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Page 1 sur 6 Discours colloque Le monde de Jean Jaurès mercredi 25 juin 2014 Sorbonne, amphithéâtre Louis-Liard Messieurs les ministres, Monsieur le président des Amis de François Mitterrand, Monsieur le président de la Fondation Jean Jaurès, Mesdames, Messieurs, Quel honneur d’intervenir dans un lieu si prestigieux pour nous entretenir d’une figure tutélaire, non seulement de la gauche française, non seulement du socialisme européen, mais de toute la nation. Parler de Jean Jaurès à la Sorbonne est une heureuse idée. J’en remercie l’association des Amis de François Mitterrand, la Fondation Jean Jaurès, ainsi que leurs présidents respectifs. La Sorbonne, cette université vénérable qui incarne ce que Jaurès admirait au plus haut point, la déclinaison de l’action à partir de l’analyse et de l’intelligence. Et il voulut, ce brillant normalien, en remercier la Sorbonne puisqu’il sollicita l’animation d’un cours libre sur l’histoire et la philosophie du socialisme, ce que la Sorbonne lui refusa maladroitement le 18 juillet 1898. Il put alors, dégagé de cette obligation universitaire, se plonger dans ses activités journalistiques et dans la rédaction de sa monumentale Histoire socialiste de la Révolution française. Il voulait la reconnaissance intellectuelle ; il eut celle de la postérité. Il voulait un lien avec les étudiants du quartier latin ; il eut une attache éternelle avec toutes les jeunesses à naître. Pétri de cette culture, de cette élégance de pensée, de cette profondeur d’examen, Jaurès put se lancer avec toutes ces armes dans le combat qui, finalement, lui coûta la vie, le combat pour la paix. Ce combat pour la paix, il est pour moi particulièrement émouvant. Il renvoie à des images, à des sensations

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Discours colloque Le monde de Jean Jaurès

mercredi 25 juin 2014

Sorbonne, amphithéâtre Louis-Liard

Messieurs les ministres,

Monsieur le président des Amis de François Mitterrand,

Monsieur le président de la Fondation Jean Jaurès,

Mesdames, Messieurs,

Quel honneur d’intervenir dans un lieu si prestigieux pour nous entretenir d’une

figure tutélaire, non seulement de la gauche française, non seulement du

socialisme européen, mais de toute la nation.

Parler de Jean Jaurès à la Sorbonne est une heureuse idée. J’en remercie

l’association des Amis de François Mitterrand, la Fondation Jean Jaurès, ainsi

que leurs présidents respectifs. La Sorbonne, cette université vénérable qui

incarne ce que Jaurès admirait au plus haut point, la déclinaison de l’action à

partir de l’analyse et de l’intelligence. Et il voulut, ce brillant normalien, en

remercier la Sorbonne puisqu’il sollicita l’animation d’un cours libre sur

l’histoire et la philosophie du socialisme, ce que la Sorbonne lui refusa

maladroitement le 18 juillet 1898.

Il put alors, dégagé de cette obligation universitaire, se plonger dans ses activités

journalistiques et dans la rédaction de sa monumentale Histoire socialiste de la

Révolution française. Il voulait la reconnaissance intellectuelle ; il eut celle de la

postérité. Il voulait un lien avec les étudiants du quartier latin ; il eut une attache

éternelle avec toutes les jeunesses à naître.

Pétri de cette culture, de cette élégance de pensée, de cette profondeur

d’examen, Jaurès put se lancer avec toutes ces armes dans le combat qui,

finalement, lui coûta la vie, le combat pour la paix. Ce combat pour la paix, il est

pour moi particulièrement émouvant. Il renvoie à des images, à des sensations

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précises que je tiens à partager avec vous ce matin puisqu’elles incarnent en

quoi Jaurès enrichit, un siècle plus tard, l’imaginaire politique français.

Une des plus célèbres photos de Jaurès le montre le 25 mai 1913, lors d'un

meeting resté célèbre dans ma commune du Pré-Saint-Gervais, à l'occasion d'un

discours contre la loi qui devait faire passer la durée du service militaire de deux

à trois ans. Loi qui mobilisa tous les nationalismes, tous les instincts de repli sur

soi, loi de haine et de sang, loi d’incitation à la guerre, de légitimation de l’idée

de guerre.

Le rassemblement socialiste, qui voulait commémorer également la semaine

sanglante qui mit fin à la Commune, devait se tenir salle Wagram, au cœur de

Paris, mais il fut interdit. Le 25 mai, 150 000 personnes se rassemblent sur la

butte du Chapeau-Rouge au Pré-Saint-Gervais. L’écrivain André Breton décrivit

bien plus tard l’émotion que produisaient sur lui ces milliers de drapeaux rouges

hissés par des bras qui refusaient la boucherie à venir. Jaurès, perché sur un

camion, s’agrippe à la hampe du drapeau rouge que la photographie montre

flottant au vent derrière lui. La barbe en avant, le chapeau rond sur la tête,

l’expression résolue, le buste penché vers la foule qui le hausse, l’appuie et

l’acclamera bientôt, Jaurès se jette dans ce discours comme dans ce combat pour

la paix, un combat exigeant, épuisant, comme une dernière bataille où tout son

corps, en plus de son âme, s’y engouffre. Une heure plus tard, à quelques pas de

la butte, Jaurès prononcera un discours enthousiaste au premier étage de la

mairie du Pré.

Juste en-dessous, une petite fille de cinq ans écoute attentivement le discours.

On la voit sur une photo d’époque, juste en dessous du grand Jaurès. Cette jeune

fille deviendra adjointe au maire Edmond Pépin de 1947 à 1977.

Elle s’appelait Lucienne Noublanche, remarquable militante, elle nous a quittés

il y a quelques années, et elle témoigna tout le long de son existence du timbre

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de la voix du tribun tarnais, de sa force d’entraînement et, surtout, de

l’impression de vérité qui se mettait à faire frémir l’air, ce moment génial qui est

atteint quand la verve de l’orateur rencontre la dignité enfin retrouvée de son

auditeur. C’était cela Jaurès, la capacité de retrouver au plus profond du cœur

des humbles le reflet de l’harmonie du monde. Après un de ses discours,

l’homme le plus petit se retrouvait à l’égal des plus grands, puisque sa place

dans le monde s’en trouvait assurée. C’était, enfin, après tant de souffrances, la

réalisation de la promesse de toutes les grandes espérances.

Comme Jaurès, je suis arrivé à Paris très jeune, impressionné par la grandeur

grise d’une ville dont on sent très vite que seule une ascèse dans l’écoute des

autres et le regard des souffrants pourra en démêler les enjeux sociaux. Jaurès se

voulait paysan, porteur à l’Assemblée de la dignité rurale. Il découvrit dans les

banlieues de Paris la misère des usines, mais aussi l’énorme potentiel politique

de ces rassemblements de consciences que le marxisme avait, en les honorant,

cultivés, éduqués.

En essayant de porter dans la même Assemblée la dignité de ceux que la ville

écrasait, l’ombre de Jaurès, en m’intimidant d’abord, demeurait la plus grande

des justifications. Fils d’immigrés italiens, courant, jouant, étudiant dans les rues

de ces banlieues populaires, accroché à l’école de la République contre les

injustices comme un fruit accroché à la branche contre la bourrasque, la

République était pour moi la promesse dont Jaurès avait rédigé les phrases.

Le Pré-Saint-Gervais, comme la Seine-Saint-Denis qui ne s’appelait pas encore

ainsi, ont bien changé. Certaines usines sont reconverties en galeries d’art.

Certaines font encore aujourd’hui de l’ombre à une misère terrible.

Je ne crois pas que le combat jauressien pour la paix doive se distinguer de son

combat social. Ce serait désactiver ce qui est en lui de subversif et de

profondément visionnaire. Tout est lié chez Jaurès. Depuis sa plus tendre

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jeunesse, depuis sa thèse, tout jeune, sur la Réalité du monde sensible jusqu’aux

dernières paroles prononcées au café du Croissant, rien ne se peut extraire d’une

profonde cohérence, aussi libératrice que rigoureuse. Que voulait-il dire en

1913, en 1914 ?

Mais une idée simple ! Qu’une vie humaine, où qu’elle soit, a droit à toutes les

promesses de l’esprit et de l’amour, qu’elle ne peut pas être fauchée sur un

champ de bataille de Picardie, qu’elle ne saurait, sans une profonde absurdité,

croupir dans les tranchées boueuses d’une guerre dont on ne sait pas encore, un

siècle plus tard, si l’impérialisme, la cupidité, l’inconscience, ou les trois à la

fois, en étaient responsables. Comment un socialiste pouvait-il, en 1913, se

battre pour la journée de huit heures pour, en 1914, accepter la guerre ? A quoi

sert-il de sauver une soirée à un ouvrier si on lui vole sa vieillesse ?

« Fier de savoir si bien l’allemand, de Kant à Hegel, à Nietzsche, il passe

nécessairement aux pangermanistes ». Voilà une odieuse remarque de Maurice

Barrès sur le Jaurès de la paix. Jaurès, qui tenait tellement à élever les militants

de son parti et leurs familles, qui tenait tellement à ce que tous les paysans

voisins de chez sa mère sachent lire, écrire, ressentir la musicalité des vers,

comprendre le potentiel de libération des grands penseurs.

Et voilà que, parce qu’il diffusait l’intelligence, on le traitait de traître !

Et voilà que les grands intellectuels de son époque, Barrès et les autres,

exaltaient la guerre nationaliste, ses fantasmes de gloire, de clinquant,

d’uniforme, de revanche, conquis au prix de millions de morts ! C’est ce même

Barrès, en 1908, à la Chambre des députés, qui coupa la parole à Jaurès qui

présentait, avec son éloquence coutumière, un projet d’abolition de la peine de

mort ; Barrès hurla qu’un criminel est un être qu’il faut supprimer. Au côté droit

qui criait « Très bien ! », Jaurès remarqua : « ce sont des chrétiens qui disent

Très bien ! ».

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Jaurès, jamais, ne céda aux facilités de la manipulation des instincts

nationalistes. Ces instincts qu’il attaque de front, en juillet 1914, de bureau

ministériel en congrès internationaliste.

Ah ! Barrès et les autres, qu’ils étaient heureux de voir le peuple se lever contre

les grandes oppressions, de fonder des concepts éternels, d’affermir la

démocratie, de prendre toutes les Bastilles ! Et, une fois l’insurrection réussie,

qu’ils sont prompts à renvoyer ce peuple s’épuiser au travail ou se faire tuer à la

guerre.

Voilà Jaurès. Et maintenant, que nous dit-il ? Que nous apporte-t-il en 2014 ?

Nous, peuple d’une époque qui a sacrifié le souci du long terme au court terme

des chaines d’information et à l’immédiateté des petites phrases. Nous, peuple

d’une époque qui a abandonné leur mission fondamentale d’éducation populaire,

nous, peuple d’une époque qui est si fière de parler en chiffres, en pourcentages

et en slogans, nous, sommes-nous dignes des promesses du baptême du Parti

socialiste par Jean Jaurès en 1905 ?

Là où les phrases de Jaurès argumentaient avec conviction, nos chiffres

ordonnent avec arrogance. Là où les mots de Jaurès collaient aux émotions et

aux souffrances, nos pourcentages collent aux classements et aux taux d’intérêt.

Là où les appels de Jaurès engendraient l’enthousiasme des jeunesses et des

opprimés, nos slogans engendrent l’abstention et la désaffection. Là où Jaurès

citait Leibniz et sa théorie de l’harmonie, nous citons les agences de notation et

leurs théories de l’austérité.

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J’enrage parfois, à écouter des voix dont les relents m’entraînent à d’obscures

réminiscences, des voix de haine, pour le dire en un mot, des voix d’extrême-

droite, utiliser nos mots si nobles : peuple, travailleur, classes populaires,

souffrances, liberté.

La première leçon de Jaurès, c’est qu’il n’y a pas de lutte séparée, fragmentée,

partielle. Qu’il faut beaucoup, beaucoup écouter et regarder ses semblables pour

y déceler les raisons de la misère et de comprendre les antagonismes existants.

Ensuite, la nécessité de l’union. Pour Jaurès, les inégalités non seulement

insultaient la République, mais compromettaient la nation. La division des partis

était pour lui mortel. Il passa une grande partie de sa vie politique à construire ce

parti socialiste unifié que devint la SFIO en 1905.

Enfin, la lutte internationaliste. Depuis sa mort, il y eut l’ONU, il y eut l’Union

européenne. Des casques bleus un peu partout dans le monde, des politiques

structurelles européennes, une justice internationale, tentent de donner corps à

l’idéal de solidarité internationale.

Le souvenir de Jaurès nous invite à ne pas nous arrêter là, à élaborer désormais

une promesse sociale européenne, à incarner un espoir de lutte contre la misère

envers les grandes populations mondiales opprimées. Trop de travailleurs, trop

de familles, partout sur la planète, demeurent exclues de ce nouveau monde dont

une minorité veut se réserver les bienfaits.

« Ceux qui, depuis un siècle, ont mis très haut leur idéal ont été justifiés par

l’histoire » disait Jaurès. Un siècle après, la paix de l’Europe parfois menacée,

souvent oubliée, toujours enviée, nous rappelle chaque jour que quelque part à

nos côtés, un homme nous harangue toujours, la main agrippée à son drapeau, et

quoi qu’il advienne, son idéal vit et vibre en nous.

Merci à tous.