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  • Logiciels libres et rseaux sociaux de comptences.

    Michal VicenteCostech- Universit de technologies de Compigne.

    michael.vicente@utc.fr

    Version 2.13 Mai 2008. Ne pas citer.

    mailto:michael.vicente@utc.fr

  • Ces dernires annes le logiciel libre a transform le modle conomique, d'une partie de l'industrie du logiciel, qui reposait jusqu'alors quasi exclusivement sur la proprit intellectuelle, et la vente de licences logicielles. On pouvait ds lors mesurer la viabilit et la tangibilit de l'activit industrielle, grce au nombre de licences vendues. L'introduction du logiciel libre au cur des stratgies de gants de l'informatique tels que IBM, Sun semble remettre en cause ce modle, dans le sens, o le logiciel dont le code est librement partag, en devenant librement accessible tous devient la proprit de personne. Des firmes telles que Red Hat ont totalement ddis leur activit autour de ces logiciels et emploient des milliers de salaris. Nous faisons l'hypothse que les dveloppeurs professionnels de logiciels libres sont les principaux acteurs de ce changement, et que l'observation fine de leurs parcours professionnels nous apprend normment sur leur mobilit mais aussi et surtout sur la mutation du secteur de l'informatique en gnral. Pour cela nous avons dans cette tude mis en avant les rseaux sociaux de dveloppeurs d'un projet en particulier que nous avons renomm Libre-Serveur, et nous verrons que ces dveloppeurs forment un rseau social de comptences.

    Apprentissage et comptences au coeur du logiciel libre.

    Le logiciel libre et notamment la licence qui lui est le plus gnralement li, la GPL ( General Public Licence), repose sur quatre liberts, (1) la libert d'excuter le logiciel, pour n'importe quel usage (2) la libert d'tudier le fonctionnement d'un programme et de l'adapter ses besoins, ce qui passe par l'accs aux codes sources, (3) la libert de redistribuer des copies, (4) la libert d'amliorer le programme et de rendre publiques les modifications afin que l'ensemble de la communaut puisse en bnficie. Certes il existe des variantes au niveau de la licence, licences BSD, MIT, Apache, mais le dnominateur commun pour les licences les plus restrictives comme pour les moins restrictives reste l'obligation de citer l'auteur original. Ainsi, le dveloppeur-auteur appose son nom sur son code via le copyright. Car aussi paradoxal que cela puisse paratre, le logiciel libre engendre dans ce sens un renforcement du copyright pour l'auteur. Celui ci n'tant cependant plus confondu avec celui de l'entreprise

  • productrice, mais singularis au niveau du dveloppeur lui mme. Ainsi, on peut assigner un auteur la moindre petite partie de code. Cette notification l'extrme de la division du travail dans ces systmes productifs complexes, a un avantage certain, lorsque l'on sait que ces projets, sont ports par des communauts aussi htrognes que distantes. Ainsi, lorsque les dveloppeurs utilisent du logiciel libre, et donc le plus souvent personnalisent le code pour l'adapter leurs propres besoins, s'ils rencontrent des difficults, ces derniers ont la possibilit de contacter le dveloppeur qui avait la charge du code en question. Il se cr ainsi des rseaux denses de coopration entre des dveloppeurs, qui bien souvent ne se connaissent, qu' travers leurs pseudo et les ralisations qui y sont associes. La reproduction de ces entraides, est le fondement d'un savoir commun, bas sur les comptences, questions et expertises de chacun. Ce mcanisme est aussi cumulatif dans le sens o l'exprience et les ralisations des autres ne sont jamais perdues, elles laissent toujours des traces, soit dans le code lui mme lorsque la transformation est intgre ou "commite", soit sous la forme de questions rponses dans les mailling list et forums archivs sur Intenet. Il se forme ainsi, ce que nous appellerons un "rseau de comptences", o l'expertise de chacun, librement disponible peut tre utilise par tous quelle que soit leur localisation, leur appartenance et leurs domaines d'application.Ce mcanisme n'est pas en soit nouveau pour les sciences cognitives, puisqu'il correspond ce qu' Hutchins1 a appel cognition distribue . C'est dire que la cognition est partage au sein des quipes par l'ensemble des membres et par l'ensemble des lments techniques ou artefacts qu'ils utilisent. Celle ci repose en partie sur l'ide de Transactive Memory , thorie dveloppe par Werner2 , qui indique que le savoir est constitu par l'ensemble des connaissances d'un individu et par sa capacit savoir qui sait quoi? . Dans ce contexte, la coopration est plus performante quand les individus sont capables de localiser o se trouve d'information et qui la dtient. Dans le cas de la cration de logiciel l'ensemble des savoirs et comptences est distribu parmi les dveloppeurs, aucun d'entre eux ne serait capable de dvelopper le logiciel dans son intgralit. Le travail de cration de logiciel constitue ainsi une coordination d'expertise comme le notent Faraj et Sproull (2000) , celle ci repose sur la capacit savoir o se trouve l'expertise mais aussi reconnatre les besoins d'expertise, ces savoirs tant souvent tacites ( Nonaka 1995 ). Il s'agit aussi

    1 Hutchins (1995)2 Werner et Alii ( 1987)

  • d'imaginer des processus pour oprer ce transfert de connaissance.Dans le cas de la coopration l'oeuvre dans le logiciel libre, nous avons un bel exemple de cette cognition distribue. Nous voyons aussi que l'ensemble des dispositifs techniques ( arbre CVS, mailing lists, forums ) et organisationnels ( processus d'entre dans les communaut, normes et conventions dans les changes, valeurs communes autour du partage...) permettent la fixation et la circulation de cette mmoire transactive. . D'un point de vue individuel, toutes ces pratiques se mettent en forme lors du processus d'apprentissage constant qui a lieu lors de la participation un projet de logiciel libre. D'une manire plus gnrale, Moreland et Alii (1996) ont ainsi montr que la mmoire transactive se dveloppe davantage lorsque l'apprentissage se fait en commun. Or, c'est exactement ce qu'il se passe dans le cadre du logiciel libre. Ainsi, l'entre dans les communauts implique le plus souvent un processus d'apprentissage technique o il faut faire ses preuves par l'envoi de patch rparant des erreurs logiciels. Ds ces premiers envois ou ds les premires discussions sur les mailing list, les futurs dveloppeurs sont dj en contact avec des dveloppeurs plus expriments. Cet apprentissage fois technique et culturel, peut se prsenter sous le modle oignon , qui dbute avec l'inscription sur la mailling list, puis l'envoi de patch; suit ensuite un processus de slection qui peut tre plus ou moins long selon les communauts.

    Tout au long de cet apprentissage, le dveloppeur accumule ainsi un ensemble de savoirs et des relations avec d'autres dveloppeurs eux-mmes dtenteurs de connaissances spcifiques. Du point de vue de l'entreprise productrice (ou simplement utilisatrice de logiciels libres), on peut supposer que l'enjeu est alors pour elle de faire appel des personnes qui matrisent ces comptences spcifiques.

    L'apparition de dveloppeurs professionnels de logiciels libres. Les logiciels libres taient auparavant exclusivement ddis des usages complexes, et taient pour la plupart issus de la recherche acadmique, ou bien taient issus du travail de quelques militants passionns qui "bidouillaient" sur leur temps libre. On a aussi pu voir au sein de certaines professions que le code pouvait tre dvelopp sur le temps de travail, ce qui est comparable la "perruque" dans le monde ouvrier ( Michel

  • Anteby 2002 ). Certains administrateurs systme dont le mtier consiste mettre en place et maintenir les rseaux internes et externes au sein des entreprises et administrations, ont une activit en pics au gr des pannes, ce qui leur permet de librer du temps. De plus, dans les annes 90, les principaux logiciels libres qui se sont dvelopps taient des logiciels lis l'internet en pleine expansion, (Bind, Apache, Samba, Mail, ect...), les administrateurs systmes se sont retrouvs au coeur de ces dveloppements et sont de ce fait, devenus les premiers utilisateurs de logiciels libres. Ainsi, aujourd'hui, 60 70% des serveurs web tournent partir de logiciels libres. Du point de vue de l'entreprise, cette diffusion rapide des outils libres parmi les acteurs de l'Internet et de l'industrie, les oblige traiter avec une ressource rare, " le bon dveloppeur de logiciel libre". La gestion de ces ressources implique diffrents couts. Selon la thorie des cots de transactions, ces cots dpendent de trois lments majeurs, la frquence des transactions, l'opportunisme des acteurs et la spcificit des actifs. La spcificit des actifs y occupe une place essentielle et correspond des investissements pour supporter des transactions trs prcises, qui ne sont pas utilisables pour une autre transaction. Les actifs dont il est question ici sont des actifs hautement spcifiques dans le sens o il s'agit de comptences lies des parties logiciels pointues, et donc des comptences elles aussi prcises. Dans son article "Why Is It So Hard to Find Information Technology Workers?" Peter Cappelli (2001) , montre que mme aprs la bulle de l'Internet, il y a une pnurie certaine de personnels comptents en informatique, et que cela se traduit par les salaires parfois mirobolants des dveloppeurs employs. On se trouve donc dans un march du travail malthusien. Cette situation dans le march du travail global des technologies de l'information, est encore plus accentue dans le sous-domaine spcifique au logiciel