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De linfluence dIbn Arab sur lcole shdhilie gyptienne (poque mamelouke) : premiers jalons (partie1)

Eric "Youns" Geoffroy(lundi 22 mars 2004)

Le rayonnement de luvre akbarienne sur Ab l-Hasan al-Shdhil (m. 656/1258) et ses successeurs est minimise, sinon nie, par les auteurs modernes, tant arabes quoccidentaux. Ab l-Waf al-Taftzn par exemple, dans son livre Ibn At Allh al-Sikandar wa tasawwufu-hu, considre que le soufisme des matres de lcole shdhilie est totalement loign du courant akbarien et de sa doctrine concernant lunicit de ltre (wahdat al-wujd) . Aux dires dal-Taftzn, cela provient du fait que les cheikhs shdhilis se rfrent uniquement au Coran et la Sunna , ce qui implique donc ses yeux quIbn Arab contrevient aux sources scripturaires1 ! Al Ammr avait auparavant adopt la mme position, affirmant quil navait trouv aucune allusion Ibn Arab dans les propos dal-Shdhil et dal-Murs 2. Paul Nwyia embote le pas ces auteurs dans son ouvrage Ibn At Allh et la naissance de la confrrie shdhilite, o il assure : ...On ne peut pas dire quil [Ibn At Allh] ait des sympathies pour lui [Ibn Arab] ou quil ait subi son influence 3. En fait, ces auteurs reprennent leur compte la distinction quont opre beaucoup de ulam mdivaux entre le soufisme des vertus spirituelles (al-tasawwuf al-akhlq) et le soufisme philosophique (altasawwuf al-falsaf) 4. Dans leur optique, lcole shdhilie appartiendrait au premier courant, qui vise raliser lextinction de lego humain dans le Soi divin (al-fan f l-tawhd) ; cette exprience recevra par la suite le nom d unicit de la contemplation (wahdat al-shuhd). Les Shdhilis auraient ainsi rejet la doctrine audacieuse de l unicit de ltre (wahdat al-wujd) nonce par lcole akbarienne, cause des lments philosophiques quelle contiendrait ; ils seraient donc les hritiers de Ghazl et non dIbn Arab. Ce procd permet nos auteurs dexclure le Shaykh al-Akbar du cadre de lorthodoxie sunnite tout en consacrant la mystique bon teint - leurs yeux du moins - des matres de la Shdhiliyya. Dvidence, leur prsentation manque dobjectivit, et nous nous proposons de le dmontrer ici. I. Il convient tout dabord de relever les liens existant entre Ibn Arab et les Shdhilis, liens qual-Taftzn reconnat au demeurant. Premier point de convergence : leur parcours gographique. En effet, al-Murs est n, comme Ibn Arab, Murcie, en Espagne musulmane, et al-Shdhil non loin de l, prs de Ceuta. Les trois ont effectu leur carrire spirituelle au Proche-Orient, et comptent Ab Madyan (m. 594/1198), grande figure du soufisme maghrbin, parmi leurs sources initiatiques. Par ailleurs, le matre andalou et al-Shdhil sont contemporains puisque le second

dcde dix-huit ans aprs le premier. Lventualit dune rencontre entre les deux hommes, souleve par A. Ammr 5, semble peu probable. Par contre, dans ses Latif al-minan, Ibn At Allh tmoigne du fait que, aprs son installation dfinitive en Egypte, al-Shdhil a t en relation avec des disciples dIbn Arab. Le troisime matre de lOrdre shdhil rapporte notamment la rencontre entre Sadr al-Dn al-Qnaw et alShdhil : Lorsque Sadr al-Dn al-Qnaw vint en Egypte, il rencontra le cheikh Ab lHasan, et disserta en sa prsence sur une multitude de sciences. Le matre garda la tte baisse jusqu ce que le cheikh Sadr al-Dn et fini de parler. Puis il leva la tte et sadressa lui : Dis-moi o se trouve aujourdhui le Ple de ce temps, qui est son " vridique " (siddq) et quelles sciences il dtient . Le cheikh Sadr al-Dn se tut, ne pouvant apporter de rponse 6. P. Nwyia avait dduit de faon errone de ce passage quIbn At Allh affirmait ici la supriorit dal-Shdhil sur le matre andalou. Il nen est rien, comme la remarqu M. Chodkiewicz 7, car al-Qnaw savait fort bien que la fonction de Ple - qui revient implicitement dans ce passage alShdhil - est incompatible avec celle quaffirmait dtenir Ibn Arab : la fonction de Sceau de la saintet muhammadienne . Ibn Arab et alShdhil taient investis de missions diffrentes, et le second a sans doute pris certaines distances par rapport au premier pour crer sa propre sphre spirituelle. Toutefois, plus que de rivalit entre les deux coles, il vaut mieux parler dune reconnaissance mutuelle, le plus souvent tacite, entre les disciples dIbn Arab et al-Shdhil. Lvolution de la Shdhiliyya en faveur du Shaykh al-Akbar le prouve. Allons plus loin : Ibn Arab et al-Shdhil partagent un mme hritage spirituel en la personne dal-Hakm al-Tirmidh, matre du Khorassan mort en 318/930. Linfluence de celui-ci sur Ibn Arab est bien connue, mais celle quil exera sur lcole shdhilie tait jusqu prsent largement sous-estime ; or Ibn At Allh avoue cette dette plusieurs reprises dans ses Latif al-minan, et lenseignement doctrinal quil y dispense reflte largement celui du Sage de Tirmidh 8. Cet hritage commun permet de comprendre limportance quIbn Arab et les Shdhilis rservent conjointement la saintet. Dans les deux cas, la voie du blme reprsente lidal de cette saintet : chez Ibn Arab, la rfrence la malma est explicite, tandis quelle nest quimplicite chez les Shdhilis. Limprgnation par lcole shdhilie des doctrines akbariennes apparat surtout partir dIbn At Allh (m. 709/1309). Dans les Latif, lauteur ne cache pas sa vnration pour celui quil appelle le gnostique (rif bi-Llh) ; il faut bien avoir lesprit qu cette poque il tait audacieux de dcerner publiquement une telle pithte au Shaykh alAkbar, et le grand savant chafiite Sirj al-Dn al-Bulqn (m. 805/1403),

pourtant dobdience shdhilie, le lui reprochera 9 : on pouvait tre convaincu intimement du haut rang spirituel dIbn Arab, mais il valait mieux ne pas en faire tat. Ibn At Allh va jusqu citer plusieurs extraits de luvre du matre andalou. Parmi les emprunts doctrinaux faits Ibn Arab que lon relve dans les Latif figure notamment celui de lhritage prophtique dont sont investis les saints 10, ou encore la vision du Prophte en tant que l Homme parfait (al-insn al-kmil) ; notons quIbn At Allh emploie lexpression sayyid kmil, peut-tre pour viter de prter le flanc aux attaques dIbn Taymiyya. De mme fait-il un riche usage du terme barzakh ( isthme ), qui dsigne la fonction cosmique dintermdiaire entre Dieu et les hommes exerce par le Prophte : il applique galement ce terme akbarien aux saints (awliy), en vertu prcisment de leur hritage prophtique. Les Latif al-minan reclent dautres emprunts lenseignement dIbn Arab, tels que la prcellence des uvres dadoration obligatoires (farid) sur les surrogatoires (nawfil) - ce qui ressort la malma -, une semblable distinction entre les miracles sensibles (hissiyya) et ceux dordre intrieur, spirituel (manawiyya). On notera encore lemploi dexpressions provenant directement de la sphre akbarienne : awliy al-adad, pour dsigner les saints de la hirarchie sotrique , al-khayl al-munfasil, que lon peut traduire par limagination disjointe ), etc. Bien videmment, le point essentiel de cette imprgnation akbarienne rside dans la prsence diffuse de la doctrine de lunicit de ltre dans luvre dIbn At Allh. Commentant cette phrase de son matre Ab l-Abbs al-Murs : Lexistence de lhomme est cerne par le nant qui prcde cette existence ainsi que par celui qui la suivra ; ltre humain est donc lui-mme pur nant (adam) , lauteur des Latif affirme : En effet, les cratures ne dtiennent en aucune manire ltre absolu (alwujd al-mutlaq), lequel nappartient qu Dieu ; dans cet tre rside Son Unicit absolue (ahadiyya). Les mondes, quant eux, nexistent (alwujd) que dans la mesure o Il les dote dun tre relatif (athbata lah). Or, celui dont lexistence puise sa source chez autrui na-t-il pas pour attribut foncier le nant ? 11 . La rfrence aux ayn thbita akbariennes, aux entits immuables des choses, est ici explicite, et Ibn At Allh de citer une de ses Hikam ( Sagesses ) : Les univers saffirment parce quils sont par Lui affermis (al-awlim thbita bi-ithbti-hi), mais ils sont abolis par lunicit de Son essence 12. Dans un autre passage, il reprend dailleurs lexpression ayn almumkint (les possibilits principielles ) qui figure dans les Fuss alhikam 13. Les cratures sont donc potentiellement amenes lexistence du fait quelles sont contenues de toute ternit dans la Science divine, mais cette existence na quune valeur relative, voire nulle. Ibn At Allh les compare tantt la poussire qui se trouve dans lair, tantt lombre :

elles nont aucune consistance, aucune essence autonome. Le soufi, affirmait le cheikh Ab l-Hasan al-Shdhil, est celui qui, en son tre intime, considre les cratures comme la poussire qui se trouve dans lair : ni existantes ni inexistantes ; seul le Seigneur des mondes sait ce quil en est [...] Nous ne voyons aucunement les cratures, assurait-il galement : y a-t-il dans lunivers quelquun dautre que Dieu, le Roi, le [seul] Rel ? Certes les cratures existent, mais elles sont telles les grains de poussire dans latmosphre : si tu veux les toucher, tu ne trouves rien ... Lorsque tu regardes les cratures avec lil de la clairvoyance, poursuit Ibn At Allh, tu remarques quelles sont totalement comparables aux ombres ; or lombre nexiste aucunement si lon considre lensemble des degrs de ltre (martib al-wujd), et on ne peut pas davantage la ramener aucun des degrs du nant (martib aladam). Les traces (al-thr) que constituent les cratures revtent donc laspect dombres (zilliyya), mais elles se rintgrent dans lUnicit de Celui qui imprime ces traces (al-muaththir) : les choses, tu le sais, saccouplent (yushfau) leur semblable (mithl) et prennent sa forme 14. De mme, celui qui peroit le caractre dombres des tres nest pas pour autant coup de Dieu ; en effet, lombre des arbres dans le fleuve nempche pas les bateaux de sy mouvoir 15 . Pour Ibn At Allh, le monde est donc la fois Lui et non Lui , selon lexpression dIbn Arab 16. Sur tous ces points, lenseignement doctrinal contenu dans les Latif alminan rejoint et explicite celui, plus sibyllin, des fameuses Hikam. Ainsi en va-t-il du caractre fondamentalement illusoi