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  • Barbara Cassin, docteur s lettres et directeur de recherches au CNRS, est philologue et philosophe. A partir des antagonismes, antiques et modernes, entre sophistiques, rhtoriques et ontologies, elle travaille sur les rapports que les philosophes entretiennent avec leur langue.

  • Aristote et le logos Contes de la phnomnologie ordinaire

  • Collection

    BIBLIOTHQUE DU COLLGE INTERNATIONAL

    DE PHILOSOPHIE

  • BARBARA CASSIN

    Aristote et le logos Contes

    de la phnomnologie ordinaire

    Presses Universitaires de France

  • REMERCIEMENTS

    Les chapitres de ce livre ont fait l'objet d'une communication ou d'une premire publication dans des revues ou des collectifs, sous une forme parfois trs diffrente et avec d'autres implications quant la sophistique. Je renvoie, en remerciant leurs diteurs, :

    Parle si tu es un homme ou l'exclusion transcendantale , dans Les tudes philosophiques, Philosophie grecque / Aristote, avril-juin 1988, p. 145-155.

    Logos et poli tique. Politique, rhtorique et sophistique chez Aristote , dans Aristote politique, tudes sur la Politique d'Aristote, sous la direction de Pierre Aubenque, publies par Alonso Tordesillas, Paris, PUF, 1993, p. 367-398.

    Aristote avec et contre Kant , dans Penser avec Aristote, tudes runies sous la direction de M. A. Sinaceur, Toulouse, Ers, 1991, p. 341-366.

    Dire ce qu'on voit, faire voir ce qu'on dit , dans Cahier de l'cole des sciences philosophiques et religieuses, Des lieux du Voir, Facults universi- taires Saint-Louis, 5-1989, p. 7-37.

    Enqute sur le logos dans le De Anima , dans Corps et me, Sur le De Anima d'Aristote, Gilbert Romeyer Dherbey (dir.), tudes runies par Cristina Viano, Paris, Vrin, 1996, p. 257-293.

    De l'objet de la sensation au sujet de la phrase , Actas del Primer Congreso Internacional de Ontologia, Categorias e inteligibilidad global, coordinador Victor Gomez Pin, Universit autonome de Barcelone, Bellaterra, 1994, p. 179-187.

    ISBN 2 13 048851 X

    Dpt lgal 1 dition : 1997, octobre

    Presses Universitaires de France, 1997 108 boulevard Saint-Germain, 75006 Paris

  • Prsentation

    Contes de la phnomnologie ordinaire

    Le srieux ontologique a besoin d'un humour diabolique ou phnomnologique.

    Gilles Deleuze, Foucault, p. 118.

    Aristote m 'a toujours paru (quelque ou t recu idan t et na f que doive jus te titre paratre un tel j ugement ) un phi losophe d ' u n e honn te t terrible. Il p r end de front ou de plein fouet les questions les plus entires et les plus v i o l e m m e n t difficiles (Mtaphysique Gamma : Le principe que doit ncessairement possder celui qui cherche c o m - prendre un tant quel qu'il soit [...], quel est ce principe, nous pouvons main tenant le dire ; Zta : Qu 'es t ce que l'on, c'est--dire qu 'est-ce- que l ' ), sans que jamais son intelligence, son style, sa virtuosit, son excellence, c o m m e on voudra, ne lui servent glisser, mi-dire, esquiver-mettre en scne, dplacer-faire entendre, intervenir sans y toucher ; au t rement dit, la diffrence de Platon et peu t - t re c o m m e Kant, jamais crire ne l 'avantage.

    D e m m e , c 'est--dire en honn t e h o m m e , son rapport au monde , au sens de m o n d e physique (la phusis est pluralit en m o u v e m e n t , l ' h o m m e n'est ni une bte ni un dieu), c o m m e au sens de culture, d 'organisat ion humaine et poli t ique (tous les h o m m e s dsirent na tu- rel lement savoir, la cit est une pluralit de citoyens), la fois est et est devenu stupfiant de plni tude banale (au b o n sens, le m ieux partag, o R i m b a u d disait Excusez-moi si c'est banal ). Aristote a cons tam-

    m e n t vcu la doxa, s'y rappor tant (avec la diaport ique, la dialectique, le juste milieu, et toutes ces sortes de justesses et de justices rendues), la

  • constituant en sa noblesse. Au point qu'il est la doxa mme, aussi pour nous, non plus certes en tant qu'autorit lgifrante et lgitimante, mais plutt comme source, sue ou non, des plus simples et des plus prennes constats. Il fait partie intgrante, sauf sans doute en cosmo- logie o nous avons saut dans l'univers infini, de notre vcu imm- diat et normal.

    Ainsi : Ceux qui se posent la question de savoir s'il faut ou non honorer les dieux et aimer ses parents n'ont besoin que d'une bonne correction, et ceux qui se demandent si la neige est blanche ou non n'ont qu' regarder (Topiques, I, 105 a 5-7). Avec une belle et bonne phrase de ce genre (qui vaut contre l'impit de Protagoras, contre le Sur la vrit d'Antiphon, contre le Trait du non-tre de Gorgias), on rejoint la phnomnologie, ou plutt les contes de la phnomnologie ordinaire. Manire de dire, d'entre de jeu, que je ne prtends pas traiter ici de phnomnologie, en son sens de doctrine historique- ment et philosophiquement (historico-philosophiquement) date, constitue, en mode critique et thtique, avec ses initiateurs et ses ma- tres. Je prendrai phnomnologie au sens tymologique, comme rapport entre le, ou du, phnomne et le, ou du, logos ; donc aussi bien au sens grec de ce mot qui, en grec, n'existe pas encore ; mais par l, du coup, en un sens de phnomnologie que Martin Heidegger, lisant et ne cessant de lire Aristote, aura sa grande manire parfois effleur comme allant de soi, parfois thmatis dans ses risques et ses diffrences.

    C'est pourquoi je pourrais donner un exergue heideggrien chaque moment de ce livre. Au tout, Aristote et le logos : La langue est pour autant qu'elle est, comme le Dasein, c'est--dire que la langue existe, qu'elle est historiale; la partie Parler en homme ? : Le dcou- vrement du prsent subsistant trouve son fondement dans le fait que le Dasein en tant qu'existant se rapporte toujours dj un monde qui est ouvert, et, en refrain: Quand un Dasein communique avec un autre Dasein... ; la partie Dire le monde ? : L'nonc est un faire voir qui met en vidence l'tant en question.

    1. Toutes ces citations sont tires de Les problmes fondamentaux de la phnomnologie, trad. J.-F. Courtine, Paris, Gallimard, 1985 (= GA, XXIV, Klostermann, 1975), cours du semestre d't 1927 ; respectivement p. 251, 260, 253 et 264.

  • Ce ne serait l que justice quant trois points essentiels : 1 / Il s'agit bien, avec la phnomnologie en quelque sens qu'on la

    prenne, et ici avec Aristote, du dpassement de l'alternative objectif- subjectif

    2 / L'Aristote que je lis a dj t lu par Heidegger (dj, toujours dj? toujours dj tant un trs sr signal, comme le note Hei- degger lui-mme, de la mthode phnomnologique de l'ontologie [ p. 388]) ; c'est un Aristote en prise sur le dvoilement, l'apo- phantique, la coappartenance.

    3 / C'est aussi un Aristote aux prises avec, en prise sur, pris dans ou par, la langue, la langue grecque. Comme le rsume Jean-Franois Courtine pour caractriser, dans son principe, le versant rgulirement positif de l'interprtation phnomnologique d'Aristote: Aristote a eu accs "navement" mais c'est aussi en vertu d'un privilge de la langue grecque aux choses mmes.

    Je pourrais donner ces exergues, mais au sens du sens prs.

    1. Je reprends la formule de J.-F. Lyotard dans son trs ancien et significatif, car encore chaud , Que sais-je ? sur La phnomnologie, Paris, PUF, 1954 (par ex. p. 70 de la 6 d., 1967).

    2. Une difficile transaction : Heidegger, entre Aristote et Luther , Nos Grecs et leurs modernes, Paris, Seuil, 1992, p. 337-362, ici p. 343.

    On aura compris que je ne peux ni ne veux, dans ce work in progress, ni rendre justice toute la lecture heideggrienne d'Aristote, ni explorer le chemin phnomnologique parcouru par Hei- degger. Pour faire l'un et l'autre, il faudrait s'appuyer, d'une part, sur F. Volpi, Heidegger e Aris- totele, Padoue, Daphne, 1984, et, en tout dernier lieu, La question du logos chez le jeune Heidegger , Heidegger 1919-1929. De l'hermneutique de la facticit la mtaphysique du Dasein, d. J.-F. Courtine, Paris, Vrin, 1996, p. 33-65, et sur J. Taminiaux, Lectures de l'ontologie fonda- mentale. Essais sur Heidegger, Grenoble, Millon, 1989, chap. III ( La rappropriation de l'thique Nicomaque ) ; d'autre part, sur J.-F. Courtine, Heidegger et la phnomnologie, Paris, Vrin, 1990, en particulier II, 4 ( Le prconcept de la phnomnologie et le problme de la vrit dans Sein und Zeit ). Et repartir de Questions IV, Mon chemin de pense et la phnomnologie :

    C'est l [en faisant un sminaire sur les Recherches logiques de Husserl] - au dpart plus guid par un pressentiment que dirig par un point de vue bien fond que j'appris ceci : ce qui pour la phnomnologie des actes de la conscience s'accomplit comme le se manifester du phnomne, est pens plus originellement encore par Aristote et dans toute la pense des Grecs, la faon dont ils furent des Grecs, comme Altheia, comme l'ouvert sans retrait de la prsence, son dvoile- ment, son se montrer. Ce que les recherches phnomnologiques avaient redcouvert comme le maintien, le port de la pense, s'avre le trait fondamental de la pense grecque, pour ne pas dire mme de la philosophie comme telle.

    Plus je voyais clair en cela, et plus devenait pressante la question : D'o et comment, d'aprs le principe de la phnomnologie, se dtermine ce qu'on doit prouver comme "la question mme" (die Sache selbst) ? Est-ce la conscience et son objectivit, ou bien est-ce l'tre de l'tant dans son non-retrait et son retrait ? (texte paru en 1963, trad. Baufret, Fdier, Lauxerois, Rols, Paris, Gallimard, 1976).

  • Qu'est-ce dire ? Il y a un Aristote, Grec entre les Grecs, modle d'une phnomno-

    logie panouie et heureuse. Si j'ose dire: un Aristote paradigme du Phnomnologiquement correct. Car correct non seulement dans l'aisance, mettons ontologi