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  • stendhal, sartre

    la moraleou

    la Revanche de Stendhal

  • Paul Desalmand, 2002isbn : 2-84784-042-7Dpot lgal octobre 2002.

  • paul desalmand

    stendhal, sartre

    la moraleou

    la Revanche de Stendhal

    Le Publieur

  • ainsi Rousseau montrait lobjet ridicule aux lavandires.

    Sartre.

    Daprs un propos rapport, pour Sartre, un hommequi na pas t amoureux vingt ans de la Sanseverina,a toutes les chances de ne pas tre trs intressant. Desource plus sre, nous savons quau dbut de sa vie, il aplusieurs fois rsum son ambition en disant quil voulaittre la fois Spinoza et Stendhal . Rien de moins. VictorHugo adolescent aurait souhait tre Chateaubriand ourien. Sartre se promettait de devenir, en mme temps,un matre du roman franais et lgal de lun des plusgrands du panthon philosophique.

    Pourtant Sartre na rien crit sur son crivain prfr. Ilconsacre pages Flaubert, qui joue son gard lerle de repoussoir ; il publie des tudes sur de multiplesauteurs, mais sur Stendhal, en dehors de notations parses,trs nombreuses il est vrai, rien. Du moins rien qui noussoit parvenu car, si nous en croyons une lettre Simonede Beauvoir, il aurait crit un dveloppement dunetrentaine de pages sur le Journal de Stendhal dans lun deses carnets de guerre jusque-l gar. Pour ne pas en dire

  • que du bien dailleurs ce que lon peut deviner. Enrevanche, la mme poque, dans ce qui deviendra lesCarnets de la drle de guerre, il exprime sans rticence sonsentiment : Relu avec une admiration profonde lessoixante premires pages de La Chartreuse de Parme. Lenaturel, le charme, la vivacit dimagination de Stendhalne peuvent tre gals. Ce sentiment de ladmiration, si rarechez moi, je lai eu pleinement. Et quel art du roman,quelle unit dans le mouvement .

    Lun des personnages de La Mort dans lme, Mathieu,a envisag une tude sur Stendhal. Il a mme achetquelques livres dans cette perspective, mais les choses ensont restes l .

    Michel Contat explique ce silence paradoxal par lefait que lon parle mal de ce que lon aime . Ce qui estassez stendhalien, puisque nous savons qu plusieursreprises Henri Beyle sarrte dcrire au moment o il estsur le point dvoquer son bonheur .

    Nous comparerons dabord les deux vies, car ltude desressemblances et des diffrences permet de comprendrelattrait de Sartre pour Stendhal. Nous nous arrteronsensuite sur la faon dont chacun a envisag le problmede la libert afin de rpondre la question : Faut-ilvoir en Stendhal un prcurseur de lexistentialisme ?La comparaison des deux morales, qui constitue notretroisime partie, rserve des surprises. Quant audveloppement sur la revanche de Stendhal, par lequelse termine cet opuscule, il a surtout pour fonction deprserver un peu de suspense.

    stendhal, sartre et la morale

  • Un supplment gratuit rpond une objection surla faon dont nous prsentons les fondements de lamorale de Sartre.

    La note sarrte sur la comparaison des styles. Ledveloppement qui suit lensemble des notes suggredautres rapprochements et ouvre de nouvelles pistes derflexion.

    stendhal, sartre et la morale

  • deux vies

  • Les ressemblances sont si nombreuses entre les deuxvies que nous devrons pratiquement nous contenterdune numration. En revanche, nous nous arrteronsplus longuement sur trois grandes diffrences.

    *

    Stendhal et Sartre vivent lun et lautre dans des priodestroubles. Stendhal a six ans lanne de la prise de la Bastilleet dix en quand, sa plus grande joie, la Conventioncoupe la tte Louis XVI. Il vit durant la partie la plusmouvemente de lhistoire de France et y participe pour cequi est de lpope napolonienne. Sartre nat en ,anne de la premire rvolution russe. Il a neuf ans lorsquecommence la guerre de -. De plus, il se trouvedirectement concern par la Seconde Guerre mondiale laquelle il participe, soldat dabord, prisonnier ensuite.

    Mais quelle priode nest pas trouble, nous dira-t-on ?Il est vrai. Retenons tout de mme ce fait cause des

  • consquences qui en ont rsult. Pour litinraire dechacun, lexprience de la guerre a t fondamentale(surtout la retraite de Russie pour Stendhal et le sjourdans un stalag pour Sartre). Ces preuves les amnent sortir de leur ego et les conduisent mieux percevoir ceque, pour aller vite, nous appellerons la dimension ducollectif. Lun et lautre considreront cette priodecomme essentielle dans leur formation mme si elle nestsurvenue quau milieu de leur vie.

    Stendhal, dans une lettre son ami Flix Faure crit propos de la retraite de Russie : Ce voyage seul paie masortie de Paris en ce que jy ai vu et senti des choses quunhomme de lettres sdentaire ne percevrait pas en milleans . Sartre, de son ct, revient plusieurs reprisessur le rle fondamental de la guerre dans sa formation : La guerre a vraiment divis ma vie en deux. Elle a commencquand javais trente-quatre ans, elle sest termine quandjen avais quarante et a a vraiment t le passage de la jeunesse lge mr .

    *

    Ces deux tres vont passer leur vie rgler leurs comptesavec la bourgeoisie dont ils sont issus, bourgeoisie prtentions aristocratiques pour Stendhal, bourgeoisieuniversitaire pour Sartre. Le milieu dorigine sert derepoussoir. Leurs ennemis sont les mmes.

    Les rapports quils entretiennent avec le peuple sontempreints dambigut et pourtant assez diffrents.

    stendhal, sartre et la morale

  • Lattitude de Stendhal pourrait se rsumer par une formuleque lon a prte Mauriac : Je veux bien mourir pourles ouvriers, mais quon ne me demande pas de vivre aveceux. Les stendhaliens connaissent les diffrents passageso lauteur du Rouge exprime ce mlange complexedamour du peuple et de sentiment aristocratique quile caractrise : Jabhorre la canaille (pour avoir descommunications avec), en mme temps que sous le nom depeuple je dsire passionnment son bonheur .

    Sartre, durant sa mobilisation, constate quil faitpreuve de beaucoup plus dindulgence avec les militairesissus du peuple quavec les autres : Avec ce gros hommebrutal et grossier qui rote et pte comme il respire, je fais laputain parce quil est ouvrier . Mais on ne peut pas direquil ait, la diffrence de Camus, connu le peuple delintrieur et quil ait jamais vraiment eu le contact avec lui.

    *

    De trs nombreuses ressemblances aussi dans laconstellation familiale. Le rle des grands-parents estimportant pour louverture la culture . La relationavec les parents va pourtant jouer le rle cl dans laformation des personnalits. Rsumons : adorationpour la mre, haine du pre (ou de son substitut en cequi concerne Sartre).

    Pour Henri, sa mre, dont il est fou, meurt alors quilapproche de huit ans. Il ne sen remet jamais, prend enhaine son pre quil juge partiellement responsable de

    deux vies

  • cette disparition et ne pardonnera jamais Dieu. Lamre de Jean-Paul ne meurt pas au cours de son enfance,mais cest tout comme. Elle se remarie, ce qui provoqueun choc trs important pour lenfant qui ladore. Sonpre, dcd un an aprs la naissance de Jean-Paul, a peucompt pour lui. Il ne la connu quau travers dun portraitplac au-dessus de son lit et qui disparut ds le remariagede sa mre. Il a alors douze ans. Lanimosit contre lebeau-pre qui lui a vol sa mre, comme dans le cas deBaudelaire, est tenace.

    Contentons-nous de deux anecdotes significatives.Ds que son beau-pre meurt, Sartre, qui jusque-l vivait lhtel et travaillait dans les cafs, vient sinstaller chezsa mre. Par ailleurs, lui, lathe impnitent pour qui, enbonne logique, la mort est un solde de tout compte,refusa net dtre enterr ct de son beau-pre.

    *

    Se rencontrent chez lun comme chez lautre le gotprcoce de la lecture et la tendance compenser par desconstructions dans limaginaire les dboires de lexistence.Il leur restera toujours quelque chose de cette prdilectionpour le rcit des grands exploits. Peut-tre aussi unepropension se dfinir par rapport des modles, plusnettement tout de mme chez Stendhal.

    Notons le lien entre cette tendance vivre danslimaginaire et le fait davoir t exclus dun vrai contactavec les enfants de leur ge, ce dont ils ont souffert.

    stendhal, sartre et la morale

  • Stendhal en parle dans la Vie de Henry Brulard : Jevoyais sans cesse passer sur la Grenette des enfants de monge qui allaient ensemble se promener et courir ; or, cest cequon ne ma pas permis une seule fois. [] Qui le croirait ?Je nai jamais jou aux gobilles [billes] et je nai eu de toupiequ lintercession de mon grand-pre Grand-pre, qui tante Sraphie, sa fille, fait une scne cette occasion.Le jeune garon se console en lisant Don Quichotte qui lefait mourir de rire .

    La situation est proche, mis part le rle des parents,pour Sartre. Au jardin du Luxembourg, des enfantsforts et rapides jouent et le frlent sans sintresser lui.Impossible de se faire accepter. Sa mre lui proposedintercder auprs des mamans assises proximit, maisil refuse : Je la suppliais de nen rien faire ; elle prenaitma main, nous repartions, nous allions darbre en arbre etde groupe en groupe, toujours implorants, toujoursexclus . Comme Stendhal, il na dautre recours que lerefuge dans la lecture et les triomphes fantasmatiques.

    *

    Assez tt chez lun et chez lautre, lvacuation deDieu. Un athisme prcoce. Le courage de refuser ce queCamus appelle les mtaphysiques de consolation .Stendhal, tout aussi bien que Sartre, aurait pu crire : Lathisme est une entreprise cruelle et de longue haleine :je crois lavoir mene jusquau bout .

    deux vies

  • *

    Ils ont en commun un got pour la musique, lapeinture et lItalie. Sartre y sjourne chaque anne. Ilcrit sur le Tintoret, mais na pas pour la peinture lapassion de Stendhal. Mme chose pour la musique.Notons toutefois que Sartre joue du piano (jazz etclassique). Il sait dchiffrer alors que Stendhal najamais pu se plier ce quil appel