revenu à l’offre par défaut, gratuite, celle – horreur - proposée par le service public, ce qui équivaut à goûter à tout sans en profiter. Je fouille un peu pour me familiariser avec l’interface des transports en commun: connexion au Doodle qui super-vise les horaires collaboratifs en temps réel. Si un minimum de six personnes demandent que le bus passe dans le quartier dans le quart d’heure qui vient, il y a des chances pour qu’il arrive juste en bas de chez moi. Avec à peine trois connexions ce matin, c’est raté. L’arrêt collectif le plus proche est à des plombes, va falloir marcher. Comme prévu, ma base de données musicale – celle qui est conçue pour coller très précisément à mes goûts, même ceux que j’ignore encore – est inaccessible. Reste le top 100 suédois, « écouté par 125 526 personnes en ce moment ». Au bout de trois titres, j’éprouve finalement une certaine reconnaissance envers l’offre gratuite : chaque chanson est automatiquement coupée après une minute.

CRÔA CRÔA, TCHIIIITCHIIIP. CRÔA CRÔA, TCHIIIITCHIIIP

PAR GRÉGORY MEURANT& ELEA VON PICNIC

THEN CAME THE LAST DAYS

OF MAYL’AMOUR

ET UNE PARTIE À TROISPAR PIERRE MIKAÏLOFF

Puis, avec les derniers jours de mai, vint Catherine.

Je l’avais beaucoup regardée au cours de l’hiver, la prenant pour un garçon. Si c’était une fille, me di-

sais-je, elle serait la girlfriend parfaite. Fine comme Keith Richards, sombre comme Johnny Thunders,

écorchée et craintive comme… Peu importe comme qui finalement. Elle traînait alors avec un fils de

bonne famille qui jouait du jazz chaque vendredi, sous l’égide d’un prof de lettres vaguement beat.

Je pensais donc qu’il s’agissait d’un couple de garçons. De toute façon, il avait l’air beaucoup moins

dangereux qu’elle avec son Burberry’s. Et puis, ils n’ont plus traîné ensemble. Enfin, elle, je ne l’ai plus

trop vue. Dans un lycée qui compte un gros millier d’élèves, il arrive de ne pas croiser pas certains

visages pendant plusieurs semaines. Un jour que j’étais assis dans le grand hall à côté

du réfectoire, elle avait fait sa réapparition. Pas de doute, c’était bien ma direction qu’elle prenait. Elle

fonçait droit sur moi. Avant que j’ai pu réalisé ce qui m’arrivait, elle était en train de me parler. Putain, oui, elle me parlait ! Sa voix était incroyablement

douce en me demandant cette cigarette que je n’avais pas. Je ne me doutais pas qu’une fille pouvait

avoir cette voix. Ou plutôt : c’est ainsi que les filles parlaient dans mes rêves les plus fous, mais je ne savais pas que ça existait dans la réalité. Comme

je n’avais pas de cigarettes, que je ne trouvais rien à dire de plus qu’un stupide « Désolé, je n’en ai

pas… » et qu’elle semblait avoir épuisé ses réserves d’audace, elle avait disparu.

Dès lors, bizarrement, on a plus cessé de se croiser. Et plus besoin de prétextes idiots pour se parler.

On restait simplement ensemble, à se regarder, à deviser et à oublier de manger. Ce genre de choses.

Fatalement, on avait évoqué le « guitariste de jazz ». D’un mot, elle l’avait taillé en pièce : « Ce puceau, il n’était bon qu’à mal jouer du jazz. Incapable de

te sortir un riff saignant ! » Catherine était bien la femme de ma vie.

Il lui arrivait aussi de jouer à un jeu bien particulier quand elle prenait le bus avec moi. Un jour, par un chaud début d’après-midi, alors que nous retournions au lycée et qu’elle chantonnait Then came the last days of may, du Blue Öster Cult, elle avait remarqué que le chauffeur ressemblait à Eric Bloom. C’était un peu vrai, chevelure frisée assez longue et Ray Ban fumées… Elle m’avait dit : « Comme c’est facile ! Je suis en train de fixer ce connard à travers son rétroviseur depuis cinq bonnes minutes. Au début il n’a rien remarqué, mais depuis qu’il a saisi mon regard, il ne surveille plus la route que par intermittence, je suis sûre que si je continue, il va finir par envoyer son bus et ses quarante passagers dans le décor. Amusant, non ? »

On ne se quittait plus. Catherine était très fière de l’influence néfaste qu’elle prétendait avWir sur moi. Elle jubilait tandis que ma Telecaster restait désespérément dans son étui. Elle me provoquait en prédisant que bientôt je serais incapable d’aligner trois notes sur une guitare. Et elle avait raison, je ne pratiquais plus. Je commençais à m’en inquiéter. Elle savourait sa victoire sans modestie aucune, j’étais sur le point de devenir sa chose et je n’avais pas assez de volonté pour l’éviter. De temps en temps, je m’éner-vais, je la foutais dehors en lui disant : « Il faut que je joue maintenant ! » Et cela me faisait terriblement mal de la voir partir. Nos jeux n’étaient pas si drôles que ça, tout compte fait.Un après-midi, on avait été chez elle. Son père était un ancien contrebassiste devenu énorme et alcoolique. Son instrument était appuyé contre un mur dans le petit vestibule de leur appartement. Il ne devait plus en jouer beaucoup. Il avait d’autres occupations : vider des litres de mauvais vin et traiter sa fille de salope. On s’était assis autour de la table pour partager son déjeuner et il devisait aimablement avec moi, me parlant de Gainsbourg qu’il avait accompagné jadis, etc. Ca se passait pas si mal. Jusqu’au moment où il était entré dans une fureur incontrôlable. Et toute sa rage était dirigée

s’est déroulé un jour dont j’ai oublié le nom et la date. Un matin. J’ai été réveillé par l’urgence. Ma mère me secouait comme la fois où un voisin s’était fait sauter avec le gaz. Il était barbu et brun dans mes souvenirs. Il vivait quelques étages plus haut, je crois, un peu plus sur la droite de la barre. Cette nuit-là, nous avions cru qu’un avion s’était écrasé sur notre cité en briques rouges. A cause de la puissance de la détonation. Ce ne pouvait être que cela. Je crois que sa femme l’avait quitté. Tous les habitants étaient sortis en pyjama dehors. Ils attendaient au pied des immeubles et regardaient les flammes aux fenêtres. Cette fois-ci, ce fut une explosion silencieuse. Elle eut lieu dans la tête dans mon père. C’était un matin. Cela avait dû réveiller ma mère. Cette année-là, je dormais encore dans le canapé-lit du salon, je n’avais toujours pas de chambre. Nous vivions au sixième étage d’un immeuble avec vue sur l’A4. Et plus loin, sur la Seine et de l’autre côté, Ivry. Ce qui avait explosé en mon père l’avait rendu gogol, il bavait je crois. Mes souvenirs sont imprécis sauf la puissance du sentiment de panique. L’inéluctable a le visage de l’évidence. Il a cette façon de vous remplir toutes les veines et conduits d’un même liquide primordial. Mon père ne pouvait pas parler, il était allongé dans le lit comme pétrifié. Avec un rictus indéchiffrable sur le visage. Puis, pendant qu’une ambulance devait se précipiter vers notre cité en briques rouges, il est peu à peu revenu à lui. Il m’a parlé. Très difficilement. D’abord, je ne le compris pas. Comme s’il bégayait. Je devais énormément pleurer ou être figé par la terreur. Il n’a prononcé qu’une seule phrase intelligible, je crois. Des choses qu’on dit quand on sait que l’on va mourir dans quelques instants. Et qu’on ne répète pas, plus de vingt-cinq ans après, même quand on décrit la scène en question pour une revue. Je ne me souviens pas de l’arrivée des secours. Je ne revois qu’une seule autre chose : moi en train de courir en bas de la cité en briques rouges, passant devant les ateliers, pleurant et tentant sans doute pour la première fois de m’adresser à la personne qui plane au-dessus de toutes les cités, moi qui, déjà, ne croyais pas en son existence, je lui adressai une prière, pour que cette personne, même si elle n’existait pas, sauvât mon père. Je courrais vers une autre cité en briques rouges, située en contrebas, plus près de l’autoroute, celle où vivait ma grand-mère. La mère de mon père. Ma mère à moi m’avait laissé seul la rejoindre.

Signe que c’était bien la fin.

Quelques jours plus tard, les médecins trouvèrent dans la tête de mon père un autre vaisseau prêt à exploser. Différent de celui qui nous avait réveillés ce matin-là. Le premier avait servi de sentinelle violente, le second conclurait l’affaire. Pour empêcher la prochaine détonation, ils trépanèrent mon père. Dans l’immense hôpital de la Pitié-Salpétrière près de la gare d’Austerlitz. Prendre ce petit vaisseau et l’entourer d’un clip protecteur. Je crois que le chirurgien s’appelait le Dr Philippon, à moins que ce fut le professeur de neurologie. Un mot nouveau pour moi. Après, mon père dût subir des artériographies, un examen qui consiste à envoyer de l’iode dans les vaisseaux du cou et du cerveau pour mieux les radiographier. Un peu comme quand le Professeur, Dr Cornelius et Carol Hines, font couler de l’adamantium dans les os de Logan pour en faire Wolverine dans « l’Arme X », la bande-dessinée de Barry Windsor-Smith.

C’est du moinsce dont je me souviens.

Mon père devait avoir à peu près mon âge quand cela s’est rompu en lui. Je le revis plus tard dans le jardin du Luxembourg près d’une statue. Il portait un bonnet. Et dessous, il avait la tête rasée, sa boîte crânienne était bosselée, creusée et parcourued’une longue cicatrice. Certains disent que ce genre de détonation est héréditaire. Ainsi, il y a peut-être un autre vaisseau qui bat la chamade là-hautdans ma tête.

Si tant est qu’il y soit et qu’il s’apprête à me faire hara-kiri, il n’aura pas réussi à empêcher que je parle ici pour la première fois de la première rupture de ma vie.

MY OWN PRIVATE SEPTEMBER THE 11THRÉCIT D’UN VAISSEAU ROUGE ÉCARLATE

PAR ARNAUD SAGNARD

L’événement

SOMMAIRE

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On dit que beaucoup d’enfants ont été conçus pendant la grande coupure d’électricité de 2012, quand la lumière n’est vraiment revenue qu’au bout de deux semaines. C’est en tout cas vrai pour Krystal, ma fille, qu’on a conçue avec sa mère la dernière nuit de la panne. À l’époque on vivait encore près de chez mes parents, à Soubazac dans le Gers, dans une petite ferme retapée où c’était tout le temps le squat avec la Play, la Wii et Warcraft. Caroline avait fini son école de coiffure et commençait à bosser comme stagiaire dans un salon. Moi je vendais des fringues sur les marchés avec mon oncle, et surtout je faisais pousser de la ganja. Krystal est née dans les odeurs de beu, pas qu’on l’ait voulue, mais Caro avait oublié de prendre la pilule. Après il y a eu l’hiver — j’ai finalement passé le niveau 800 de la Guilde de Paladins et j’ai pu accéder au Monde suivant.

Quand l’autoroute à Très Haut Débit est passée par Soubazac, on a pas tardé à rouler double et à permuter vers Los Angeles Californie, dans le luxe et la décadence, à foutre le ouaille à Beverly Hills et Wisteria Lane sur des grooves gangsta métal. On a eu les premières playlists de mix intelligent, avec le truc cognitif, karaoké à la demande — on a eu les Mondes tamagotchi japonais, directement jouables sur téléphone — Supermario les courses de kart intégrées sur Facebook dans les forums de jeux sur Windows Live — c’était incroyable. J’ai regardé toutes les premières séries interactives avec Caro, même celles de romance à deux balles - c’était hallucinant la façon dont on avait vraiment l’impression que les gens du film te parlaient à toi.

Et quand on a tapé la discute avec Michel Drucker en 4D dans l’émission après sa mort, et qu’on l’a fait bugger à force de dire des conneries, je te dis pas la barre de rire.

Je sais pas trop comment c’est arrivé, mais à un moment mon oncle est mort et on s’est retrouvés dans la merde. Caro faisait du mi-temps pour pas trop lâcher la petite, et quelques coupes à domicile, mais ça suffisait pas pour tout payer, la bouffe, les couches, l’essence pour qu’elle aille au salon qui était à 16 kilomètres. Et puis Krystal était tout le temps malade, mes parents m’ont dit on en a marre, on est trop vieux pour vos conneries, et c’est vrai que mes parents commençaient à fatiguer, avec leur écran géant, leurs charentaises, jamais contents de rien, tristes français de souche, cons et pauvres. Ensuite on est venu me faire chier pour les plantations et la revente — il y a eu une histoire de délation, les gendarmes sont venus. C’était

I.R.L.(2010-2020)IN REAL LIFE PAR ALEX D. JESTAIRE

ALEX D. JESTAIRE EST ADAPTATEUR DE DOUBLAGES POUR LE CINÉMA, MAIS ON LE CONNAÎT SURTOUT COMME AUTEUR AU STYLE DÉPOUILLÉ-DÉCAPÉ AYANT ACCOUCHÉ DU PAVÉ D’ANTICIPATION SOCIALE « TOURVILLE » EN 2007.

ILLUSTRATION : POCHEP

Tout ça remonte à loin, près de 30 ans, et la mé-moire n’est pas infaillible, c’est en partie quelque chose que nous construisons. Je ne peux donc être sûr que ce que je dis là est conforme aux choses telles qu’elles se sont passées.

A ma sortie d’hôpital j’essayais juste de mettre en forme les idées que j’avais accumulées durant ce séjour. J’avais passé presqu’un an sans autre chose à faire que rester au lit et écouter ce qui se passait dans ma tête. Au bout d’un moment j’avais fini par visualiser un ensemble. Ça devait représenter quarante minutes de musique. Je ne pouvais pas retenir plus. Je m’étais dit que ça pourrait faire un album. J’étais donc content de pouvoir me remettre au travail. Mon ambition était des plus modestes : trouver le moyen de continuer à faire de la musique alors que je ne pouvais plus être batteur. A l’hôpital, dès que j’avais repris conscience, je l’avais dit aux musiciens « Je crois que vais rester là un moment. Je ne vais pas pouvoir continuer Matching Mole. » La vie de groupe, les tournées, tout ça pour moi c’était fini. En un sens c’était libérateur, mais c’était une liberté effrayante. Sans les musiciens de talent qui m’avaient accompagné, je n’étais pas sûr de pouvoir refaire un disque.

J’avais toujours fait partie d’un groupe. A mes débuts, dans les années 60, avec un groupe local, nous reprenions des standards de pop, de country et de rythm’n’blues pour faire danser les gens dans les bars. J’essayais de chanter ça en y mettant ma patte. Des mecs comme Joe Cocker et Rod Stewart excellaient à ce jeu-là. S’approprier l’accent américain et les voix viriles de Sam Cook et de Ray Charles, c’était vraiment leur truc. Moi pas. J’avais un timbre trop androgyne et j’aimais trop les voix de femmes comme celles de Dionne Warwick et du label Motown. Il fallait que je trouve ma propre façon de chanter et de faire de la musique. Les aléas de ma vie m’ont poussé dans ce sens. Aujourd’hui ma musique n’est ni rock ni vraiment jazz et j’utilise ma voix comme un instrument. Ça ne veut pas dire que la voix est un instrument comme les autres. La voix n’est pas un instrument comme les autres. C’est un instrument plus limité que les autres, mais c’est le seul que tout le monde entende et que tout le monde sache jouer. A notre naissance, via notre mère, c’est même notre contact privilégié avec le monde. Tout ça en fait un instrument spécifique, qui implique certaines attentes et certaines responsabilités.

Je ne me suis jamais considéré comme un chanteur mais peu de temps avant mon accident, j’avais com-mencé à développer ma propre idée de ce que je devais chanter. Ça impliquait que je me mette au clavier et que je me considère comme un compositeur-arrangeur malgré mes maigres compétences techniques. Avant de faire éventuellement appel à d’autres musiciens, je devais pouvoir retranscrire seul les atmosphères que j’avais en tête. A l’époque je m’étais remis à composer, je travaillais sur le matériel censé nourrir le troisième album de Matching Mole, j’avais des bouts, des liens entre les morceaux. Je fréquentais Alfie depuis peu. Elle me disait qu’elle aimait ce que je jouais depuis dix ans, mais qu’elle trouvait ça trop dense, trop crispé. Pour elle, j’avais tout à gagner à ralentir le tempo, simplifier les structures. Aller vers l’espace, vers la lumière. Elle m’avait offert un petit clavier. C’est la base du son de Rock Bottom. De mon côté, je m’étais lancé dans des improvisations vocales avec des amis comme Gary Windo. Ce genre de chant se retrouve sur le disque.

Peu importe ce qui a été fait avant ou après l’accident. Peu importe que je sois en train de jouer du clavier à Venise auprès d’Alfie ou cloué sur mon lit d’hôpital à réfléchir et rêver.

L’album se situe sur un autre plan. Je ne dis pas que l’accident n’y est pour rien. En un sens, j’ai eu de la chance d’être allé à l’hôpital. Pendant près d’un an je n’avais eu aucune responsabilité. Je n’avais pas eu à chercher de travail, à me faire à manger, à payer de loyer. Ne pouvant plus marcher, je n’avais rien d’autre à faire qu’à rester au lit et écouter ce qui se passait dans ma tête. Curieusement, il y avait un piano dans la salle des visites. Elle était constamment vide parce qu’en toute logique les visiteurs restaient dans la chambre de leurs proches. Mais c’est là que j’ai composé tous les passages de piano de Rock Bottom. Les paroles, elles, ont autant été écrites avant qu’après l’acci-dent. Elles n’en découlent pas. Souvent les mots n’y ont d’ailleurs aucun sens précis. Je me suis juste projeté dans l’espace que j’avais en tête, j’ai chanté et c’est ce qui est sorti.

Le 1er juin 1973, l’esprit chantant des cymbales de Soft Machine et de Matching Mole fait une chute de quatre étages qui le laisse paraplégique ad vitam. Six mois avant c’était un amant transi vénitien ; un an plus tard ce sera l’auteur du monument progressif Rock Bottom.

ROCKBOTTOM L’ESPACE DU DEDANS PAR ROBERT WYATT PROPOS RECUEILLIS PAR SYLVAIN FESSON, AVEC L’AIDE DE BERTRAND BURGALAT

CHEESEBURGERL’ESTHÉTIQUE DU MOUVEMENTPAR LITTLE JOHNNY JET

Notre époque est une chrysalide qui évolue, et maintenant que tout le monde baigne dans le pessimisme, j’ai plus de plus en plus de plaisir à être 100% le contraire. La crise passera, la société se transforme à la vitesse de l’humain, nous sommes déjà en gestation de la nouvelle. L’économie qui s’écroule ? C’est merveilleux,

Je fais confiance à l’être humain, parce que je m’observe, parce que je suis plein de bons sentiments, et que les réactions humaines comme la générosité, la créativité, l’amour, tout ce qui donnent espoir… tout cela existe. Pourquoi ne pas y croire ? J’ai dépassé l’art de l’absurde, et cette histoire de fin de siècle en malaise me semble totalement artificielle. Le temps est une notion crée par l’homme, mais le temps n’existe pas en dehors de nos consciences.

L’homme vit dans un développement continuel, et les mouvements de contestation tels que le futurisme, tout en étant incontournables, restent marginaux et terriblement fasciste. Le futurisme reste un mouvement qui chante la guerre, tellement stupide que ses fondateurs partirent se faire tuer à la guerre ! Comme toutes les révolutions ont échoué, il y a un changement collectif qui s’opère en nous, nous nous dirigerons vers une communication mondiale et le mouvement collectif. Internet, le téléphone portable, toutes ces choses nouvelles datent du 21° siècle, ce ne sont que des prolongements de notre développement, nos mutations.

SURE REALISM

COMMENTDÉPASSER LE FUTURPAR ALEJANDRO JODOROWSKY

Etre positif au 21ème siècle, c’est l’état de rébellion avancé.La vulgarité, dans le monde actuel, c’est être négatif.

Comme ma recherche de l’Incal voilà quarante ans, le livre portable, la télépathie, et les nouveaux jeux vidéos sauront guider vers l’illumination, Dieu appelle ces technologies les « impensables », le chemin vers la conscience universelle. L’univers est une entité qui pense, et nous, humains, avons été programmé pour développer les techniques, les intégrer à notre fonctionnement. L’individu est mortel, l’humanité lui survit, et ces renouveaux, ne sont pas l’annonce d’un nouveau futur. Comme l’acte de psychomagie que je pratique, ce n’est pas dire la vérité, c’est un art, pas un travail. Il aide les gens à se réaliser, les pousser vers leurs réalisations. Le guide va toujours devant, moi je pousse vers la réalisation.

Je ne vois pas le futur, je ne donne pas de conseils, ma voix c’est de proposer des options. L’esprit doit être dans un premier degré androgyne, puis dépasser cette étape, atteindre le niveau de la conscience pure, Mais il ne faut pas confondre les corps, l’esprit est androgyne, mais le physique, lui, doit rester masculin ou féminin. Une société de transsexuels et d’androgynes n’a pas d’avenir, alors que l’univers, dans un sens, possède paradoxalement une conscience qui dépasse le problème de la reproduction.

Comme le karaté, la conscience a des degrés, des développements majeurs de la technique représentés par des niveaux à dépasser. Quand on arrive au sommet de la conscience, tout disparaît, la sexualité avec. La pornographie, par exemple, n’est qu’une partie de la relation humaine, ce n’est pas une relation complète.

L’apocalypse de St Jean n’est pas négative, elle donnera à l’être humain l’immortalité. Il faut comprendre l’apocalypse comme l’arbre qui donnera l’immortalité aux hommes, comme la résolution de la genèse biblique. Adam et Eve mangent les fruits de l’arbre de la connaissance, ils connaitront la mort, l’apocalypse est donc une mutation vers l’éternel, c’est l’autre versant. Dans une époque religieuse, la musique suit, dans une époque rationnelle, la musique se joue sur sept notes, quand l’époque est spirituelle, on va vers du soufi, dans une époque sans valeurs, c’est le disco, quand l’humanité est angoissée, c’est la musique actuelle, technologique.

La musique, les chansons, sont le reflet des époques, et l’état de conscience de l’homme l’amènera simplement à d’autres musiques, le retour au divin dans le sens de conscience.

A travers les nouvelles technologies, nous devenons simultanément des méta-humains et des méta-idiots. La technologie offre tout cela à la fois. Les vrais mutants sauront contrôler les débordements technologiques.

L’avenir de l’humanité, c’est l’interactivité artistique.

Pouvoir créer grâce aux machines des musiques qui lui sont propres, chanter parfaitement l’opéra et « être » Edith Piaf à travers les machines. Il y aura des salons silencieux et 100.000 personnes danseront à leurs propres rythmes, sur leurs propres mélodies, dans le grand silence collectif. C’est la notion de public qui disparaitra, et si l’artiste ne peut mourir, il se réinvente. Tout le monde sera artiste, et les gens se regrouperont par famille. C’est cela l’avenir ; un sentiment extrêmement positif.

Alejandro Jodorowsky est essayiste, réalisateur, acteur, scénariste, poète, auteur de bande dessinée, disciple dumime Marceau et expert en psychomagie. Quatre-vingts ans, dont cinquante de carrière au compteur, et il reste l’un des piliers de la science-fiction du XXième siècle. Vi-sion-naire.

PROPOS RECUEILLIS PAR BESTER L.

ARCHIPELDans les années 80, le rock alternatif était à la province, ce

que le zouk est aux îles. Une bande-son, un folklore. « Le monde est une vraie porcherie/ Les hommes se comportent

comme des porcs ! », bienvenue à Vesoul, Laval, Montpellier, Roubaix, Carpentras… Aloha !

Dans l’archipel de Saint-Étienne, il était hors de question de contourner les Béruriers Noirs, Ludwig Von 88, Parkinson Square, Washington Dead Cats, OTH,

les Sheriffs, Mano Negra, Los Carayos, Les Rats ou les Garçons Bouchers… Et, finalement, tant mieux. Sans eux, nous étions bons pour Uzeb à la MJC, des groupes de quarantenaires du cru, les têtes d’affiches de la variété « qualité

France » ou, pire que tout, les troupes de théâtre.

Les groupes alternatifs montaient des labels avec une volonté d’acier, écumaient le moindre coin de France pour se faire entendre. Cet acharnement était leur

force et leur immense mérite. Aujourd’hui, le Velvet et Coltrane s’écoutent à 15 ans et il est de bon ton de railler cette scène. Mais chaque adolescent provincial

des 80’s le sait bien, au fond : il a une dette envers ces groupes. On peut tordre le nez et lever le petit doigt en se remémorant les salles dégueulasses, les sonos de

bal, les stands anarchistes, les bandes de punks à chiens et les Doc Martens basses mais tout cela a sauvé pas mal de nuits. Régulièrement, une baston concluait la

soirée. On revenait sourds, on avait eu les foies, merci mon Dieu…C’était aussi une période un peu schizophrène. Les playlists du jour ne

correspondaient pas forcément à celles de la nuit. Tomber en arrêt à l’écoute de The world won’t listen des Smiths, le faire tourner des heures durant avant d’aller voir Les Rats le soir même nécessitait une maîtrise certaine du grand écart. Il ne

fallait pas y penser plus que ça et, de toute façon, Morrissey semblait éprouver quelques difficultés à situer Saint-Étienne sur une carte. Et puis Les Rats ne

lisaient peut-être pas Oscar Wilde avec un bouquet de fleurs dans les fesses mais ils ne jouaient pas à l’économie. Glaïeuls contre glaviots ? C’était tranché.

Mieux vaut un vendredi soir dans une salle de concert qu’à la table familiale. Non ?

MOELLONS- Parabellum joue samedi, on se retrouve devant ?- Ils sont avec qui ? - Je sais pas, on verra.

Vers 1988, l’enthousiasme s’émoussait. Revoir Parabellum pour la cinquième ou sixième fois, forcément… Mais le permis de conduire était encore loin et les boîtes de nuits ne constituaient même pas une option (« je te jure, ils passent U2, ils dansent sur cette merde ! Ils lèvent les bras et tout… »). Alors, Parabellum, one more time, pourquoi pas ?

A tout seigneur, tout honneur, ils jouaient en dernier. Il fallait donc s’envoyer d’abord 45 minutes de percussions africaines, accompagnées de danses tribales. Insupportables, même écoutées de l’extérieur, à travers les couches de béton. Il faisait beau, la fin d’après-midi s’étirait et le soleil descendait derrière un panneau de basket. « Panier » a murmuré Jean-François, une fois le soir tombé, en essayant de retenir la bouffée du jointencore quelques secondes.

- Ces trous du cul de percus de merde ont joué de jour, même pas eu l’idée d’attendre… Vraiment de gros nazes. - C’est qui après ?- Les Thugs.

Je connaissais. Un certain Sylvain m’avait passé un maxi, intitulé Dirty white race et même un album à la pochette rouge et jaune. J’avais rapidement classé ça dans la catégorie « hardcore », sans doute parce que c’était l’appartenance officielle du Sylvain en question. Il devait ranger les disques que je lui prêtais dans la case « pop, trop mélodique, un peu pédé » puisque je défendais les Smiths en public.

- Bon on va voir ce que ça donne ? Ca ne peut pas être pire. Nous avons regagné la salle en montrant le coup de tampon sur nos poignets à un type au crâne rasé, en grande discussion sur le « straight edge » avec un punk en fauteuil roulant. Un vendredi soir, un de plus. Il allait pourtant être le dernier de son espèce.

Ce concert a fait voler en éclats quatre ou cinq ans – sans doute beaucoup plus, en réalité – d’habitudes, de prudence, de fainéantise précoce. Les Thugs n’étaient pas du tout impressionnants au moment de monter sur scène, en t-shirts et même pour l’un d’entre eux en bas de survêtement je crois. Aujourd’hui, ce détail me fait l’effet d’une ruse pour bénéficier de l’effet de surprise.

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LA GUERRE TIÈDE

NEW-YORK, BERLIN, ENGHIEN-LES-BAINS… OU LA GUERRE DES TRONCHÉS.PAR GUY-MICHEL THOR

Ancien blouson noir des sixties reconverti « hippie par dépit », Guy-Michel Thor reste un acteur incontournable de l’underground français. En cinquante ans, l’essayiste rock’n’roll a rencontré les plus grands, de Ringo à Johnny en passant « par Grace Jones (« croisée par hasard ») et l’androgyne Marie France (« baisé pas rasée »). Depuis son bunker d’Enghien-les-Bains, Guy-Michel analyse le monde tel qu’il n’est plus.

5En fixant les vinyles posés au sol du parquet flottant,

soixante-deux ans après ma naissance, je sens bien que quelque chose a déconné. Faut pas croire pourtant,

passé un certain âge, on s’habitue presque à tout. Le mariage, la calvitie, les mauvaises rééditions des Stones (et Charden hein), bobonne qui veut plus parce qu’elle met plus de tampon, Johnny en chaise roulante…

Ce matin là, en me grattant l’entrejambe, je suis retombé sur mon fils Brandon. Par hasard hein ; passé un certain âge on cherche aussi à éviter sa descendance. Y’avait son futal descendu jusqu’aux genoux (la mode, moi j’y comprends plus rien depuis la fin du perfecto, ceux de mon ami Mourousi), le téléphone qui fait haut-parleur et ses albums de fiottes joués par trois garçons coiffeurs de seconde zone.

« Comment ça s’appelle ce truc-là, ouais là, le truc avec des guitares de tarlouze pas branchées et la voix de canard passée au 220V. SOAN, tu dis ? »

Faire du sport, manger des légumes, boire de l’eau minérale. Aller voir mamie à l’hospice, regarder les remakes d’émissions déjà ringardes dans les années 1980 présentées par des types qui ont raté leur vocation de VRP. S’affaler dans son canapé rose saumon acheté chez La Foir’Fouille un dimanche de pluie, écouter les gouttes résonner contre la vitre en rythme sur le dernier des cédés des Enfoirés. Perdre ses pupilles dans le reflet d’une vie sans relief. S’en griller une, et envier les volutes de fumée qui s’envolent, libres dans l’air.

Arrête de rêvasser, Philippe. Ta télé, ta femme et ton chat persan t’accusent du regard. T’avais raccroché depuis un quart de siècle. Les Camel et les dents jaunes, c’est rien qu’un vestige de ta jeunesse. Quand, au lycée, ton prof de philo vous encourageait à suivre ses théories au son des cigarettes qu’on allume. Barbu et imbu, maoïste et individualiste, fumiste et hédoniste ; le seul instant de bravoure de ce pauvre connard c’était d’avoir osé – quand ses hormones se sont affolées et ses neurones l’ont démangé – à prendre la parole en amphi un jour de mai, une année en huit. Il pensait changer les hommes en leur enseignant la liberté, mais c’était sans compter qu’il passait après Dylan (l’autre chevelu là, qui raconte des trucs pas clairs, tu t’es ressorti Blood On The Tracks lors du dernier bouchon sur le périph’). A la liberté en microsillon, t’avais rajouté le style. Parce que tous mariaient les tiges blanches incandescentes aux Wayfarers, aux Richelieu, aux regards hallucinés typiques des Mods. T’as fait les 400 coups avant d’aller travailler chez Truffaut, t’as tenté de ressembler à Keith Richards avant d’imiter Lecanuet, t’as même récité les paroles d’Initials B.B. à ton premier flirt.

Et puis t’as rencontré Sylvianne.

JAUNE POUMONLE GRAND TABAC SCHISME PAR VIC VEGA

31Ian F. Svenonious (nom masculin d’origine américaine, Washington D.C.) : Chanteur des Nation of Ulysses dès 1988, puis auteur et animateur télé placide, le Svenonious porte bien le costume, n’aime pas l’Amérique capitaliste et reste un maillon fiable dans l’histoire du post-punk sécessionniste.

Jacques Now1853-2019

uN JeuNe mort très moderNe

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crÉdIts, (de)LUXe INTÉRIeUR NumÉro ILuxe INtÉrIeur est uNe revue dIgItaLe pILotÉe par Le sIte

GoNzaI.com et ÉdItÉe par Le dIabLe vauvert.

Gonzaï, 11 rue Duvergier 75019 Paris, [email protected] Au Diable Vauvert, Route de la Laune 30600 Gallician, [email protected]

Directeur de publication : Bester LangsRédacteur en chef : Hilaire PicaultConception graphique et direction artistique :Terreur Graphique & JüülMaquette : Terreur Graphique

Rédacteurs :Benoit Bidoret, Bester L., Syd Charlus,Colocho, Sylvain Fesson, Dav Guedin, Stéphane Guinet, Johnny Jet, Grégory Meurant, Ursula Michel, Guy-Michel Thor, Pierre Mikaïloff, Hilaire Picault, Loic H. Rechi, Arnaud Sagnard, Clément Sakri, Marjolaine Sirieix, Serlach, Vernon, Vic Vega, Eléa Von Picnic.

Ont contribué à ce numéro :

Alejandro Jodorowsky, Robert WyattRemerciements :Bertrand Burgalat, Dieu, Google©, Marion Mazauric, Charles Recoursé, Louise Rossignol, Nicolas Ungemuth

Garanti sans encre ni papier, ce numéro n’est techniquement pas je-table sur la voie publique.Les articles publiés n’engagent que la responsabilité de leurs auteurs, tous droits de reproduction réservés, mais nous partageons leurs opinions et vous demandons d’essuyer vos pieds avant d’entrer.

Pour toute réclamation, insulte ou

Dans « Gonzaï », on voit bien d’où vient la première partie du mot (de gonzo, genre journalistique subjectif et speedé créé par Hunter S. Thompson). Mais la terminaison vient-elle de banzai (pour le côté rentre-dedans) ou de bonsaï (la devise du site : «Seul le détail compte») ? (Télérama, novembre 2008)

A l’origine, Gonzaï est un site internet tourné vers les

cultures de demain et celles « cultes » devenues depuis intemporelles. Brandissant depuis mars 2007 le parti-pris comme un dogme rédactionnel, Gonzaï s’inspire du gonzo journalism (H. S. Thompson, Lester Bangs, Bukowski, etc) et s’affirme comme un prescripteur en matière de tout et n’importe quoi (rock, pop, littérature, art et ses différents mouvements). Persuadés qu’on n’attrape pas les mouches

avec du vinaigre, Bester Langs, Little Johnny Jet, Syd Charlus (fondateurs du site) s’interpellent par des noms

étrange(r)s et fédèrent depuis une frange d’auteurs fiers et plus ou moins jeunes (Hilaire Picault, Pierre Mikaïloff, Arnaud Sagnard, Sylvain Fesson, etc) pour monter ensemble ce qui reste aujourd’hui l’un des seuls sites tout autant réactionnaire que musical, subjectif et littéraire. Toutes les semaines, une horde de fans maniaque des journaux à la papa s’escriment con-tre ces auteurs aux pseudos « pompés

et prétentieux» lorsque d’autres vieux briscards s’émerveillent « des prou-esses réalisées avec presque rien ».

Aujourd’hui reconnu par les médias dits « traditionnels » (Technikart, Le Mouv, Télérama, Magic, Le Monde, Libéra-tion, Elle, etc), Gonzaï a su prouver qu’il existait non seule-ment un public pour le journalisme subjectif et pointu mais également qu’il n’était pas nécessaire de poster des vidéos de chiens unijambistes dans des caddies et autres inter-views fleuves de gens ratés pour susciter l’émotion digitale.

Conçue par le « clan » Gonzaï comme un bras d’honneur à tout et n’importe quoi, Luxe Intérieur contient en son nom l’essence même de ce que

doit être une revue ; peu de discours mais beaucoup de sujets, tous réunis autour d’une thématique semestrielle. Disponible gratuitement en digitale sur www.luxe-interieur.com,

la revue éditée au Diable Vauvert propose de rendre intemporels des sujets accessibles à

tous mais pas à n’importe qui. Dépourvue de papier, la revue permet de perdurer et de ne plus être seulement lue par une poignée de lecteurs. Faisant fi des « maquettes épurées et du ton corrosif légèrement gratte-poil », Luxe Intérieur reste une occasion de ne plus seulement évoquer le Culte mais de toucher enfin au Sacré. Seul, face à son écran lumineux. Dans ce PDF teaser sobrement intitulé (de)Luxe Intérieur,

vous pourrez ainsi trouver une compilation des meilleurs textes illustrant le post-présent, un mot compliqué illustrant l’incapacité de l’homme moderne à penser la rupture autrement qu’avec des mots de yuppie en manque de lexique. Bref. Le post-présent, un thème qui vous va si bien au teint, vu par une tripotée d’auteurs pour la majeure partie non publiée qui ne trinquent pas au ralenti au Café de Flore mais utilisent quand même des citations en italique (souvent incompréhen-sibles) pour introduire leurs pensées. Et qu’y trouver, dans ce

premier numéro ? En ouverture, un excel-

lent essai - plutôt bâclé si vous voulez mon avis - de Guy-Michel Thor sur la guerre tiède vue d’Enghien-les-Bains, entre le Solex et la bombe H. Plus loin, un témoign-age exclusif de Robert Wyatt sur la genèse de « Rock Bottom » racontant son passage à l’horizontal après une nuit trop arrosée. Pas mal. Plus loin, on trouve les prophéties futuristes d’Alejandro Jodorowsky (très connu chez les plus de quinze ans) en-chainées avec une échappée romanesque à

St Etienne pour revivre l’apogée des Thugs en concert. Pour faire une pause dans ce PDF qui donne mal aux yeux (surtout chez les plus de quinze ans), une incompréhen-sible BD qui crayonne l’incroyable histoire

d’amour entre un ours nu et un Davy Crockett complètement gay. Très drôle. Suivront, dans le dernier virage, un flashback pas très clair (mais la fin est bien quand même) sur le Guinness book des records comme mètre-étalon de l’homme invincible, puis un essai jaune poumon contre les non-fumeurs qui

reste l’une des pièces maitresses de cette magnifique revue. En clôture, parce que c’est déjà presque la fin, un dossier histoire très Google Books © sur Ian Svenonious (rassurez-vous, vous n’êtes pas le seul à ne pas connaître cet homme) et enfin l’histoire touchante d’une rupture d’anévrisme

Luxe Intérieur est une revue digitale éditée par le Diable Vauvert dont le premier numéro a pour thématique le post-présent, un concept flou où s’entrechoquent rock’n’roll, art de la rupture et liquidation des stocks. Comme chez Gonzaï, Luxe Intérieur c’est l’art de connaître beaucoup sur peu de choses. Car dans un monde globalisant et réducteur, seul le détail compte.

Présentation critique du premier numéro deLuxe Intérieur à l’adresse du journaliste en mal

d’inspiration pour son article dithyrambique.Par Bester Langs

Disponible gratuitement en avril 2010 sur www.luxe-interieur.com, la revue pilotée par le collectif Gonzaï donne la parole à Robert Wyatt, Alejandro Jodorowsky, Alex D.

Gonzaï Au DiableVauvert

&

Entre les désastres industriels de Vaulx-en-Velin et le parfum chimique de Feyzin, la bien nommée bourgade de Saint-Romain-au-Mont-d’Or ne se trouve pas sur toutes les cartes au trésor. En zoomant sur ce point du nul part, on décèle pourtant très clairement la croix qui cache un butin: marquée d’un X par son fondateur Thierry Ehrmann, la Maison du Chaos, est ici belle comme un bouton de pus au milieu du paysage.

A l’entrée du village, on est d’abord frappé par la concentration quasi record de citoyens assujettis à l’I.S.F. ceux dont on devine les berlines sportives parquées dans les garages luxueux. Vision idyllique d’un pays où les trottoirs sont toujours propres, les serre-têtes de jeunes cathos bien sous tous rapports. Saint-Romain-au-Mont-d’Or, c’est d’abord un exemple pour le sain futur de nos jolies petites têtes blondes. Un modèle pour saluer une réussite bien de chez nous, dénichez une mine d’or chabrolienne, sortir quelques joyaux façonnés pour l’élite nationale qui porte le pull noué sur les épaules.

Seulement prudence. A la simple évocation de Thierry Ehrmann, la star locale, le village aux allures d’American Beauty version bocage est sujette aux tremblements. Ca hoquète au pays des jacquards et du Lacoste, et on les comprend : Salamandre, Artprice, 12 kangourous, Minitel rose, loi Malraux, Voie sèche, 11 Septembre, machine à sous, échangisme, 999, indignation, franc-maçon, procès, boites de nuit, secte, satanisme, banque de données, borderline biennale, ésotérisme, Rolls Royce bétonnée, chapelle protestante, Hummer, plasticien, bourgeois, Opus Dei, mégalo, musculation, millionnaire fou, viol architectural, caméras, surveillance, République du chaos et encore et encore… bienvenue à la Demeure du Chaos, debout depuis 1999.Une fois le nom lâché, le cliché du village du bonheur à la française se transforme en son négatif. Une musique an-goissante jaillit comme dans une reconstitution poubelle des émissions judiciaires de la TNT, la voix off est monocorde, le ton tragique, les enfants se réfugient derrière les jambes de leurs mères, les médias braquent leurs caméras, la théorie du complot prend forme, la maladie revient sur les poules et le fruit de la discorde pourrit ce jardin d’Eden aux allures d’image d’Épinal. Sûr que le petit village ne pourra désormais plus concourir pour le bourg le mieux fleuri de France, la tâche noire de Rorschach est là, machiavélique.

LA MAISON DU CHAOS THIERRY EHRMANN : DU DÉSORDRE, AVANT TOUTE CHOSE.PAR SERLACH

DENNIS HOPEDARK SIDES OF A MOON PAR LOÏC H. RECHI

Trente piges. Trente pour devenir multi-million-naire. Dans un monde qui défait aussi rapidement les hommes et les fortunes qu’un atelier de production chinois élabore une paire de pompes, trente années constituent un espace-temps bien long. Mais en devenant multi-millionnaire en com-mercialisant la Lune, oui, ce bout de caillasse, la notion de temporalité devient soudainement vaine. Car au delà du crédit financier tout relatif, Dennis Hope restera assurément comme le premier. Le premier à avoir à avoir entubé la Terre entière grâce un concept simplement lunaire.

Accrochez vos ceintures, ce conte n’est pas une fiction. Dennis Hope est un enfant des sixties. Comme tout bon rejeton du hippisme, la contestation constitue une marque indélébile de sa conception de l’eugénisme, un marqueur de son époque. Là où certains de ses camarades, habités par une volonté de changer le monde, prennent le parti d’attaquer l’establishment de front, Dennis Hope décide de se farcir les institutions en attaquant à revers, s’ingéniant à trouver la faille juridique plutôt que physique. Pas autant par idéologie que par cupidité, car Dennis a déjà

une idée derrière la tête. Et un peu d’espoir aussi, cela va sans dire.Pourtant, son fascinant délire mégalomaniaque aurait dû tourner au fiasco. Dennis Hope – dont il est difficile de croire qu’il puisse s’agir de son vrai patronyme – aurait alors terminé sa vie dans une ferme texane à bêcher des grains de sable. C’était sans compter sur son astre de fortune. Car des mecs connus – probablement autant intrigués par la démarche d’un illuminé que blindés de blé – allaient le suivre et investir dans son affaire. Des mecs connus répondant aux noms de Ronald Reagan, Jimmy Carter ou John Travolta. L’affaire décollerait bientôt et Hope en profiterait pour donner une dimension supplémentaire à ce qui commençait à ressembler à son oeuvre.

«En 2001, j’avais environ 163 000 emails de clients et nous avons commencé à nous demander com-ment nous pourrions protéger ces terrains que nous vendions aux gens. La réponse fut de créér une république démocratique, le Gouvernement Galactique. Nous avons passé trois années à rédiger une constitution. Une fois terminée, elle fut mise en ligne, à la disposition de nos 3,7 millions de propriétaires en mars 2004 et sa ratification fut

plébiscitée à hauteur de 99,9% des votes. Depuis, j’ai passé la majorité de mon temps à sceller des alliances avec les autres gouvernements de cette planète.»

Personnage farfelu mais doté d’une foi invétérée dans son projet, Dennis Hope est depuis devenu un inénarrable businessman, intégrant à mer-veille le potentiel énergétique infini et de l’Hélium 3, une source d’énergie quasiment inexistante sur Terre. La Lune en abriterait des millions de tonnes dans ses sous-sols, une vingtaine suffirait à assurer les besoins énergétiques d’un pays comme les Etats-Unis pendant une année entière. Rêvant tout à coup non plus de petits millions mais plus de gros milliards, Hope – vraisemblablement perdu pour le monde des vivants – se révéla tout à coup être le digne héritier idéologique d’un Ray Bradbury.

«En se basant sur les tests théoriques et techniques que nous avons réalisé, je suis en mesure de vous annoncer que nous avons breveté un vaisseau qui nous permettra de rejoindre la Lune en une trentaine de minutes. Nous avons désormais comme grande ambition de coloniser la Lune en construisant une ville pyramide de trois kilomètres de long de large et de hauteur. Cette pyramide abritera exactement le même genre d’infrastructures que l’on peut trouver dans une ville terrestre tout en bénéficiant des protections nécessaires contre les radiations du soleil et autres contraintes inhérentes à la lune. Nous planifions de commencer à bâtir dès fin 2011 ce qui deviendra de facto la première ville lunaire. Nous pensons dans la foulée être capables de proposer des allers-retours entre la Terre et la Lune pour un prix aux alentours

de 15 000 dollars.»A l’écouter disserter, la conduite de Hope serait guidée avant tout par un souci profondément humaniste, une volonté de créer un nouvel ordre mondial. Les humains y seraient des êtres heureux, habités par des sentiments honorables, loin des querelles guerrières et velléitaires qui ont toujours fait le sel et le poivre de notre espèce. Son obsession pour ses terres, sa Lune, et surtout l’hélium 3 pourrait pourtant bien causer sa perte.

«Désormais, l’exploitation des ressources de la Lune ne pourra se faire sans un accord préalable négocié entre nos deux nations. S’ils choisissaient de ne pas conclure cet accord d’exploitation, ceux-ci ne doivent pas rester sans ignorer que nous possédons déjà les moyens techniques de détruire n’importe quel vaisseau s’approchant de nos planètes.»

«Nos deux nations»? Dennis Hope me parle ici de la Chine, qui envisage très sérieusement aussi de forer la surface Lune pour ramener de l’Hélium 3 sur Terre. Pas la trace d’un sentiment anti-chinois, car Hope dans son esprit clair comme de l’eau de Mars, envisage réellement de défoncer la gueule de tout ceux qui tenteraient d’exploiter les ressources de la Lune. On aimerait y croire. Parce qu’être le mec qui déclencherait la première guerre lunaire, ça aurait quand même vachement

«On était en 1980, je venais juste de divorcer, j’étais complètement fauché. Je me suis rappelé d’un cours de sciences politiques à la fac en 1968 durant duquel on avait étudié le Traité de l’Espace de l’ONU signé une année auparavant. Un truc en rapport avec l’article II avait interpellé mon attention. Cet article stipulait que les Etats n’avaient pas le droit de clamer la souveraineté ou d’occuper la Lune ou n’importe quel autre corps céleste, ce qui signifiait qu’ils ne pouvaient pas posséder de terrains, créer de lois. En d’autres mots, ils n’avaient aucun pouvoir. J’ai donc décidé de revendiquer la possession de la Lune et les autres planètes.»

Aujourd’hui, le journalisme d’investigation est simplement devenu un pléonasme apparent. Pas de vague, juste du consensus. Pas d’en-quête, juste du suivisme. Pas de traitement, juste de la médiatisation. La presse a rendu les armes ? Qu’importe, elle les aura peut-être vendues, aussi, qui s’en soucie ? Ecrire que les comptes d’exploitation des rédactions sont dans le rouge, voilà donc une autre évidence. La dégringolade des tirages (800 000 lecteurs en moins entre 1997 et 2003 selon l’EuroPQN) a depuis obligé la presse à pactiser avec les annonceurs. Les grands industriels comme Lagardère (liste trop longue), Rothschild (pour Libération) Dassault (pour le Figaro) ou encore Arnault (pour les Echos) sont désormais les nouveaux patrons de rédaction. Soumise aux diktats de rentabilité de ses nouveaux diktats, la presse modifie ses contenus pour survivre, ne pas déplaire. Et l’Etat, philanthrope patenté, offre 282 millions d’euros sous forme de subventions. Evidemment, pas de contrepartie, ni de renvoi d’ascenseur. Tout le monde sait bien que l’on peut mordre sans honte la main nourricière. Le lecteur sait mais ne dit rien. Les journa-listes non plus. Qui s’en offusque ?

Combien de couleuvres faut-il avaler pour pouvoir être nommé responsable d’une rubrique, ou pire, rédacteur en chef ?

Dans ce marasme de silence et d’autocensure, rares sont les plumes à encore oser mouiller l’encre. Exception confirmant la règle, le rédacteur en chef d’un hebdo du Mercredi, Claude Angelli résiste à l’ancienne, vieux war-rior d’une autre époque à la tête d’un Canard plus déchaîné que jamais. Avec des sources qui abreuvent sa mare, le Canard Enchaîné dis-tille chaque semaine le off des arrière-cours,

les cuisines d’un monde politico-financier omnipotent. Alors que la presse généraliste entame sa dégénérescence annoncée, normal que le lecteur se tourne vers d’autres pourvoyeurs d’histoires, forcément gratuites. Quitte à lire la chronique des chiens écrasés, autant que ça ne coûte pas un centime. « En temps de crise, économisez », c’est la presse qui le dit, qui saurait la contredire ?

Le monde tourne à l’envers. Les journalistes qui ne veulent pas distraire mais informer (ils ne peuvent quand même pas tous bosser au Canard !) se tournent vers l’édition. Plutôt que du papier journal, du papier livre.

Embouteillages au rayon essais. On lit des journalistes en sortant d’une librairie et des écrivains en s’éloignant du kiosque. BHL squatte les pages des quotidiens, libérant des espaces d’étagères pour Denis Robert. Vases communicants entre presse et littérature, il fallait y penser. Pourtant, subsistent quelques professionnels, déontologie et éthique sous le bras. Loin de Lundi Investigations, Paul Moreira a crée sa propre agence : Premières Lignes. Il enquête sur l’argent occidental qui coule à flot sur l’Afghanistan, signe des livres sur Les nouvelles Censures dans les médias (Robert Laffont 2007). Répercussions publiques ? Ca fait pschitt… Pire : Denis Robert, le poil à gratter du Luxembourg, démonte un système de « blanchiment » (ah tiens, je m’autocensure…) sensé alarmer les juges. Mission réussie : Denis Robert subit procès à répétition, perquisitions, cassation. Toute l’armada judiciaire contre un seul homme, même journaliste, cela fait beaucoup. Rencon-tré au fond de son refuge (près d’un cimetière, un signe ?) il explique : « on ne peut isoler la question du journalisme et de la justice. C’est parce que la justice n’est plus indépendante que nous [les journalistes] sommes attaqués de la sorte ». Justice sous financée, dépendante du pouvoir exécutif (hérésie républicaine qui devrait faire bondir tout citoyen),

1915-2001 :CI-GÎTNOTRE

REGRETTÉEINVESTIGATION

Investigation (nom féminin) : désigne la capacité à chercher la vérité. Recherche minutieuse qui prend la forme d’une enquête. Les grands journaux nationaux ont troqué l’investigation contre des pactes de collusion avec l’industrie.

Journalisme (nom masculin) : fonction de celui qui creuse les apparences, qui porte son attention là où personne ne regarde, qui lutte contre le consensus. Il est loin le temps où le grand reporter Albert Londres décrivait de l’intérieur le régime soviétique naissant de Lénine et rendait compte des conditions d’emprisonnement à Cayenne.

A bas les définitions.

Chez Matin Bonsoir, l’information n’a pas de prix. C’est même pour ça qu’on la donne. C’est la punchline du journal, depuis sa création, affichée en gros sur tous les murs porteurs de l’immeuble racheté en urgence dans la banlieue parisienne. «Pendant que les crève-la-dalle de la presse payante pensent encore qu’on peut faire un journal sans publi-rédac’ pour Haribobo, nous, chez Matin Bonsoir, on révolutionne le journalisme». Ca les avait d’abord faire sourire, Sylvie et Mathilde, mais après le speech de bienvenue du directeur, il avait bien fallu se mettre au travail. Bah oui, mettre en branle un journal neutre, faut dire que ça demande beaucoup de temps quand on a le Q.I. d’une pintade et l’ambition d’un Albert Londres. Cahier des charges et esprit Matin Bonsoir oblige, la maxime d’Albert («Le journalisme, c’est porter la plume dans la plaie») s’était rapidement transformée en pub allégée pour cicatriser les angoisses du lecteur. Mais pas de jugement, c’est déjà l’heure de préparer le sommaire du lendemain: - « Pfiou... trop crevant c’métier» souffle Sylvie. - « Bah oui, et c’est que lundi matin» répond Françoise.

- Heureusement qu’on est payées comme les mecs maintenant. Comme quoi mai 68 a eu du bon, dans le fond. - « Ah ça... c’est pas faux.

Collées comme deux bonbons, Sylvie et Françoise ont désormais les dents longues avec du petit four coincé entre les dents. Et plus question de se laisser

UNE JOURNÉE CHEZ MATIN BONSOIR PAR BESTER L.

Soirées showcase, pots de départ ou réunions

d’anciens étudiants avec des «demi-grosses de la Presse

Quotidienne Régionale», elles le répètent à qui veut l’entendre: Sylvie et Mathilde sont JOUR-

NA-LISTES. Aspirées par la nouvelle presse gratuite

et fraîchement embauchées par Matin Bonsoir, Sylvie et Mathilde tutoient leur

rêve au quotidien: Informer gratuitement le peuple,

devancer l’actualité avec de l’info objective et de grandes

photos pour faire rêver les «connards du métro de 8h du mat». Professionnalisme

aidant, Sylvie et Mathilde sont toujours les premières arrivées à la cantine.

dicter des choix par un directeur marketing qui «aurait même pas fait Bac+3». L’avenir il est droit devant mais il doit partir à l’impression à «17H grand max’ sinon après c’est trop tard».

- Bon alors, on met quoi pour la couv’, demain, Françoise? - J’sais pas, j’ai pas encore allumé Google.

- T’es con Françoise, faut qu’on se magne. Ce midi c’est pizza à la cafet’. - Ce serait pas mal de titrer sur la mort de Super Nanny non? TOUT LE MONDE EN PARLE ! Hier soir avec Jean-Marc on a regardé les rediffusions, y’avait même l’épisode où elle avait foutu sous l’eau froide le gamin qui voulait foutre un balai dans le cul de sa mère. Trop touchant quoi.- « Pas bête, on pourrait même titrer «Super Nanny: Nounou quitte pas», un truc dans le genre.- Ah ça... c’est pas faux. Quelle icône quand même.

Le café finit de couler, un avion passe dans le ciel et un ange dans la salle de réunion. Mince, impossible d’ouvrir sur Super Nanny, Matin Bonsoir n’est plus sous contrat avec M6 depuis que la chaîne refuse de payer l’achat des couv’. Vite, un déca’ et une clope au menthol, l’information n’attend pas:

Comme à la grande époque de la presse intraitable et présente sur tous les fronts, Sylvie éponge le sien à la recherche d’une idée. Aïe, impossible d’ouvrir sur un portrait de ministre, dejà deux semaines que Matin Bonsoir cire les pompes ministérielles avec du portrait et des dossiers détournés. A force, ça risquerait de se voir.

- Tu sais Françoise.. des fois je regrette de pas gagner trois fois plus que les journalistes du Monde, eux au moins ils peuvent écrire ce qu’ils veulent... Dès fois j’me dis que tout ces publi-rédac de merde sur Le Coq Sportif, Bricomarché ou EDF, ça ne remplacera jamais la véritable investigation de terrain, les mains dans la boue ... - Nan mais attend t’es sérieuse là? - Mais non Françoise, je déconne, ah ah ah! Tu crois

qu’ils partent aux Maldives deux fois par an tout ces culs-serrés?

Sylvie et Françoise rient de bon cœur sur le coin de bureau du septième étage. A défaut d’avoir des bagages,

Sylvie et Françoise possèdent quand même une trousse à idées. Logique, chez Matin Bonsoir, y’a toujours du monde au balcon; l’info elle-même y est pigeonnante.

- T’as vu le biopic sur Gainsbourg? Tout le monde m’a dit que c’était vachement émouvant et que l’acteur, mince, c’est quoi déjà son nom, était vachement ressemblant. Comme le sosie de l’original.

- En plus parait qu’il y avait beaucoup de monde à la projection presse. Et puis Gainsbourg, tout le monde connaît en plus, c’est vachement actuel. Elle fumait pas Super Nanny, par hasard? Nan parce que sinon on pouvait faire un encart sur ... - Attend, ta gueule! Je vois le titre d’ici: «Gainsbourg, une vie sans filtres». Pas mal non? - J’ai pas compris. Mais il se finit comment le film au fait? - J’sais pas moi, tu crois que j’ai le temps de voir les films? Bon allez, contacte la production du film, qu’ils nous faxent un dossier de presse. Après tu demandes au service marketing de faire son boulot, z’auront qu’à écrire un questions/réponses avec Joan machin et on botte Charlotte en album de la semaine, pas grave si elle chante comme un autiste en sourdine. En plus c’est très «valeurs de droite» tout ça, le jeune immigré qui réussit tout seul pour s’élever au rang d’icône, la moche qui chantonne avec un américain, on va péter les scores Françoise, ça sent bon l’augmentation! Pense bien à ressortir le portrait d’Eric Besson en page 3, ça fera kiffer les actionnaires. Putain, passe moi une menthol, j’suis crevée là. - Ah ça... c’est pas faux. On va manger maintenant?

Bienvenue dans la nouvelle presse qui lave plus blanc que blanc, usine à rêves pour les gens qui se lèvent tôt : Une accroche sur un film kleenex sans intérêts, une news sur le nouveau Meetic pour les couples en manque d’adultère, des doubles-pages qui narrent la vie d’entreprises partenaires... Chez Matin Bonsoir, c’est la loterie du désespoir. Qu’on gratte un ticket ou qu’on lise des pages vierges, difficile de dire qui est le grand perdant. Mais tout cela n’a pas d’importance. Chez Matin Bonsoir, cela fait déjà longtemps que l’information n’a plus de prix. C’est même pour cela qu’on la vend gratuite.

UNE DÉCLARATION D’INDÉPENDANCE DU CYBERESPACE

PAR JOHN PERRY BARLOW

HOTPLACES ! BE THEREOR BE SQUARE,BAROMÈTRE DES VILLES OÙ IL FAU-DRA ÊTRE EN 2109.

PAR B. BIDORET / HILAIRE PICAULT

13°La Mecque (Arabie Saoudite): L’étroitesse, la transparence sans nudité de la peau : le Burqatichism ne pouvait trouver son refuge que dans les créations ahurissantes de la Mecque. Sa fashion-week est à présent le haut lieu de la mode pour tous les stylistes en vue. Plein feu sur les rayons ultravoilés.

20° Le Périphérique (France) :Dans le but de restreindre les émissions de gaz à effets de serre, la circulation des véhi-cules individuels a été restreinte. De 1h à 5h du matin le périph n’est plus qu’une auréole déserte, l’after idéal pour choper, toper ou errer. La périphérique-party est devenu le repère des néo-yuppies: tous les dix mètres, des cercles d’inconnus papillonnent entre feux de joie et balades à pleine vitesse contre les glissières de sécurité. Ahhh Parisiennes

24° Le Vatican (Vatican) : L’Eglise a bien dû se rénover et son premier Cyber-Pape a pris ses fonctions en l’an 2100 en organisant d’immenses soirées prosélytes au Saint-siège. Aux ‘S.S. White Nights’, les jeunes catholiques viennent prier comme des forcenés au milieu d’apparitions holographiques de la Sainte Vierge. Attention à la crise de foi.

25° Jérusalem (Israël) :Grâce à la grande réconciliation israélo-palestinienne en 2051 et l’inondation de Stockholm pour cause de Gulfstream défaillant, Jérusalem est devenu le nouveau lieu de remise du Nobel de la paix. Elle abrite à cette occasion le festival ’Pro-fête’, réservé à tous les néo-hippies en mal d’amour et de spiritualité. Gaza n’en débande pas.

37°Pyongyang (Corée du Nord) : Le miracle coréen ! Depuis la chute de la dictature en 2032, Pyon-Yang est enfin prête à accueillir les délocalisations chinoises en travaillant pour une misère. La Corée du Nord est alors devenue le creuset de toute une génération de techniciens-bidouilleurs à l’origine de la SiliDrone Valley, scène électro minimaliste révolutionnaire sur réseaux sociaux. Quand l’Asie mute, les baffles dégustent. A essayer une fois : la tibetan transe-goa !

39°Barrow (Alaska) :Les allumés de la nature se rejoignent tous au bord de l’Alaska, au-dessus du cercle polaire. Le trip ultime ? Amener un max de Bankise – une drogue de synthèse mélangeant cocaïne et azote liquide – et se laisser dériver sur les morceaux de glace qui se détachent jusqu’à la fonte. Plus excitant que les vacances de Mr N. Hulot ! Ma friandise c’est Mister freeeeeeeeze.

42°La mer Caspienne (Iran/ Russie) :Avec l’assèchement des nappes de pétrole, les plates-formes Offshores doré-navant obsolètes se sont transformées en squats. Hôtes d’un underground pirate, leurs’Offshore sessions’ clandestines sont devenues le lieu privilégié des expérimentations post-liquidStone rock. People like you just fuel my fire !

46°Khartoum (Soudan) :Pour découvrir le mélange Chœurs de l’Armée rouge/garage-rock des fjords, rendez-vous à la Cave Blanche de Khartoum. Si le réchauffement climatique a engendré la grande migration du continent Africain, personne n’avait prévu le contre-exode massif de blondinets russes et scandinaves indisposés par la noirceur du nouveau monde. Depuis, ils cohabitent plus ou moins bien avec les locaux, leur apport monétaire a permis de rénover la plupart des infrastructures. Pour échapper à la chaleur infernale, les suédois ont même creusé cette excitante cité souterraine en dédale de galeries, niche de véritables renouveaux artistiques pour les albinos. C’est ici que la subculture (under)gronde.

52°Chichen Itza (Mexique): L’effondrement de l’économie comme de tout service public a permis la dépénalisation de la non-assistance à personne en danger. La bonne nouvelle ? L’ancien temple Maya est redevenu le lieu de fêtes orgiaques démentielles où les désespérés de la Terre viennent s’achever au suicide collectif. Tumeur

18° VerticalHattan (U.S.A.) : Après la destruction du second World Trade Center, plus beau et plus haut, le jeu de ’qui a la plus grande’ a vu la victoire provisoire des kamikazes. Manhattan sous l’eau et New-York en cendres, il ne restait qu’une solution. La reconstruire en une seule tour, un bloc par étage, sur le New-Jersey. I <3 V-H.

Alex Turner & The Arctic MonkeysThe definite Domino Years

On pourrait s’étonner de la parution de cette long-box moins de deux ans après la réédition des trois premiers albums du kid de Sheffield en 320kbps et du Singles Pack à noël dernier, mais la justification de ce remaster tient à un seul nom : Jarvis Cocker. L’ancien détracteur, qui avait officiellement cédé sa place de chief conductor officiel du Grand Manchester Or-chestra au jeune maestro simiesque, offre ici un dépoussiérage classieux. Toutes les pistes ont été re-mixées en parant de zéro, rendant enfin honneur aux prises de démos de 2005 et rajoutant une ribambelle de vidéos (2 DVD, dont le Glastonbury 2007) et de collaborations et reprises (ce qui bien souvent hélas signifie se coltiner l’affreux Miles Kane).

David BowieComplete Discography

L’intégrale en version orginale, 320kbps, 2 flash memory et 10 VOD, chez Universal, tout est dit. C’est triste à avouer, mais voilà dix-sept ans qu’on a pas pressé quelque chose de bien sur sa majesté Bowie. L ‘horrible Thin White MTV Duke (MTV, 192kbps), la collection Stage!!! (Sony, 320kbps), l’insultant David Bowie MultiChanges (The Whale Records, 160kbps – sic !)... Aucune des compilations de cette décennie ne sera parvenu à convaincre de son talent ceux qui ne l’ont pas connu avant son mutisme. Sans fierté, persistons : c’est encore le vétuste Berliner Glass Nacht (DifferAnt, 320kbps, 2.1) qui mérite le plus sa place au dessus de votre media-station ; les soirs où dancing ne rime pas forcé-ment avec machine, c’est encore ces cuivres cocainés là qui font le plus d’effet.

QueenInnuendo Quelqu’un de toqué chez Parlophone voulait rééditer du Queen et on se demande bien qui l’a laissé faire. Les albums avaient été remasterisés en 2009 avec tous les bonus pas encore ren-tabilisés en single, et les versions 320kbps trainent toujours dans les toplists de n’importe quel Digital Media Store. Les visuels en .tiff HQ (4 Go) et les clips joints n’y font rien : on connait tout ça depuis longtemps. En même temps, justement, y a t-il une seule génération qui n’a pas écouté les orchestrations opera-(hard)rock ? D’un coup la lumière se fait : oui, il vaut mieux ressortir Queen que l’intégrale de Muse ou Mars Volta, de Soundgarden ou Pearl Jam, de Deep Purple ou Dio… et la liste s’allonge chaque jour. Comme ma femme.

Franz FerdinandTake Me Out (Gold edition)

Au début des années 2000, une poignée d’écossais réussissaient le miracle de joindre les deux bouts de ce que tout le monde attendait : le retour des guitares et le faire-danser-quand-même. Dix ans avant son remariage avec la diva Santogold, Alex Kapra-nos se retrouvait déjà sur toutes les couvertures, mondialement reconnu et salué. Et à l’écoute du premier album réédité (Domino, 320kbps, 7.1), il est temps de se demander pourquoi. Le conseil du chef: lui donner le nom de tous ceux qui ont un jour fait de la musique pour saisir une opportunité extra-musicale : Duran Duran, Eurythmics, Indochine... Parce que chatouiller une fille qui pleure c’est le plan drague le plus mi-nable qui soit. Conchions la facilité.

Damon Albarn Live at the Apollo

On a beau se repasser les albums de Gorillaz chaque été au camping, il reste que l’électronique vieillit mal. L’évolution permanente des progiciel de studio affadit complètement chaque décennie d’enre-gistrements, et Damon Albarn est le mieux placé pour le savoir. Le live at the Apollo (Food/EMI, avec une bédé de Hewlett comme d’habitude), pris en pleine tournée Damon Albarn Brass Band, crève les oreilles avec ces 190 pistes mixées par titre en moyenne. Et si votre media-station n’est pas équipée du son 5.1 autant dire que vous allez esquin-ter vos tweeter et puis c’est tout. Les chants maliens, la mideastern-dance, le world balkanic avec six titres issus des albums en collaboration avec Brian Eno, et quelques reprises de Blur (Alex James tenant encore la basse cette année-là) : tout y passe. On frôle l’indigestion quant ce n’est pas la tourista.

Special Delivery(compilation)

Après le Fuzz me in the arse du mois dernier réunissant l’intégralité du Seattle Sound (Sub-pop, 160kbps) la mode des compilations des prétendus ‘mouvements’ se propage aux anglais (sans toutefois la remas-terisation par Albini). Il n’y a bien que les labels qui voient des scènes dans chaque garage. Cette compilation-là (Rough Trade / EMI, 320kbps + 2DVD) sur l’œuvre séminal de Peter Doherty et Carl Barat et des groupes qui leur sont plus ou moins liés (des Libertines aux Reve-rends en passant par les ‘Shambles, The Call, et les DPT). En baille très vite en se demandant ce que les Kinks et Phil May ont fait pour mériter ça. A ranger dans le même ré-pertoire que Supersonic Oasis avant de passer à autre chose.

RÉ(É)DITIONS,SANS COMPROMISArctic Monkeys

SPECIALDELIVERY

QueenInnuendo

Soins palliatifs du show business, le disque n’est pas mort, mais dur dur de faire du blé quand tous les champs ont déjà été fauchés. Voici un aperçu de ce que sera la page réédition quand la sortie standard consistera en un gros fichier de 65 Mo, covers en jpg comprises.

Coldplay Viva Coldplay / Blue Room

En 2010 tout le monde attendait déjà la fin (an-noncée) du fairtrade-rock band. Le règne des pédales de reverb n’avait que trop duré et une fois les milliers de dollars rendus en tickets de concert à une industrie en difficulté, chacun était

parti monter son projet solo. Avec le succès que l’on (ne) sait (que trop). Étrangement les coffrets et rééditions habituelles (avec leur lot de duo/reprise/remix) ont mis du temps à sortir. Conséquence probables des réticences du groupe lui-même dont on connait les prises de position (l’énorme R.E.M.otivated avait eu les mêmes difficultés). Autant Viva Coldplay (Parlophone, 320kbps, son 5.1) ne fait que prolonger la liste des bidouilleries inutiles de l’époque visée (dont un do-cumentaire 55mn sur leur combat vu par Bono ! A mourir), autant le chétif Blue Room (Rosetti recordings, 192kbps) brille par sa sympathie. Une vingtaine de titres faisant re-monter ce que Coldplay fut sur ses premiers enregistrements (démos de Parachutes et des EP, plus les EP eux-mêmes) qui donnerait presque envie d’imaginer ce que le groupe serait devenu s’il n’avait pas trouvé major à son (grand) pied...

Arcade Fire The

Arcade Fire

L’intérêt de la réédition c’est de permettre de rattraper le wagon qu’on a raté à l’époque parce qu’on avait les yeux ailleurs. Il y eu ce groupe de canadiens qui jouaient

une sorte de du folk à la Talking Heads à douze mains – et autant de têtes parce qu’il y avait une chorale. Ils enregis-trèrent deux albums avant de disparaitre dans le tourbillon de guitares en bois et chemises à carreau du moment. Ils faisaient les gros titres, avaient vendu du disque de 2004 à 2010, et certains d’entre vous s’en souviennent peut être.

Ce pack (Rough Trade/Merge, 320kbps, 3.1) contient la totalité des enregistrements dont deux lives et honnêtement on se

Get my money back25 Cents invente le tube rembour-sable (voir conditions). Get ripped or try dying est téléchargeable sur le site de la C.P.A.M.

Bad Karma PoliceSuite au suicide collectif des membres de Radiohead après la perte de leur disque dur 458 teraoctets, leurs 45 managers annoncent une prochaine mise aux enchères de collectors et inédits (enchères débutant à 45€ le titre). La police a déclaré : « Thom Yorke avait un sourire sur le visage ». Sa veuve envisage de porter plainte contre les forces de l’ordre pour calomnie posthume.

Fat ClubLe crêpage de chignon entre Warp et Ipecac autour du DVD de Bonnie Tyler-Durden traîne depuis la grève du syndicat des avocats du showbu-siness réclamant toujours 1% des droits voisins. En cause, la question concernant les bonus ‘coiffure’ qui devrait initialement être téléchar-geables séparément pour 2,50€. Une baston semble se dessiner pour résoudre le problème. Rappelez-vous : « No shirt, no shoes ».

Le poids des ansEnième projet de nouvel album pour les Pixies. La dernière tentative avait avorté parce que Franck Black ne passait plus les portes des studios. Ce coup-ci, le groupe envisage d’ins-taller un studio directement chez lui. Ne reste plus qu’à convaincre Kim Deal. Certaines choses ne changent jamais.

ENNUYEUSE-LETTEREN VITE EN BREF, QUELQUES FLASH EXPRESS DE LA PRESSE DU FUTUR

Too too U2Le design du nouvel I-Phone aux couleurs de U2 sera désigné par So Me, le manipulateur d’image de Ed Banger Records. Et 0,1 % sera renversé aux victimes irlandaises du botox frelaté chinois.

Derby Crashed Diffusion d’une belle rétrospective de Marc Bolan pour la sortie du coffret d’archives finalement titré ‘Juras-Sick’ (Neil Young détenant les droits du terme Archives) ce weekend, au salon du MIDEM. Déclaration de Hunter S. Thompson Jr présent ce soir là : « J’y comprendrais jamais rien aux courses de bagnole ».

Bof PeopleMadonna 2.0 annonce qu’elle va adopter Pascal Nègre. L’avocat de Courtney Love et de Stuart D. Price a d’ores et déjà indiqué que ces derniers exigeait la primauté de l’offre nataliste. Qui a dit « vache à lait » ?

Poil au sonSuite à son partenariat exclusif avec Gilette, le dernier album du prophète du béton aztèque Kou-dlam ne sera disponible que sur la plateforme Razor’s Edge, unique-ment écoutable via rasoir-Pod et tondeuses avec lecteur MP3 inté-gré. Les fans de la première heure hurlent à la trahison. L’artiste, sur son overblog, leur a répondu : « La fin du monde tardant à arriver, je prépare ma retraite. Et je vous emmerde ». Au poil.

Cœur de rockerLe remix collector E-Mule d’I Will Survive par Grégory Lemarchal sera dans les numéri-bacs juste avant noël. Le featuring de Grand Corps Malade reste à confirmer.

Œuvre au noir Les discours de Barack Obama rejoignent le catalogue PNL (PascalNègreLibrary) aux côtés des entretiens Madoff/ Mick Taylor, My taylor is rich, et des allocutions radio-pénitenciaires de Stéphane Guillon (Folsom Prison broom). Carla Bruni-Sarkozy a évoqué un possible featuring sur son prochain single.

Duo écarlateGringo Starr et Barry Write vien-nent de terminer l’enregistrement du Write album. Version collector livrée avec un tacos et un porte-clé bibiphoque.

Optique : 2000La réédition du premier Amadou & Mariam (encodage de luxe), fait un carton et s’envole sur I-Thunes. « On a rien vu venir » ont sobrement déclaré les intéressés.

I & MaillesAprès son acquisition de la célèbre marque de cornichons, EMI continue les dépenses, annonçant le rachat des exten-sions d’images tiff et jpg : les millons de royalties à récupérer sur la vente de toutes les pochettes téléchargées. Starbucks Coffee – déjà possesseur du .midi – a immédiatement lancé une O.P.A. sur le bitmap.

e-Mule Variations Pour la deuxième fois cette année, Tom Waits a encore changé de label, se retrouvant dans celui, plus petit, de Trent Reznor. Comme David Byrne, il poursuit sa course à l’indépendance qui l’avait contraint a quitté McCartney Ltd devenue « trop puissante » après le succès de son single (vendu à 106 exemplaires).

PAR VERNON & HILAIRE PICAULT

Arles, 21 décembre 2008, silence proche du larsen, après beaucoup de bruit pour rien. Le tirage de rideau sonore sur des années 2000 se referme sur un constat : il n’y a pas pire sourd que celui qui ne peut plus entendre.

Presque mort. La tête à côté des enceintes. Autour, une foule informe s’agite, se tord et a l’air de jouir. Ca va faire une heure que Simian Mobile Disco joue, ils en sont au climax : basses énormes, beat marteau et aiguës en lianes s’enroulant tout autour, s’adressant direct au système nerveux. Les bras sont en l’air, soulevés, avec ou sans ecstasy, avec ou sans alcool, avec ou sans un deuxième paquet de cigarettes. L’armée est blanche, elle tient à faire savoir que la sueur coule à flot et qu’elle possède une bonne raison de s’échapper de tous ces corps en transe. UNE BONNE RAISON. Trouvez moi une seule bonne raison.

Je rêvais de dieux intouchables, élancés, fiers et vertueux, et j’ai trouvé des corps vautrés dans des canapés, piochant mollement dans un paquet de chips. La bouteille de Clan Campbell sur la table comme cerise sur le gâteau empoisonné ; j’avais l’air fin en Blanche Neige du rock effarouchée face aux sept nains et leurs barbes de trois jours, la main dans le caleçon et une haleine de poney en fin de carrière.

Au lieu de ça : écouter le vide se déverser par paquets de watts, toutes les quatre mesures. Au lieu de ça : faire la fête.Au lieu de ça : mon plus gros virement bancaire jamais effectué pour une once de surprise.

Accoudé au bar. Une bière XXL dans la main, mes oreilles cherchent un silence qui n’existe pas. J’attrape une cigarette, hésite à la manger et puis je me fais une raison ; je l’allume. Un individu s’approche du bar pour commander, me reconnaît, tend la main, j’hésite… aucune bonne raison ne me vient… « Ca joue, hein ! C’est du bon son, non ? ». Je hausse les sourcils d’un air impressionné en guise de réponse, m’empêchant de lui répondre qu’il parle à un hologramme et que lui aussi m’a tout l’air d’en être un. La tentation de lui passer le bras au travers du corps me vient, pour lui prouver que j’ai raison : des images de Blade Runner me reviennent (replican, pas replican ?), des images de David Lynch me reviennent (y’a t-il quelqu’un dans la pièce, pourquoi ai-je si peur ?), des images de Georges Romero (quoi de plus effrayant qu’un zombie ? Qu’un MORT VIVANT ?) et pour finir des images de Fear and Loathing in Las Vegas (ne rien comprendre, voilà qui fait froid dans le dos), je rehausse les sourcils, je le salue, je m’en vais. Sur la route, je renverse la moitié de ma bière en essayant d’avoir l’air cool de celui qui peut boire et marcher en même temps.

En vérité, le rock n’était pas un très bon ami. Les 00’s, un long festival rempli de couleurs criardes, de sons prémachés, de cris de joie pour rien, de tickets boisson, de rires étouffés sous les lignes de coke. 00’s, dieu que ta jeunesse s’est mis la tête ! Moi, tout ce que j’aurais voulu, c’est me faire encore avoir. Comme une bonne blague

dont on n’a pas vu la chute arriver.

Au lieu de ça : fluokids, slim trop petit. Au lieu de ça : cynisme et caisse enregistreuse.Au lieu de ça : de l’hédonisme discount.

Je danse. Je danse comme un dératé. Je transpire. A peine si je frôle les gens autour de moi. Pour quelques instants, DJ machin me tient dans le creux de sa main, je pense boule à facettes, baskets trouées, mouvement de foule, fantôme chevauchant une comète de smarties, je pense déhanché, électricité, déesse électricité, la seule l’unique, je pense rock, rock et encore rock, je pense c’est toujours marrant ces mecs qui hurlent qu’ils ne sont pas furieux, je pense colère, colère et beauté mélange explosif à se damner je pense c’est quoi l’âme, je pense mais qu’est ce qu’il fout ce mec là-bas avec ses lunettes de soleil alors qu’il est presque 4h du matin, je pense « bouge bouge bouge », je pense absolu, infini, je pense « ô temps suspend

ton vol » je pense crie, hurle, saute à deux mètres de haut, je pense à déchire tes vêtements, je pense

aux litres de whisky, je pense quelle belle grimace, je pense agencement, design et

architecture musicale, je pense « cha-cun sa danse et merde à dieu ». Je

cherche une seule bonne raison et puis je ne pense plus.

Bienheureux les simples d’esprit. Seule concession

sociologique : avoir 30 ans dans les années 2000, ça ne ressemblait plus à un riff définitif. Plutôt à une

prod-studio hyper léchée avec deux couinements sur le refrain

pour faire comme si. Jennifer cherchait son rouge à lèvres sous la

console… Mais ne cherchez pas de Lipstick traces. Il n’y en a pas. Il n’y en

a plus. Le vernis a tout supplanté. On nous a rebattu les oreilles avec les ambiances fin de

siècle. Mais personne ne nous avait prévenu : les débuts qui suivent sont en creux.

La suite ? Voir plus haut. La suite ? Du business plan en binaire.La suite ? Vomir et vomir encore. La suite ? Un Crash pas Ideal du tout.

J’avais rêvé cicatrice, on me parlait mercurochrome. Quelque chose n’allait pas. N’allait pas du tout. Concert : 1h30, montre en main. Le kilo de paillette ? Hors de prix. Penser à parler du light show. Penser à récupérer les titres des morceaux. Penser à recoller les morceaux. Penser par morceaux. Puzzle rock inachevable ou très moche une fois accroché au mur. Coller un poster à la place ? Non

mais vous plaisantez.

Aujourd’hui, il y a des tableaux, sur mes murs. Je dis ça sans snobisme aucun. Croyez moi. Je ne sais pas mentir. Et j’ai admiré ceux qui savaient le faire : mensonges parpaings dans les gencives, mensonges hurlements au vocoder, mensonges attitudes, mensonges papier glacé, mensonges no concession. D’ailleurs, tant qu’on y est, Phil Anselmo est un type formidable. Pantera, ça vaut Shellac. Si, si.

La bite à la main, le verre coincé dans ma bouche, je regarde tout autour de moi, du haut de cette pissotière géante. Là-bas, une jeune fille maigre en treillis tape un rail de quelque chose, juste à côté de moi, un échalas à casquette de travers secoue mollement son bidule, plus loin, un groupe de trois ou quatre très jeunes gens ont l’air de bien se marrer, à côté d’eux, une mini-enclave à bobos se passent et se repassent un téléphone portable, il semble y avoir un problème TECHNIQUE, ça ne marche pas.

Alors donc, quelque chose a changé. Ah ça oui. Quelque chose s’est cassé. Quelque chose a rompu. Quelque chose a dit « the dream is over ».

Premier réflexe ? Ne pas écouter. Ne pas prêter l’oreille aux milliers de chuchoteurs de la perversité s’invitant en microsillons MP3isés dans nos salons. Second réflexe ? Crier au génie trop vite, fabriquer des statues en carton qui s’effondreront à la première pluie. Le troisième? Observer une plage de silence. Observer un temps mort. Reprendre sa respiration. Ensuite… le temps des hésitations, la tentation de renoncer, celle d’insulter le gars du S.A.V. qui ne répond jamais, déposer des RE-CLAMATIONS de-ci de là (euh, des blogs, par exemple), se renseigner sur le camp d’en face (euh, le paradis, par exemple), vaciller, quoi.

Dans la nuit du 20 au 21 décembre 2008, mon père m’a envoyé une douloureuse piqûre de rappel : la vie est trop courte pour baisser son pantalon. Putain de 00’s.

Presque mort. Les doigts dans la mayonnaise. Quelle blague ! Je ferme les yeux. La frite trouve tant bien que mal son chemin jusqu’à ma bouche, l’envie de vomir est en train de passer, celle de chialer, un peu moins. Dans cinq minutes, je quitte le festival, un taxi vient me prendre sur le bord de la route, je lui souffle l’adresse, lui demande s’il peut éteindre la radio, ce qu’il fait. Alors je colle mon front contre la vitre et je regarde défiler les lumières de la ville, ce qui est un lamentable cliché pour dire que j’ai l’âme qui se tord mais comme c’est vrai, je serai à moitié pardonné. Pour l’instant, je mange une frite molle dégoulinante de mayonnaise.

00’SCONCESSION« MEMORY OF A FESTIVAL »

LAMUSIQUEACTUELLEPOURLES NULSPAR TERREUR GRAPHIQUE & DAMPREMY JACK

DEUX POINGS : ZÉROTroisième client

aujourd’hui. Et Oracular

Spectacular vient de s’achever

dans ses oreilles. Une après-midi

consternante. Deux heures que derrière

la surface vide du revêtement plaxé

imitation hêtre, Jeremy s’emmerde.

PAR BILLY HP

Un pouce routinier enclenche Coldplay mais s’attarde sur l’iPhone. Des violons synthétiques décollent lourdement. Des oies sauvages gavées de farine enrichie en protéines. Marre...

Au début c’était plutôt sympa d’avoir enfin du temps libre pour répondre à ses mails et lire les blogs qu’il ne prenait jamais le temps de suivre. Ensuite il s’était mis à regarder des trucs idiots, des pages qu’on lui forwardait, les vidéos à la con, les pièces jointes. Puis les Powerpoint aussi, avec leur musique niaise coupée au début, mute, mais maintenant qu’il était seul dans le maga-

sin il pouvait mettre le son, cela ne changeait rien. Cela ne changeait rien.

Viva la vida, mon cul... Vide la vida plutôt.

Vinrent alors les vidéos. Toutes. Celles des blogs, des clips, puis les vidéos qui font du buzz, les trucs dont tout le monde parle. Puis des pornos. Des multiples équivalents salaces de youtube, plus ou moins crade, plus ou moins amateurs. Plus ou moins pratiques à utiliser aussi. Parfois il

galérait tellement à comprendre leur navigation qu’il quittait le site avant d’avoir vu le moindre téton.

Ce client était revenu comme tous les autres pour dire que, finalement, il souhaitait repousser son achat,

stopper la commande.

Jeremy lui avait fait le même speech qu’à chaque fois, qu’on ne remboursait pas des arrhes, qu’il comprenait, que c’était comme ça, que c’était dur pour tout le monde ces jours-ci, tout ça. Mais en moins motivé, comme si à force de répéter il n’y croyait plus lui même. De toute façon, c’était le commercial qui allait encore en prendre plein la gueule, si ses clients se rétractaient. Lui il s’en foutait. Déjà qu’ils n’étaient plus beaucoup et qu’on leur foutait une pression de dingue.

Tout cela tournait à la routine. Une fois, il avait failli se faire chopper à s’astiquer sous son bureau par un fournisseur. Il reconnaissait à l’oreille le bruit des différentes voitures entrant sur le parking en gravier, maintenant qu’il y en avait de moins en moins souvent. Il savait dire si c’était un des trois commerciaux, son boss, ou les estafettes des livreurs. Pantalon Dockers ouvert, slip tiré sur le côté, un rouleau de sopalin fauché dans la réserve dressé sur le bureau, avec ces minettes sans traits ni poils qui s’agitent sur l’écran. Celle-là, aux joues duvetées et lèvres rose pétale, pliée en deux pour ôter son jeans taille-basse, les genoux comprimant sa poitrine et le ballet des pieds qui papillonnent en l’air, ça l’excitait. Ainsi que la courbe parfaite de son sexe et l’épilation de ses aisselles. Mais quand même il s’emmerdait et s’astiquait molle-ment. La nouvelle Mégane du fournisseur était très silencieuse, et Jeremy ne l’avait remarqué au travers de la vitrine qu’après le grincement de la porte automatique. Juste le temps de refermer son froc, en priant pour ne pas avoir les joues en feu. D’ailleurs il ne s’était pas levé pour accueillir le représentant, au cas où la gaule aurait déformé son pantalon.

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crÉdIts, (de)LUXe INTÉRIeUR NumÉro ILuxe INtÉrIeur est uNe revue dIgItaLe pILotÉe par Le sIte

GoNzaI.com et ÉdItÉe par Le dIabLe vauvert.

Gonzaï, 11 rue Duvergier 75019 Paris, [email protected] Au Diable Vauvert, Route de la Laune 30600 Gallician, [email protected]

Directeur de publication : Bester LangsRédacteur en chef : Hilaire PicaultConception graphique et direction artistique :Terreur Graphique & JüülMaquette : Terreur Graphique

Rédacteurs :Benoit Bidoret, Bester L., Syd Charlus,Colocho, Sylvain Fesson, Dav Guedin, Sté-phane Guinet, Johnny Jet, Grégory Meurant, Ursula Michel, Guy-Michel Thor, Pierre Mikaïloff, Hilaire Picault, Loic H. Rechi, Arnaud Sagnard, Clément Sakri, Marjolaine Sirieix, Serlach, Vernon, Vic Vega, Eléa Von Picnic, Alex Jestaire, Pochep, Terreur Graphique, Marjolaine Sirieix.

Ont contribué à ce numéro :Alejandro Jodorowsky, Robert Wyatt

Remerciements :Bertrand Burgalat, Dieu, Google©, Marion Mazauric, Charles Recoursé, Louise Rossi-gnol, Nicolas Ungemuth

Garanti sans encre ni papier, ce numéro n’est techniquement pas je-table sur la voie publique.Les articles publiés n’engagent que la res-ponsabilité de leurs auteurs, tous droits de reproduction réservés, mais nous partageons leurs opinions et vous demandons d’essuyer vos pieds avant d’entrer.

Pour toute réclamation, insulte ou demande de remboursement, merci

PHILIP GLASS ART OF GLASS, WHEN TALK IS CHEAP PHILIP GLASS ART OF GLASS, WHEN TALK IS CHEAP PHILIP GLASS ART OF GLASS, WHEN TALK IS CHEAPPAR BESTER L.

De Throbbing Gristle à Pierre Henry en passant par le Metal Machine Music de Lourd Reed, l’avant-garde est un mot qui résume souvent à lui seul un siècle d’esbroufes musicales. Au milieu du royaume des apôtres, un dieu : Philip Glass, compositeur de la musique minimale. Pour les siècles des siècles.

Quoiqu’ingrat et atroce, l’enfance reste un bel âge. On y découvre le rythme des mots, le poids du silence et les prémisses d’une grande musique qui jamais ne s’arrête, dès lors qu’on est en mesure de parler, de répéter. Longtemps d’ailleurs, à la nuit tombée, mon passe-temps fut invariablement le même, huilé comme un rituel mécanique : seul dans le noir, choisir un mot, le répéter machinalement jusqu’à s’en user la salive, le répéter jusqu’à le broyer sur la gencive, le répéter jusqu’à le vider de son sens. Puisqu’il n’en reste que l’essence : un son. Un jeu d’enfant me direz-vous, universel même, qu’on retrouvera plus tard sur son chemin. Sous d’autres formes, en d’autres nuits. Jusqu’à Philip Glass.«L’avant-garde». Ecrit ainsi, vous pouvez être sûr que l’expression a de grandes chances de faire fuir les passants. Les enfants aussi. Si ce mot n’était pas devenu, lui aussi, un terme galvaudé sous le poids des langues, sûrement Philip Glass aurait-il pu se résumer à cela. On aurait ainsi pu faire l’impasse sur l’incroyable destin du grand compositeur américain né en 1937, un homme ayant rencontré le Dalaï-Lama et Ravi Shankar à même pas quarante ans, compagnon de route de Patti Smith, Allen Ginsberg, Brian Eno, et pourtant si méconnu du grand public. Définir sa musique minimaliste et répétitive, son influence musicale sur les soixante dernières années écoulées, la puissance de ses compositions quasi pastorales, s’avère de fait impossible. Résumer Philip Glass avec des mots ? Autant parler de la mélodie des vagues qui s’écrasent sur le sable, de ces roulis qui avancent sur la mer sans encombre. Discrète parce que puissante, minimale parce que contemplative, l’œuvre de Glass reste encore un secret bien gardé. Divisée en son sein par la Seine, Rouen a ce soir des couleurs de ville aquatique. La pluie s’abat lentement sur les piétons ; ici comme ailleurs, rares sont ceux qui connaissent son existence. Pourtant Philip Glass est là pour trois soirs, débarqué des States pour y jouer ses œuvres les plus connues, de Piano Solo à Music in Twelve Parts, son «zénith» de quatre heures composé à l’aube des seventies, mais surtout reconnu sur le tard. La postérité, c’est surtout une question de patience, alors Glass enchaîne désormais les tours du monde et les récitals en best-of. Même à Rouen. Et maintenant que son style piano-violon est pompé partout, des musiques publicitaires aux bandes originales de films, le compositeur à tête de savant fou s’exporte, surprise, beaucoup plus facilement. C’est aussi ça la musique minimale, avoir trente ans d’avance et devoir patienter. L’exact contraire, finalement, d’une destinée de rockeur.

Sous la bruine de l’automne rouennais, la fête foraine bat son plein sur le bord de Seine. Enfants, parents et caissières, les visages se mélangent comme des notes sur une partition, à peine troublés par la valse des autos-tamponneuses, le regard fixe sur les attractions. J’ai tout potassé, tout révisé avant la rencontre, mais la barbapapa peine à m’égayer ; interviewer Glass équivaut à demander audience au tout puissant. Et résumer la vie d’un vieil homme à quelques questions – dont on connaît souvent les réponses à l’avance, comme dans pareille situation - relève du bachotage monomaniaque, celui qu’on pensait réservé à d’autres. Lui parler de son initiation à la «grande musique» aux cotés de Nadia Boulanger, elle qui «éduqua» Michel Legrand, Quincy Jones ou Gershwin ? Trop facile. Les débuts du jeune Glass à New-York en 1968 avec Music in the Shape of a Square, ses partitions tellement longues qu’elles obligent les musiciens à se déplacer pour suivre la mesure ? Trop évident ! Son chemin de croix en tant que plombier puis taxi, pour payer les factures ? Trop pittoresque, allons... A bien y réfléchir, la seule vérité qui tienne encore sous la bruine, c’est une phrase de Glass, figée dans l’espace, lâchée en 1982 au journaliste en mal de questions : « I consider myself as a working musician, more than an avant-garde (mu-sician) ». La messe est déjà dite. Car l’œuvre de Glass est une dérive en perpétuel mouvement, à placer entre la rigueur chaleureuse de Bach et l’excentricité glacée de Kraftwerk. Pour qui sonne le glas(s) ? En remontant les trottoirs dépouillés de Rouen, la question m’obsède. Par quel miracle, quelle alchimie, des monuments tels que Mad rush parviennent encore à s’ériger comme des blocs indépassables. Des messes pour le temps présent, sans mots, sans paroles, qui continuent elles aussi d’avancer. Nul doute qu’il emportera ce secret dans sa tombe, sûrement rejoint par d’autres, laissant l’école du minimalisme américain sans descendance. Parce qu’aujourd’hui, comme le dit Pascal Comelade, « la musique instrumentale n’est pas entendue », que le mouvement répétitif initié par Glass, Terry Riley ou Steve Reich ressemble désormais à une manufacture sur le point de fermer ses portes. Lorsqu’ils éteindront la lumière, ces géants de l’infiniment petit laisseront tout de même derrière eux quelques partitions, le souvenir d’une nuit d’automne, d’une poignée de main, qui en disent plus long que les meilleurs récits. Et mon interview avec Philip Glass, alors ? Rien que je ne savais déjà. Fermez les yeux, écoutez, vous verrez ; Glass works.

ILLUSTRATION : MARJOLAINE SIRIEIX

Roy Sullivan, garde forestier américain, a été frappé par la foudre à sept reprises entre 1942 et 1972. S’il a perdu à chaque décharge céleste quelques membres et couches d’épiderme, se pelant peu à peu tel un oignon humain, Roy a néanmoins échappé à la mort à chaque coup. Mais plus que tout, Roy est devenu un exemple, un être INCROYABLE révélé par sa malchance. De la fêlure «approved by Guinness» viendra l’humanité… Il mérite bien cette belle entrée dans le classement du Guiness World Records. Bravo, on l’applaudit bien fort !

Des chiens qui font du skate, des portables qui convertissent le maïs en pop corn : l’incroyable est devenu banal, se dissimulant à tous les coins de fenêtre Youtube. Heureusement, il existe encore un livre balayant d’un coup sec toutes ces pignolades numériques : Le Guinness Book des Records, LE GUIDE DE L’EXTRAORDINAIRE. Je vois des sceptiques dans l’assistance, pas de problème, l’objet est accompagné d’un sympathique argumentaire : 55 années à recenser les exploits aux quatre coins du monde, en à peu près 40 000 notices attestant d’un Guinness World Record (GWR), et ce pour 3 millions de lecteurs avertis. OK les gars ? Vous en d’mandez encore?

Côté contenu, le livre parvient encore à tenir en haleine le plus difficile des curieux puisqu’il donne accès à un univers, euh, totalement remarquable, oscillant entre Jeune et Jolie et Modes et Travaux. Entre le record du plus grand poil de barbe de femme (27,9cm tout de même) et celui de la plus grande pizza du monde. Dans un monde où tout se calcule, le téton-objectif pointant toujours plus vers le risque zéro, l’insolite et le hasard ont cependant été priés de plier bagage au fil des éditions du Guinness. Suivant la tendance sociétale, les performances se sont ainsi fragmentées en de multiples variantes, abusivement hétéroclites. Prends ça dans ta gueule, la fêlure «approved by Guinness»...

Pour comprendre, quoi de mieux qu’une grande question existentielle : qui est l’hommele plus fort du monde ?

Guinness n’est pas une bière. C’est le who’s who des anonymes qui repoussent encore et

toujours les limites de l’absurde. Parce qu’un homme de 2m30 est parfois moins important

que la plus grosse paire de seins du monde, le Guinness Book of World Records s’érige en Barnum des temps modernes, aux monstres

chaque jour plus effrayants.

GUINNESS

BOOKDESREC

ORDSTOUJOURS PLUS HAUT, TOUJOURS PLUS FORT, TOUJOURS PLUS VAIN !

PAR CLÉMENT SAKRI

Le livre dit : tout dépend de la puissance de votre membre… Car en effet, le record de « poids soulevé » se décline sous plusieurs formes : par la barbe, par le cou, par l’auriculaire, par l’oreille, les orbites et la tête, alouette [1]. Sans compter les monomaniaques des dents : les éditeurs du Guinness essaient même de nous refourguer une camelote similaire sous plusieurs formes. Deux notices-doublons « record de poids soulevé avec les dents » sont ainsi présentes à la page 93 et 96 de l’édition 2009 ! Des performances qui peuvent être confrontées au « sprint de 10m le plus rapide avec une table et une charge portées avec la bouche [2] » ainsi qu’au « record de bancs portés avec les dents ».

Quelle est la performance la plus louable ? Un frigo est-il plus dur à soulever qu’une table ? Est-ce la mâchoire qui porte ou les dents ? Se fout-on de notre gueule ? Un juge Guinness, dans son costard flambant neuf, vous répondra que non, il n’est pas question de « record de poids soulevé avec les dents », mais du « record de nombre de bancs soulevés avec les dents ». Certes...

A ce compte-là, la mise en abime proposée par le Guinness se révèle vertigineuse, quitte à nous faire bouffer du mot « record » à toutes les sauces. Et c’est ainsi qu’entre en scène Ashrita Furman, l’homme au plus grand nombre de records du Records Guinness ! Non content du record de la plus longue distance parcourue en pogo-stick[3], du plus grand nombre de verres tenus en équilibre sur le menton, du plus grand nombre de marelles en 24 heures et de l’ascension la plus rapide de la tour CN (à Toronto, haute de 553,33 mètres) en pogo-stick (encore), il détient 183 records GWR, dont 76 toujours inégalés.

Bon sang… Il a raison ! La rupture opérée par le Guinness dans les années 2000 doit perdurer et aller plus loin. La spécialisation croissante de la défunte rubrique Insolite laisse entrevoir la démocratisation de la devise « Toujours plus loin, toujours plus haut, toujours plus fort ». Les portes de la perception s’ouvrent ainsi, avec notamment l’éventualité de cross-overs toujours plus nombreux. Les DJ’s et la salade niçoise ont montré la voie : l’avenir se trouve dans la fusion des genres.

À grands renforts de compléments grammaticaux – et une fois sautée la limite posée par le S.E.X.E. – le Guinness Book pourrait bientôt compter les performances suivantes : - La plus longue barbe du plus gros porteur du virus du Sida - Le paraplégique le plus rapide en fauteuil en cabrant sur 100 mètres - La plus grosse réduction mammaire pour une ménopausée - Le nain lançant le plus de frigos en une minute- Le poids le plus lourd soulevé avec les dents en sautant en pogo-stick- Le plus de ballons de foot éclatés par un marteau-piqueur - Le cercueil le plus gros jamais fabriqué par des aveugles - ...

Cette liste est tout bonnement démocratique, quantifiable, pas dangereuse pour un sou et répond aux critères posés par la vénérable institution britannique… De quoi guider le peuple vers les horizons les plus réjouissants : suivant ce principe « un record pour tous », chaque être sur Terre pourra inscrire son nom dans une notice du Guinness Book des Records. Noirs ou blancs, valides ou invalides, hommes ou femmes, riches ou pauvres, jeunes ou vieux, à roulettes ou en pogo stick.Immortels, nous serons immortels, tels 300 Spartiates déglinguant des milliers de Perses, plongeant avec allégresse dans un puits sans fond de gloire warholienne…

Et ce puits s’appelle

[1] En marseillais dans le texte : signifie « avoir peur »… [2] Et toujours pas de porté par le phallus... Plus globalement, Guinness rejette toute allusion aux « membres » reproducteurs, y compris dans la section « Poils et cheveux ». A la page 26 de l’édition 2009, il y a bien la plus grande lunette astronomique qui s’érigé fièrement tel un gros pénis bionique, mais bon… [3] On le voit sur la photo, la charge est en fait une femme : cette notice est donc un brin misogyne. [4] Une sorte de pompe à vélo sur ressort, permettant de sauter tel un vif kangourou.

[1] En marseillais dans le texte : signifie « avoir peur »… [2] Et toujours pas de porté par le phallus... Plus globalement, Guinness rejette toute allusion aux « membres » reproducteurs, y compris dans la section « Poils et cheveux ». A la page 26 de l’édition 2009, il y a bien la plus grande lunette astronomique qui s’érigé fièrement tel un gros pénis bionique, mais bon… [3] On le voit sur la photo, la charge est en fait une femme : cette notice est donc un brin misogyne. [4] Une sorte de pompe à vélo sur ressort, permettant de sauter tel un vif kangourou.

Et PogoStickMan s’en réjouit : « Bizarre ? Pour vous peut-être. Mais pour moi, ça démontre bien les capacités illimitées de

LA GUERRE TIÈDE

NEW-YORK, BERLIN, ENGHIEN-LES-BAINS… OU LA GUERRE DES TRONCHÉS.PAR GUY-MICHEL THOR

Ancien blouson noir des sixties reconverti « hippie par dépit », Guy-Michel Thor reste un acteur incontournable de l’underground français. En cinquante ans, l’essayiste rock’n’roll a rencontré les plus grands, de Ringo à Johnny en passant « par Grace Jones (« croisée par hasard ») et l’androgyne Marie France (« baisé pas rasée »). Depuis son bunker d’Enghien-les-Bains, Guy-Michel analyse le monde tel qu’il n’est plus.

5En fixant les vinyles posés au sol du parquet flottant,

soixante-deux ans après ma naissance, je sens bien que quelque chose a déconné. Faut pas croire pourtant,

passé un certain âge, on s’habitue presque à tout. Le mariage, la calvitie, les mauvaises rééditions des Stones (et Charden hein), bobonne qui veut plus parce qu’elle met plus de tampon, Johnny en chaise roulante…

Ce matin là, en me grattant l’entrejambe, je suis retombé sur mon fils Brandon. Par hasard hein ; passé un certain âge on cherche aussi à éviter sa descendance. Y’avait son futal descendu jusqu’aux genoux (la mode, moi j’y comprends plus rien depuis la fin du perfecto, ceux de mon ami Mourousi), le téléphone qui fait haut-parleur et ses albums de fiottes joués par trois garçons coiffeurs de seconde zone.

« Comment ça s’appelle ce truc-là, ouais là, le truc avec des guitares de tarlouze pas branchées et la voix de canard passée au 220V. SOAN, tu dis ? »

PPDA annonçait la chute du communisme et Guy-Michel poussait fort pour ouvrir les portes d’un autre paradis, ah ah ah ! Cette nuit-là, je l’avais limé très fort la démocratie, c’était une ex-groupie de Téléphone devenue fan de Goldman sur le tard. Là aussi, j’aurais pourtant dû me méfier, tous les signes étaient au rouge, moi y compris. « On l’appellera comment s’il y a un accident ? J’ai oublié ma pilule » avait-elle crié, sur la face B de Lou, en sueur. « Ce sera Brandon, en l’honneur des américains », avais-je répondu l’air très solennel, mi-sérieux mi-vidé par tant d’émotions.

How do you think it feels / when you’re speeding and lonely, come here baby / How do you think it feels / when all you can say is if only

(How do you think it feels, in Berlin)

Alors, après Berlin, quoi ? Mon espoir s’était simplement perdu au fond d’une impasse, d’un vagin, appelez ça comme vous voulez, ce serait la fin des doctrines, le début des idées au logis : On aurait des enfants, des écrans plus plats que nos femmes et des implants pour frimer dans les galeries marchandes en écoutant U2. Ca rappelait la guerre, c’était déjà ça de gagné, pour nous les réformés du rock’n’roll.

Comme tous les vieux empapaoutés de 68, j’ai tout connu. De loin, bien sûr. A chaque époque ou presque, des riffs, des filles et des guerres, parfois même tout à la fois. Et sans payer. Oh bien sûr, je vous lis d’ici : « Qu’est-ce qu’il vient nous bassiner le vieux Guy-Michel, avec ses histoires d’anciens combattants et son bol de Ricoré qui refroidit ? ». Bande de jeunes cons, vous êtes tous des Brandon en puissance, dépourvus de combats et d’ennemis. Pourtant, jusqu’à votre naissance, la guerre c’était comme la moustache : honteuse, plus personne n’en voulait mais on la voyait partout. C’était surtout l’assurance des lendemains meilleurs. Pendant trente ans, tout s’était enchaîné aussi facilement qu’une cystite à Woodstock, on y avait cru dur comme barre de fer à nos révolutions :

On avait vécu l’après-guerre, VLAM, les débuts du rock’n’roll, la crise de Cuba en 1962, HOP, le début des Beatles, la guerre du Viet-Nam, ZWIM, c’était les Who à l’Isle de Wight (pour les copains, moi j’étais malade. Naturisme + Guy-Michel = bronchite aigüe). Quoi, le choc pétrolier de 1973 ? Ca donnait les New York Dolls pardi ! Pour les nostalgiques de la première guerre en Afghanistan en 78 (contre les soviets, bang bang !), restaient les débuts du Disco et pour les autres… le punk. Les années 80. Silence ou presque, déjà plus difficile de trouver une bataille, c’était le tressautement des fusils, plus personne n’y croyait vraiment et Bowie jouait hélas du synthé pendant que je « libérais » les dernières groupies du Palace. Jusqu’à ce maudit soir de 1989… Vous connaissez la fuite.

Mes derniers jeans troués, ils datent de la dernière vraie guerre, en 1991. Enfin, si seulement… Les débuts du grunge plutôt, pour une poignée d’irakiens sans piste de dance, foi de Guy-Michel, avant le silence radio. La suite, vous la connaissez mieux que moi. Les années du vide, vos années zéro, un Boeing qui s’écrase sur un malentendu, des remakes d’affrontements qui n’existent pas dans des pays déjà visités et une tripotée de lopettes en jeans serrés avec une cuillère d’argent coincée au fond du gosier. Alors ouais, une bonne guerre… Mais qu’on ne parle plus jamais de température. Souvent le soir, quand bobonne et Brandon sont au pieu, il m’arrive parfois de me relever pour remettre un vinyle sur la chaine, remettre quelques instants encore le doux son de la guerre froide sur les enceintes. Vingt ans plus tard, je comprends enfin, foi de rockeur, que le monde ne fut plus jamais pareil après la chute du mur. Et surtout plus un seul bon album de Lou Reed. Voilà, en fait, la fin de la guerre froide, ça se résume à cela :

plus jamais un seul disque potablede cette grosse feignasse

de Lou Reed.

Caught between the twisted stars the plotted lines the faulty map / that brought Columbus to New York / Betwixt between the East and west he calls / on her wearing a leather vest.(Romeo Had Juliet, in New York)

BAM. Même pas dix heures du matin et voilà Brandon avec sa première trempe de la journée, direction les jupes plissées de sa vieille fripée. De mon temps au moins, ça cravachait à la ceinture, ça partait faire son service militaire, ça partait en

Indochine pour faire la... Bordel ! J’avais tout compris d’un coup. « Les jeunes d’aujourd’hui, il leur manque surtout une bonne guerre », comme disait déjà mes vieux. Tout ça pour dire qu’après la torgnole au morveux, j’ai repris un Temesta, le LSD des anciens yéyés. Pour tout oublier.

N’empêche. On pourra vous enfoncer toutes les bondieuseries du monde au fond du rectum, le meilleur ami de l’Homme, c’est le vinyle. Plus précis qu’une femme, moins encombrant qu’un chien, ça fait remonter le souvenir plus vite qu’un album photo. Le gamin, on l’avait conçu en 1989, à la chute du Mur de Berlin, en écoutant Lou Reed, justement. Cette fois-ci c’était New-York, comme un signe, déjà, que le monde avait changé. Je me souviens très bien, on en avait parlé avec les potes au studio de Bagnolet : « Incroyable le retour du LouLou hein, son meilleur album depuis Street Hassle ».

On l’avait même passé à notre gala de province pour la reformation de notre groupe, les Saint-Etienne Dolls. Bref. Cette soirée là, le vinyle tournait en boucle, c’était déjà ma dernière soirée d’homme libre :

« Tiens prend-toi ça entre les jambes, tu la sens ma liberté au fond de tes reins ? Et là, tu l’aimes mon monde réunifié ? ».

Notre époque est une chrysalide qui évolue, et maintenant que tout le monde baigne dans le pessimisme, j’ai plus de plus en plus de plaisir à être 100% le contraire. La crise passera, la société se transforme à la vitesse de l’humain, nous sommes déjà en gestation de la nouvelle. L’économie qui s’écroule ? C’est merveilleux,

Je fais confiance à l’être humain, parce que je m’observe, parce que je suis plein de bons sentiments, et que les réactions humaines comme la générosité, la créativité, l’amour, tout ce qui donnent espoir… tout cela existe. Pourquoi ne pas y croire ? J’ai dépassé l’art de l’absurde, et cette histoire de fin de siècle en malaise me semble totalement artificielle. Le temps est une notion crée par l’homme, mais le temps n’existe pas en dehors de nos consciences.

L’homme vit dans un développement continuel, et les mouvements de contestation tels que le futurisme, tout en étant incontournables, restent marginaux et terriblement fasciste. Le futurisme reste un mouvement qui chante la guerre, tellement stupide que ses fondateurs partirent se faire tuer à la guerre ! Comme toutes les révolutions ont échoué, il y a un changement collectif qui s’opère en nous, nous nous dirigerons vers une communication mondiale et le mouvement collectif. Internet, le téléphone portable, toutes ces choses nouvelles datent du 21° siècle, ce ne sont que des prolongements de notre développement, nos mutations.

SURE REALISM

COMMENTDÉPASSER LE FUTURPAR ALEJANDRO JODOROWSKY

Etre positif au 21ème siècle, c’est l’état de rébellion avancé.La vulgarité, dans le monde actuel, c’est être négatif.

Comme ma recherche de l’Incal voilà quarante ans, le livre portable, la télépathie, et les nouveaux jeux vidéos sauront guider vers l’illumination, Dieu appelle ces technologies les « impensables », le chemin vers la conscience universelle. L’univers est une entité qui pense, et nous, humains, avons été programmé pour développer les techniques, les intégrer à notre fonctionnement. L’individu est mortel, l’humanité lui survit, et ces renouveaux, ne sont pas l’annonce d’un nouveau futur. Comme l’acte de psychomagie que je pratique, ce n’est pas dire la vérité, c’est un art, pas un travail. Il aide les gens à se réaliser, les pousser vers leurs réalisations. Le guide va toujours devant, moi je pousse vers la réalisation.

Je ne vois pas le futur, je ne donne pas de conseils, ma voix c’est de proposer des options. L’esprit doit être dans un premier degré androgyne, puis dépasser cette étape, atteindre le niveau de la conscience pure, Mais il ne faut pas confondre les corps, l’esprit est androgyne, mais le physique, lui, doit rester masculin ou féminin. Une société de transsexuels et d’androgynes n’a pas d’avenir, alors que l’univers, dans un sens, possède paradoxalement une conscience qui dépasse le problème de la reproduction.

Comme le karaté, la conscience a des degrés, des développements majeurs de la technique représentés par des niveaux à dépasser. Quand on arrive au sommet de la conscience, tout disparaît, la sexualité avec. La pornographie, par exemple, n’est qu’une partie de la relation humaine, ce n’est pas une relation complète.

L’apocalypse de St Jean n’est pas négative, elle donnera à l’être humain l’immortalité. Il faut comprendre l’apocalypse comme l’arbre qui donnera l’immortalité aux hommes, comme la résolution de la genèse biblique. Adam et Eve mangent les fruits de l’arbre de la connaissance, ils connaitront la mort, l’apocalypse est donc une mutation vers l’éternel, c’est l’autre versant. Dans une époque religieuse, la musique suit, dans une époque rationnelle, la musique se joue sur sept notes, quand l’époque est spirituelle, on va vers du soufi, dans une époque sans valeurs, c’est le disco, quand l’humanité est angoissée, c’est la musique actuelle, technologique.

La musique, les chansons, sont le reflet des époques, et l’état de conscience de l’homme l’amènera simplement à d’autres musiques, le retour au divin dans le sens de conscience.

A travers les nouvelles technologies, nous devenons simultanément des méta-humains et des méta-idiots. La technologie offre tout cela à la fois. Les vrais mutants sauront contrôler les débordements technologiques.

L’avenir de l’humanité, c’est l’interactivité artistique.

Pouvoir créer grâce aux machines des musiques qui lui sont propres, chanter parfaitement l’opéra et « être » Edith Piaf à travers les machines. Il y aura des salons silencieux et 100.000 personnes danseront à leurs propres rythmes, sur leurs propres mélodies, dans le grand silence collectif. C’est la notion de public qui disparaitra, et si l’artiste ne peut mourir, il se réinvente. Tout le monde sera artiste, et les gens se regrouperont par famille. C’est cela l’avenir ; un sentiment extrêmement positif.

Alejandro Jodorowsky est essayiste, réalisateur, acteur, scénariste, poète, auteur de bande dessinée, disciple dumime Marceau et expert en psychomagie. Quatre-vingts ans, dont cinquante de carrière au compteur, et il reste l’un des piliers de la science-fiction du XXième siècle. Vi-sion-naire.

PROPOS RECUEILLIS PAR BESTER L.

Tout ça remonte à loin, près de 30 ans, et la mé-moire n’est pas infaillible, c’est en partie quelque chose que nous construisons. Je ne peux donc être sûr que ce que je dis là est conforme aux choses telles qu’elles se sont passées.

A ma sortie d’hôpital j’essayais juste de mettre en forme les idées que j’avais accumulées durant ce séjour. J’avais passé presqu’un an sans autre chose à faire que rester au lit et écouter ce qui se passait dans ma tête. Au bout d’un moment j’avais fini par visualiser un ensemble. Ça devait représenter quarante minutes de musique. Je ne pouvais pas retenir plus. Je m’étais dit que ça pourrait faire un album. J’étais donc content de pouvoir me remettre au travail. Mon ambition était des plus modestes : trouver le moyen de continuer à faire de la musique alors que je ne pouvais plus être batteur. A l’hôpital, dès que j’avais repris conscience, je l’avais dit aux musiciens « Je crois que vais rester là un moment. Je ne vais pas pouvoir continuer Matching Mole. » La vie de groupe, les tournées, tout ça pour moi c’était fini. En un sens c’était libérateur, mais c’était une liberté effrayante. Sans les musiciens de talent qui m’avaient accompagné, je n’étais pas sûr de pouvoir refaire un disque.

J’avais toujours fait partie d’un groupe. A mes débuts, dans les années 60, avec un groupe local, nous reprenions des standards de pop, de country et de rythm’n’blues pour faire danser les gens dans les bars. J’essayais de chanter ça en y mettant ma patte. Des mecs comme Joe Cocker et Rod Stewart excellaient à ce jeu-là. S’appro-prier l’accent américain et les voix viriles de Sam Cook et de Ray Charles, c’était vraiment leur truc. Moi pas. J’avais un timbre trop androgyne et j’aimais trop les voix de femmes comme celles de Dionne Warwick et du label Motown. Il fallait que je trouve ma propre façon de chan-ter et de faire de la musique. Les aléas de ma vie m’ont poussé dans ce sens. Au-jourd’hui ma musique n’est ni rock ni vraiment jazz et j’utilise ma voix comme un instrument. Ça ne veut pas dire que la voix est un instrument comme les autres. La voix n’est pas un instrument comme les autres. C’est un instrument plus limité que les autres, mais c’est le seul que tout le monde entende et que tout le monde sache jouer. A notre naissance, via notre mère, c’est même notre contact privilégié avec le monde. Tout ça en fait un instrument spécifique, qui implique certaines attentes et certaines responsabilités.

Je ne me suis jamais considéré comme un chanteur mais peu de temps avant mon accident, j’avais commencé à développer ma propre idée de ce que je devais chanter. Ça impliquait que je me mette au clavier et que je me considère comme un compositeur-arrangeur malgré mes maigres compétences techniques. Avant de faire éventuellement appel à d’autres musiciens, je devais pou-voir retranscrire seul les atmosphères que j’avais en tête. A l’époque je m’étais remis à composer, je travaillais sur le matériel censé nourrir le troisième album de Matching Mole, j’avais des bouts, des liens entre les morceaux. Je fréquentais Alfie depuis peu. Elle me disait qu’elle aimait ce que je jouais depuis dix ans, mais qu’elle trouvait ça trop dense, trop crispé. Pour elle, j’avais tout à gagner à ralentir le tempo, simplifier les structures. Aller vers l’es-pace, vers la lumière. Elle m’avait offert un petit clavier. C’est la base du son de Rock Bottom. De mon côté, je m’étais lancé dans des improvisations vocales avec des amis comme Gary Windo. Ce genre de chant se retrouve sur le disque.

Peu importe ce qui a été fait avant ou après l’accident. Peu importe que je sois en train de jouer du clavier à Venise auprès d’Alfie ou cloué sur mon lit d’hôpital à réfléchir et rêver.

L’album se situe sur un autre plan. Je ne dis pas que l’accident n’y est pour rien. En un sens, j’ai eu de la chance d’être allé à l’hôpital. Pendant près d’un an je n’avais eu aucune responsabilité. Je n’avais pas eu à chercher de travail, à me faire à manger, à payer de loyer. Ne pouvant plus marcher, je n’avais rien d’autre à faire qu’à rester au lit et écouter ce qui se passait dans ma tête. Curieusement, il y avait un piano dans la salle des visites. Elle était constamment vide parce qu’en toute logique les vi-siteurs restaient dans la chambre de leurs proches. Mais c’est là que j’ai composé tous les passages de piano de Rock Bottom. Les paroles, elles, ont au-tant été écrites avant qu’après l’accident. Elles n’en découlent pas. Souvent les mots n’y ont d’ailleurs aucun sens précis. Je me suis juste projeté dans l’espace que j’avais en tête, j’ai chanté et c’est ce qui est sorti.

Le 1er juin 1973, l’esprit chantant des cymbales de Soft Machine et de Matching Mole fait une chute de quatre étages qui le laisse paraplégique ad vitam. Six mois avant c’était un amant transi vénitien ; un an plus tard ce sera l’auteur du monument progressif Rock Bottom.

ROCKBOTTOM L’ESPACE DU DEDANS PAR ROBERT WYATT PROPOS RECUEILLIS PAR SYLVAIN FESSON, AVEC L’AIDE DE BERTRAND BURGALAT

A l’époque de sa sortie Alfie l’ignorait ; elle ne savait même pas que Sea Song parlait d’elle. Elle pensait que ça parlait de choses plus abstraites. En un sens c’était vrai, mais c’était surtout une description d’elle et de ce que ça signifie de vivre avec une femme. C’est un immense privilège. Leur sang est lié avec la lune et la mer. Comme elles, elles ont des cycles qui les affec-tent. Ce n’est pas un scoop de le dire. D’ailleurs beau-coup de clichés ont déjà été écrits à ce sujet. Mais Sea Song en remettait une couche ! Tout ça pour dire que ce n’est pas parce qu’on aime quelqu’un au point de former cet animal qu’on appelle « un couple » qu’on sait tout de lui. Notre partenaire peut traverser des choses dont on n’a pas idée, ne serait-ce parce qu’elle a son propre espace, ses pensées. C’est quelque chose qu’il ne faut pas l’oublier.

Pour la pochette de Rock Bottom, Alfie – qui réa-lise seule l’artwork de mes disques – voulait quelque chose de sobre pour prendre le contre-pied de tous ces disques psychédéliques et colorés qui envahissaient les bacs à l’époque. Elle s’était mise en tête de faire une image nostalgique, évoquer ces souvenirs issus de l’enfance qui incarnent une certaine conception du bonheur, de l’innocence, ce genre de choses archaïques qui restent dans l’inconscient collectif. Le dessin du Steam Ship en est une par exemple. C’est un gros bateau à vapeur, ça ne se fait plus aujourd’hui.

Alfie a eu l’idée de deux enfants qui jouent sur la plage, d’une fille et d’un garçon qui passent un moment comme ça, isolés.

Elle a aussi dessiné des reproductions de dessins de flore sous-marine. Elle avait trouvé ça dans de vieux livres de sciences naturelles. C’était des ouvrages

Pendant la fin de l’enregistrement – qui a surtout eu lieu au studio The Manor de Richard Branson – Mike Oldfield était souvent là. Le gros son à base de gui-tares et de claviers de la dernière partie du disque, c’est son idée. Je n’y avais pas pensé car je ne suis pas porté sur instruments électriques, je préfère les acoustiques. C’est en partie pour ça que j’écoute peu de rock. Aujourd’hui je n’écoute quasiment pas de musique chantée.

Le chant qu’on entend sur le dernier morceau du disque est d’Ivor Cutler, un poète écossais qui venait nous voir jouer presque tous les week-ends du temps de Matching Mole, et qui montait souvent sur scène pour réciter ses poèmes sur fond d’harmonium. Sa participation à Rock Bottom est un hasard. Il avait une voix très particulière. Je ne m’étais pas préoccupé de savoir si la mienne convenait au texte que j’avais écris, je lui ai demandé de le lire et comme ça rendait bien j’ai laissé sa voix. Du coup je n’y chante rien, mais ce n’est pas grave. Je me fichais que ce soit ma voix ou pas, je voulais juste retrouver le son que j’avais en tête. Le transport. Je ne pense pas m’en être éloigné. Enfin je dis ça, je n’ai vraiment su ce qui m’habitait que le jour où j’ai commencé l’enregistrement avec les musiciens.

Il y a environ deux ans sur son album intitulé The Bairns, le groupe folk de Rachel Unthank, The Winter-set, a repris Sea Song. Leur version est plus sobre que la mienne, mais très belle. Quand je l’ai entendue je me suis souvenu que c’était plus ça que j’avais ini-tialement en tête. Le solo de la pianiste est vraiment très proche de ce que je souhaitais atteindre. Le mien est complètement parti ailleurs une fois que je l’ai enregistré. L’improvisation vocale de la fin, les sons bizarres, la production de Nick Mason, tout ça s’est ra-jouté en studio, mais si Rock Bottom avait dû être un vrai album solo, Sea Song aurait plutôt sonné comme ce qu’en a fait Rachel Unthank.

Sea Song est la première plagede Rock Bottom.

T.S. Eliot a dit une belle chose. Il a dit que ses lec-teurs comprennent sans doute mieux ses poèmes que lui-même. Je vois très bien ce qu’il veut dire : quand j’écoute de la musique, par exemple celle de Duke Ellington ou de Charles Mingus, je sais parfaitement ce qu’elle signifie pour moi, mais je n’ai aucun moyen de dire si c’est ce que le type avait en tête. Ce que l’ar-tiste vise et ce que les gens voient dans son œuvre sont deux choses différentes. De toute façon je ne crois pas que la musique parle de tristesse ou de bonheur, de so-leil ou de ciel gris. C’est comme se dire « De quoi parle une fleur ? » Penser la musique en ces termes peut donc détourner de sa vraie nature, de ce qu’elle a à offrir. Je pense que ma musique échappe à ces critères météorologiques simplistes. Nos états d’âmes aussi. Ils sont plus complexes. Alors bien sûr, parfois ils se radi-calisent, c’est notamment le cas lorsque nous sommes déprimés. Mais moi, quand je le suis je n’arrive à rien. Si je finis un morceau et qu’il se retrouve sur disque, ça veut donc dire que je me sentais plutôt bien quand je l’ai écrit et confiant quand je suis sorti de studio.

Une fois que j’ai eu toute la matière – six morceaux et pas un de plus si mes souvenirs sont bons – j’ai voulu accueillir d’autres couleurs.

Sur certains morceaux je ne me sentais par exemple pas capable de jouer telles parties de basse, et encore moins de la trompette. Et, autant sur certains mor-ceaux je pouvais me contenter de mes propres per-cussions, autant sur d’autres je voyais bien que j’avais besoin d’un autre batteur. Pendant l’enregistrement, j’ai donc fait appel à des musiciens en fonction des be-soins spécifiques de chaque chanson. C’était la bonne méthode de travail. J’ai tour à tour sollicité les ser-vices de Gary Windo à la clarinette et au sax ténor, de Montgezi Feza aux trompettes, d’Hugh Hopper et de Richard Sinclair à la basse et de Laurie Allan à la bat-terie. D’autres contributions sont plus accidentelles, notamment celle Mike Oldfield et d’Ivor Cutler.

datant des débuts de la révolution industrielle. Ils parlaient d’un monde où la nature avait plus de place dans la vie des gens, où la photographie n’existait pas encore. Ils montraient donc de beaux dessins d’oiseaux, d’arbres, de plantes. On en achetait plein. Surtout ceux qui parlaient de découverte de la vie sous-marine. Les gens rêvent souvent de voyage dans l’espace, de rencontres extraterrestres, mais en un sens pour nous cette vie sous-marine a toujours été plus fascinante. Cette autre forme de vie, on est sûr qu’elle existe. Au fond des mers de notre planète vivent vraiment des êtres qui n’ont plus rien de com-mun avec les poissons et tous les autres animaux que nous connaissons. On ne peut juste pas la voir ! Enfin maintenant on peut car nos instruments ont atteint ces zones de pressions mortelles et ramener des pho-tos, mais ça reste du domaine de l’incroyable.

Cette vie sous-marine m’a toujours évoqué ces autres mondes qu’on a en tête et qui resurgissent parfois lorsqu’on crée. Ce n’est qu’une métaphore mais la vie vient des océans. Nous sommes que des créatures aquatiques qui tentent de vivre sur terre. Je crois que c’est ce genre de livres qui m’a donné l’idée d’appeler ce disque Rock Bottom.

Je ne pensais pas que cet album aurait un pu-blic. Quand je l’ai fini, comme à chaque fois que je fini un disque, je me suis dit « Ça y est, la source s’est tarie, je suis cuit ». J’étais donc heureux que les gens l’aiment. En France, on m’a même décerné un prix spécial, le Prix Charles Cros que je suis allé recevoir à Paris. Ça m’a réconforté de voir qu’on acceptait ma nouvelle façon de travailler.

Un jour, des années après sa sortie, Rock Bot-tom a été réédité. Alfie a alors pensé que l’artwork n’était plus en phase avec l’époque. Elle a eu une nouvelle idée. Elle a fait une peinture très colorée qui met l’accent sur les enfants qu’on voyait dans l’ar-rière plan de la première pochette. Je crois que l’idée lui a inconsciemment été soufflée par la révélation du sens de Sea Song. Quelque part, cette femme et cet homme qui rejoignent la flore sous-marine, c’est nous.

ARCHIPELDans les années 80, le rock alternatif était à la province, ce

que le zouk est aux îles. Une bande-son, un folklore. « Le monde est une vraie porcherie/ Les hommes se comportent

comme des porcs ! », bienvenue à Vesoul, Laval, Montpellier, Roubaix, Carpentras… Aloha !

Dans l’archipel de Saint-Étienne, il était hors de question de contourner les Béruriers Noirs, Ludwig Von 88, Parkinson Square, Washington Dead Cats, OTH,

les Sheriffs, Mano Negra, Los Carayos, Les Rats ou les Garçons Bouchers… Et, finalement, tant mieux. Sans eux, nous étions bons pour Uzeb à la MJC, des groupes de quarantenaires du cru, les têtes d’affiches de la variété « qualité

France » ou, pire que tout, les troupes de théâtre.

Les groupes alternatifs montaient des labels avec une volonté d’acier, écumaient le moindre coin de France pour se faire entendre. Cet acharnement était leur

force et leur immense mérite. Aujourd’hui, le Velvet et Coltrane s’écoutent à 15 ans et il est de bon ton de railler cette scène. Mais chaque adolescent provincial

des 80’s le sait bien, au fond : il a une dette envers ces groupes. On peut tordre le nez et lever le petit doigt en se remémorant les salles dégueulasses, les sonos de

bal, les stands anarchistes, les bandes de punks à chiens et les Doc Martens basses mais tout cela a sauvé pas mal de nuits. Régulièrement, une baston concluait la

soirée. On revenait sourds, on avait eu les foies, merci mon Dieu…C’était aussi une période un peu schizophrène. Les playlists du jour ne

correspondaient pas forcément à celles de la nuit. Tomber en arrêt à l’écoute de The world won’t listen des Smiths, le faire tourner des heures durant avant d’aller voir Les Rats le soir même nécessitait une maîtrise certaine du grand écart. Il ne

fallait pas y penser plus que ça et, de toute façon, Morrissey semblait éprouver quelques difficultés à situer Saint-Étienne sur une carte. Et puis Les Rats ne

lisaient peut-être pas Oscar Wilde avec un bouquet de fleurs dans les fesses mais ils ne jouaient pas à l’économie. Glaïeuls contre glaviots ? C’était tranché.

Mieux vaut un vendredi soir dans une salle de concert qu’à la table familiale. Non ?

MOELLONS- Parabellum joue samedi, on se retrouve devant ?- Ils sont avec qui ? - Je sais pas, on verra.

Vers 1988, l’enthousiasme s’émoussait. Revoir Parabellum pour la cinquième ou sixième fois, forcément… Mais le permis de conduire était encore loin et les boîtes de nuits ne constituaient même pas une option (« je te jure, ils passent U2, ils dansent sur cette merde ! Ils lèvent les bras et tout… »). Alors, Parabellum, one more time, pourquoi pas ?

A tout seigneur, tout honneur, ils jouaient en dernier. Il fallait donc s’envoyer d’abord 45 minutes de percussions africaines, accompagnées de danses tribales. Insupportables, même écoutées de l’extérieur, à travers les couches de béton. Il faisait beau, la fin d’après-midi s’étirait et le soleil descendait derrière un panneau de basket. « Panier » a murmuré Jean-François, une fois le soir tombé, en essayant de retenir la bouffée du jointencore quelques secondes.

- Ces trous du cul de percus de merde ont joué de jour, même pas eu l’idée d’attendre… Vraiment de gros nazes. - C’est qui après ?- Les Thugs.

Je connaissais. Un certain Sylvain m’avait passé un maxi, intitulé Dirty white race et même un album à la pochette rouge et jaune. J’avais rapidement classé ça dans la catégorie « hardcore », sans doute parce que c’était l’appartenance officielle du Sylvain en question. Il devait ranger les disques que je lui prêtais dans la case « pop, trop mélodique, un peu pédé » puisque je défendais les Smiths en public.

- Bon on va voir ce que ça donne ? Ca ne peut pas être pire. Nous avons regagné la salle en montrant le coup de tampon sur nos poignets à un type au crâne rasé, en grande discussion sur le « straight edge » avec un punk en fauteuil roulant. Un vendredi soir, un de plus. Il allait pourtant être le dernier de son espèce.

Ce concert a fait voler en éclats quatre ou cinq ans – sans doute beaucoup plus, en réalité – d’habitudes, de prudence, de fainéantise précoce. Les Thugs n’étaient pas du tout impressionnants au moment de monter sur scène, en t-shirts et même pour l’un d’entre eux en bas de survêtement je crois. Aujourd’hui, ce détail me fait l’effet d’une ruse pour bénéficier de l’effet de surprise.

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Le premier accord, la première seconde a tout balayé. Un bloc, un réacteur d’avion, que sais-je… aucune comparaison ne rendrait justice aux son des Thugs sur scène. Je me souviens tout de même avoir pensé à une muraille de moellons, grise, dure, rêche qui surgissait devant moi et s’élevait avec le morceau. Et le plus beau, c’est que l’on entendait tout dans cette déflagration, même les fameux choeurs noyés dans la réverb. Plus vite, plus fort, mieux. Un style, un vrai, de ceux que l’on ne peut approcher qu’en les imitant grossièrement. J’étais un peu étonné d’entendre ce son dans ma ville d’enfance comme s’il ne convenait pas au climat, un orage inattendu, « y’a plus de saison, on ne sait plus comment s’habiller, on vient pour un Parabellum des familles et voila ce qui nous tombe dessus. »

A la fin du premier morceau, le « Bonsoir, on s’appelle les Thugs et on vient d’Angers » de rigueur, puis le titre du suivant. Et de nouveau, la raclée, à fond. Leur musique était tellement radicale, à part, qu’elle sonnait forcément comme un point final. Il fallait abandonner quelques excédents de bagages pour suivre ces types.

Quand Schultz, le chanteur de Parabellum, est arrivé plus tard sur scène, j’ai vu qu’il était âgé. Pour la première fois en six concerts, j’ai réalisé que nous n’étions pas nés la même année, pas du tout. Il a dû dire quelques mots sympathiques que j’ai trouvés déplacés, vaguement gênants, comme pour un oncle avec un verre de trop dans le nez. Quand le groupe a attaqué, je tapais du pied deux fois plus vite que leur tempo, encore au rythme des Thugs. L’impression d’écouter un bègue, de patienter poliment pour que ça sorte. Leurs guitares évoquaient désormais Status Quo, plus l’ombre d’un doute. Un Status Quo bègue...

Les grandes ruptures « de société » ne sont connues qu’à posteriori, recousues dans le bon ordre par des historiens officiels. Les seules « révolutions » que l’on peut comprendre dans l’instant sont personnelles, circonscrites à un crâne et une existence. Je venais de vivre, tout à fait consciemment, en direct, les yeux grands ouverts, un changement d’époque, une rupture tectonique. Ce séisme n’avait vrombi que sous mes semelles de Converse mais je n’en avais pas manqué une miette. Je savais qu’il y aurait un après différent, des lendemains autres, j’étais une manif étudiante à moi tout seul, sans affiche ni slogan, simplement accompagné d’un mur de guitare dans la tête. Aujourd’hui encore, je pense qu’il ne peut rien arriver de mieux à un jeune type. Les foules sont bonnes pour se défouler ou se fondre, certainement pas pour prendre une décision et tenter de s’y tenir. Militants, engagés, Les Thugs détesteraient sans doute cette morale individualiste. Mais on ne contrôle pas les ravages des séismes que l’on déclenche. Quand Parabellum a attaqué le deuxième morceau, j’étais parti.

GRAND’RUE 1 – Monter absolument un groupe. Quoiqu’il arrive. Sortir une démo le plus vite possible. Faire des concerts aussi. 2 – Chanter en anglais. Ce n’est pas un problème, les Thugs le font.3 – Acheter, écouter encore plus de disques. Problèmes de budget à régler. Possibilité de vendre les Supertramp de ma sœur et mes Parabellum.3bis – Accepter s’il le faut ce job d’été de merde. »

Saint-Étienne est une ville pratique pour qui veut réfléchir en marchant. La « grand’rue », une interminable avenue, rythmée par les stations de tramway, relie les deux extrémités de la ville sans le moindre virage. Pour les grandes décisions, les mises à plat et les soirs de tabula rasa, on descend généralement la totalité de la rue sans même s’en rendre compte.

4 – Arrêter ces conneries de dilemme pop/pas pop, typique des alternos. Mélodie avant tout.5 – Ne plus aller voir les concerts de groupe que l’on aime plus, simplement par habitude. Se démerder autrement. Répéter à la place.6 – En finir avec ce complexe de lunettes. Voir chanteur des Thugs.6bis – Ne plus s’excuser pour tout et rien. En finir avec la modestie obligatoire. »

C’était bon de dévaler la « grand’rue » pour autre chose qu’un problèmede fille. Je ne chômais pas, il y avait du pain sur la planche et pas mal de temps déjà perdu. Allez ! Au pas de charge, au rythme des Thugs. J’ai dû ensuite les voir une dizaine de fois sur scène, attendant à chaque fois

qu’ils dévastent Little Vera’s song, ce titre qui me flanque le frisson simplement en l’écrivant. Un soir, à Londres, ils ont mis une déculottée à Sonic Youth. Les new-yorkais vénérés ont vécu quelques minutes dans la peau de Parabellum.

7 – Quoiqu’il arrive, ne pas moisir ici. Lyon, dans un premier temps. Paris, après ? A voir.7bis – L’échec, le seul impardonnable, ce serait de rester et de revoir un concert de Parabellum. »

Pour tirer les choses au clair, Paris est tout de même moins bien fichue que Saint-Étienne et son artère rectiligne. Mais qui vient ici pour réfléchir ? On attend au contraire que cette ville tranche et décide. Les sous-préfectures ne manquent pas pour se forger patiemment une opinion sur le monde avant de fumer la pipe. Paris a toujours eu le dernier mot sans tenir compte de mes principes, sans jamais écouter mes peurs venues des lotissements de province, cette pondération innée que la classe moyenne transmet comme un patrimoine immobilier.

Le concert parisien de l’ultime tournée des Thugs, la der des ders, vient de se terminer. Les lumières se rallument sur les anciens combattants de l’alternatif et quelques fans de noisy-pop, d’indie-rock dégarnis. Le boulevard s’apprête à nous aspirer pour dissoudre 15 ans d’histoire avec les Thugs, passer à autre chose.

Ils étaient bons, encore. Ils ont même joué Brand new Cadillac, preuve de leur classe intacte. Le sol ne s’est pas ouvert une deuxième fois mais les ondes de la première secousse se sont faitsentir. Je traverse Pigalle en snobant Sacré Cœur et Sexodrome, avec le souvenir d’une salle des fêtes stéphanoise en tête. Touristes nordiques, Américaines parfumées devant le Moulin rouge, rabatteurs de peep-show, mateurs, vendeurs de kebabs… tous semblent au ralenti. Ce soir, Paris piétine devant moi. Slalom, esquive, insultes retenues de justesse, je cavale sans même m’en rendre compte. Au galop, la tête encombrée et le regard vide.Encore au rythme des Thugs.

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ET MAINTENANTUNE BD DÉCALÉEET LÉGÈREMENTCORROSIVEPOUR REPOSERVOS YEUXPAR DAV GUEDIN

Roy Sullivan, garde forestier américain, a été frappé par la foudre à sept reprises entre 1942 et 1972. S’il a perdu à chaque décharge céleste quelques membres et couches d’épiderme, se pelant peu à peu tel un oignon humain, Roy a néanmoins échappé à la mort à chaque coup. Mais plus que tout, Roy est devenu un exemple, un être INCROYABLE révélé par sa malchance. De la fêlure «approved by Guinness» viendra l’humanité… Il mérite bien cette belle entrée dans le classement du Guiness World Records. Bravo, on l’applaudit bien fort !

Des chiens qui font du skate, des portables qui convertissent le maïs en pop corn : l’incroyable est devenu banal, se dissimulant à tous les coins de fenêtre Youtube. Heureusement, il existe encore un livre balayant d’un coup sec toutes ces pignolades numériques : Le Guinness Book des Records, LE GUIDE DE L’EXTRAORDINAIRE. Je vois des sceptiques dans l’assistance, pas de problème, l’objet est accompagné d’un sympathique argumentaire : 55 années à recenser les exploits aux quatre coins du monde, en à peu près 40 000 notices attestant d’un Guinness World Record (GWR), et ce pour 3 millions de lecteurs avertis. OK les gars ? Vous en d’mandez encore?

Côté contenu, le livre parvient encore à tenir en haleine le plus difficile des curieux puisqu’il donne accès à un univers, euh, totalement remarquable, oscillant entre Jeune et Jolie et Modes et Travaux. Entre le record du plus grand poil de barbe de femme (27,9cm tout de même) et celui de la plus grande pizza du monde. Dans un monde où tout se calcule, le téton-objectif pointant toujours plus vers le risque zéro, l’insolite et le hasard ont cependant été priés de plier bagage au fil des éditions du Guinness. Suivant la tendance sociétale, les performances se sont ainsi fragmentées en de multiples variantes, abusivement hétéroclites. Prends ça dans ta gueule, la fêlure «approved by Guinness»...

Pour comprendre, quoi de mieux qu’une grande question existentielle : qui est l’hommele plus fort du monde ?

Guinness n’est pas une bière. C’est le who’s who des anonymes qui repoussent encore et

toujours les limites de l’absurde. Parce qu’un homme de 2m30 est parfois moins important

que la plus grosse paire de seins du monde, le Guinness Book of World Records s’érige en Barnum des temps modernes, aux monstres

chaque jour plus effrayants.

GUINNESS

BOOKDESREC

ORDSTOUJOURS PLUS HAUT, TOUJOURS PLUS FORT, TOUJOURS PLUS VAIN !

PAR CLÉMENT SAKRI

Le livre dit : tout dépend de la puissance de votre membre… Car en effet, le record de « poids soulevé » se décline sous plusieurs formes : par la barbe, par le cou, par l’auriculaire, par l’oreille, les orbites et la tête, alouette [1]. Sans compter les monomaniaques des dents : les éditeurs du Guinness essaient même de nous refourguer une camelote similaire sous plusieurs formes. Deux notices-doublons « record de poids soulevé avec les dents » sont ainsi présentes à la page 93 et 96 de l’édition 2009 ! Des performances qui peuvent être confrontées au « sprint de 10m le plus rapide avec une table et une charge portées avec la bouche [2] » ainsi qu’au « record de bancs portés avec les dents ».

Quelle est la performance la plus louable ? Un frigo est-il plus dur à soulever qu’une table ? Est-ce la mâchoire qui porte ou les dents ? Se fout-on de notre gueule ? Un juge Guinness, dans son costard flambant neuf, vous répondra que non, il n’est pas question de « record de poids soulevé avec les dents », mais du « record de nombre de bancs soulevés avec les dents ». Certes...

A ce compte-là, la mise en abime proposée par le Guinness se révèle vertigineuse, quitte à nous faire bouffer du mot « record » à toutes les sauces. Et c’est ainsi qu’entre en scène Ashrita Furman, l’homme au plus grand nombre de records du Records Guinness ! Non content du record de la plus longue distance parcourue en pogo-stick[3], du plus grand nombre de verres tenus en équilibre sur le menton, du plus grand nombre de marelles en 24 heures et de l’ascension la plus rapide de la tour CN (à Toronto, haute de 553,33 mètres) en pogo-stick (encore), il détient 183 records GWR, dont 76 toujours inégalés.

Bon sang… Il a raison ! La rupture opérée par le Guinness dans les années 2000 doit perdurer et aller plus loin. La spécialisation croissante de la défunte rubrique Insolite laisse entrevoir la démocratisation de la devise « Toujours plus loin, toujours plus haut, toujours plus fort ». Les portes de la perception s’ouvrent ainsi, avec notamment l’éventualité de cross-overs toujours plus nombreux. Les DJ’s et la salade niçoise ont montré la voie : l’avenir se trouve dans la fusion des genres.

À grands renforts de compléments grammaticaux – et une fois sautée la limite posée par le S.E.X.E. – le Guinness Book pourrait bientôt compter les performances suivantes : - La plus longue barbe du plus gros porteur du virus du Sida - Le paraplégique le plus rapide en fauteuil en cabrant sur 100 mètres - La plus grosse réduction mammaire pour une ménopausée - Le nain lançant le plus de frigos en une minute- Le poids le plus lourd soulevé avec les dents en sautant en pogo-stick- Le plus de ballons de foot éclatés par un marteau-piqueur - Le cercueil le plus gros jamais fabriqué par des aveugles - ...

Cette liste est tout bonnement démocratique, quantifiable, pas dangereuse pour un sou et répond aux critères posés par la vénérable institution britannique… De quoi guider le peuple vers les horizons les plus réjouissants : suivant ce principe « un record pour tous », chaque être sur Terre pourra inscrire son nom dans une notice du Guinness Book des Records. Noirs ou blancs, valides ou invalides, hommes ou femmes, riches ou pauvres, jeunes ou vieux, à roulettes ou en pogo stick.Immortels, nous serons immortels, tels 300 Spartiates déglinguant des milliers de Perses, plongeant avec allégresse dans un puits sans fond de gloire warholienne…

Et ce puits s’appelle Guinness.

[1] En marseillais dans le texte : signifie « avoir peur »… [2] Et toujours pas de porté par le phallus... Plus globalement, Guinness rejette toute allusion aux « membres » reproducteurs, y compris dans la section « Poils et cheveux ». A la page 26 de l’édition 2009, il y a bien la plus grande lunette astronomique qui s’érigé fièrement tel un gros pénis bionique, mais bon… [3] On le voit sur la photo, la charge est en fait une femme : cette notice est donc un brin misogyne. [4] Une sorte de pompe à vélo sur ressort, permettant de sauter tel un vif kangourou.

[1] En marseillais dans le texte : signifie « avoir peur »… [2] Et toujours pas de porté par le phallus... Plus globalement, Guinness rejette toute allusion aux « membres » reproducteurs, y compris dans la section « Poils et cheveux ». A la page 26 de l’édition 2009, il y a bien la plus grande lunette astronomique qui s’érigé fièrement tel un gros pénis bionique, mais bon… [3] On le voit sur la photo, la charge est en fait une femme : cette notice est donc un brin misogyne. [4] Une sorte de pompe à vélo sur ressort, permettant de sauter tel un vif kangourou.

Et PogoStickMan s’en réjouit : « Bizarre ? Pour vous peut-être. Mais pour moi, ça démontre bien les capacités illimitées de l’esprit humain. »

Faire du sport, manger des légumes, boire de l’eau minérale. Aller voir mamie à l’hospice, regarder les remakes d’émissions déjà ringardes dans les années 1980 présentées par des types qui ont raté leur vocation de VRP. S’affaler dans son canapé rose saumon acheté chez La Foir’Fouille un dimanche de pluie, écouter les gouttes résonner contre la vitre en rythme sur le dernier des cédés des Enfoirés. Perdre ses pupilles dans le reflet d’une vie sans relief. S’en griller une, et envier les volutes de fumée qui s’envolent, libres dans l’air.

Arrête de rêvasser, Philippe. Ta télé, ta femme et ton chat persan t’accusent du regard. T’avais raccroché depuis un quart de siècle. Les Camel et les dents jaunes, c’est rien qu’un vestige de ta jeunesse. Quand, au lycée, ton prof de philo vous encourageait à suivre ses théories au son des cigarettes qu’on allume. Barbu et imbu, maoïste et individualiste, fumiste et hédoniste ; le seul instant de bravoure de ce pauvre connard c’était d’avoir osé – quand ses hormones se sont affolées et ses neurones l’ont démangé – à prendre la parole en amphi un jour de mai, une année en huit. Il pensait changer les hommes en leur enseignant la liberté, mais c’était sans compter qu’il passait après Dylan (l’autre chevelu là, qui raconte des trucs pas clairs, tu t’es ressorti Blood On The Tracks lors du dernier bouchon sur le périph’). A la liberté en microsillon, t’avais rajouté le style. Parce que tous mariaient les tiges blanches incandescentes aux Wayfarers, aux Richelieu, aux regards hallucinés typiques des Mods. T’as fait les 400 coups avant d’aller travailler chez Truffaut, t’as tenté de ressembler à Keith Richards avant d’imiter Lecanuet, t’as même récité les paroles d’Initials B.B. à ton premier flirt.

Et puis t’as rencontré Sylvianne.

JAUNE POUMONLE GRAND TABAC SCHISME PAR VIC VEGA

Aujourd’hui, Sylvianne, c’est une vraie enragée. Abonnée au flux RSS du site de la DNF, elle y a trouvé tout un tas de combines qui changent la vie. Vous avez pu changer de voisine pour une moins bruyante sous prétexte que l’ancienne fumait au balcon et pourrissait vos plantes, vos symboles de vie et de symbiose de l’homme avec son environnement. Vous vous faites toujours rembourser l’addition au restau. C’est toujours un peu gênant les scandales en public parce que ça devrait être interdit de fumer en terrasse aussi (« y’a des enfants, merde », qu’elle lâche toujours en tremblant de la lèvre inférieure.Ah, cette foutue grève de la fellation) mais ça vaut le coup : avec les économies vous avez pu vous offrirune Kangoo pour partir en vacances. Et quand Bruno,ton patron, annonce des restrictions de budget, tu peux toujours pointer le fait que les fumeurs sont moins productifs avec leurs pauses auxquelles t’as pas le droit.

Mais aujourd’hui, t’es de l’autre côté de la barrière. Faire coulisser la roulette de ton briquet, c’était brandir une hache de guerre cancérigène à ta viede merde. Sur ton canap’, tu fronces les sourcils et tente de masquer les spasmes qui t’agitent à l’intérieur. Sue pas des doigts, tu vas l’éteindre.Tu la regardes dans les yeux, Sylvianne, y’a que la télé pour briser le silence. Charles Bronson, c’est toi, là. Ennio Morricone dans la tête, pour tous tes congénères d’ennui mortel t’es un héros. Débarrasse-toi de ta cendre sur le tapis, sois un homme.Lâche rien, bordel.

Tarlouze, Philippe. T’as rien compris. Tu t’es écrasé le bout, encore une fois. Ca ne changera rien, tu sais. Tu pourras encore te la foutre derrière l’oreille ce soir. Et demain, Sylvianne, tu l’aideras à coudre des étoiles jaunes. Jaune poumon. Pour que chacun à l’extérieur sache comment c’est à l’intérieur, pourri de pulsions de mort d’égoïsme. Et si ça ne tenait qu’à Sylviane, tu leurs coudrais à même la peau, une fleur née fanée au travers du pyjama rayé. Un viseur en plein poitrail pour qu’on puisse les cibler et éviter leurs odeurs et leur contagion. Bruno, tu l’aideras à construire des endroits rien que pour eux, où ils apprendront le sens de l’effort et de la productivité (« travailler c’est respirer - travailler rend libre » qu’ils répètent à la DNF). Et tes gosses, tu leurs apprendras à les regarder de travers, qu’ils connaissent enfin le goût salé de la honte sociale, du rejet de la communauté.

Elle aimait les plantes et les animaux Sylvianne, alors t’as laissé tomber tes fantasmes d’autre monde, et tu t’es retrouvé à écouter les alter-mondialo et les écolos. Elle aimait tellement les plantes et les animaux, Sylvianne, qu’elle voulait absolument les partager avec toi, le samedi après-midi dans les bois, et en respirant bien fort. Manque de bol, c’était pas sexuel, seulement sportif. T’as troqué tes Levi’s contre des survêtements avec des pressions sur le côté. On n’a pas bien chaud dedans, mais c’est assez laid pour dissuader la Sylvianne et ses nouveaux bourrelets de t’emmener faire des courses, chezIkéa ou à la Fnac.

Et voilà, Philippe. Où tu en es.T’as la clope au bec et t’oses même pas regarder le paquet à cause de l’inscription grosse comme ta carte vitale. Ca dit que fumer ça te rendra impuissant, que t’honoreras plus Sylvianne, qu’elle se barrera avec son collègue de bureau grisonnant du caillou qui verra là sa dernière chance, et que tu te retrouveras avec tes clopes et Téléfoot, le dimanche matin. Et puis tiens, Sylvianne aussi, elle te reluque interloquée maintenant. Elle pensait avoir été suffisamment claire, en soutenant énergiquement la loi Evin. Bien sûr, tu l’avais laissé débattre avec son risotto aux courgettes, puisque tu ne l’écoutes plus depuis qu’elle a reconduit sa grève de la fellation. Elle y croyait, elle en voulait. Elle avait croisé les doigts le jour où la loi avait été votée à l’Assemblée, en 1991.

Elle a même ressorti les fanions plus récemment, en 2006 pour l’interdiction de fumer dans les lieux publics, et en 2007 pour son extension aux lieux « de convivialité ». Elle vote à droite aujourd’hui de toute façon, en pensant à vos gosses, qu’elle raconte.

Parfois même, elle pense à Papy et honore sa mémoire en s’adonnant consciencieusement à ses loisirs de temps de guerre. Elle dénonce des fumeurs sur le site des droits des non-fumeurs (DNF). Elle les aime bien, les gars de la DNF. Il en a eu du cran, Denis Valet, de s’opposer à un monde qui produisait des cancers du poumon à la chaîne. Il partait de rien, en plus, il était fonctionnaire, enfin prof, dans l’Est de la France, à l’époque où les feignasses ont pris le contrôle des administrations de l’Etat. C’étaient les années soixante-dix, le féminisme pensait avoir gagné, les trotskards n’avaient plus que le terrorisme comme moyen d’expression et les pandas ne crevaient pas assez bruyamment pour que ce soit bouleversant. Fallait bien un truc pour l’occuper Sylvianne, d’autant que Polnareff s’était envolé en même temps que sa naïveté.

Elle regardait par la fenêtre, Fame A La Mode s’est arrêté de tourner sur le mange-disque et la voisine du dessus lui a jeté son mégot sur le poignet. Un appel divin.

T’as fait le con, Philippe.

31Ian F. Svenonious (nom masculin d’origine américaine, Washington D.C.) : Chanteur des Nation of Ulysses dès 1988, puis auteur et animateur télé placide, le Svenonious porte bien le costume, n’aime pas l’Amérique capitaliste et reste un maillon fiable dans l’histoire du post-punk sécessionniste.

****

Pas sûr que grand monde aurait parié sur ceux-là. Ca me fait plutôt rire de donner gagnant le gratin du hardcore U.S. aujourd’hui. En une décennie, une bande de nostalgiques a revisité quarante années de produc-tion musicale. Le point commun de tout ce qui a défilé dans nos iPod ? Avoir su satisfaire notre attrait pour la référence bien froide en faisant surtout gaffe à étouffer l’arnaque. De toute façon, je ne suis même pas sûr qu’on aurait vraiment pu la voir arriver, la grosse baffe. Pas une émotion à l’écoute d’une chanson qui ne nous file entre les doigts aussi vite qu’on envoie un mail, pas une qui ne nous donne envie d’avoir quelqu’un en qui croire, c’est triste. Promis, je vous fais pas le grand classique – Ah ouais, c’est sûr que c’était bien pourri, heureuse-ment qu’il y avait les rééditions ! ce genre... Au final, les rétro-modernes qui ont récolté tous les paris se mordent la queue et déchantent. Prions-les d’aller se faire voir.

SASSY BOYS

Un petit livre rose est sorti en 2006, il s’intitule The Psychic Soviet et a été écrit par un homme derrière une multitude de groupes que (réellement) pas grand monde n’écoute. Ian F. Svenonius, en son temps élu ‘Sassiest Boy in America’, le mec le plus insolent d’Amérique. Selon qui ? Sassy Magazine, à la grande époque des chemises à carreaux et du skate. Comme Cobain, le magazine ne survivra pas à l’année 1994, mais Ian continue encore aujourd’hui d’occuper un bon bout de terrain du côté des prêcheurs. Plus qu’un insolent, c’est surtout le modèle du petit ami idéal que le magazine voulait mettre en avant. Aujourd’hui, les gamines ne doivent sûrement plus le re-connaître…

Tout au long de The Psychic Soviet se trouvent une mul-titude de références aux Beatles. Lorsque ceux-ci sortent Rubber Soul en 1965, le simple fait que quatre mecs – qui au demeurant devaient bien aussi se laver les mains après être allés aux toilettes – s’affichent avec les cheveux long influ-ence tout une génération. Celle de vos parents peut-être, de vos grands-parents pourquoi pas. Clairement, la pochette fait office de propagande. Rien de plus simple après ça pour construire un mythe, ne reste qu’à imprimer la légende.

Pour Svenonius, que les Fab’ aient utiliséle medium pop pour diffuser des idées

subversives n’a rien d’impossible.

Quand John Lennon présente son groupe comme plus populaire que Jésus, il est clair qu’il est conscient de son impact sur la culture et donc la société. Charles Manson ne s’en est même jamais vraiment remis, des Beatles. Que Lennon l’ouvre sur la guerre du Vietnam, idem. Pour les sapes à l’époque, c’est finalement pareil. D’après Ben Sher-man, ses chemises font totalement parties de la culture je-une, créent un rassemblement. En fait il s’agit plutôt de la culture mods, pour qui porter la bonne chemise c’est déjà gagner la bataille. En plus de communiquer une esthétique donc, les groupes des années 60 communiquent aussi des idées, quelque chose à adorer. Evidemment, le tout partic-ipe au denier du culte de la pop culture. Sauf qu’en 2009, une pochette de disque comme une affiche de recrutement pour l’Armée Rouge, rideau ! Plus possible ! Il y a plusieurs mois, quand on regardait une bande de fluokids se recoiffer dans les toilettes avec le casque autour du cou, on pouvait logiquement penser que rien n’avait changé. Le piège c’était de tomber dans le panneau de la grande mythologie du rock’ n roll en terminant sur un bon mot en forme de

1 LUXE INTÉRIEUR EN CE QUI CONCERNE L’ESSENCE 2

poncif, un définitif c’était mieux avant. Penser que tout est terminé, la maladie des 00s. Dans l’introduction d’un chapitre d’A Whore Juste Like The Rest, le rock crit-ic Richard Meltzer décide que tout se termine en 1967 : « trop de groupes, signés sur trop de labels, enregistrant trop de disques avec des budgets démesurés, avec comme résultat de tous sonner comme de la meeeeerde ». 1967-2007, le choc des générations, sans doute!

ROCK’ N ROLL KRASH

« Les groupes de rock’ n roll ont eu leur temps, mais ils n’ont pas vraiment réussi à tout faire exploser. Ils n’étaient pas aussi révolutionnaires qu’ils ne le prétend-aient […] Ce récit du rock’ n roll et l’importance de ces quelques personnes ainsi que leur place dans l’histoire,

c’est des conneries »Village Voice, 2009.

En 1991, lorsqu’il est l’élu des petites, Svenonius est à la tête de Nation Of Ulysses. Comme tous les au-tres groupes de Washington D.C. il signe chez Dischord, le label de Ian McKaye (Minor Threat, le Straight Edge et plus généralement les mecs rasés de près en débardeur blanc). A part être musicalement au dessus du lot, ce que Les Nations d’Ulysses ont plus que les autres, c’est un con-cept, une image. Chez eux, le rock n’est qu’un moyen, le groupe se décrivant comme un parti politique. Entre MC5 et crise d’ado, Ian et ses amis enregistrent deux disques, 13-Point Program To Destroy America (1991) et surtout Plays Pretty For Baby (1992). Leur programme est sim-ple et pour le situer, ne citons qu’un seul titre: A Kid Who Tells On Another Kid Is A Dead Kid. Puéril et sec comme un coup de coude dans le menton : botter le cul des plus

vieux par une armée de jeunes gens cools et s’affranchir une bonne fois pour toute de la culture de leurs parents ! Agressif comme une hyène, sur scène Svenonius remue alors comme un singe en se secouant les couilles, pour mieux rentrer dans le tas en aboyant. C’est un performer, un James Brown des fonds marins.

Paraîtrait même qu’il lui est arrivé une fois de payer les filles de devant 1$ pour qu’elles s’évanouissent,

façon Sinatra du pauvre.

Plus tard, on a eu à peu près les mêmes en Europe. Dennis Lyxzén avec Refused puis The (International) Noise Conspiracy. Pour résumer, trois ans avant que les Strokes n’ouvrent le bal du revival en 2001, le titre New Noise de Refused reste un must quasi-visionnaire : « How can we excepting anyone to listen if we’re using the same old voice ? We dance to all the wrong songs. We enjoy all the wrong moves. We dance to all the wrong songs. We’re not leading ». Le point commun entre Lyxzén, Svenonius et tous les vieux que ce dernier interviewe sur VBS – et dont plus personne n’a grand-chose à cirer, avouons-le – c’est de venir du hardcore. Donc du Do It Yourself, la bonne attitude que l’on peut résumer ainsi : No Rock Star. De tous ces mecs, Svenonius est très certainement un des seuls à rester valable, aux côtés de Jello Biafra ou Henry Rollins. Et encore… quand Rollins raille la musique élec-tronique dans ses spoken-words, on rigole doucement. Si le dernier des manchots a le droit de prendre une guitare pour monter sur scène, autant accepter qu’il puisse aussi faire la nique aux poseurs en tripotant des boutons.

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Dans le petit livre rose de Svenonious, il y a également Rock’N’Roll As Real Estate, un chapitre important. Au lieu de penser que l’émergence d’une nouvelle scène folk ne prouve qu’un goût prononcé pour la tradition, Sveno-nius met cela sur le compte de la gentrification des villes et donc de l’inflation du prix des loyers. Puisqu’on n’a plus la place pour jouer autrement que dans sa chambre de bonne et au casque, autant abandonner la batterie. Ce qui revient sensiblement à parler de la fin du rock’n’roll en tant que réalité, parlant pour et par son époque. Si le temps où l’on pouvait répéter dans son garage ou dans un squat– notamment à New York bien avant que Giuliani ne devienne maire et ne vire tout le monde un par un- est terminé, alors le rock’ n roll comme phénomène cul-turel est désormais une farce. Avoir eu les yeux rivés sur le rock et ses faux espoirs c’est n’avoir pas su regarderen face une bonne partie de son époque. Avoir voulu justi-fier l’importance de faire de la musique en accumulant les références sous une paire de Wayfarer, c’était faire le mauvais pari sur l’avenir. Le débat sur les fringues rock H&M, la meilleure blague des années 00.

« Je ne suis pas dans la qualité. Je préfère la camel-ote. Je pense que tout ça est très attirant. Je crois que la chose la plus excitante à propos de la musique pop américaine, depuis les sixties ou autres, c’est la qualité médiocre de celle-ci […] Le problème avec la musique,

c’est l’importance qu’elle a. »

FAUX-PROPHETES ET GUERILLEROS

Des modèles de rock star, il suffit de s’abaisser pour en ramasser, d’Elvis à Paris Hilton. Dans Metaculture, l’anthropologiste Greg Urban développe le fait que les hom-mes n’ont jamais vraiment eu dans l’idée de reproduire les choses de manière totalement exacte, mais se sont attachés à une culture de la nouveauté dans laquelle chaque chose se réplique en s’efforçant de passer un coup de balai sur ce qu’on ne peut plus exploiter sans se sentir un peu honteux. Evidem-ment, si le socle de références n’est pas assez solide, la nou-veauté ne prend pas. A l’inverse, si ce qui est neuf s’établit trop rapidement, cela ne prend pas non plus, ne laissera pas une empreinte indélébile. Coupons court à l’historique. Depu-is l’apparition du format disque, soit la musique enregistrée, celle-ci a pris une part de plus en plus importante au quoti-dien, sans forcément que l’on s’en rende compte. La musique au restaurant, dans le métro ou en salle d’attente, personne ne peut contester le fait qu’elle soit partout, tout le temps. C’est en substance le propos de Genesis P-Orridge dans Soft Focus, l’émission de Svenonius. Et même, elle est devenue gratuite. La force d’un réseau social comme Myspace, d’un site comme Deezer, c’est d’avoir totalement dévalué le caractère sacré de la musique en quelques clics et en libre accès. On ne tient plus que rarement une pochette entre les mains, un disque comme Rubber Soul passerait très probablement inaperçu au-delà de la musique et d’une posture. Aujourd’hui, on scrolle iTunes et on voit qui a le plus de titres comme on baisse son slip à la récré : sûr de soi et sans retenue, comme ça pour comparer. Pas la peine de crier au scandale. C’est ainsi, les aigris ne peu-vent qu’être forcés de l’accepter.

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C’est comme ça, tragique et génial à la fois : plus une tronche sur une pochette pour changer une vie, et plus de groupes pour rassembler autour d’un petit quelque chose à dire, un petit quelque chose à prouver au plus grand nombre.

On s’en est tous rendu compte. Internet a brûlé en une bonne décennie le concept de rock-star qui a fait te-nir debout trente à quarante ans de musique au présent. C’est là que cette époque est remarquable. Parce qu’elle est le signe qu’on ne tardera pas à s’amuser de nouveau. Si la musique a perdu toute son importance, alors il n’y a plus de problème. A chercher partout des réponses là où il n’y en a plus devant un tas de groupes plus ou moins valables, on en a oublié l’essentiel. Le libre-arbi-tre et la conscience de soi, être moderne quand tout est à portée de main. Tout ce qu’ont rêvé Svenonius, Biafra ou Rollins.

Sans vraiment le vouloir, avoir vu se détruire toutes nos obsessions promet une victoire sur trois niveaux. L’ouverture d’un monde sans références. Une minorité polarisée contre le rétro. Un grand coup sournois der-rière la nuque de l’establishment.

« Je suis le Seigneur de mon Eglise. J’ai écris le Livre. Je suis l’homme sur la croix et je saigne. Amen »,

Henry Rollins.

S.G.

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Jacques Now1853-2019

uN JeuNe mort très moderNe

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crÉdIts, (de)LUXe INTÉRIeUR NumÉro ILuxe INtÉrIeur est uNe revue dIgItaLe pILotÉe par Le sIte

GoNzaI.com et ÉdItÉe par Le dIabLe vauvert.

Gonzaï, 11 rue Duvergier 75019 Paris, [email protected] Au Diable Vauvert, Route de la Laune 30600 Gallician, [email protected]

Directeur de publication : Bester LangsRédacteur en chef : Hilaire PicaultConception graphique et direction artistique :Terreur Graphique & JüülMaquette : Terreur Graphique

Rédacteurs :Benoit Bidoret, Bester L., Syd Charlus,Colocho, Sylvain Fesson, Dav Guedin, Sté-phane Guinet, Johnny Jet, Grégory Meurant, Ursula Michel, Guy-Michel Thor, Pierre Mi-kaïloff, Hilaire Picault, Loic H. Rechi, Arnaud Sagnard, Clément Sakri, Marjolaine Sirieix, Serlach, Vernon, Vic Vega, Eléa Von Picnic, Alex Jestaire, Pochep, Terreur Graphique, Marjolaine Sirieix.

Ont contribué à ce numéro :Alejandro Jodorowsky, Robert Wyatt

Remerciements :Bertrand Burgalat, Dieu, Google©, Marion Mazauric, Charles Recoursé, Louise Rossi-gnol, Nicolas Ungemuth

Garanti sans encre ni papier, ce numéro n’est techniquement pas jetable sur la voie publique.Les articles publiés n’engagent que la respon-sabilité de leurs auteurs, tous droits de repro-duction réservés, mais nous partageons leurs opinions et vous demandons d’essuyer vos pieds avant d’entrer.

Pour toute réclamation, insulte ou demande de remboursement, merci d’appuyer directe-ment sur la touche SUPR de votre ordinateur.

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Dans « Gonzaï », on voit bien d’où vient la première partie du mot (de gonzo, genre journalistique subjectif et speedé créé par Hunter S. Thompson). Mais la terminaison vient-elle de ban-zai (pour le côté rentre-dedans) ou de bonsaï (la devise du site : «Seul le détail compte») ? (Télérama, novembre 2008)

A l’origine, Gonzaï est un site internet tourné vers les cultures de demain et celles « cultes » devenues depuis intemporelles. Bran-dissant depuis mars 2007 le parti-pris comme un dogme rédac-tionnel, Gonzaï s’inspire du gonzo journalism (H. S. Thompson, Lester Bangs, Bukowski, etc) et s’affirme comme un prescripteur en matière de tout et n’importe quoi (rock, pop, littérature, art et ses différents mouvements). Persuadés qu’on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre, Bester Langs, Little Johnny Jet, Syd Charlus (fondateurs du site) s’interpellent par des noms étrange(r)s et fédèrent depuis une frange d’auteurs fiers et plus ou moins jeunes (Hilaire Picault, Pierre Mikaïloff, Ar-naud Sagnard, Sylvain Fesson, e seuls sites tout autant réactionnaire que musical, sub-jectif et littéraire. Toutes les semaines, une horde de fans maniaque des journaux à la papa s’escriment contre ces auteurs aux pseu-dos « pompés et prétentieux» lorsque d’autres vieux briscards s’émerveillent « des prouess-es réalisées avec presque rien ». Aujourd’hui reconnu par les médias dits « traditionnels » (Technikart, Le Mouv, Télérama, Magic, Le Monde, Libération, Elle, etc), Gonzaï a su prouver qu’il existait non seulement un pub-lic pour le journalisme subjectif et pointu mais également qu’il n’était pas nécessaire de poster des vidéos de chiens unijambistes dans des caddies et autres interviews fleuves de gens ratés pour susciter l’émotion digitale.

Conçue par le « clan » Gonzaï comme un bras d’honneur à tout et n’importe quoi, Luxe Intérieur contient en son nom l’essence même de ce que doit être une revue ; peu de discours mais beaucoup de sujets, tous réunis autour d’une thématique semestrielle. Disponible gratuitement en digitale sur www.luxe-interieur.com, la revue éditée au Diable Vauvert propose de rendre intemporels des su-jets accessibles à tous mais pas à n’importe qui. Dépourvue de papier, la revue permet de perdurer et de ne plus être seule-ment lue par une poignée de lecteurs. Faisant fi des « maquettes épurées et du ton corrosif légèrement gratte-poil », Luxe In-térieur reste une occasion de ne plus seulement évoquer le Culte

mais de toucher enfin au Sacré. Seul, face à son écran lumineux. Dans ce PDF teaser sobrement intitulé (de)Luxe Intérieur, vous pour-rez ainsi trouver une compilation des meilleurs textes illustrant le post-présent, un mot compliqué illustrant l’incapacité de l’homme moderne à penser la rupture autrement qu’avec des mots de yup-pie en manque de lexique. Bref. Le post-présent, un thème qui vous va si bien au teint, vu par une tripotée d’auteurs pour la majeure partie non publiée qui ne trinquent pas au ralenti au Café de Flore mais utilisent quand même des citations en italique (souvent incom-préhensibles) pour introduire leurs pensées. Et qu’y trouver, dans ce premier numéro ? En ouverture, un excellent essai - plutôt bâclé si vous voulez mon avis - de Guy-Michel Thor sur la guerre tiède vue d’Enghien-les-Bains, entre le Solex et la bombe H. Plus loin, un té-moignage exclusif de Robert Wyatt sur la genèse de « Rock Bottom » racontant son passage à l’horizontal après une nuit trop arrosée. Pas mal. Plus loin, on trouve les prophéties futuristes d’Alejandro Jodor-

owsky (très connu chez les plus de quinze ans) enchainées avec une échappée romanesque à St Etienne pour revivre l’apogée des Thugs en concert. Pour faire une pause dans ce PDF qui donne mal aux yeux (surtout chez les plus de quinze ans), une incompréhensible BD qui crayonne l’incroyable histoire d’amour entre un ours nu et un Davy Crockett complètement gay. Très drôle. Suivront, dans le dernier virage, un flashback pas très clair (mais la fin est bien quand même) sur le Guinness book des records comme mètre-étalon de l’homme invincible, puis un essai jaune poumon contre les non-fumeurs qui reste l’une des pièces maitresses de cette magnifique revue. En clôture, parce que c’est déjà presque la fin, un dossier his-toire très Google Books © sur Ian Svenonious (rassurez-vous, vous n’êtes pas le seul à ne pas connaître cet homme) et enfin l’histoire toucha-nte d’une rupture d’anévrisme qui fait trembler le cortex mais qui se finit bien quand même.

Après tant de belles promesses, vous avez bien évidemment le droit de ne pas souscrire à ce manifeste dématérialisé, ne pas lire cette revue, penser qu’il y a trop de couleurs ou trop de mots ou simplement ne pas avoir d’avis sur la question. En attendant le premier numéro de Luxe Intérieur à paraître en mars 2010 avec l’intégralité des textes, vous pouvez encore changer de pays, con-sulter un opticien ou nous montrer que vous savez faire mieux. Luxe Intérieur, deep Inside. Ah et au fait… bonne lecture, puisque le temps reste la seule monnaie d’échange de cette revue sans prix.

Luxe Intérieur est une revue digitale éditée par le Diable Vauvert dont le premier numéro a pour thématique le post-présent, un concept flou où s’entrechoquent rock’n’roll, art de la rupture et liquidation des stocks. Comme chez Gonzaï, Luxe Intérieur c’est l’art de connaître beaucoup

sur peu de choses. Car dans un monde globalisant et réducteur, seul le détail compte.

Présentation critique du premier numéro deLuxe Intérieur à l’adresse du journaliste en mal

d’inspiration pour son article dithyrambique.Par Bester Langs

Disponible gratuitement en avril 2010 sur www.luxe-interieur.com, la revue pilotée par le collectif Gonzaï donne la parole à Robert Wyatt, Alejandro Jodorowsky, Alex D. Jestaire et plusieurs autres invités dont on taira ici le nom pour attiser votre curiosité d’homo-sapiens accros au buzz viral.

Gonzaï Au DiableVauvert

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