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"La vie de Jésus" d'Ernest Renan / Antoine Albalat Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Author: cali-mero

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  • "La vie de Jsus"d'Ernest Renan /Antoine Albalat

    Source gallica.bnf.fr / Bibliothque nationale de France

  • Albalat, Antoine (1856-1935). "La vie de Jsus" d'Ernest Renan / Antoine Albalat. 1933.

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  • LES GRANDS VNEMENTS LITTRAIRESHistoire littraire et anecdotiquedeschefs-d'oeuvresfranais et trangers

    publie sous la direction deMM. ANTOINE AL8ALAT, HENRI D'ALMRAS, ANDR

    BELLESSORT ET JOSEPH LE GRASPremire Srie

    Henri d'ALMRAS Le Tartuffe, de Molire.Ed.BENOIT-LVY Les Misrable, de Victor Hugo,Jules BERTAUT Le Pre Goriot, de Balzac.Ren DUMESNIL La Publication : Maomt Bovary,Flix GAIFTE Le Mariage de Figaro,

    '

    Louis GUIMBAUD Les Orientales, de Victor Hugo.Joseph LE GRAS Diderot et l'Encyclopdie,Henry LYONNLT Le Cid, de CorneilleComtesse J. DE PANGE De l'Allemagne, de Mme de Stal.Alphonse SCH Us Vie du Fleurs du Mal,Louis THUASNE Le Roman dt la Rose.Paul VULUAUD Les Paroles d'un Croyant,

    Deuxime SrieAntoine ALBALAT L'Art Potique, de Boileau.Henri D'ALMRAS Les Trois Mousquetaires.A. AUGUSTIN-THIERRY Rcits des Temps Mrovingiens.Albert AuriN L'Institution Chrtienne, de Calvin.Georges REAUME Les Lettres de Mon Moulin.Ren BRAY Les Fables, de La Fontaine.Raymond CLAUZEL Sagesse, de Verlaine.Yves LE FESVRE Le Gnie du Christianisme.Ph. VAN TIEGHEM La Nouvelle Hlose.Maurice MAGENDIE L'Astre, d'Honor d'Urf.Georges MONGRDIEN Athalie, de Racine.Ernest RAYNAUD Jean Moras et les Stances.

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  • LA VIE DE JSUSD'ERNEST RENAN

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    Comment il faut lire les auteurs classiques franais, 1 volume,16e mille (Colin, diteur), couronn par l'Acadmie franaise.

    Comment il ne faut pas crire, 1 volume, 15e dition (Pion, di-teur).

    Comment on devient crivain, 1 volume, 15e dition (Pion, diteur)*Gustave Flaubert et ses amis, 1 volume, 15e dition (Pion, diteur).Les ennemis de l'art d'crire, I volume (Librairie universelle, puis).Ouvriers et procds, 1 volume (Havard, diteur, puis).Le mal d'crire et le roman contemporain, 1 volume (Flammarion

    diteur, puis).Souvenirs de la vie littraire, 1 volume, 7 mille (Crs, diteur).Marie, \ volume (Colin, diteur, puis).L'amour chez Alphonse Daudet, I volume (Ollendorf, puis).Une fleur des tombes, I volume (Havard, puis).L'Impossible pardon, I volume (puis).Lacordaire, 1 volume (Vitte, diteur).Joseph de Maistre, 1 volume (Vitte, diteur).Pages choisies de Louis Veuillot, I volume (Lethielleux, diteur).Frdric Mistral, son gnie, son oeuvre (Sansot, diteur).L'art potique de Boileau, 1 volume (Malfre, diteur).Trente ans de quartier latin, 1 volume (Malfre, diteur).

  • JUSTIFICATION DE TIRAGE

    Il a t tir cle cet ouvrage30 exmplairessur papierpur fil numrot4e I 30.

    Tout droit* dt tprodatttonttttt.Copyright 193 by Edgar Moifite.

  • IPRPARATIONA LA VIE DE JSUS

  • IPRPARATION A LA VIE DE JSUS

    Renan est avec Chateaubriand un des plus grandscrivains du XIXe sicle, et sa Vie de Jsus constituel'vnement littraire le plus considrable de sonpoque. Pour bien connatre les raisons qui dcidrentRenan crire cette Histoire des origines du Christia-nisme, dont la Vie de Jsus forme le premier et le plusclbre volume, il est ncessaire de rappeler par quellevolution d'ides et de doctrine Renan fut amen abandonner la foi de sa jeunesse, pour professer l'irr-ductible t respectueuse incrdulit qui fit son origina-lit et son succs.

    La mre de Renan, pieuse Bretonne, rvait pour sonfils la carrire ecclsiastique. Henriette, la soeur deRenan, approuvait sincrement ce projet. Pieuse, elleaussi, songeant mme entrer au couvent de Lannion,elle se trouva tre le seul soutien de la famille, lamort du pre, qui eut lieu cinq ans aprs la naissance

  • 10 LA VIE DE JSUS D'ERNEST RENAN

    d'Ernest. Pour payer les dettes et surtout pour leverson frre, elle renona sa vocation et russit faireadmettre Ernest au petit Sminaire de Trguier KElle prit elle-mme une modeste position Paris,d'abord en sous-ordre dans une institution, puis direc-trice d'une maison d'ducation, o elle fit de srieuseslectures et o elle travaillait seize heures par jour.Elle obtint enfin pour le jeune Renan la faveur d'unebourse au petit Sminaire de Saint-Nicolas du Char-donnet, alors dirig par l'abb Dupanloup. A Saint-Nicolas, elle venait le voir et l'encourager. Renancontinua se montrer docile et bon lve. Pour assurerdfinitivement la scurit des siens et l'avenir de sonfrre, Henriette accepta la place d'institutrice dans unefamille polonaise. Elle partit pour la Pologne et elle yresta dix ans, charge de l'ducation de trois enfants.Son dvouement et son noble caractre lui valurentl'estime et l'attachement de tous.

    A sa sortie de Saint-Nicolas du Chaidonnet, Renanentra au grand Sminaire, d'abord Issy (1842), puis Saint-Sulpice (1843-45). L'abb Renard prtendqu'Henriette eut tort de l'envoyer Saint-Sulpiceavant de bien connatre sa vocation. Mais Henrietteet sa mre croyaient, au contraire, fermement lasincrit de cette vocation. Tous les trois n'avaientaucun doute cet gard.

    C'est pendant ces quatre annes de grand Sminaire

    I. Marie James Darmestcter. La Vie d'Ernest Renan, p. 14.

  • PRPARATION A LA VIE DE JSUS U

    que se dvelopprent chez le jeune Renan les disposi-tions intellectuelles qui devaient lui rvler sa vritabletournure d esprit. L'orthodoxie la accus d'avoir perdula foi par enttement et mauvaise volont. La questionest beaucoup plus simple. Renan est arriv l'incrdu-lit le plus naturellement du monde. Et d'abord avait-ilrellement la foi ? A Saint-Nicolas du Chardonnet,il n'y a pas de doute, il tait pieux et mme mystique.Seulement, comme chez beaucoup de ses condisciples,la foi tait chez lui affaire de sensibilit, d'ducation etd'habitude. Les sminaristes, en gnral, cherchentrarement se rendre compte de leurs croyances.L'Eglise pense pour eux. ils reoivent sans le discuterun enseignement qui fait partie d'une carrire libre-ment choisie. Ce genre de vocation, alors comme aujour-d'hui, suffisait faire de bons prtres, et Renan n'avaitqu' accepter l'avenir pratique qui s'ouvrait devant lui.

    Malheureusement le jeune homme ne tarda pas s'apercevoir que sa tournure d'esprit, rebelle au surna-turel, l'entranait invinciblement vers la critique etl'objection. Il ne prit conscience de ce changementque peu peu, mesure que s'largissait le champ deses rflexions et de ses lectures. Ses ides d'enfance,l'exemple familial, son culte pour sa mre, enfin sespropres illusions endormirent longtemps sa vigilance.Il fallut que ses professeurs lui ouvrissent les yeux enlui disant : Vous n'tes plus chrtien .

    Ce fut pour lui, non pas un drame la Jouffroy,mais un brusque rveil, une lutte entre les exigences de

  • 12 LA VIE DE JSUS D'ERNEST RENAN

    sa raison et le choix d'une carrire qu'il considraitlui-mme comme l'idal et le but de sa vie. Indcis ettroubl, le jeune Renan trompa pendant quelquetemps sa vieille mre ; il trompa ses professeurs, il se

    trompa lui-mme, en proie des contradictions et desattermoiements qui pouvaient faire suspecter sa sinc-rit. Il recula cependant devant l'engagement irrvo-cable du diaconat. Il crivit alors son condisciple,l'abb Cognt, des lettres touchantes d'angoisse etd'motion.

    Que de fois, dit-il, j'ai cherch me mentir moi-mme IMais cela est-il au pouvoir de l'homme de croire ou de nepas croire ? Je voudrais qu'il me ft possible d'toufferla facult qui en moi requiert l'examen ; c'est elle qui afait mon malheur. Heureux les enfants qui ne font touteleur vie que dormir et rver ! Je vois autour de moi deshommes purs et simples, auxquels le christianisme a suffipour les rendre vertueux et heureux ; mais j'ai remarquque nul d'entr'eux n'a la facult critique ; qu'ils en bnissentDieu. i

    Les ennemis de Renan ont refus d'admettre lesraisons qu'il nous a donnes de son changement decroyance. Sa correspondance avec sa soeur prouvecependant jusqu' l'vidence qu'il fut victime d'unevocation sentimentale qui ne se trouva pas assez fortepour rsister la critique et aux objections.

    Ma foi, a-t-il dit lui-mme, a t dtruite par la critiquehistorique, non par la scolastique ni par la philosophie. Il a dit encore : Mes raisons de ne pas croire furent toutesde l'ordre philologique et critique ; elles ne furent nulle-

  • PRPARATION A LA VIE DE JSUS 13

    ment de l'ordre mtaphysique, de l'ordre politique, del'ordre moralx .

    On a prtendu que l'exgse ne fut pas la vraiecause de cette incrdulit. Et la preuve, dit-on, c'estque Renan n'a commenc tudier l'hbreu qu aSaint-Sulpice et qu'il n'tait dj plus chrtien au sminaired'Issy. (Correspondant, 20 mai 1882). On peut cepen-dant faire de l'exgse sans connatre l'hbreu. Le grecet le latin suffisent. En travaillant la Vie du Christpendant sa longue retraite Corbara, le pre Didons'est beaucoup occup d'exgse, et je ne crois pasqu'il et srieusement tudi l'hbreu. Il faut donccroire Renan, quand il dit que ce sont les questionsd'exgse, c'est--dire les objections tires de ses seuleslectures, qui l'ont surtout influenc ; et il a bien falluque ce genre de recherches lui ait paru de quelquepoids pour lui avoir inspir plus tard des phrases commecelle-ci :

    La. question de savoir s'il y a des contradictions entre leIVe Evangile et les Synoptiques est une question tout faitsaisissable. Je vois ces contradictions avec une videncesi absolue, que je jouerais l-dessus ma vie et, par cons-quent, mon salut ternel sans hsiter un moment 2.

    Renan, en effet, a toujours donn beaucoup d'impor-tance l'tude des textes, et il a signal maintes foisla faiblesse de l'enseignement apologtique du grandSminaire cette poque. L'insuffisance de cet ensei-

    1. Souvenirs d'enfance et dejeunesse, p. 258 et 298.2. Souvenirs d'enfance et de jeunesse, p. 298.

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    gnement finit par dcourager sa bonne volont. Queserait-il advenu de sa foi, si les mthodes d'ruditionet d'exgse eussent t plus srieuses et plus au courantdes grands mouvements allemands ? Mgr d'Hulsts'est pos la question. Des facilits, dit-il, lui ontmanqu pour la rsistance, et des circonstances plusheureuses les lui auraient offertes .

    Mgr Perraud ne croit pas que les objections d'exgsepuissent dtruire la foi :

    Quand on a la foi chrtienne et qu'on pratique ses devoirsde chrtien avec courage, Dieu ne permettrait pas qu'onabandonne sa croyance pour des motifs scientifiques,*ce serait contraire sa justice et sa bont 1.

    Hlas ! depuis des milliers d'annes Dieu laissecommettre sur cette terre bien d'autres crimes quipeuvent paratre contraires sa justice et sa bont.

    Il est toutefois trs possible, comme le pense l'abb

    Cognt, que l'exgse n'ait pas t la seule raisondterminante de l'incrdulit chez Renan, et qu'il aitaussi fortement subi l'influence de la philosophieallemande. Au premier abord et en gnral, il ne semblepas que l'tude de la philosophie, quelle qu'elle soit,puisse prsenter tant de dangers pour une jeune intelli-gence. Ses hardiesses philosophiques n'ont pas empchMalebranche d'tre un parfait chrtien. Renan, aufond, avait un peu la mentalit de ces pasteurs alle-mands qui, comme Herder, croyaient pouvoir ensei-

    I. Mgr Perraud. A propos de la mort de Renan, p. 33.

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    gner le christianisme sans croire la divinit du Christ.Ce qui fit rellement du tort au jeune sminariste,

    ce furent ses hsitations quitter Saint-Sulpice. SesDirecteurs, pour rassurer sa conscience, eurent la fai-blesse d'excuser peut-tre un peu trop cet excs d'ind-cision. Effray la pense de dsoler sa mre, dcou-rag devant les prochaines difficults d'une vie laque,le jeune homme se rattachait malgr lui la foi de sajeunesse, sans pouvoir arriver briser le lien qui le rete-nait captif. A la veille de quitter Saint-Sulpice, ilaimait encore passionnment le christianisme, et laposie des crmonies religieuses et, malgr tes lec-tures profanes la chapelle, il eut jusqu' la fin desheures de ferveur sincre.

    Sa foi cependant allait tre bientt vaincue. A Issy, Saint-Sulpice, il enviait le bonheur d'tre libre, depouvoir tout lire, tout crire, de penser enfin par lui-mme. Il adressait alors au Christ de sa jeunesse unemouvante page d'adieu, qui rvle la persistance desa sensibilit chrtienne.

    Dans cette crise de conscience Maurice Barrs n'avoulu voir qu'une crise de carrire et d'conomiedomestique. Renan n'aurait cherch qu' s'assurer sascurit matrielle, qui lui permettrait de travailler son aise. C'tait l tout le problme, selon Barrs.C'est trpp dire ou trop peu dire. Les Lettres intimeset les Nouvelles lettres intimes protestent contre cetteinsuffisante interprtation.

    Que Renan ait perdu la foi sans trop de dchire-

  • 16 LA VIE DE JSUS D'ERNEST RENAN

    ments, le fait n'est pas contestable. Encore faut-il luisavoir gr de son honntet. Un autre sa place se ftmontr moins scrupuleux et et peut-tre plus docile-ment suivi la voie facile qu'on lui prsentait. Rienn'tait plus ais que d'tre pratique, s'il ne se ft agique de cela. Renan pouvait compter tt ou tard surune haute situation dans le clerg catholique. Evqueou cardinal, il et t une lumire de l'Eglise. Malheu-reusement la question de sincrit dominait tout, etquoi qu'en dise Barrs, il n'y eut crise de carrire queparce qu'il y avait crise de conscience. La crise decarrire s'imposa quand Renan eut compris que sonincrdulit ne lui permettait plus de choisir. Les lettresqu'il crivait sa soeur, pour lui expliquer sa rpu-gnance s'engager dans les ordres, ont un ton de convic-tion et de regret dont Renan ne devait plus se dpartir.

    Tous les papiers que j'ai de ce temps, dit-il, me donnent,trs clairement exprim, le sentiment que j'ai plus tardessayde rendre dans la Vie de Jsus,je veux dire un gotvif pour l'idal vanglique et pour le caractre du fondateurdu christianisme. L'ide qu'en abandonnant l'Eglise jeresterais fidle Jsus s'empara de moi et, si j'avais tcapable de croire aux apparitions, j'aurais certainement vuJsusme disant : Abandonne-moi pour tre mon disciple .Cette pense me soutenait, m'enhardissait. Je peux direque ds lors la Vie de Jsus tait crite dans mon esprit.La croyance l'minente personnalit de Jsus, qui estl'me de ce livre, avait t ma force dans ma lutte contre lathologie *.

    1. Souvenirs d'enfance et de jeunesse, p. 312.

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    Aprs avoir hsit pendant deux ans, Renan pritenfin la rsolution de quitter le Sminaire, le 6 octobre1845. Ce fut un grand acte de courage et de franchise.

    Je ne crains pas de dire, dclare Mgr Perraud, que devantDieu cet acte de loyaut, dont ce moment l'auteur nepouvait pas prvoir les consquences ultrieures, a peut-tre t une de ses meilleures actions en ce monde \

    Cette dcision devait entraner pour Renan unchangement complet d'existence. Encourag et soutenupar les lettres de sa soeur et les 1.200 francs quellelui envoyait, il accepta et supporta trs noblementcette nouvelle vie de solitude et de travail.

    L'influence d'Henriette sur l'volution rationalistede son frre a soulev des discussions sur lesquelles ilme semble qu'on devrait tre d'accord. A l'apparitionde la Vie de Jsus, Henriette fut un instant considrecomme une victime. Dnonant la clbre ddicace :A l'me pure de ma soeur Henriette, un vque accusal'auteur de la Vie de Jsus d'avoir dtruit la foi chr-tienne dans le coeur d'une faible femme. Aujourd'huila thse a chang. Henriette passe pour avoir t nonseulement l'inspiratrice de Renan, mais d'aprs Bru-nctire, sa corruptrice intellectuelle, la grande ouvrirede l'incrdulit de son frre, l'ouvrire patiente,l'ouvrire acharne. L'exgse et la philosophie n'ontfourni que plus tard Renan les raisons dont il avait

    1. Mgr Perraud. A propos Je la mort de Renan, p. 37.ALBALAT 2

  • 18 LA VIE DE JSUS D'ERNEST RENAN

    besoin pour fonder les raisons que sa soeur lui avaitsouffles .

    Rien ne justifie une pareille affirmation. La lecturedes Lettres intimes prouve, au contraire, qu'Henriettes'est toujours montre sur cette question d'une discr-tion infiniment dlicate. Ce qui est vrai, c'est que,pendant les annes d'exil l'tranger, tandis qui Issy et Saint-Sulpice Renan se dtachait de la foi,Henriette de son ct subissait la mme crise. Les lec-tures historiques et philosophiques, qui remplirent lesloisirs de cet exil en Pologne, modifirent peu peules convictions religieuses d'Henriette, Elle aboutit aurationalisme, comme son frre, parce quelle avait,au fond, la mme tournure d'esprit, et il n'est pas dutout prouv qu'elle ait exerc une influence quelconquesur le changement de croyance de Renan.

    Plus d'une fois, quand elle tait encore Paris et qu'ellevenait le voir, dit Mary James Darmesteter, Henrietteappela les rflexions d'Ernest sur le caractre irrvocabledu voeu sacerdotal ; mais jamais elle ne dit un mot quiaurait pu blesser directement sa foil.

    Les lettres qu'elle lui crivait de Pologne cettepoque se bornent presque exclusivement des conseilsde rflexion et de conduite. Avant de t engager rfl-chis bien ; pas de prcipitation ; retarde tant que tupourras , Dans ces pages si prcieuses pour la connais-sance psychologique de Renan, ni l'un ni l'autre n'absor-

    1. La Vie d'Ernest Renan, p. 34.

  • PRPARATION A LA VIE DE JSUS 10

    dent le ct religion et vocation ; il ne s'agit que d'aveniret de position matrielle, nullement de foi chrtienne.Il est entendu que Renan a la foi et qu'il consent sefaire prtre, On ne revient plus l-dessus. Henrietterespecte les sentiments de son frre ; elle dclare qu ellepourrait, mais qu'elle ne veut pas l'influencer *. Elle secontente de lui montrer les inconvnients que sonindpendance d'esprit pourra trouver dans l'tat eccl-siastique. L'abb Renard insiste l-dessus.

    Elle appuyait, dit-il, de toutes sesforces sur les objectionsque lui-mme se formulait. Elle lui faisait valoir l'impor-tance des difficults qu'il ne manquerait certainement pasde rencontrer dans l'tat ecclsiastique 2.

    Oui, incontestablement ; mais c'est le seul genre dedifficults qu elle se permettait de lui signaler ; saresponsabilit et t bien plus grave, notre humbleavis, si elle et pouss son frre suivre une vocationqui et fait de lui un mauvais prtre. Il est trs possibleque ces objections n'aient pas encourag Renan sedcider ; mais, encore une fois, elles restrent exclusi-vement d'ordre matriel et pratique. Depuis l'entre Issy (1842) jusqu' la sortie (1845), jamais il ne futquestion entr eux des choses de la foi 3. C'est seulementle 11 avril 1845, quand il refuse le Diaconat, que Renanse dcide enfin, pour la premire fois, confier sa soeurses objections et ses doutes religieux.

    1. Lettres Intimes, p. 81, 83.2. Renan. Les Etapes de sa pense.3. Lettres intimes, 1842-45, pp. 104, 105, 114, 121, Nelson.

  • 20 LA VIE DE JSUS D'ERNEST RENAN

    Avant d'entrer plus avant dans nos projets, je veux,bonne Henriette, complter les notions que je t'ai djdonnes sur mes dispositions actuelles... Je ne me rappellepas (avoir jamais exposles motifs pour lesquels la carrireecclsiastique a cessde me sourire ; je veux le faire aujour-d'hui avec toute la nettet d'une me franche et droite par-lant une intelligence capable de la comprendre. Eh bien !le voici en un seul mot. Je ne crois pas assez1.

    Et Renan raconte alors sa soeur la marche crois-sante de son incrdulit, ses lectures, sa vrification du christianisme, son impossibilit de croire, son tra-vail critique : Henriette, pardonne-moi de te dire toutcela... Il ne dpend pas de moi de voir autrement queje vois... Voil mon tat, ma pauvre Henriette... C'estl l'unique cause qui m'loigne du Sacerdoce .

    Cette confidence ne surprend pas Henriette. Ellerpond qu'elle s'attendait cela ; elle approuve sa dci-sion : Je te remercie d'avoir cout ma voix et cellede ta conscience, d'avoir repouss les engagementsqu'on voulait dj t'imposer . Elle le flicite d'avoir,comme elle le lui conseillait, bien rflchi, bien pesle pour et le contre. Elle ne lui a jamais dit autre chose.Elle l'encourage, elle le fortifie ; elle lui dit en rsum : Du moment que tu ne crois plus, tu serais malheureuxen acceptant ce joug et, puisque c'est dcid, ne faiblisplus .

    Voil, textes en mains, l'influence qu'Henriette aexerce sur Renan. Il y a loin de tout cela aux impu-

    I. Lettres intimes,p. 163.

  • PRPARATION A LA VIE DE JSUS 21tations de Brunetire, affirmant premptoirement quelle fut la grande ouvrire, l'ouvrire acharnede l'incrdulit de Renan . La vrit c'est que pas uninstant Henriette n'a cherch rendre son frre incr-dule.

    Mme Nomi Renan nous a nettement confirm cetteopinion. Henriette, nous a-t-elle dit, tait la derniredes personnes capable d'avoir voulu dtruire la croyancereligieuse de son frre. Elle fut toujours l-dessus d'unediscrtion et d'une rserve admirables. Pour rien aumonde elle n!et voulu jouer ce rle... Elle tait ladlicatesse et la conscience mme .

    Ce n'est pas elle qui fit le mal ; il tait fait quand ellel'approuva. Elle n'encouragea son frre, qu'aprs avoirconnu son incrdulit. Alors certainement elle futheureuse de le voir arriv l'tat intellectuel qu'ellen'avait pas os lui prcher.

    Pendant les premires annes, de 1845 h 1848,libr de toute doctrine, Renan se livra tout entier l'ivresse du travail personnel, la joie d'crire et d'tu-dier selon ses gots. Seul, sans amis, exil dans unemodeste chambre d'htel, il apporta dans cette nouvelleexistence une grande force de caractre et une irrpro-chable dignit de moeurs. L'ambition, la soif de savoir,remplacrent chez lui la foi disparue. Ne croyant plusqu' la science, au rgne de la science, il n'et dsormaisqu'un dsir : passer des examens et devenir un jourprofesseur au Collge de France. Ds le dbut il fixaittoutes les ralisations de sa carrire,

  • 22 LA VIE DE JSUS D'ERNEST RENAN

    C'est peu de temps aprs son dpart du Sminaireque Renan fit la connaissance de Berthelot.

    Un jour, dit Berthelot, o je sortais de ma chambre situesous les combles, j'aperus sur le seuil voisin une nouvellefigure qui ne ressemblait celle d'aucun de mes camarades ;c'tait un jeune homme srieux et rserv, de tournureecclsiastique ; le regard de ses yeux pers tait franc etmodeste, la tte grosse et ronde ; le visage ras ne manquaitni de finesse ni d'expression... Nous nous observmes pen-dant quelques jours et nous ne tardmes pas nous lierd'une affection de plus en plus troite \

    C'est sous l'influence des ides de Berthelot queRenan, ds 1849, se mit crire son gros ouvrageYAvenir de la science, qu'il ne devait publier qu'en 1890.Non seulement il s'assimilait la tournure d'esprit de sonsavant ami, mais aussi ses ides politiques. Le futurauteur de la Vie de Jsus fut un moment, comme Ber-thelot, dmocrate la faon de Quinet et de Michelet,et je ne sais jusqu'o 1et men cet entranement, sila mission dont il fut charg en Italie n'et interrompucette volution gauche.

    Son sjour Rome vint heureusement le rendre lui-mme, l'loigner de la Rvolution et lui redonner cetesprit de libralisme et de tolrance qui devait inspirerses crits.. Il ne comprit entirement qu' Rome lavaleur et la beaut de la religion chrtienne, son ctsduisant et humain. Il tait parti rvolutionnaire ; ilrevint conservateur. Il a dcrit ce nouvel tat d'esprit

    1. Discours prononc Trguier, 1903.

  • PRPARATION A LA VIE DE JSUS 23

    dans un petit livre autobiographique o se trahitmme un changement de style, une manire d'crireplus classique, qu'il gardera dfinitivement 1. A partirde ce moment Renan dclare qu'il ne veut plus tre dur, sectaire ni dogmatique . Il aimera et soutiendrala religion comme la plus ncessaire et la plus idaleillusion dont puisse vivre l'humanit. Il rvera un chris-tianisme plus rationnel, une religion sans dogme nimiracle, c'est--dire peu prs la religion qu'il feraprcher par le hros de sa Vie de Jsus.

    Renan nous a laiss quelques pages sincres sur cenouveau rveil de son inclination religieuse.

    Quand les trois cents glises de Rome carillonnent lafois, il n'y a pas de philosophie qui tienne... Quand on a lesens religieux tant soit peu vif, comme moi, cela lectrise...On chante... Bndiction du Saint-Sacrement. Un mor-ceau de pain, voil tout pour moi. Non, foi, quelle est taforce ! Tu idalises toutes choses ; le pain, tu en fais Dieu.Non, ce n'est pas un peu de matire et rien de plus, ce quiconsole, ce qui lve tant de bonnes mes. La matire n'estque pain, mais l'ide !... Ce n'est que du pain, propositionfausse... Depuis ce temps j'ai pris l'habitude d'aller le soirdans les glises y chercher compagnie. C'est la meilleure,celle des simples 2.

    Et ceci plus significatif encore :

    Aujourd'hui j'ai pri. Comment je reviens la prire ?Un cimetire, un tombeau de jeune fille... Peut-tre l'aurais-je aime... Priez pour elle... Eh oui, je prierai pour toi, douce

    1. Patrice, Beatrix, etc... Fragmentsintimeset souvenirs.2. Renan.Voyages.dit. Montaigne.

  • 24 LA VIE DE JSUS D'ERNEST RENAN

    me... Je tombai genou* et je dis pour elle la prire deschrtiens... Depuis ce temps je suis tout chang ; je croisque je suis revenu chrtien \

    Cette raction de sympathie religieuse ne devaitpourtant pas modifier chez Renan le fond mme deson incrdulit. Ses travaux cette poque, son rationa-lisme, sa connaissance de l'hbreu, le genre de mat-riaux qu'il accumulait, ses lectures, ses tudes de langueet d'exgse, tout cela formait un ensmble de prpa-et d'exgse, tout cela formait un ensemble de prpa-rations qui l'engageait dj instinctivement crireune Vie de Jsus et une Histoire du christianisme d'aprsles plus rcents rsultats des mthodes allemandes.

    Ah ! mon Dieu, disait-il, qui me donnera le pouvoir defaire un livre du christianisme, qui dira dfinitivementcomment il est temps de le prendre ! Je le louerai, je l'exal-terai, je le baiserai, mais l'humaniserai. L'homme ou Dieu,c'est tout un, mme sans panthisme 2.

    Ds sa sortie de Saint-Sulpice (mai-juin 1845),Renan semblait proccup d'tablir les fondementsde son oeuvre future, en rdigeant un Essai psychologiquesur Jsus-Christ, publi seulement en 1920, dans laRevue de Paris, et o il tentait d'expliquer par les loispsychologiques l'apparition de Jsus , en la ratta-chant au temps o il parut .

    En mars-avril 1849, dans la Libert de penser, o

    1. Renan.Vot/ases.Eit. Montaigne.2. Cit par Pierre Guilloux. L'Esprit deRenan,p. 103.

  • PRPARATION A LA VIE DE JSUS 25

    crivaient Bersot, Vapereau, Jules Simon, Renandonnait, sur les historiens de la Vie de Jsus, un premiertravail d'approche qui contenait dj les grands prin-cipes de son rationalisme, et o il prenait position surla date des Evangiles, considrs comme des rcitslgendaires. Il insistait surtout sur l'action personnellede Jsus, que Strauss sacrifiait trop brutalement. Ontrouve dj, dans ces pages du jeune Renan, le plan etla conclusion de sa Vie de Jsus, avec une expositioncomplte de la thorie du Surnaturel.

    En sortant du Sminaire, dit-il dans ses Souvenirs,la Vie de Jsus tait crite dans mon esprit . Ce projetne lui fut pas subitement inspir par l'offre de la mis-sion en Phnicie, comme le pense M. Edmond Renard *.Renan, on le voit, depuis longtemps y songeait.

    Cette ide continua le proccuper son retourd'Italie en 1850, aussitt aprs sa runion avec sa soeurrue du Val-de-Grce.

    Ds 1849, il dclarait dans son Avenir de la science(p. 279) : Le livre le plus important du XIXe sicledevrait avoir pour titre Histoire critique des originesdu christianisme, oeuvre admirable que j'envie celuiqui la ralisera et qui sera celle de mon ge mr, si lamort et tant de fatalits extrieures qui font dviersouvent si fortement les existences, ne vient m'en

    empcher .

    1. Ernest Renan. Les tapesde sa pense,p. 139.

  • 26 LA VIE DE JSUS D'ERNEST RENAN

    En 1860, l'poque o il publiait Averrho's, Renancrivait Sainte-Beuve :

    Une histoire critique des origines du christianisme,faite avec toutes les ressources de l'rudition moderne, endehors et bien au dessus de toute intention de polmiquecomme d'apologtique, a toujours t le rve que j'ai caress.Mais je n'aborderai ce grand sujet qu'aprs m'tre fait uneautorit par des oeuvres d'un caractre purement scienti-fique et o nulle proccupation religieuse ne puisse tresouponne.

    Berthelot, avec qui il se lia intimement partir de1852, prcise la date des dispositions desprit deRenan ce sujet,

    Ds sa premire jeunesse, il avait conu, comme l'objetet le but essentiel de sa vie, l'accomplissement d'une oeuvrefondamentale, l'tude des origines du christianisme. Cefut l'axe fixe de sa carrire, le point sur lequel il ne variajamais ; c'est cette oeuvre qui devait consacrer son autoritdevant ses contemporains et sa gloire devant les historiensdu XIXe siclel.

    Les annes de travail, de 1845 1863, pendantlesquelles Renan se cra un nom dans le monde scien-tifique, peuvent donc tre considres comme unelongue et relle prparation sa Vie de Jsus.

    1. Discours prononc Trguier.

  • II

    RDACTIONDE LA VIE DE JSUS

  • II

    RDACTION DE LA VIE DE JSUS

    On juge dans quelle disposition desprit Renandut accueillir l'offre de la mission qui allait lui permettrede visiter la Phnicie, la Syrie et la Palestine. Il n'taitpas homme entreprendre son oeuvre sans avoir par-couru les lieux o s'est droul le sublime drame dontprs de deux mille ans n'ont pas encore puis l'mo-tion. La vision matrielle de cette contre divine devaitlui inspirer les pages les plus colores et les plus capti-vantes de son original rcit.

    Quand il partit pour sa mission d'Orient (1860-1861),peu de temps aprs l'expdition franaise contre lesDruses, Renan n'tait pas encore clbre ; mais sestravaux jouissaient dj d'une grande rputation dansle monde savant. Son Histoire des langues smitiquesvenait d'obtenir le prix Volney. L'Institut couronnaitson Mmoire sur la langue grecque au moyen-ge. Ilavait publi Averrhoes, le Cantique des Cantiques, le

  • 30 LA VIE DE JSUS D'ERNEST RENAN

    Livre de Job, ses Etudes d'histoire religieuse, VOriginedu langage et les Essais de morale et de critique.

    Par ses titres et sa comptence, Renan semblaitdonc tout dsign pour remplir la mission archolo-gique qu'on lui proposait en Phnicie. Il'nienait aveclui sa soeur Henriette, dont la collaboration lui fut siprcieuse pour la rdaction de son livre. Toujoursprte se dvouer, Henriette fut heureuse de le suivre,bien qu elle et dj comme un pressentiment de sa finprochaine. Renan partit seul avec elle, Mmo Renanles rejoignit quelques mois plus tard. Domin par sonrve, Renan crivait Berthelot :

    Jusqu' ce que j'aie fait mes Origines du christianismeje serai un hibou et je me donnerai avec parcimonie lacorrespondance et la conversation. Vous avez achev votremonument ; moi je n'ai fait encore que les propyles dumien.

    Arriv en Palestine, Renan est dans l'enchantement.Ciel, lumire, climat, montagnes, tout lui parat splen-dide.

    Il crit le 12 mars 1861 :

    Ce pays est admirable. Le Liban a un charme grandiose,un reste du parfum qu'il avait au temps de Jsus. Ici jesuis en terre biblique. Je vois de ma terrasse Sarepta, l'Her-mon, le Carmel, les montagnes de la tribu de Dan... Jesaisis de plus en plus la personnalit minente de Jsus.Je le vois trs bien traverser la Galile, au milieu d*une fteperptuelle. Son amour pour les enfants, son got pour lesfleurs, pour les divertissements de noces, le tour idyllique

  • RDACTION DE LA VIE DE JSUS 3!et champtre de son imagination me sont bien expli-qus \

    L'ardeur de ses premiers travaux archologiques,auxquels il se livra tout entier, lui fit un peu ngliger"ses amis et mme sa fidle Henriette, qui s'en plaignaitamrement. Elle ne voulait pas tre oublie. Dix annesde servitude l'Etranger avaient encore aigri son carac-tre et humili le sentiment qu elle eut toujours de sapropre supriorit personnelle. Elle n'tait pas unervolte, elle tait la fois despotique et rsigne, etelle reportait douloureusement sur son frre les strilesferveurs de ses affections dues.

    Elle le suivait partout, partageant ses fatigues, seslongues courses cheval dans un pays torride etcaillouteux, o il n'tait pas possible d'aller pied.Nature la fois complique et trs simple, rsolue n'tre rien pourvu que son frre fut tout, elle avait pourlui une adoration tyrannique qui remplaait chez elleses autres sentiments de femme. Le fils Gaillardotdisait Barrs qu'Henriette Renan, maigre, de tailleplus que moyenne, la bouche sombre, les cheveuxgrisonnants, trs savante et parlant de choses archolo-giques tait une crature acaritre, se plaignanttoujours, ne prenant pas son parti de la nourriture, setrouvant mal du climat, se fchant contre les domes-tiques ..

    Ds qu'il eut achev ses fouilles de Phnicie, Renan

    I. Correspondante,II. p. 190.Lettre Taine.

  • 32 LA VIE DE JSUS D'ERNEST RENAN

    partit avec sa soeur pour visiter la Palestine, la rgiondu Jourdain, le lac de Tibriade, etc.. Il nous a ditdans Ma soeur Henriette son motion en apercevantpour la premire fois, des hauteurs du lac Huleh, lepays du Jourdain et, au loin, le lac de Gnsareth.Ils parcoururent ensemble dans tous les sens cetteterre biblique o s'est pass le grand drame religieuxqu'il appellera l'vnement capital de l'histoire dumonde . Ce pays de lumire et de solitude fut pourRenan une rvlation. M. Pommier dit avec raison quec'est son sjour en Palestine qui lui donna l'irrsistiblebesoin de commencer crire sa Vie de Jsus (p. 159).Renan lui-mme a racont avec quel ravissement il aVu la miraculeuse figure du Christ prendre sous sesyeux un sens, une ralit, une forme. Au lieu d'treun tre abstrait et qu'on dirait n'avoir jamais exist,je vis une admirable figure humaine vivre et se mou-voir . Remarquons la nouveaut du point de vue.Nous adorons un Dieu ; Renan voit vivre un homme ; lavision se prcise ; il s'agit de deviner comment leschoses ont d se passer . Renan ne s en cache pas :c'est en artiste qu'il peindra son sujet. Ce qu'il cherche voquer, c'est la couleur, le milieu, les moeurs, lepaysage, les enchantements de la lgende et les possi-bilits de l'histoire.

    Aprs un mois d'excursions travers les plus clbressites de la Palestine, le Carmel, la Galile, Jrusalem,etc.. ; aprs avoir pris des notes tous les jours et dcritrapidement les lieux et les souvenirs du pays biblique,

  • RDACTION DE LA VIE DE JSUS 33

    Renan revient dans les environs de Beyrouth et s'ins-talle avec sa soeur Amschit, dans les montagnes deGhazir, immortalises par la ddicace de son livre.

    Ds ce moment Renan n'eut plus qu'une ide :peindre le personnage dont il subissait la sduction.Impatient de fixer l'inspiration envahissante, il se mit crire fivreusement la premire rdaction de sonlivre, jusqu'au voyage de Jrusalem. Il fit ce travaildans un tat d'exaltation qui lui laissa le souvenir desplus belles heures de sa vie (aot 1861). Heuresdlicieuses, dit-il, et trop vite vanouies, oh ! puissel'ternit vous ressembler ! Du matin au soir j'taisivre de la pense qui se droulait devant moi. Je m'en-dormais avec elle, et le premier rayon du soleil parais-sant derrire la montagne me la rendait plus claire etplus vive que la veille .

    Renan crivait de Beyrouth Berthelot (septembre1861) :

    J'ai, employ mes longues journes de Ghazir rdigerma Vie de Jsustelle que je l'ai conue en Galile et dans lepays de Sour... J'ai russi donner tout cela une marcheorganique qui manque si compltement dans les Evangiles.J'ai essay, comme dans la vibration des plaques sonores,de donner le coup d'archet qui range les grains de sable enondes naturelles... 1

    Renan crivit au crayon cette premire rdaction,qui se trouve aujourd'hui la bibliothque nationale.

    1. Cit par Pierre Guilloux. L'Esprit de Renan, p. 223.

    ALBALAT 3

  • 34 LA VIE DE JSUS D'ERNEST RENAN

    M. Andr Le Breton nous a donn ce sujet d'int-ressants dtails, qu'il tenait du fils du Dr Gaillardot.

    Le fils Gaillardot, dit-il, avait alors sept ou huit ans.Il habitait Ghazir avecsa mre et allait une cole tenue pardes Jsuites, pendant que Renan travaillait dans la maisonvoisine. Il se souvient qu'un matin celui-ci, ayant puis saprovision de crayons, il alla lui-mme en chercher l'cole,et c'est avec ces crayons des rvrends pres que la Vie deJsusa t crite en partie, car aprs plus de soixante ans,l'criture toute menue demeure parfaitement nette \

    Pendant tout ce travail Henriette ne quittait pas sonfrre. Elle recueillait et relisait chaque page, mesurequ elle tait crite. Elle fut, nous dit Renan, la confi-dente jour par jour des progrs de mon ouvrage et mesure que j'avais crit une page, elle la copiait. Elle dclarait qu'elle aimerait ce livre 2, etjn peutdire que la premire rdaction fut faite sous son con-trle et avec son entire approbation. Elle donnait sonavis et, au besoin, faisait recommencer la page. Elleconseillait Renan, elle le modrait, le forait dimi-nuer ou supprimer les audaces de pense ou d'expres-sion, les ironies et les rapprochements qu'elle jugeaitun peu trop choquants et dont Renan ne parvintjamais compltement se dgager. Henriette fit tousses efforts pour que le ton du rcit gardt toujours lanoblesse de l'histoire. Elle attnuait elle-mme la har-

    1. RevuedesDeux-Mondes,1erJuin 1927.Lettres de RenanauDr Gaillardot.

    1. Ma soeurHenriette,p. 50. Edit. Nelson.

  • RDACTION DE LA VIE DE JSUS 35

    diesse de certaines affirmations. Elle me retenait surla pente des formules d'un Dieu inconscient et d'uneimmortalit idale o je me laissais entraner 1.

    Improvis dans une fivre d'exaltation, ce premiertexte n'tait videmment pas tout fait celui que nouslisons aujourd'hui. Renan n'a certainement crit avecsa soeur que les grands morceaux, les scnes de fond,le cadre, le milieu, les principaux thmes qu'il devaitreprendre et refondre son retour, se contentant, pourle moment, de lire sur place les livres de Russ, qu'ilavait emports. Ce qu'il voulait fixer surtout, c'taitl'impression de la visite immdiate en Palestine. Lesrenvois de notes, les justifications de textes devaienttre faits Paris.

    Ce qui est certain, c'est qu'Henriette approuva ladoctrine du livre, et Renan ne mentait pas en disantdans sa ddicace qu elle aimerait ce livre parce qu'iltait crit selon son coeur . Ce rationalisme mystiquerpondait l'tat d'esprit d'Henriette ; elle crut sin-crement, elle aussi, qu'il crivait une oeuvre o lesmes vraiment religieuses finiraient par se plaire .Jean Psichari, qui regrettait de n'avoir pas connuHenriette, disait un jour Renan : C'est elle qui atout fait ? Je le crois tout fait, dit Renan avec uneconviction profonde.

    L'auteur de la Vie de Jsus a connu le plus grand

    1. Ma soeur Henriette. Cit par Jean Pommier. Renan Stras-bourg, p. 180.

  • 36 LA VIE DE JSUS D'ERNEST RENAN

    bonheur qui puisse arriver un crivain : c'est d'avoir ses cts un tre dvou, un compagnon de travail,un guide capable de contrler et de diriger l'excutiond'une oeuvre prilleuse et difficile.

    Bien que partageant ses ides, Henriette tait cepen-dant reste, au fond, plus chrtienne que son frre.Elle croyait l'immortalit de 1ame^t en Syrie ellesuivait avec lui les offices. On dit mme, d'aprs letmoignage du pre Henry HyVer, que pendant sacourte maladie, elle fit appeler le prtre et qu'ellemourut chrtiennement 1.

    La premire rdaction de la Vie de Jsus, dit Psi-chari, nous le savons par Renan, fut crite au courantde la plume dans l'ivresse d'une improvisation quoti-dienne. Renan et sa soeur taient en plein travail,sur le point de rentrer en France, quand ils furentpris tous les deux par la fivre (15 septembre 1861).On transporta Renan Beyrouth et il ne vit pas mourirsa soeur.

    On nous a montr, dit Mmo Myriam Harry, la place dulit au pied duquel Renan, assis sur une natte sur ses papiers,crivait dans une demi inconscience ses derniers chapitresde la Vie de Jsus, tandis qu'Henriette agonisait dj 2.

    Renan rentra en France (octobre 1861), tranantavec lui le regret de ces belles journes de Ghazir et 1 inconsolable souvenir du malheur qui venait de le

    1. Renan. Les tapes de sa pense, par Edmond Renard, p. 224.2. Terre d'Adonis, p. 109.

  • RDACTION DE LA VIE DE JSUS 37

    frapper. Henriette avait, du moins, en partant, accomplila moiti de sa tche : Le manuscrit de la Vie de Jsusexistait et elle lguait son frre la joie d'en avoir fixla premire ralisation. En janvier 1862, Renan crivaitau Dr Gaillardot, en lui annonant sa nomination deprofesseur au Collge de France :

    La pense du plaisir que tout ceci et fait ma pauvresoeur empoisonne toute ma fte. Ah ! mais aussi, quelleperte j'ai faite et que le succs m'a cot cher !

    A son retour en France, Renan se remit activement la rdaction de son livre. On sent chaque pagel'impression d'enthousiasme qu'il rapportait de sonvoyage ; et cependant on lui a reproch de n'avoirpeut-tre pas ressenti toute l'motion qu'aurait dlui inspirer son sujet. On s'est tonn que le calvaire,les oliviers, la vieille terre des miracles, ne lui aientinspir que des descriptions qui ne s'lvent pas au-dessus d'un certain ton modr. Il n'est pas le seul avoir manqu de sensibilit en voulant suivre les tracesde Jsus. Chateaubriand ne rapporta de Palestine quedes images. Lamartine n'a pu s'mouvoir. Rien dechrtien n'a touch Loti. La vieille Jrusalem n'aconverti personne.

    Nomm titulaire de la chaire d'hbreu au Collgede France, toujours absorb par son livre, Renan, l'ouverture de son cours (21 janvier 1862) ne puts'empcher de faire allusion au sujet qui le proccupaitet se laissa aller prononcer une parole imprudente :

  • 38 LA VIE DE JSUS D'ERNEST RENAN Un homme incomparable, dit-il, si grand que, bienqu'ici tout doive tre jug au point de vue de la sciencepositive, je ne voudrais pas contredire ceux qui, frap-ps du caractre exceptionnel de son oeuvre, l'appellentDieu. Une clameur de protestation accueillit cettephrascet le cours fut suspendu. ,

    On eut peut-tre tort de se montrer si svre :

    S'il avait gard son cours au Collge de France, dit Barrs,Renan aurait pu donner la France un Mommsen. En leprivant du moyen de faire des ouvrages qui n'auraient tlus que de trois cents personnes, on le contraignit, on ledisposa se souvenir qu'il avait du talent. Pareille aventureest arrive la France avec Richard Simon l'oratorien. En lepoursuivant, Bossuet et les autres ont priv la France de cequ'a eu l'Allemagne (ses coles d'exgse) 1.

    Renan se consola en se consacrant uniquement l'ouvrage qui allait le rendre clbre. Le gros travailtait fait. Il ne s'agissait plus que de refondre les mor-ceaux, de les runir, de les mettre au point.

    Renan se rendait trs bien compte que son livreaurait du retentissement. Aussi recommande-t-il Berthelot et ses amis de ne pas venter ce gros mor-ceau en portefeuille, qui fait toute sa force. Il sortiraen son temps . Il crit d'autre part au pre Tosti : Cette anne (1861) passe tout entire>.dans un contactintime avec l'antiquit, m'a t fort douce. J'ai relul'Evangile et Josphe Jrusalem, et sur les bords du

    I. Barrs.Mes Cahiers,t. III, p. 16.

  • RDACTION DE LA VIE DE JSUS 39

    lac de Gnsareth, et j'ai vu se dresser devant moi,avec une surprenante ralit, le Christ et ses contem-porains. Pendant l't dans le Liban, j'ai crit ma Vie deJsus. Mais cela a encore besoin d'tre mri K

    Maurice Barrs a voulu connatre le pays o futbauch le clbre ouvrage. Dans le premier volumede son Enqute sur les pays d'Orient, il consacre tout unchapitre sa visite au tombeau d'Henriette, et il eutla chance d'avoir pour guide le propre fils du Dr Gail-lardot, le dvou collaborateur de Renan dans sesfouilles de Phnicie.

    Barrs cherchait faire revivre le Renan qui avaitcrit, disait-il, ce petit roman de la Vie de Jsus,d'un effet si terrible dans son premier scandale et quinous semble aujourd'hui, sous ses parures fanes,oserai-je le dire ? d'une substance un peu mdiocre.Nous irons djeuner Amschit, dit Gaillardot, et nouspasserons au pied de Ghazir, o fut crite la Vie deJsus ; ainsi vous aurez vu tout l'horizon que pifraitRenan . Barres se mit en route, admirant le paysage,enchant de suivre la trace le souvenir du grandcrivain. Qu'il fut heureux ici I dit-il. Il y retrouvaitles thmes de sa vie paysanne, une Bretagne illumine,et puis les thmes qui l'ont fait sortir du Sminaire,la mutation des formes du divin .

    Le fils Gaillardot (g de huit ans en 1861) se rappe-lait trs bien Renan et Henriette, et prcisait les dtail.?

    I. Correspondance,t. I, p. 196. Lettre Tosti.

  • 40 LA VIE DE JSUS D'ERNEST RENANde leur sjour et de leur travail. Gaillardot le predonnait aussi son opinion et proposait ses remarques.Il empcha mme Renan d'tre trop affirmatif dans sonrcit de la rsurrection de Lazare. Renan coutait lesconseils, admettait les objections et fut toujours enexcellents termes avec les jsuites installs dans le pays.Il allait chez eux voir jouer des pices de thtre.

    Barrs trouve que l'ardente Palestine fait admirable-ment comprendre la ddicace toute paenne de laVie de Jsus : Ne chicanons pas Renan, dit-il, quandil ddie sa soeur une lamentation... Ici il a perdu sonaime, son guide fminin, sa soeur et son inspiratrice,envers qui il avait t un enfant goste. Ce que futcette mort, comment il l'prouva, quel sens le plusbeau il donna ce qu'il doit sentir, cherchez-le dans lescouleurs que peu aprs il prta au culte d'Adonis etde Tammouz .

    Barrs tenait surtout voir la maison que le grandcrivain appelait sa pauvre cabane ^Maronite .Hlas 1 la maison tait dmolie et sa place s'levaitune grande btisse dont on ne voyait plus que laterrasse dominant un panorama splendide jusqu' lamer. C'est l que Renan et sa soeur venaient travailleret s'accouder la clart des toiles. Ma soeur me faisaitses rflexions pleines de tact et de profondeur, dontquelques-unes ont t pour moi de vraies rvlations .

    Les sentiments d admiration que Barrs a gardsjusqu' la fin de sa vie pour Renan montrent quelledistance de la foi chrtienne est toujours rest l'auteur

  • RDACTION DE LA VIE DE JSUS 41

    de la Colline inspire. Sa sensibilit romantique l'incli-nait Vers la religion catholique. Il a parl de Jsus, duchristianisme et des Evangiles dans les termes d'unparfait croyant. Au fond, Barrs ne fut jamais nicatholique ni chrtien, et ses tmoignages de sympathiedpassrent rarement les hommages d'un dfrentrationalisme.

    Mme Myriam Harry a visit elle aussi la maison queRenan et sa soeur habitrent Amschit.

    Face la mer, dit-elle, deux grands salons, dont l'un ser-vait de chambre et de salle de travail Renan et o sa soeurl'aidait classer ses notes de la mission de Phnicie...A l'autre bout du hall, un oratoire... Au milieu, la chambred'Henriette, o nous n'entrons pas sans motion. Ah !comme elle devait l'aimer, cette chambre gaie et austre 1Par ces deux fentres extrieures, Jclle voyait la mer deByblos, les crtes du djebel Moussa, o expira Adonis,et le petit cimetire avec sa chapelle et ses palmiers o elleallait elle-mme dormirl.

    I. Le Temps,22 fvrier 1923.

  • III

    LE MIRACLEDANS LA VIE DE JSUS*

  • III

    LE MIRACLE DANS LA VIE DE JSUS

    Nous avons essay de rsumer brivement l'histoirede la prparation et de la rdaction de la Vie de Jsus.Avant daller plus loin et d'aborder la publication dulivre, il est bon de rappeler en quelques mots le grandprincipe sur lequel Renan a fond sa mthode d'appr-ciation et sort jugement historique. Ce principe,on le sait, c'est la ngation du miracle. Renan a large-ment dvelopp, dans la prface de sa treizime dition,,sa thorie sur l'impossibilit d'admettre le miracledans l'histoire.

    Notre intention n'est ni d'approuver ni de rfuterRenan, mais d'expliquer comment, et par quelles raisonsil entendait justifier sa critique ngative.

    Le miracle, selon lui, n'a jamais t et ne peut pastre un fait historique, parce qu'aucun miracle n'ajamais t constat. Il n'y a dans l'Univers que deslois naturelles ; ces lois sont fixes ; elles peuvent varier,

  • 46 LA VIE DE JSUS D'ERNEST RENAN

    se transformer, se contredire en apparence, ce sont

    toujours des lois dont le fonctionnement se dveloppesans aucune intervention surnaturelle. On n'arrte pasle Soleil, une toile ne se met pas en marche ; on neressuscite pas un mort. Bref, il n'y a et il ne sauraity avoir de miracles nulle part. '

    Voil le grand principe dont Renan fait une certituded'exprience qu'il place au-dessus de toute discussion.Dans la brochure publie en 1862, la veille de laVie de Jsus, propos de la suspension de son cours au

    Collge de France, Renan dclarait en propres termes : Il n'y a pas un seul cas de miracle prouv. De lcette rgle inflexible, base de toute critique, qu'unvnement donn pour miracle est ncessairement

    lgendaire. En science, en gologie, dans l'histoire despeuples, aucun miracle n'a jamais t constat .

    Dans la prface de sa traduction de Strauss, Littr

    pose son tour clairement la question :

    Une exprience, dit-il, que rien n'est jamais venu contre-dire nous enseigne que tout ce qui se racontait de miracu-leux avait constamment son origine dans l'imagination quise frappe, dans la crdulit complaisante, dans l'ignorancedes lois naturelles. Quelque recherche qu'on ait faite, jamaisun miracle ne s'est produit l o il pouvait tre observ etconstat *.

    A cette affirmation irrductible les orthodoxesrpondent :

    1. L'absence de toute intervention surnaturelle dans l'Universest peu prs admise par Malebranche.

  • LE MIRACLE DANS LA VIE DE JSUS 47 Votre critique est fausse ; vous avez deux poids

    et deux mesures. Vous admettez le tmoignage humainpour les faits ordinaires, vous le rejetez quand il s'agitde faits surnaturels. Le miracle existe ; il a toujoursexist. La vraie critique doit l'admettre au mme titreque n'importe quel autre fait, quand il est attest pardes tmoins dignes de foi. Certains miracles ont eudes foules pour tmoins et font rellement partie del'histoire. Il s'agit de distinguer les vrais et les faux.

    Mais alors, rpondent les rationalistes, il nousfaudra choisir, tudier, trier, discuter, cW--direadmettre, avant toute preuve, la possibilit, non seu-lement des miracles du christianisme, mais la possibi-lit des miracles de toutes les religions, depuis l'anti-quit jusqu' nos jours, apparitions, visions, vocations,hallucinations, Sybilles, Delphes, Dodone, Eleusis,Epidaure, les magiciens d'Aaron, Simon, Appolloniusde Tyanes, le diacre Paris, la Sainte-pine, Lourdes,les Dmons, exorcismes, possessions, sorcellerie, spiri-tisme, le Diable, Croquemitaine, les loups-garous,les revenants et les fantmes. Vous prtendez qu'il fautcroire au miracle lorsqu'il est attest par des tmoinsdignes de foi ? Non, la crdibilit d'un fait ne dpendpas seulement de l'honorabilit des tmoins ; elledpend aussi de la nature mme du fait racont. Si deuxtmoins de bonne foi nous disent qu'ils viennent derencontrer- un de leurs amis, je les crois sans peine.S'ils affirment avoir rencontr un ami mort depuis desannes, je ne les crois plus et il me faudra d'autres

  • 48 LA VIE DE JSUS D'ERNEST RENAN

    preuves, parce que le fait en lui-mme n'est pascroyable.

    Voil les deux thories en prsence. Les orthodoxesont raison de dire aux incrdules : Votre critique estmauvaise, parce qu'elle carte priori la possibilitdes faits attests par des tmoins dignes de foi ; et lesincrdules n'ont pas tort de dire aux orthodoxes :Votre critique n'est pas bonne, parce qu elle admet priori la possibilit de faits qui n'ont jamais t et nepeuvent pas tre dmontrs.

    Ce n'est pas, dit Renan, par un raisonnement a priorique nous repoussons le miracle, c'est par un raisonnementcritique ou historique... Et qu'on ne dise pas qu'une tellemanire de poser la question implique une ptition de prin-cipe, que nous supposons a priori ce qui est prouver parle dtail, savoir que les miracles raconts par les Evangilesn'ont pas eu de ralit, que les vangiles ne sont pas deslivres crits avec la participation de la Divinit. Ces deuxngations-l ne sont pas chez nous le rsultat de l'exgse ;elles sont antrieures l'exgse. Elles sont le fruit d'uneexprience qui n'a point t dmentie. Les miracles sont deces choses qui n'arrivent jamais ; les gens crdules seulscroient en voir ; on n'en peut citer un seul qui se soit passdevant des tmoins capables de le constater ; aucune inter-vention particulire de la Divinit ni dans la confectiond'un livre, ni dans quelque vnement que ce soit, n'a tprouve \

    Ces principes de critique, Renan les a appliqus nonseulement l'existence de Jsus, maisj la formation

    1. Prfacede la Vie deJsus,13edition.

  • LE MIRACLE DANS LA VIE DE JSUS 49

    et la composition des Evangiles. C'tait s'exposer de graves contradictions que de reconnatre la vracitdes vangiles, tout en se rservant le droit de nier lecaractre des faits surnaturels qu'ils contiennent. Cetteposition fausse a parfois oblig Renan hasarder desexplications quivoques, notamment dans la rsurrec-tion de Lazare, o il va jusqu' suspecter la loyautdes tmoins et mme la bonne foi de Jsus *. C'estce que le rationaliste Patrice Larroque appelait lesrserves cauteleuses de Renan, ses formules lastiques,ses vrits relatives et gazes . Il et t plus logique,en effet, d'admettre purement et simplement le miracle ;mais cela, Renan ne le pouvait pas, et il ne le pouvaitpas parce que la ngation du miracle est pour lui unecertitude suprieure tous les tmoignages humains.Et c'est au nom mme de la Raison que Renan posece principe. La Raison est pour lui le grand juge, lejuge sans appel.

    Mais nous aussi, disent les orthodoxes, c'est aunom de la Raison que nous maintenons l'affirmationcontraire. Rien n'tant impossible Dieu, il n'est pasplus draisonnable de croire aux miracles que de sersigner ne rien savoir, conclure qu'il n'y a rien,pas de but, pas de cause, et que tout est hasard etnant .

    Voil ce que rpondent les orthodoxes, et Voilpourquoi, partant de ce principe, des penseurs comme

    I. M. Jean Pommier fait cependant observer que Renan n'a pasmaintenu sa premire version (Renan et Strasbourg, p. 89).

    ALBALAT 4

  • 50 LA VIE DE JSUS D'ERNEST RENAN

    Leibnitz, Pascal, ou Newton acceptent la possibilitde faits qui rpugnent des cerveaux comme LittrRenan, Darwin, Spinosa, La Place ou Berthelot...Un vrai catholique ne comprendra jamais qu'on puissecontester le miracle.

    J'ai appris, dit le P. Didon \ la mort de ce pauvre Pouchetpar les journaux. Elle m'a attrist, comme toutes les mortso je ne vois pas luire un rayon d'ternit. Comment sontdonc bties ces natures d'athes ? De quelle pte est leurme ? Et quel est l'esprit mauvais qui les a ainsi mutils,ces pauvres gens ?

    Les incrdules prouvent les mmes sentimentsde piti pour les pauvres gens qui ont la faiblesse decroire aux miracles.

    Au fond, qu'on soit un savant ou un homme ordi-naire, le mme problme se*pose pour tous les hommes,et chacun le rsout selon sa tournure d'esprit. Toutesles raisons qu'on peut donner pour ou contre n'arriventqu' se combattre, sans pouvoir se rfuter.

    Si Dieu a cr le monde, disent les rationalistes,nous constatons qu'il s'est retranch dans l'anonymatet le silence, et qu'il ne s'occupe plus de l'Humanit,Dieu ne serait donc qu'un monstre de cruaut, qui tiredu nant des milliards de cratures pour les regarderagoniser et mourir, et qui permet le mal, les crimes,l'injustice, l'assassinat, les catastrophes, le cancer, lapest, tous les flaux... L'intention de ce Dieu terriblenous chappe donc d'une faon absolue, et nous

    1. Corrcsp. avec Afme Commanville, t. II, p. 298.

  • LE MIRACLE DANS LA VIE DE JSUS 51sommes obligs de conclure que son existence estincompatible avec notre ide de justice. Rsignons-nous donc ne rien savoir, ne rien conclure, etcontentons-nous du mot de Pascal : Incomprhensibleque Dieu soit. Incomprhensible qu'il ne soit pas. Le problme est insoluble.

    Non, disent les orthodoxes il y a une solution :c'est de croire l'immortalit de 1ame et la justicedans l'au-del.

    Pure illusion, rpliquent les rationalistes, cesont les hommes qui, pour chapper l'horreur dunant et au triomphe du crime, ont invent l'immor-talit, les futures rcompenses et les chtiments. Lajustice, en effet, ne consiste pas chtier plus tarddes coupables, mais empcher d'abord qu'on tuedes innocents.

    Qu'ils l'avouent ou non, voil le fond commundes penses et des objections qui composent la tour-nure d'esprit rationaliste des penseurs comme RenanIls ne peuvent pas plus concevoir un Univers sanscause qu'ils ne peuvent concevoir un Dieu qui acr le monde en le fondant sur le mal, la maladieet la mort, ce que Joseph de Maistre appelle la grandeloi de la destruction violente des tres vivants . Aulieu de se rvolter et de s'pouvanter, Renan s'estveng en restant ironiquement et incurablementoptimiste. Ses Feuilles dtaches et son Examen deconsciencesont effrayants de srnit. Il ne demandequ' vivre en repos, dans le travail, la rsignation, le

  • 52 LA VIE DE JSUS D'ERNEST RENAN

    culte de l'art, de la pense et de la beaut. Il a dit enpropres termes : Il faut tre tour tour confiant,sceptique, optimiste et ironique . Ce serait perdreson temps que de vouloir chercher un point fixe dansune doctrine o l'on trouve toutes les ngations del'athisme et toutes les lvations de la foi. Renan atoujours flott entre le Pour et le Contre. Il ne s'encache pas ; il s'en vante mme si ouvertement, qu'ilfinit par donner la sensation d'un faux sceptique.C'tait l'avis d'Emile Faguet. Renan, d'aprs lui, n'aque les formes extrieures du scepticisme. Le vri-table scepticisme, c'est--dire l'indiffrence totale luia toujours manqu. Les plus grands problmes de lacivilisation, l'histoire de l'Humanit, les religions, lamorale ont t les perptuels objets de ses tudes. Ilvroyait beaucoup de choses ; seulement ses adhsionsne furent jamais que des tats intellectuels successifsLe seul point sur lequel il n'a jamais vari, c'est laquestion du surnaturel et du miracle.

    Une pareille tournure d'esprit dconcertait JulesLemaitre.

    Je crois, concluait-il, que le meilleur moyen de com-prendre Renan, c'est de lire d'une me confiante ce qu'ilcrit, et de n'y point chercher plus de malice qu'il n'en amis. Si M, Renan nous semble si compliqu, c'est que leslments dont se compose son gnie total taient nombreux ;il les laisse transparatre dans ses oeuvres avec une parfaitesincrit 1.

    1. Les Contemporains,IVe srie, p. 258.

  • LE MIRACLE DANS LA VIE DE JSUS 53

    L'agnosticisme de Renan, sa rsignation ironique,cette ngation du surnaturel et du miracle eurentpour rsultat d'ouvrir un champ plus large la libertde ses croyances philosophiques.

    En mtaphysique, dit Taine, Renan est tout faitflottant ; de preuve, d'analyse, aucune. En gros, c'estun Kant pote et sans formule, tout fait comme

    Carlyle... Il admet que nous n'apercevons que lesphnomnes et leurs lois ; qu'au del est un abme,un X d'o ils drivent ; que par le sentiment dusublime nous en souponnons quelque chose... quel-que chose de sublime qui correspond la sublimitde notre sentiment du devoir . Renan, dit Taine, ne

    croyait pas un Dieu qui ft une personne . Pour1'me non plus, il ne croyait pas l'immortalit

    personnelle . Il n'admet que celles des oeuvres . Nanmoins il laisse toujours une lacune que la foi,le symbole seuls peuvent remplir... C'est un sceptiquequi, l'endroit o son scepticisme fait un trou, lebouche avec son scepticisme 1.

    Si Renan, comme le dit Taine, ne croyait pas queDieu ft vraiment une personne, on peut se demander

    quelle ide il se faisait de Dieu, dont le nom revientsi souvent dans la Vie de Jsus. Ses dclarations cetgard sont confuses et contradictoires. Sa conceptionde Dieu tait peu prs celle des philosophes alle-mands : Djeu n'existe que dans la conscience de l'hu-

    1. Taine. Correspondance, II, p. 243.

  • 54 LA VIE DE JSUS D'ERNEST RENANmanit et il y est letat de perptuel devenir, c'est--dire, en langage clair, Dieu est une conception del'entendement humain. Ce sont les hommes qui, pourexpliquer l'Univers et la cration, ont conclu l'exis-tence d'un Crateur, et c'est ce qu'on a appel l'idede Dieu. Cette ide de Dieu, on nous l'a transmise,nous l'avons accepte, elle s'est impose, ennoblie,magnifie travers les ges. En d'autres termes, Dieuserait un concept de notre esprit ; mais tous lesconcepts de notre esprit ne sont pas forcment desralits. Depuis l'poque des cavernes, l'ide de Dieua volu avec la civilisation ; elle est devenue de plusen plus suprieure par les qualits et les attributsqu'on lui a ajoutes. C'est en ce sens que Renan pouvaitdire que Dieu est en puissance et en perptuel devenirdans l'Humanit. En dehors de la pense humaine,Dieu ne reprsenterait rien et ne serait plus que ladernire catgorie de l'Idal .

    Voil quelle conclusion aboutit chez Renan langation du surnaturel et du miracle.

  • IV

    LA PUBLICATIONDE LA VIE DE JSUS

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    LA PUBLICATION DE LA VIE DE JSUS

    Renan avait prvu le retentissement qu'allait avoirune oeuvre comme la Vie de Jsus, qui, en dehors desa sduction littraire, reposait, dit Berthelot, surl'appel aux instincts esthtiques et moraux les plusprofonds de 1'me humaine.

    La publication d'un tel livre soulevait un cas deconscience trs particulier. Renan savait mieux qu'unautre la place que tient la religion dans la vie de l'Huma-nit,

    '

    puisqu'il s'tait trouv lui-mme perdu sanselle dans un dsert ,et en proie un dchirementqu'il ne souhaitait personne * ; il connaissait etavait apprci mieux qu'un autre les consolations etles bienfaits de la religion chrtienne. Il n'hsitapas cependant attaquer une croyance qu'il consi-drait comme le fondement de la socit et de la morale.Sa tentative soulevait un gros problme : celui de la

    I. Correspondance, 1.1.

  • 58 LA VIE DE JSUS D'ERNEST RENAN

    responsabilit des crivains. L'objection datait deloin. L'vque de Derry s'arrta un jour Ina,expressment pour reprocher Goethe d'avoir critWerther, qui, on le sait, provoqua des suicides enAllemagne. Goethe lui rpondit : Quand vos diplo-mates et vos gnraux font tuer la guerre 80.000 hom-mes, vous chantez des Te Deum. J'ai bien le droit dene pas me reprocher la mort de quelques imbcilesqui n'ont pas compris mon livre et qui ont eu la maniede se tuer *.

    Le cas de Renan tait plus grave. Un crivain a-t-ille droit de dtruire une religion millnaire qui a faitses preuves, pour la remplacer par l'incertitude, ledoute et le nant ? Non, dit Brunetire, l'incrdulitn'a pas le droit de dtruire l'ordre social en ruinant lareligion tablie.

    La Vie de Jsus,dit l'abb Cognt, est le plus grand crimede presse qui se soit commis en France depuis Voltaire.A quelque point de vue qu'on se place, saper par la baseune religion qui depuis dix-neuf sicles soutient les moeurs,les lois, les institutions, la vie sociale, en un mot, de toutesles nations civilises du monde, surtout quand cette religionvous a lev, sans avoir rien mettre la place que la gaieironie du sage ou la divine ivresse du Thrace, c'est plusqu'un peu lger, c'est un attentat de lse-humanit 2.

    Cette absence de scrupules ne s'explique chezRenan que par son tat d'incrdulit complte, tran-

    1. Entretiens de Goetheavec le chancelier Muller, p. 24,2. L'abb Cognt. Renan hier et aujourd'hui.

  • LA PUBLICATION DE LA VIE DE JSUS 59

    quille, dconcertante. Un mot de lui nous montre quel point il tait profondment convaincu que ladivinit de Jsus tait une chose inadmissible. Aprstre sorti du Sminaire, il discutait un jour avec l'abbCognt. La discussion, nous dit celui-ci, avait prisun ton plus vif que de coutume, lorsque M. Renan,avec une animation que je ne lui avais jamais vue,s'en prit directement la sincrit de mes convic-tions religieuses, en s criant par trois fois : Nonnon, non, vous ne croyez pas que Jsus est Dieu. Vousavez trop d esprit pour cela .

    Renan tait, d'ailleurs, persuad (il l'a dit cent fois)que les sentiments de sympathie et de respect quicaractrisent sa Vie de Jsus attnueraient le scandaleet feraient pardonner son audace :

    Loin que j'aie song, dit-il, diminuer en ce monde lasomme de religion qui y reste encore, mon but en tous mescrits a t, bien au contraire, d'purer et de ranimer cesentiment, qui n'a quelque chance de conserver son empirequ'en prenant un nouveau degr de raffinement... J'ai cruservir la religion en essayant de la transplanter dans la rgionde l'inattaquable, au-del des dogmes particuliers et descroyances surnaturelles \

    Il n'est pas douteux qu' un certain moment etpour rassurer sa conscience, Renan ait cru sincrementque son livre allait inaugurer un mouvement en faveurd'un catholicisme plus libral, dgag des dogmestroits, un Catholicisme pur par la raison et qui se

    I. Essais de morale et de critique, p. 11 et 1 i I.

  • 60 LA VIE DE JSUS D'ERNEST RENAN

    ft content de voir clans le Christ le grand Annon-ciateur de la morale humaine et de l'idal divin.

    Renan n'tait pas le seul avoir cette illusion. Ily a dj bien longtemps, disait Albert Rville dans sabrochure sur la Vie de Jsus, il y a dj bien longtempsqu'un grand esprit, que les catholiques revendiquentsans cesse comme un des leurs, M. de Maistre, frappdes signes du temps, a dit : Tout philosophe chr-tien doit opter entre ces deux hypothses : ou qu'ilva s'lever une nouvelle religion sur la terre, ou que lechristianisme se rajeunira de quelque manire extraor-dinaire .

    Charles Romey cite ces lignes et ajoute :Le livre de M. Renan marquera le point de dpart d'une

    re nouvelle pour le christianisme. Dans ce grand mouve-ment, que j'appelle sans hsitation religieux et chrtien etauquel il donne le branle, la foi historique au Christ seretrempe et se renouvelle, devient agissante et ne retientplus rien qui choque la raison la plus svre et la plusexigeante \

    Ces prdictions mystico-rationalistcs ne se sontpas ralises. C'est mme le contraire qui est arriv.L'Eglise a arrt le mouvement moderniste, issu desinfiltrations jRenaniennes, et la victoire est dfinitive-ment leste aux dogmes inflexibles du vieux catho-licisme romain.

    Au fond, Renan n'tait pas fch de scandaliser

    I. Charles Romey. Hommes cl choses de divers temps, p. 338.

  • LA PUBLICATION DE LA VIE DE JSUS 61

    un peu les gens d'Eglise qui venaient de faire suspen-dre son cours. Je leur prpare, disait-il sa soeurHenriette, dans un sentiment de rancune bien compr-hensible, je leur prpare une salade pice au plushaut got. a va tre un plaisir piquant de contempler l'ombre les hauts cris qu'ils vont pousser.

    D'autres fois, cependant, Renan se montrait plushsitant et parlait de scrupules qui se seraient levsen son me , quand il a vu, dit-il, le scandale quebien des personnes pleines de droiture ont souffertde mes liberts spculatives :

    Ces scrupules, il m'a fallu de srieuses rflexions pour lesfaire taire. J'ai d me prouver moi-mme que je faisaisune chose bonne et utile, en pensant librement et en disantlibrement ce que je pense... 1

    Parmi les crivains qui ne pardonnrent pas Renanla publication d'un ouvrage destructeur de la foi, l'und'eux, dans sa Premire lettre d'un bndictin (1864)cite quelques lignes de Sismondi qui trouvent peut-tre ici leur application. Mmc de Sismondi signalait son fils le danger d'branler les convictions reli-gieuses.

    Laisse en paix, disait-elle son fils, la Trinit, la Viergeet les saints ; pour la plupart de ceux qui sont attachs acette doctrine, ce sont les colonnes qui soutiennent toutl'difice ; il s'croulera, si tu les branles. Et que deviendrontles mes que tu auras prives de toute consolation et de touteesprance ? La pit est une des affections de 1aine les plus

    I. Essais de morale et de critique, p. VI et VII.

  • 62 LA VIE DE JSUS D'ERNEST RENAN

    douces et les plus ncessaires son repos ; on doit en avoirdans toutes les religions, except dans celles o, forced'laguer les rameaux auxquels nos sens atteignent, forcede spiritualiser, on tombe dans les ides abstraites et dansun vague dsolant 1

    La publication de la Vie de Jsus tait attenduecomme un vnement sensationnel. La rputation del'auteur, l'interdiction de son cours, son pass, sontalent, tout surexcitait la curiosit publique. Renanlui-mme s'inquitait du bruit qu'allait faire cetteoeuvre menaante et mystrieuse.

    Elle paratra je pense dans deux mois. Je n'ai pas besoinde vous dire dans quel sens elle est crite. Les partisans desmiracles ne seront pas satisfaits. Je ne sais trop ce quiadviendra 2.

    Au mois de mars 1863, Renan corrigeait les preuvesdu volume et se donnait tout entier ce travail.Annonc dans les Dbats fin avril 1863, l'ouvrageparaissait le 24 juin 1863 chez l'diteur Michel Lvyqui, ses dbuts, tait all lui-mme demander l'auteur de publier un recueil d'articles.

    La Vie de Jsus clata comme un coup de tonnerre.Traduite immdiatement en dix langues, on en Vendit60.000 exemplaires en cinq mois. Quatre ans aprsl'apparition on avait vendu treize ditions

    t I. Saint-Ren Taillandier. Lettres indilesde Sismondi.La cita-tion est dansSainte-Beuve. Nouveauxlundis, VL

    2. Correspondance,1.1, p. 227. Lettre Amari, 3 mars 1863.

  • LA PUBLICATION DE LA VIE DE JSUS 63

    10.000 exemplaires chacune. L'auteur touchait 20 pourcent sur le prix fort de 7 fr. 50 le volume *.

    C'tait le succs et le scandale prvus. Dans unelettre Bersot, Renan avouait ses inquitudes surla possibilit de saisie, ou autre inconvnient, commeune poursuite officielle . (28 aot 1863). On pria le pro-cureur imprial de lire attentivement l'ouvrage poury trouver un motif de condamnation, au nom de lareligion et des moeurs. Le procureur revint dire l'Empereur. Sire, il n'y a rien reprendre, pas unmot, pas une virgule 2 .

    Devant un pareil triomphe l'diteur offrit l'auteurde dchirer son trait pour le remplacer par un autreplus avantageux, en date du 5 novembre 1864.

    La Vie de Jsus s'enleva, comme on dit, sans lance-ment ni rclame. Renan ne sollicita aucun compte-rendu et ne fit aucune dmarche. Il ne voulut mmepas influencer le directeur des Dbats, M. de Sacy,sur le choix de la personne qui devait faire l'article :

    Je lui rpondis que je lui livrais tout cela sans rserve ;que je ne voulais entrer pour rien dans le choix de la per-sonne qui ferait l'article. Il pronona votre nom. J'eus alorsmille raisons de dire que tout ce qu'il ferait serait bien fait 3.

    Le livre, dit Mary Darmesteter, eut un succs imm-diatement retentissant, absolu ; pour un livre srieux,c'tait le plus grand succs du sicle. Ds le mois de

    1. Desportes et Bournand, Renan, sa vie et son oeuvre, p. 91.2. Psichari. Ernest Renan, p. 78.3. Lettres Bersot. La politique de Renan, par Gaston Strauss,

    p. 342.

  • 64 LA VIE DE JSUS D'ERNEST RENAN

    novembre, on en tait au soixantime mille. Les savantslisaient ces pages si belles, si profondes, pour leur science ;les femmes se les arrachaient, dsarmes par leur posie ;tout ce qu'il y a d'anticlrical dans la patrie de M. Homaisapplaudissait au nom du progrs ; mais surtout le livreplaisait ceux qui ont t chrtiens par la foi et qui.le sontencore par le coeur... Et tous ceux-l se sentaient enfindevins et compris 1.

    Dans les salons, les cercles, les cafs on ne parlaitque de la Vie de Jsus. Gens du monde, crivains oubohmes, donnrent leur opinion. On se disputaitjusque dans les brasseries.

    Quand Ernest Renan fit paratre son livre, dit PhilibertAudebrand, ce fut pour nos beaux parleurs le thme d'unesorte de polmique. Vous avez lu a, vous ? Nonpas, s'il vous plat... Perdre une heure de ma vie feuilleterce verbiage ! Du verbiage, ce beau livre ? Ah ! passi beau que a ! Mon cher, il arrache son aurole divineau Nazaren. La belle pousse ! Est-ce que Voltaire,le Dr Strauss et vingt autres n'avaient pas fait cette dmons-tration ? Le pauvre dfroqu ne fait que se servir d'un vieilalambic de la critique historique. Dfroqu, tant qu'ilvous plaira, il crit en matre. a ne l'empche pas dei'tre qu'un dfonceur de portes ouvertes. Il ne dira jamaisrien de neuf. Mille pardons ! Il y a dans cette oeuvre unpoint de vue d'une grande originalit : c'est que c'est unefemme qui a fait Jsus Dieu et que cette femme est Marie-Madeleine ! Laissez donc I Les Saint-Simoniens avaientmis le mme conte bien avant notre sulpicien. Et lesbeaux paysages de la Jude qu'on trouve chaque page ?Tenez, il y a une description du lac de Tibriade qui estun chef-d'oeuvre. Mon cher, des chefs-d'oeuvre de ce

    I. La Vie de Renan, p. 171.

  • LA PUBLICATION DE LA VIE DE JSUS 65

    genre-l, propos de l'Ancien et du Nouveau testament,les peintres de toutes les coles et de tous les pays en ontfait des milliers, sans qu'on ait song crier au prodige.En cela encore votre Renan ne serait donc qu'un copiste.Je demande que cet chapp du sminaire soit fess publi-quement aux quatre coins de Paris, avec une branche debuis trempe dans de l'eau bnite \

    La Vie de Jsus dchana des protestations et descolres qui devaient mettre des annes se calmer.Renan passa pour un prtre dfroqu. Il fut le rengat,le Judas, le 13e aptre, le grand hypocrite, le blas-

    phmateur, le fourbe 2. On le voua aux gmonies ;on railla son caractre, on ridiculisa sa personne, sesmoeurs, l'allure ecclsiastique qu'il garda toute sa vie,son embonpoint, son sourire de prlat, sa causerieonctueuse, ce physique papelard facile plaisanter,tel qu'on le trouve dj dans le portrait qu'en donnaitMgr Perraud :

    Portant une longue redingote, qui ressemblait presque une soutane, le visage tout ras, il avait l'air d'un prtremomentanment revtu d'habits civils 3.

    Armand Silvestre raconte, ce propos, une jolieanecdote, qu'il tenait de George Sand :

    L'auteur de Leia, dit-il, admirait Renan avec une ferveur

    1. Philibert Audebrand. Un caf dejournalistes sousNapolon III,p. 10.

    2. Sur un exemplaire de la Revue la Libert depenser,que possdela Bibliothque nationale, un lecteur indlicat a_crit : Renan,infme gredin, tratre, moine dfroqu, sois maudit, (ils de Satan.(Pons. Ernest Renan, p. 62.)

    3. Mgr Perraud. A propos de la mort de Renan, p. 24.

    ALBALAT 5

  • 66 LA VIE DE JSUS D'ERNEST RENAN

    touchant au culte et merveilleusement passionne. Souventelle l'avait exprime Thophile Gautier qui, obstinment,se refusait tout rapprochement avec l'ancien sminariste,par une rancune vraiment tonnante chez un aussi grandesprit. Oui, Thophile Gautier ne pouvait pardonner Renan d'avoir quitt les ordres. Ne s'en tonneront pasceux qui l'ont souvent entendu dfendre, chez lui, touteplaisanterie sur les religions les plus invraisemblables, dans la crainte, disait-il, que ce ne ft la vraie . D ametoute romaine, il n'tait Dieu qu'il n'admt dans son templeo le mme encens brlait pour tous les cultes indiffrem-ment. J'ignore si son christianisme facile et hospitalierdevait lui valoir des indulgences Rome, mais un prtredfroqu lui semblait une chose monstrueuse absolument.Et voil pourquoi, tout gris qu'il ft par la prose charme-resse de Renan, il mettait connatre l'homme lui-mmeune excessive mauvaise volont. George Sand n'en dmorditpas toutefois et russit mettre en prsence ces deux admi-rables artistes dans un de ces dners familiers chez Magny,o elle prenait pension, quand elle avait quitt Nonant pourParis. Renan, qui avait l'instinct des rserves dont il taitl'objet, et des prventions qu'il avait vaincre, y mit unecoquetterie tourdissante. Jamais, m'affirma Mmc Sand,il ne fut, ce point, brillant et sducteur, conteur admirableet profond. Gautier tait visiblement sous le charme. Aussi,quand Renan fut parti, confiant dans la conversion du Pote,lui demanda-t-elle, sur un ton de triomphe : Eh bien 1comment le trouves-tu ? Mais Thophile Gautier, quiavait l'intolrance obstine et qui s'tait resaisi dj, luirpondit du ton le plus calme et avec une froideur inatten-due : Je le trouve joliment calotin ! Et il fallait voirl'indignation sublime, dans son ironie dsenchante, deGeorge Sand, quand elle vous contait cela 11

    I. Le Journal, 1896.

  • LA PUBLICATION DE LA VIE DE JSUS 67

    Un biographe raconte qu'arrivant un matin Marseille lepoque de la Vie de Jsus, il fut sur-pris d'entendre le portefaix, au moment de chargerson bagage, lui adresser, en guise de bienvenue, cettequestion :

    Eh bien ! que dit-on de M. Renan ? On m'apprit lelendemain que, par ordre de 1evque de Marseille, lescloches sonnaient le glas chaque vendredi, afin de rappe-ler aux fidles l'attentat dont leur Dieu avait t l'objet.Quelle rclame pour le volume 1 !

    Le livre, dit Maurice Goguel, provoqua en Europe unemotion plus profonde encore que celle de Strauss, et fitnatre une nue de rponses. Schweitzer dit plaisamment :Tout ce qui portait une soutane et tait capable de tenir uneplume partit en guerre contre Renan, les vques en tte 2.

    Renan collectionnait les innombrables lettres d'in-sulte qu'il recevait quotidiennement. Il les avaitsoigneusement classes sans la rubrique : cartons-injures. C'tait, en effet, l'injure sous toutes ses formes.Quelques missives plus charitables 1engageaient seconvertir. D'autres lui envoyaient leurs rflexions etleurs doutes.

    Si la Vie de Jsus dchanait des torrents d'injures,elle inspirait aussi des articles logitux auxquelsRenan fut trs sensible. Il eut des approbateurs quali-fis, comme Albert Rville, qui lui crivait le 29 juin1863:

    1. Pons. Ernest Renan et les Origines du christianisme, p. 101.2. La Vie de Jsus, p. 29.

  • 68 LA VIE DE JSUS D'ERNEST RENAN

    Je suis encore sous l'impression puissante que me vautune pareille lecture. Je crois que vous avez choisi le vraipoint de vue, l'angle vritable sous lequel il faut envisagerl'incomparable figure que vous avez cherch dessiner.Vous avez des pages d'une beaut sublime. Surtout lesanalogies que vous tablissez entre la nature galilenne, la vieet les ides du Christ, ont donn lieu des rapprochementset des dveloppements d'un inexprimable intrt. J'ait ravi de vos descriptions 1.

    Les loges de George Sand, entr'autres, touchrentgalement beaucoup Renan. Il la remercie dans unelongue lettre, o il explique tout le prix qu'il attache l'apprciation de l'auteur de Spiridion, qu'il avait luau Petit Sminaire.

    En essayant, dit-il, de composer un Jsus possible, orga-nique et vivant, j'ai mille fois pens qu'il faudrait pour unetelle oeuvre l'art profond par lequel vous savez agencer voscrations idales 2.

    Bersot publia son tour un bel article dans lesDbats et Renan le remercie en prcisant ce qu'ilavait voulu faire. Il est persuad que sa faon de reconstituer les physionomies originales du pass n'est pas si arbitraire que Bersot semble le croire et,s'il n'a pas fait un livre de critique et d exgse, cestparce que.Straus l'a dj fait. Remarquez, d'ailleurs,

    1. Cit par Jean Pommier. Renan Strasbourg, p. 181. Malgrses rserves sur ie IV 0 Evangile, Rville trouvait que cette Vie deJsus allait illuminer comme un clair l'Orient et l'Occident .

    2. Correspondance, t. I, p. 230.

  • LA PUBLICATION DE LA VIE DE JSUS 69

    que j'ai consacr rsumer la critique des Evangilesprs de 80 pages de la prface * .

    Sainte-Beuve avait d'abord annonc la publicationde la Vie de Jsus.

    La librairie Michel Lvy, disait-il, met aujourd'hui envente un livre qui tait depuis longtemps annonc et bienimpatiemment attendu, la Vie de Jsus, par Ernest Renan.C'est un de ces ouvrages qui n'ont pas besoin de recomman-dation et qui font leur chemin tout seuls... Sceptiques,indiffrents, hommes d'tude et d'examen, gens du monde,gens d'affaires, pour peu que vous ayez un coin srieux devacant et de libre en vous, je dirai avec confiance : lisez etrelisez ces beaux chapitres et apprenez le respect, l'amour etl'intelligence de ces choses religieuses, auxquelles il n'estplus temps d'appliquer la raillerie et le sourire.

    Deux mois aprs, le 7 septembre, Sainte-Beuvepubliait son compte-rendu. Avec sa pntration ordi-naire il indiquait finement ce que Renan avait Vouluraliser, son effort d'vocation et de vrit, la partieartiste et descriptive de l'oeuvre :

    Il ne s'est pas content, dit-il, de faire une vie de Jsus,ce qui n'est pas difficile la critique en se tenant sur leterrain de pure discussion ; il a prtendu la refaire. Loin deVouloir affliger et dcourager la pit, il a eu l'ambition de lasemer l o elle n'est pas, de la nourrir, de la relever, de luidonner satisfaction sous une autre forme nouvelle et inat-tendue 2

    1. Lettre du 28 aot 1863.LesDbaL.2. Nouveauxlundis, t. VI.

  • 70 LA VIE DE JSUS D'ERNEST RENAN

    Sainte-Beuve louait Renan d'avoir admirablementrendu le charme des paysages vangliques :

    Jamais la prire du Pater ou le Sermon sur la montagnen'ont mieux ressorti nos yeux dans leur nouveaut native,et n'ont t plus harmonieusement encadrs. Ah ! que ceuxqui combattent avec tant d'acharnement et d'injureM. Renan ont tort et se mprennent sur la qualit del'adversaire ! Un jour viendra o eux ou leurs fils regrette-ront cette Vie de Jsusainsi prsente \

    Sainte-Beuve est d'avis que la Vie de Jsus s'adresse un public qui n'est ni croyant ni incrdule, qui n'estni de Maistre ni Voltaire. Quant aux fidles pro-prement dits, je ne pense pas que M. Renan en dta-che un seul, et vritablement, tel qu'il me semble leconnatre, je ne me figure pas qu'il l'ait espr ni qu'ille dsire.

    Et Sainte-Beuve ajoute :Dans une lettre que je reois de M. Renan, l'occasion

    de cet article, il me fait l'honneur de me dire : Si j'taispolmiste, il faudrait procder autrement ; mais je vousremercie vivement d'avoir dit que je ne le suis pas. Non,certes, je n'ai pas voulu dtacher du vieux tronc une mequi ne ft pas mre.

    Renan faisait les mmes protestations EdmondScherer en le remerciant de son bel article :

    Je vous remercie du fond de l'me d'avoir insist sur lecaractre dsintress du livre. C'est ce qu'on comprend

    1. Nouveaux lundis, t. VI.

  • LA PUBLICATION DE LA VIE DE JSUS 71

    le moins ici. Les uns me traitant de dmolisseur du catho-licisme, qui cache son jeu ; les autres me prtent un tas devues politiques dont je suis fort innocent. Vous seul avezbien vu que j'ai uniquement voulu tre historien, dans lesconditions ordinaires que notre sicle a cres pour l'his-toire 1.

    Comme il fallait s'y attendre, les rfutations de laVie de Jsus furent innombrables.

    Le 21 septembre 1863, sous le titre de : Neuvimecroisade , la Petite Revue ouvrait une rubrique oelle reproduisait les passages les plus saillants :

    De toutes les brochures crites propos du livre deM. Renan, potes, prosateurs, catholiques, protestants,grecs et isralites, c'est une croisade aussi imposante, aussisrieuse qu'elle peut l'tre cette heure-ci, o la plume aremplac la lance.

    La rubrique contenait de curieux extraits quidonnent bien le ton de l'poque.

    Leveque de Nmes, Mgr Plantier, ne pardonnaitpas la Revue des Deux^Mondes d'avoir publi l'tudelogieuse d'Ernest Havet sur la Vie de Jsus :

    Il existe en France, nos trs chers cooprateurs, uneRevue qui, par son importance, semble occuper le premierrang de la presse priodique... Ce qui la distingue surtout,c'est l'absence radicale d'esprit chrtien, c'est le rationa-lisme obstin dont elle se fait un systme, sinon une gloire.Vous n'en verrez presque pas un numro qui ne contienneun article plus ou moins erron, plus ou moins agressif

    1. Correspondance,t. II, p. 232.

  • 72 LA VIE DE JSUS D'ERNEST RENAN

    contre l'Eglise, ses doctrines, son histoire et son institution ;c'est une citadelle d o le fort arm, suivant l'expression del'Eglise, jette sans cesse des traits empoisonns contreJsus-Christ qui passe. Cette Revue s'appelle la Revue desDeux-Mondes. Elle s'tait rendue digne par son pass dedonner asile l'loge de la Vie de Jsus.

    i

    On remplirait des volumes avec les titres des rfu-tations violentes qui accueillirent la Vie de Jsus.La brochure du P. Gratry relevait les contradictionset les erreurs de Renan,' Mgr Freppel, vque d'Angers,Mgr Perraud, vque d'Autun, Mgr Plantier, vquede Nmes, publirent des apprciations svres. Signa-lant l'athisme la porte de l'Acadmie , le P. Flixdclarait : Si c'est l le dernier mot de la sciencenouvelle, nous pouvons nous rassurer Le vide,le vide, le vide, dit Ernest Hello... M. Renan et rienau monde . Le comte de Kersolon (Jean Loyseau)jugeait Renan indigne mme des galres. On vouslaisse circuler librement dans les rues de nos cits.Vous n'tes pas digne de porter la chane du forat. Les Lettres sur la vie d'un nomm Jsus de Jean Loyseaufirent les dlices des Sminaires.

    On peut encore mentionner les rponses du P. Passa-glia, dput au Parlement de Turin. Renan selon lui dfigurait l'histoire et n'avait pas trait srieusementles matires srieuses . M. Colani protesta au nomde la science et de la critique, et leveque d'Alger,devant tant de contradictions, ne dsesprait pas deVoir un jour Renan se djuger et se convertir.

  • LA PUBLICATION DE LA VIE DE JSUS 73

    Pendant les trois mois qui suivirent l'apparition du.livre, on ne publia, dit Burnand, pas moins de 321 bro