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Le pur amour, 2002extrait

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  • LA LIBRAIRIE DU XXIe SICLE

    Collectiondirige par Maurice Olender

  • Jacques Le Brun

    Le Pur Amour de Platon Lacan

    ditions du Seuil

  • ISBN 978-2-02-129340-1

    DITIONS DU SEUIL, SEPTEMBRE 2002

    Le Code de la proprit intellectuelle interdit les copies ou reproductions destines une utilisation collective. Toute reprsentation ou reproduction intgrale ou partielle faite par quelqueprocd que ce soit, sans le consentement de lauteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue unecontrefaon sanctionne par les articles L.335-2 et suivants du Code de la proprit intellectuelle.

    www.seuil.com

  • Annie

  • Un amour pur

    Un des derniers grands dbats thologiques et peut-tre le dernier de lhistoire du christianisme (les dbats ultrieurs serontecclsiologiques, portant sur les pouvoirs et leur exercice danslEglise) est ce que lon a appel la querelle de lamour pur la findu XVIIe sicle : le 12 mars 1699, en effet, furent condamnes parle bref Cum alias du pape Innocent XII vingt-trois propositionstires de lExplication des maximes des saints, livre que Fnelonavait publi en 1697. Cette condamnation voulait mettre unterme de vifs dbats qui depuis plusieurs annes avaient mobilisen France, Rome et dans toute lEurope, catholique et mmeprotestante, les thologiens, les philosophes et une opinionpublique qui commenait saffirmer. Le bref dInnocent XIIcondamnait la sainte indiffrence, le dsintressement par rapport la crainte dun chtiment et lespoir dune rcompense, ledsintressement vis--vis de notre salut en tant que notre propresalut, le dtachement de notre propre intrt dans la vie contem-plative. Cette condamnation portait non pas sur un texte qui seserait content de dcrire et de rendre compte dexpriences spiri-tuelles ou dtats ainsi dsintresss, mais sur une uvre qui tentaitaussi den donner une explication, den faire la thorie, de lesjustifier par les maximes des mystiques anciens et modernes.

    La controverse du pur amour avait pour ainsi dire pris le relaisdes dbats sur le quitisme qui portaient sur la passivit dans la viespirituelle, sur la cessation des actes ou la perptuit dun acte, surlannihilation des puissances de lme et les consquences moralesdsastreuses qui taient attaches cette annihilation et cettecessation. Le quitisme attribu Molinos avait t condamn en1687 par la bulle Clestis Pastor.

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  • Or lamour pur mettait au centre du dbat non pas la questionde lacte en tant que tel, mais celle du caractre dsintress de cet acte, la notion dindiffrence marquant bien le passage duneproblmatique lautre. Ainsi tait jug seul vritable un amourdtach de toute perspective de rcompense et de tout intrtpour soi, le critre de la validit, et mme de la lgitimit, delamour tant la perfection dun dtachement pouss jusqu laperte du sujet. Dans le cas de lamour divin cette perte pouvaitaller jusqu la radicale condamnation porte par celui qui taitlobjet de lamour, par Dieu : un Dieu qui damnerait celui quilaime serait par lui aim plus purement que sil le rcompensait.Ce passage la limite tait la fameuse supposition impossible desmystiques : si, par une supposition impossible, Dieu ne rcom-pensait pas, et mme sil condamnait des peines allant jusqucelles de lenfer lhomme qui laimait parfaitement et faisait savolont, cet homme aimerait Dieu autant que sil le rcompensaitet lui offrait toutes les joies du paradis.

    Le dplacement de la question de lacte ou de la passivit cellede lamour pur tait le fait de Fnelon, les questions de lacte oude la passivit ntant pas proprement parler rsolues, maisdpasses (au sens o lon dpasse une voiture) ; cependant ilne faudrait pas croire que le problme de lamour pur ait t crpar Fnelon ; il tait plutt invent par lui, au sens o loninvente un trsor, une relique ou une pave, trouv ou retrouvpar lui : peut-tre dcouvrait-il en lui-mme une secrte harmonieavec cette conception de lamour, mais surtout il dcouvrait letotal dsintressement exprim dans un corpus, traditionnel, etremontant jusqu lAntiquit, de textes spirituels, mais, ce quitait nouveau, il en faisait la question discriminante, et seule dis-criminante, entre ses adversaires et lui ; enfin il essayait de donnerde cet amour paradoxal une explication, donc de le rendre pen-sable par les thologiens et par les philosophes. En mme temps,Fnelon tait conduit rassembler dans les donnes de la tradition tout un ensemble dautorits qui justifiaient ses posi-tions et sa dfense du pur amour. Considrable travail de rassemblement de textes, servi par les rsultats de deux sicles dim-primerie qui rendaient accessibles les monuments de lAntiquit etdu Moyen Age et qui permettaient de connatre sans dlai les exp-riences et les laborations des spirituels modernes. Les Justifications

    LE PUR AMOUR DE PLATON LACAN

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  • de Mme Guyon, recueil de citations antiques, mdivales etmodernes, sont en grande partie dues la collaboration de leurauteur avec Fnelon, et les trs nombreux documents rassemblsdans les fonds Fnelon de la Bibliothque nationale et des Archivesde Saint-Sulpice donnent aujourdhui encore lhistorien uneide du travail accompli.

    La recherche d autorits et de justifications , considrescomme des tmoignages , est une dmarche naturelle chez desgens devant se dfendre contre des adversaires qui les accusent denouveaut , voire dhrsie, et qui, au sens propre, leur font unprocs : procs devant larchevque de Paris pour Mme Guyon,procs devant le Saint-Office pour Fnelon. Mais cette dmarchede type juridique nest pas seulement le naturel recours daccuss la recherche de preuves et de tmoins. Certes, la recherche desauctoritates renvoie un auctor, un garant ultime qui, depuis unpass proche des origines, couvrirait de son autorit les labora-tions modernes ; et les justificationes, geste de faire juste , de dclarer juste , justum facere, sont en rapport avec un jus, undroit, et ont pour effet de crer ou de mettre en lumire la justesseet la justice des thses contestes. Mais il y a plus que le recours des pratiques judiciaires dans le rassemblement dautorits et lamise en place de justifications. Cest aussi la dmarche de toute la thologie moderne, comme cest celle de la naissante science destextes et celle des recherches historiques lpoque moderne. Enchaque cas, il sagit de rendre lisible et dapprocher lauctor dernierderrire le rassemblement des auctoritates, le texte originel danslimmdiatet idale de son surgissement hors de lesprit de lauc-tor et de lintention de lAuctor premier qui est Dieu, et de retrou-ver une vrit postule lorigine. Ainsi lautorit renvoie aupass, lAntiquit : les saints dont on postule que seraient por-teuses dautorit les maximes seront de prfrence prochesdune origine . Transmis de main en main, exhum et chargpeu peu par la rptition, lest dtre mani et utilis pourrendre compte, le dossier biblique et patristique la fois stoffe etcristallise en certains lieux textuels (citations, lieux communs,scnes emblmatiques, thmes potiques ou romanesques) etthologiques, alors que dautres, possibles nos yeux, ne rvlentpas la pertinence dun usage.

    A partir de ces dbats du XVIIe sicle et de la condamnation des

    UN AMOUR PUR

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  • efforts de Fnelon pour laborer une thorie cohrente de lamourpur, nous avons t conduit oprer un double mouvement. Enamont, nous devions analyser les arguments et les autorits surlesquels pouvaient sappuyer ces tentatives de thorisation : dePlaton et de la Bible jusquau XVIIe sicle, des textes et desexemples taient invoqus au cours des dbats o les protagonistespouvaient reconnatre de premires formulations ou de premiresincarnations de cet amour parfait et paradoxal. En aval, nousdevions nous demander si la brutale condamnation de 1699, quiavait pour toujours refoul dans lEglise catholique la rflexion surla nature et la puret de lamour (alors que lEglise luthrienneragissait de la mme faon contre les dfenseurs pitistes dunamour pur), signifiait la simple disparition de cette problma-tique. Lenqute ne consistait plus chercher des autorits ou des exemples, mais tudier le destin dun pur amour que lesEglises ne prenaient pour ainsi dire plus en charge. Notre hypothsetait que lide dun amour pur totalement dsintress, aumoment o elle tait rejete du champ de la thologie et de la spiritualit, ne pouvait disparatre purement et simplement maisquelle avait d tre reprise en dautres champs, la littrature, enparticulier le roman, la philosophie et, plus tard, la psychanalyse.Bien entendu, cela impliquait de radicales mutations dans laconception de lamour pur, et ce ntait que profondment transform quil pouvait tre reconnu dans les uvres de Kant, deSchopenhauer, de Sacher-Masoch, de Freud ou de Lacan.

    Telle est la double enqute, remontant puis descendant letemps, que nous avons mene. En tout cas, le point central, celui partir duquel une longue histoire prenait sens, tait le dbat qui marqua le catholicisme la fin du XVIIe sicle. Non pas que les arguments changs cette poque fussent tous dcisifs ou quede plus pertinents ou de plus pntrants ne pussent tre apportssur les questions qui divisaient alors thologiens, spirituels, philo-sophes et hommes de lettres, mais cest alors pour la premire foisquavec lExplication des maximes des saints de Fnelon, et les textesqui rpondaient aux objections contre cet ouvrage, les notions de puret et de dsintressement de lamour taient au centredune importante controverse, et faisaient lobjet dune vritablelaboration thorique.

    Refoules du champ de la thologie, les tentatives thoriques se

    LE PUR AMOUR DE PLATON LACAN

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  • manifesteront ailleurs : Kant dans les Fondements de la mtaphy-sique des murs et la Critique de la raison pratique oprera unevritable translation de la thologie la philosophie ; Schopen-hauer, analysant dans Le Monde comme volont et comme reprsen-tation les plus profondes pulsions vitales en