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  • Logiciels libres et rseaux sociaux de comptences.

    Michal VicenteCostech- Universit de technologies de Compigne.

    [email protected]

    Version 2.13 Mai 2008. Ne pas citer.

    mailto:[email protected]

  • Ces dernires annes le logiciel libre a transform le modle conomique, d'une partie de l'industrie du logiciel, qui reposait jusqu'alors quasi exclusivement sur la proprit intellectuelle, et la vente de licences logicielles. On pouvait ds lors mesurer la viabilit et la tangibilit de l'activit industrielle, grce au nombre de licences vendues. L'introduction du logiciel libre au cur des stratgies de gants de l'informatique tels que IBM, Sun semble remettre en cause ce modle, dans le sens, o le logiciel dont le code est librement partag, en devenant librement accessible tous devient la proprit de personne. Des firmes telles que Red Hat ont totalement ddis leur activit autour de ces logiciels et emploient des milliers de salaris. Nous faisons l'hypothse que les dveloppeurs professionnels de logiciels libres sont les principaux acteurs de ce changement, et que l'observation fine de leurs parcours professionnels nous apprend normment sur leur mobilit mais aussi et surtout sur la mutation du secteur de l'informatique en gnral. Pour cela nous avons dans cette tude mis en avant les rseaux sociaux de dveloppeurs d'un projet en particulier que nous avons renomm Libre-Serveur, et nous verrons que ces dveloppeurs forment un rseau social de comptences.

    Apprentissage et comptences au coeur du logiciel libre.

    Le logiciel libre et notamment la licence qui lui est le plus gnralement li, la GPL ( General Public Licence), repose sur quatre liberts, (1) la libert d'excuter le logiciel, pour n'importe quel usage (2) la libert d'tudier le fonctionnement d'un programme et de l'adapter ses besoins, ce qui passe par l'accs aux codes sources, (3) la libert de redistribuer des copies, (4) la libert d'amliorer le programme et de rendre publiques les modifications afin que l'ensemble de la communaut puisse en bnficie. Certes il existe des variantes au niveau de la licence, licences BSD, MIT, Apache, mais le dnominateur commun pour les licences les plus restrictives comme pour les moins restrictives reste l'obligation de citer l'auteur original. Ainsi, le dveloppeur-auteur appose son nom sur son code via le copyright. Car aussi paradoxal que cela puisse paratre, le logiciel libre engendre dans ce sens un renforcement du copyright pour l'auteur. Celui ci n'tant cependant plus confondu avec celui de l'entreprise

  • productrice, mais singularis au niveau du dveloppeur lui mme. Ainsi, on peut assigner un auteur la moindre petite partie de code. Cette notification l'extrme de la division du travail dans ces systmes productifs complexes, a un avantage certain, lorsque l'on sait que ces projets, sont ports par des communauts aussi htrognes que distantes. Ainsi, lorsque les dveloppeurs utilisent du logiciel libre, et donc le plus souvent personnalisent le code pour l'adapter leurs propres besoins, s'ils rencontrent des difficults, ces derniers ont la possibilit de contacter le dveloppeur qui avait la charge du code en question. Il se cr ainsi des rseaux denses de coopration entre des dveloppeurs, qui bien souvent ne se connaissent, qu' travers leurs pseudo et les ralisations qui y sont associes. La reproduction de ces entraides, est le fondement d'un savoir commun, bas sur les comptences, questions et expertises de chacun. Ce mcanisme est aussi cumulatif dans le sens o l'exprience et les ralisations des autres ne sont jamais perdues, elles laissent toujours des traces, soit dans le code lui mme lorsque la transformation est intgre ou "commite", soit sous la forme de questions rponses dans les mailling list et forums archivs sur Intenet. Il se forme ainsi, ce que nous appellerons un "rseau de comptences", o l'expertise de chacun, librement disponible peut tre utilise par tous quelle que soit leur localisation, leur appartenance et leurs domaines d'application.Ce mcanisme n'est pas en soit nouveau pour les sciences cognitives, puisqu'il correspond ce qu' Hutchins1 a appel cognition distribue . C'est dire que la cognition est partage au sein des quipes par l'ensemble des membres et par l'ensemble des lments techniques ou artefacts qu'ils utilisent. Celle ci repose en partie sur l'ide de Transactive Memory , thorie dveloppe par Werner2 , qui indique que le savoir est constitu par l'ensemble des connaissances d'un individu et par sa capacit savoir qui sait quoi? . Dans ce contexte, la coopration est plus performante quand les individus sont capables de localiser o se trouve d'information et qui la dtient. Dans le cas de la cration de logiciel l'ensemble des savoirs et comptences est distribu parmi les dveloppeurs, aucun d'entre eux ne serait capable de dvelopper le logiciel dans son intgralit. Le travail de cration de logiciel constitue ainsi une coordination d'expertise comme le notent Faraj et Sproull (2000) , celle ci repose sur la capacit savoir o se trouve l'expertise mais aussi reconnatre les besoins d'expertise, ces savoirs tant souvent tacites ( Nonaka 1995 ). Il s'agit aussi

    1 Hutchins (1995)2 Werner et Alii ( 1987)

  • d'imaginer des processus pour oprer ce transfert de connaissance.Dans le cas de la coopration l'oeuvre dans le logiciel libre, nous avons un bel exemple de cette cognition distribue. Nous voyons aussi que l'ensemble des dispositifs techniques ( arbre CVS, mailing lists, forums ) et organisationnels ( processus d'entre dans les communaut, normes et conventions dans les changes, valeurs communes autour du partage...) permettent la fixation et la circulation de cette mmoire transactive. . D'un point de vue individuel, toutes ces pratiques se mettent en forme lors du processus d'apprentissage constant qui a lieu lors de la participation un projet de logiciel libre. D'une manire plus gnrale, Moreland et Alii (1996) ont ainsi montr que la mmoire transactive se dveloppe davantage lorsque l'apprentissage se fait en commun. Or, c'est exactement ce qu'il se passe dans le cadre du logiciel libre. Ainsi, l'entre dans les communauts implique le plus souvent un processus d'apprentissage technique o il faut faire ses preuves par l'envoi de patch rparant des erreurs logiciels. Ds ces premiers envois ou ds les premires discussions sur les mailing list, les futurs dveloppeurs sont dj en contact avec des dveloppeurs plus expriments. Cet apprentissage fois technique et culturel, peut se prsenter sous le modle oignon , qui dbute avec l'inscription sur la mailling list, puis l'envoi de patch; suit ensuite un processus de slection qui peut tre plus ou moins long selon les communauts.

    Tout au long de cet apprentissage, le dveloppeur accumule ainsi un ensemble de savoirs et des relations avec d'autres dveloppeurs eux-mmes dtenteurs de connaissances spcifiques. Du point de vue de l'entreprise productrice (ou simplement utilisatrice de logiciels libres), on peut supposer que l'enjeu est alors pour elle de faire appel des personnes qui matrisent ces comptences spcifiques.

    L'apparition de dveloppeurs professionnels de logiciels libres. Les logiciels libres taient auparavant exclusivement ddis des usages complexes, et taient pour la plupart issus de la recherche acadmique, ou bien taient issus du travail de quelques militants passionns qui "bidouillaient" sur leur temps libre. On a aussi pu voir au sein de certaines professions que le code pouvait tre dvelopp sur le temps de travail, ce qui est comparable la "perruque" dans le monde ouvrier ( Michel

  • Anteby 2002 ). Certains administrateurs systme dont le mtier consiste mettre en place et maintenir les rseaux internes et externes au sein des entreprises et administrations, ont une activit en pics au gr des pannes, ce qui leur permet de librer du temps. De plus, dans les annes 90, les principaux logiciels libres qui se sont dvelopps taient des logiciels lis l'internet en pleine expansion, (Bind, Apache, Samba, Mail, ect...), les administrateurs systmes se sont retrouvs au coeur de ces dveloppements et sont de ce fait, devenus les premiers utilisateurs de logiciels libres. Ainsi, aujourd'hui, 60 70% des serveurs web tournent partir de logiciels libres. Du point de vue de l'entreprise, cette diffusion rapide des outils libres parmi les acteurs de l'Internet et de l'industrie, les oblige traiter avec une ressource rare, " le bon dveloppeur de logiciel libre". La gestion de ces ressources implique diffrents couts. Selon la thorie des cots de transactions, ces cots dpendent de trois lments majeurs, la frquence des transactions, l'opportunisme des acteurs et la spcificit des actifs. La spcificit des actifs y occupe une place essentielle et correspond des investissements pour supporter des transactions trs prcises, qui ne sont pas utilisables pour une autre transaction. Les actifs dont il est question ici sont des actifs hautement spcifiques dans le sens o il s'agit de comptences lies des parties logiciels pointues, et donc des comptences elles aussi prcises. Dans son article "Why Is It So Hard to Find Information Technology Workers?" Peter Cappelli (2001) , montre que mme aprs la bulle de l'Internet, il y a une pnurie certaine de personnels comptents en informatique, et que cela se traduit par les salaires parfois mirobolants des dveloppeurs employs. On se trouve donc dans un march du travail malthusien. Cette situation dans le march du travail global des technologies de l'information, est encore plus accentue dans le sous-domaine spcifique au logiciel libre. Ceci en partie parce qu'il n'y a pas de formation de type universitaire propre au logiciel libre.Aussi, certains grands groupes tels que IBM, Sun ou d'autres on investi dans le logiciel libre et l'ont plac au cur de leurs stratgies. Il en rsulte la cration d'un vritable march du travail ddi au logiciel libre. Mme si, comme nous le verrons, plusieurs dveloppeurs dj implants dans leur entreprise, ont dvelopps des activits lies au logiciel libre.

    Des comptences localises.

  • Une tude du Merit de 2006 permet de localiser les dveloppeurs de logiciel libre. En observant o ils se trouvent gographiquement, force est d'admettre que l'utopie d'une information librement distribue n'a pas dmocratis la participation des populations d'un point de vue gographique. ( Voir les cartes p 42 du rapport du Merit 2006)En effet, les dveloppeurs de logiciels libres sont gographiquement situs l o existent dj des ressources conomiques et universitaires. Il en est ainsi en Europe, notamment sur l'axe Grande-Bretagne-Allemagne-France, mais aussi dans certaines rgions des Etats Unis, par exemple San Francisco et sa baie... A l'inverse, il existe encore des zones o le logiciel libre est peu prsent et cela ne peut s'expliquer qu'en partie par la fracture numrique, puisque lorsque l'on regarde la proportion de dveloppeurs par connexion Internet, on peut noter que la participation de ces pays reste faible, a l'exception de la Russie, Madagascar, et quelques pays d'Amrique latine. Ces sites sont aussi les lieux o est concentre la plupart des industries informatiques, y compris les sites mergents comme le sud de l'Inde ou la cote brsilienne. Les nouvelles comptences lies au logiciel libre semblent donc se crer l o d'autres comptences pointues existent dj. Ce point illustre dans une certaine mesure la professionnalisation que nous avions voque prcdemment. C'est parce que l'on a la possibilit de participer au libre de manire professionnelle que l'on peut s'y impliquer massivement. Dans un prcdent article, nous avions dj voqu le fait que la prsence d'intrts privs ne dmotivait pas des dveloppeurs bnvoles de participer ; il n'y a pas de crowding out effect3, comme on peut le trouver dans d'autres activits bnvoles. Ainsi, si l'on regarde de plus prs le statut des dveloppeurs officiels du logiciel Libre-Serveur, on peut se rendre compte qu'une crasante majorit a une activit professionnelle lie de prs ou de loin au logiciel libre.

    Mthodologie:

    C'est parce qu'activit professionnelle et logiciel libre sont extrmement lis que nous nous sommes attach la comprhension des dveloppeurs de logiciel libre professionnels. Dans le cadre de cet article, nous centrerons notre analyse sur les parcours professionnels de dveloppeurs d'un projet en particulier, le projet Libre-3 Voir Vicente ( 2007)

  • Serveur . Dans le cadre d'un enseignement pas projet l'Universit de Technologique de Compigne, un lve ingnieur4,, a permis la reconstruction longitudinale des rseaux sociaux de dveloppeurs partir du CVS du logiciel. Le CVS (Control Versionning System) est l'outil principal de coordination du travail des dveloppeurs dans l'espace et dans le temps. L'activit des dveloppeurs est conserve par des logs inscrits dans le logiciel. Nous avons donc extrait ces traces, construit des bases de donnes relationnelles sous forme de matrices d'adjacence, qui nous ont ensuite permis de reconstruire ce rseau social sous forme de graphe.. On a ainsi pu mettre en vidence les liens de coopration entre dveloppeurs en indiquant par des flches orientes quel est le meilleur collaborateur de chacun. Nous avons ensuite corrl ces graphes avec les curriculum vitae des dveloppeurs recueillis manuellement sur le web (pages perso, blogs, sites types Linkedin...). Nous sommes ainsi parvenu reconstruire 96% des parcours professionnels des dveloppeurs.Nous pouvons ainsi, annes par annes depuis le dbut du projet en 1996 jusqu'en dcembre 2007, avoir une photographie du rseau de dveloppeurs, avec pour chacun d'entre eux des lments concernant leur profession, l'entreprise pour laquelle ils travaillaient l'poque et leur localisation. Cet ensemble de graphes nous permet de reconstruire la dynamique du projet, et les trajectoires professionnelles de chacun.

    Trajectoires professionnelles et trajectoires d'entreprise au sein d'un projet de logiciel libre.

    Le projet dont il est ici question est un projet majeur du logiciel libre et de l'Internet, puisqu'il s'agit d'un logiciel de serveur install sur plus de 60% des serveurs Web. Il est issu d'un projet universitaire men dans un laboratoire d'informatique.Ainsi, le projet dbute par un "fork (bifurcation), c'est--dire une sparation du projet initial en deux autres branches, dont celle qui prendra le nom de Libre-Serveur. Le code est disponible, il est donc tout fait possible de continuer le dveloppement de celui-ci autour d'une autre quipe ; il s'agit d'une pratique assez courante dans le milieu du logiciel libre.

    Au travers de l'tude des graphes, on note que le projet t initi par A., le co-

    4 Cet article doit beaucoup Remi Pallancher son travail et son investissement bien au del le cadre de l'UV, qu'il en soit remerci.

  • fondateur d'une entreprise de San Francisco lie l'internet. En 1996, le projet est compos de dix dveloppeurs ; il se retrouve donc "naturellement" au centre du projet, en duo avec B, un autre crateur d'entreprise de Lincoln dans le Nebraska et qui, pour sa part, tait impliqu dans le logiciel libre depuis 1989. Aussi, ds le dbut du projet, deux personnes E. et I. travaillent pour une mme entreprise Leeds au Royaume-Uni, spcialise dans les serveurs Internet. Cette socit n'aura eu qu'un faible succs puisqu'elle n'a exist qu'une seule anne. Parmi les autres participants, on retrouve un doctorant de l'Universit de Californie Irvin C. et un tudiant de Stanford, H., (universits toutes deux situes en Californie), ainsi qu'une personne travaillant pour l'dition scientifique. Parmi les autres personnes, on identifie F., le grant d'une petite entreprise d'Oakland, ville voisine de San Francisco.

    Graphe du rseau social de Libre-Serveur en 1996.

    L'anne 1997 voit l'arrive de nouveaux dveloppeurs, ce qui porte leur nombre 14, et l'on retrouve au centre du rseau un nouvel entrant K, travaillant chez IBM depuis plusieurs annes et qui est connu pour avoir intgr et influenc la politique Open Source au sein de la firme. En 1996, on peut noter que K n'a pas sign son code avec une adresse mentionnant son appartenance IBM, ce qui suppose qu'il ralise ce travail bnvolement. En 1999, alors que le nombre de dveloppeurs est pass 24,

  • cinq nouveaux employs d'IBM sont entrs dans le projet et K se voit remplac au centre du projet par le thsard de UC Irvin et par un de ces collgues d'IBM. Cette date correspond l'annonce officielle de l'implication d'IBM dans le logiciel libre et dans ce projet en particulier. Le fait que K soit prsent ds 1997 conforte la thse selon laquelle l'open source s'est initialement dvelopp dans les entreprises via ses employs. Ce sont eux qui ont impos l'open source leurs entreprises et non l'inverse. Il faut cependant noter que parmi les cinq nouveaux membres travaillant chez IBM, quatre d'entre eux n'taient pas prsents au sein de la communaut avant d'tre employs par IBM. Seul R s'est intress au projet deux ans avant son entre chez IBM. Les autres ont quasiment tous la particularit d'avoir t recruts par IBM un ou deux ans auparavant, la sortie de l'universit. Ces personnes ont donc t inities au logiciel et au logiciel libre au sein de cette entreprise. Les six dveloppeurs IBM sont implants sur le mme site d'IBM en Caroline du nord, Raleigh, l o se trouve le IBM Research Triangle Park.

  • Rseau social de Libre-Serveur en 1999, avec localisation gographique des contributeurs. ( a gauche la Californie, droite l'Allemagne)

  • Il semble particulirement intressant de suivre la trajectoire de deux ces employs, la fois au sein du projet et dans leur carrire professionnelle.

    Les cas de T. et S.

    T a t recrut en 1997 par IBM la sortie de son Master en Information Networking l'universit Carnegie Mellon. Il a donc quitt la Pennsylvanie pour rejoindre la Caroline du Nord, rgion qui ne lui est pas inconnue, puisqu'il avait auparavant valid son Bachelor l'universit d'Etat de Caroline du Nord. Il n'avait auparavant aucun lien avec le logiciel Libre-Serveur, puisque son premier post sur le projet date du 31 octobre 1997. T devra cependant attendre 1998 pour intgrer le projet en tant que official commiter . A partir de ce moment-l, il aura des liens privilgis avec K, premire personne d'IBM prsente sur le projet. En 2000, il est recrut par CollabNet, l'entreprise fonde par A., l'initiateur du projet Libre-Serveur . Cependant, mme si ces deux partenaires ont une forte proximit sociale (ils travaillent pour la mme entreprise, vivent dans la mme ville), ils ne semblent pourtant pas travailler en duo sur le projet. L'analyse de leur coopration partir du graphe rvle en effet qu'en 2001 T. travaille dans la "clique"5 qui s'est forme autour du code, tandis que A. travaille la documentation du projet.

    5Terme statistique indiquant l'ensemble des sommets d'un sous-graphe, pour une dfinition plus prcise voir p 76 Degenne A. et Fors. Les rseaux sociaux. 2004.

  • Encadr: Division du travail au sein des rseaux de dveloppeurs.

    L'analyse des rseaux, partir de l'observation des liens entre dveloppeurs, nous permet de diffrencier des cliques de dveloppeurs autour d'activits techniques spcifiques. Sur le graphe ci-dessous, on identifie une clique autour de la documentation droite, et la partie purement ddie au code gauche.

    Rseau social de Libre-Serveur en 2001.

    A partir de 2002, ces deux membres sont absents des "commits". Cela concide en effet avec la mont en puissance d'un autre projet, soutenu par l'entreprise Collabnet. On peut supposer qu'ils ont disparu de Libre-Serveur au profit du nouveau projet. Par la

  • suite, T. sera recrut comme dveloppeur chez Google.

    S. a lui aussi t recrut ds sa sortie de l'universit en 1998, ayant valid un Bachelor Worcester Polytechnic Institute et a galement rejoint le site du IBM research center Raleigh. Son premier post sur les listes de diffusion a lieu en janvier 1999 et lui non plus n'a pas de liens avec la communaut avant son entre chez IBM. En janvier 2000, il sera recrut par Covalent, une entreprise cre par B., un des fondateurs du projet. Le modle conomique de cette entreprise est directement consacr au support de Libre-Serveur. Ds 2001, nous voyons qu'il se trouve au centre du projet. Au sein de l'entreprise, quatre mois lui suffisent pour passer de la position de Senior Software Engineer celle de Core Services Manager. Il est alors en charge d'une quipe de cinq dveloppeurs, dont l'activit est totalement ddie l'open source. Sa notorit de dveloppeur Libre-Serveur lui a aussi permis de devenir un "gourou", c'est--dire une personne qui fait autorit, qui est une pointure internationale et qui est invit des confrences pour donner des "keynote speeches .

    On remarque en effet que la socit Covalent est prsente partir de 2000, mais c'esten 2001 qu'on la retrouve au centre du projet, avec six contributeurs sur les 36 prsents, et avec une forte centralit autour de deux commiteurs S. et AK. . Parmi les cinq autres personnes recrutes par l'entreprise, quatre taient dj prsentes dans la communaut, soit en tant que commiter, soit via des posts sur les mailling list et la plupart d'entre eux travaillaient en free-lance. Par la suite, S restera trs prsent parmi les contributeurs, et il sera recrut en 2004 par la firme Red Hat, spcialise dans le logiciel libre, et notamment dans la distribution Fedora. On observe qu'aprs avoir recrut S., Red Hat s'intgre de plus en plus au projet, puisque l'entreprise a embauch trois autres personnes pour travailler sur ce projet, dont E., l'un des initiateurs de Libre-Serveur.

    En 2007, on peut voir que cette tendance au sein du projet s'est stabilise et cristallise. Covalent est toujours au centre du projet, avec un duo autour de O et AK, O tait prsent dans le projet ds 1997 alors qu'il tait dveloppeur pour la NASA, et AK qui participe la communaut depuis 2000 est employ de Covalent depuis 2001. Les dveloppeurs de la firme Red Hat, eux aussi sont prsents mais des positions

  • moins centrales. Aussi si l'on regarde les positions respectives des dveloppeurs AZ et AQ, on peut voir que le dsengagement d'IBM se confirme,

    L'implication des entreprises dans le logiciel libre semble donc davantage tre rsultat de trajectoires personnelles que de stratgies dlibres de l'entreprise.Ainsi, si l'on prend le cas d'IBM, la firme s'est engage malgr elle dans le projet, pousse par l'un de ses ingnieurs. C'est par la suite, flairant le potentiel du projet, que l'entreprise a dcid de ddier une partie du temps de travail de ses ingnieurs ce projet. Cette observation contredit la thse selon laquelle les communauts constituent un rservoir de main d'oeuvre dj implante. Cela contredit, dans une certaine mesure, la thse de Lerner et Tirole (2000) selon laquelle la participation aux projets open source servirait de signalement de comptences en vue d'un recrutement. Au regard de nos deux cas, ces personnes ont t recrutes par la firme avant de participer au projet, et il semblerait que ce recrutement ait t ralis uniquement sur la base de diplmes universitaires.

    D'autre part, il est intressant de noter que le projet a essaim, produisant un certain nombre d'entreprises nouvelles directement lies au projet. Nous avons mis l'accent sur deux d'entres elles mais, nous pouvons en identifier d'autres de moindre importance ainsi que de nombreux travailleurs indpendants. Les deux entreprises que nous avons cites ont, quant elles, effectu la plupart de leur recrutement au sein de la communaut, dbauchant mme des dveloppeurs qui travaillaient auparavant pour IBM. Aussi, peut-on voir que ce sont ces entreprises qui s'installent le plus durablement au sein de la communaut. Le fait que ces deux socits aient t cres par des fondateurs de la communaut a sans doute t un lment dcisif pour inciter ces personnes s'engager auprs d'eux.

  • Position des diffrents dveloppeurs en 2007.

    De la transparence la confiance.

    Les liens dans ces communauts tant trs lches et ne reposant que sur la participation libre un projet (c'est--dire la libert de participer mais aussi la libert de quitter), la confiance reste un lment essentiel au maintien dans la communaut. Dans ce cas prcis, il s'agit d'une confiance plus tacite qu'organisationnelle. Il n'y a pas de rgles explicites et de contrats formels mais un ensemble de conventions et de rgles implicites qui visent maintenir les relations entre les dveloppeurs, dans le but de mener bien un projet commun. Ces rgles concernent la rciprocit, la disponibilit et diffrents rites de passage, incorpors au processus d'apprentissage6. Dans la thorie des contrats, la confiance a pour rle de combler les manquements rsultant de l'incompltude de ces contrats. Cette dernire est due la singularit des actifs mis en jeu. Pour reprendre Lucien Karpik (2007), "les produits singuliers sont des entits incommensurables: ils sont caractriss par des constellations de qualits et de dimensions, dont les significations sont inscrites dans leurs relations mutuelles"7. La plupart des produits singuliers (les grands vins, les conseils d'un avocat ou la psychanalyse) comportent une grande incertitude quant leur signification, leur qualit et leur dimension. Il en est de mme lorsque l'on fait appel

    6 Pour plus d'indications voir Vicente (2005)7 p 39 Lucien Karpik 2007

  • une socit de service en informatique. Cette entreprise peut promettre un client de rsoudre certains problmes techniques particuliers sans que ce client soit a priori certain de l'identit et des comptences du dveloppeur qui le rsoudra et donc, par la mme, si celui-ci sera rsolu ou pas. Par exemple, dans le monde des socits de service en informatique franaises, deux types de contrats sont l'uvre : le forfait qui repose sur le rsultat (il y a ici indtermination sur le temps que prendra la rsolution du problme) et le travail en rgie, qui repose sur le temps de prsence dans l'entreprise ( dans ce cas se pose le problme de la dtermination du tarif de la transaction). Dans les deux configurations, il y a incertitude et risque d'opportunisme des agents. La variable centrale de ces indterminations est celle de la comptence des acteurs, ici des dveloppeurs. Selon Karpik, le seul moyen de lever ces indterminations est de mettre en place des dispositifs de jugement et de confiance. Nous faisons l'hypothse que le logiciel libre, notamment grce la transparence qu'il offre, fait office de dispositif la fois de jugement et de confiance et ceci de manire plus ou moins inductive. Dans ce dispositif de confiance, la transparence est ainsi aide par le respect mutuel des normes thiques autour du logiciel.Ce dispositif repose sur un modle de confiance rputation. Dans la ligne des travaux initis par Kreps (1990), le modle de la confiance rputation repose sur trois propositions : le pass est le garant du futur (ceux qui ont t loyaux hier le seront demain), la rputation mesure fidlement la loyaut et les jeux rpts le sont rellement.Une tude qualitative prcdente (Vicente, 2005) nous a confirm qu'au sein des communauts de logiciels libre, la confiance se construisait via la rputation acquise lors du processus d'intgration propre aux projets. Dans le cas qui nous concerne, l'anciennet et le maintien d'un fort niveau de participation de ces deux crateurs leur a donc permis de transfrer la confiance qu'ils avaient en tant que co-dveloppeurs en confiance employeur- employ. On se place ici dans le cas de la relation d'agence (principal / agent) telle que dveloppe dans la thorie de la confiance autour du contrat de travail. Ainsi, Ackerlof et Yellen (1986), remettant en cause la vision walrasienne du march du travail, indiquent que le rapport salarial et le niveau des salaires ne dpendent pas seulement de la confrontation entre l'offre et la demande, mais que ceux-ci reposent sur un contrat implicite, les employs fournissant plus

  • d'efforts et de loyaut que ce dont il tait convenu dans leur contrat, en change d'une rmunration suprieure celle du march Ce contrat implicite repose ainsi essentiellement sur la confiance entre les deux contractants et sur une rduction des incertitudes. En effet, conformment la thorie des cots de transaction, ces contrats sont toujours sources d'incertitude. D'un ct, l'employeur ne peut pas tre assur de la loyaut et des comptences de son employ, et de l'autre, l'employ ne connat pas quelles seront ses futures conditions de travail.

    Au sein du projet Libre-Serveur, c'est parce qu'ils avaient acquis l'habitude de travailler ensemble que le passage au statut d'employ/salari a t simplifi. On passe ainsi d'une coopration informelle un type de coopration qui a pris une forme contractuelle, celle du contrat de travail.Dans le cas des recrutements intra-communautaires, les incertitudes sont considrablement rduites. D'un ct, l'employeur connat trs prcisment les comptences, l'effort et les capacits d'organisation de son futur employ, la transparence permise par l'open source offrant la possibilit de pouvoir observer avec exactitude le travail effectu par ces personnes (c'est d'ailleurs grce cette transparence que nous avons pu extraire ces donnes). D'un autre ct, l'employ dveloppeur de logiciel libre connat trs prcisment le mode de fonctionnement de l'entreprise pour avoir coopr avec elle de manire non-contractuelle au cours de son engagement dans le libre. Un travail qualitatif que nous avons men reposant sur des entretiens avec des dveloppeurs de deux communauts a en effet dmontr que la rsistance la hirarchie classique de l'entreprise et la volont de travailler selon un mode alternatif tel que celui du logiciel libre tait dcisif dans l'engagement des dveloppeurs dans une activit bnvole autour du logiciel libre (Auray et Vicente 2006).

    Une agrgation de firmes autour d'un projet : les consortiums informels.

    On voit qu'au fur et mesure que le projet prend de l'importance, des entreprises de plus en plus diverses prennent part au projet. C'est un lment qui est aussi prsent dans l'tude effectue autour du projet Debian . On peut noter que, mme si la part des entreprises reste constante dans le projet, le nombre d'entreprises diffrentes a

  • quant lui explos. Ainsi, entre 2002 et 2005, la place de la participation des entreprises est pass de 6,49% 5,93%, alors que le nombre d'entreprises participant quant lui doubl, passant de 782 1455.

    Implication des entreprises au sein du projet Debian.

    Nom de la version

    Date de sortie

    Nombre depaquets logiciels

    Part de lignes de code produites par des entreprises

    Nombre d'entreprisesdiffrentes

    Hamm Juillet 1998 1 096 6, 75% 249Slink Mars 1999 1 551 6, 85% 312Patato Aot 2000 2 611 6, 41% 482Woody Juillet 2002 4 579 6, 49% 782Sarge Juin 2005 8 560 5, 93% 1455

    Sources: Robbles et Al ( 2007)

    L'tude qualitative que nous menons montre aussi trs nettement cette tendance que l'on peut notamment expliquer par la proximit entre le logiciel libre et la libert d'entreprise (aspect libertarien) et dans le refus d'une certaine autorit que nous avions voqu (aspect libertaire). Ce passage peut aussi tre contraint, dans la mesure o le dveloppeur, souhaitant se professionnaliser dans les domaines uniquement ddis au logiciel libre mais ne trouvant pas d'employeur proposant cette activit, est plus facilement enclin raliser ce souhait en fondant sa propre entreprise et en restant travailleur indpendant. Pour le travailleur indpendant, le rseau constitu par les communauts de logiciels libres forme un formidable vivier de collaborateurs.

  • Ce tableau rsume, au sein du projet qui nous concerne, la mme volution.

    Rpartition de l'appartenance des dveloppeurs dans le projet Libre-Serveur

    D'un point de vue gographique, on peut s'apercevoir que les travailleurs indpendants se situent principalement en Europe, o le march d'entreprise ddi au logiciel libre est le moins bien implant, en comparaison avec certaines zones d'Amrique du nord.

    On peut observer deux choses: d'une part le nombre de dveloppeurs reste stable dans le temps partir de 2001, et, d'autre part, le nombre d'entreprises et d'indpendants tend lui aussi se stabiliser, sans que l'on aie affaire aux mme acteurs.On voit donc apparatre un rseau d'entreprises travaillant sur un projet, partag par tous mais aussi librement utilisable par l'ensemble de la plante. Cette coopration informelle s'apparente aux regroupements connus en conomie industrielle sous le nom de Consortium , un groupement d'entreprises constitu pour la ralisation d'une opration financire ou conomique. Dans le cadre de notre projet, cette agrgation d'entreprises repose elle aussi sur la confiance; en effet, ce que l'on a pu observer dans la relation employeur/ employ peut galement se retrouver dans la relation entre collaborateurs.

    L'Internet a ainsi vu natre de nombreux consortiums dont le plus connu est le W3C,

  • le World Wide Web Consortium qui vise l'interoprabilit des formats sur le Web. En France, un consortium directement li l'open source a vu le jour sous l'impulsion de France Telecom, Bull et de l'INRIA, il s'agit de ObjectWeb, aujourd'hui OW2. Un aspect caractristique du consortium autour du projet Libre-Serveur est l'absence formelle de contrat entre les entreprises (contrats de recherche ou de partage de ressources) . Cette absence de contrat est synonyme d'incertitude, mais cependant, comme nous l'avons vu pour le contrat de travail, cette incertitude est comble et mme dpasse grce la transparence offerte par l'ouverture du code. Du point de vue conomique, il est certain que ce mode de dveloppement coopratif permet une mutualisation des cots, et du point de vue de l'innovation une fantastique ouverture des possibles sans avoir en supporter seul le risque.

    Communaut Libre-Serveur et territoires.

    Comme nous l'avons mentionn prcdemment, les dveloppeurs du projet Libre-Serveur sont concentrs autour de centres nvralgiques du secteur des technologies de l'information, fortement concentrs en Californie. Outre le fait que c'est de cette rgion qu'est issu le fondateur du projet, San Francisco et la Californie sont aussi les lieux les plus importants de l'essaimage informatique. L'tude de Saxenian (1994) montre comment cette rgion, et notamment la Silicon Valley, a su profiter de la proximit de campus universitaires tels que Stanford. D'autres tudes, Ferrary (2002) et Grannovetter (2000), ont montr que le dynamisme de cette rgion est du la particularit de son rseau social, et notamment la proximit de capital risqueurs. Ainsi, l'entreprise fonde par A., l'initiateur du projet, a bnfici du support, en tant que co-fondateur, de Tim O'Reilly, connu pour tre l'un des leaders mondiaux de l'dition informatique et un dfenseur actif du logiciel libre. En ce qui concerne la proximit universitaire, on notera qu'en 1996, deux tudiants de prestigieuses universits californiennes ont fait partie des premiers participants. Le dveloppement du logiciel libre dans cette rgion est aussi li des lments culturels tels que la contre-culture locale. Il n'est donc pas tonnant de rencontrer au sein de cette communaut plusieurs organisateurs du BurningMan festival, sorte de fte libertaire se droulant dans le dsert et o l'argent est proscrit. Parmi les autres concentrations de la communaut aux Etats Unis, on retrouve la ville de Raleigh, en raison de la

  • prsence d'IBM et de l'essaimage d'entreprise gnre par sa prsence. Ainsi, l'entreprise Red Hat, qui compte plus de 2000 employs et dont certains dveloppeurs sont prsents dans le projet Libre-Serveur, a install son sige dans cette ville de Caroline du Nord.

    En Europe, on observe une concentration autour de Munich et de Londres, deux villes regroupant un certain nombre de dveloppeurs. En effet, Munich a, en plus de son industrie automobile et lectronique, une trs forte activit autour du logiciel. Londres et le Royaume Uni, en raison de sa qualit de place financire, ont aussi dvelopp une activit autour du logiciel. La productivit des communauts libres est alors trs lie l'efficacit des territoires productifs o se situent les dveloppeurs. Cela concerne galement certaines rgions de l'Australie et du Japon.

    Un dveloppement local ?

    En s'attachant de plus prs la coopration entre les diffrents acteurs, on se rend compte que la coopration se fait quasiment systmatiquement de manire inter- rgionale et trs rarement intra-rgionnale. titre d'exemple, en 1999, dans les rgions de Munich et Londres, il n'y a eu aucune coopration privilgie au sein de ces zones. En Californie et en Caroline du nord, il n'y a eu qu'une coopration privilgie intra-zone. (Voir carte 1999)

    Le cas de la Caroline du nord est par ailleurs intressant dans le sens o la coopration intra-zone est de fait une coopration intra- firme, au vu du regroupement gographique de la firme IBM dans cette rgion. On peut donc s'apercevoir qu'au sein de la communaut Libre-Serveur, les employs de la firme IBM privilgient la coopration avec la communaut, plutt que la coopration intra-firme (nous rappelons cependant que puisque les liens mettent en lumire les meilleures collaborations, cela ne signifie pas qu'il n'y a pas de coopration l o il n'y a pas de flches)

    On peut nanmoins noter une exception intressante. En 2007, deux employs de la firme Novell collaborent troitement, le premier travaillant dans l'Utha aux Etats Unis, le second en Allemagne. On peut remarquer qu'ils forment une clique exclusive,

  • c'est dire qu'ils n'ont pas de liens privilgis avec les autres membres de la communaut. On peut ainsi penser qu'ils participent au projet en vue de dvelopper une application qui ne concerne ou n'intresse que leur firme, puisque les autres dveloppeurs n'y participent pas.

    Actifs, comptences et valorisation financire.

    Le retour aux comptences signifie t-il la fin d'un certain mode de valorisation financire du logiciel? Le modle de valorisation financire du logiciel reposait auparavant exclusivement sur des phnomnes de mode, de diffusion et de rente. Tout ce modle repos sur une proprit bien dfinie des actifs. Ce modle semble ainsi tre inflchi par ce que nous dmontrons pour le logiciel libre. Dans le cas des biens non-rivaux, l'valuation financire des entreprises est rendue difficile, car l'entreprise en question n'est pas propritaire des actifs autour desquelles est base son activit. En effet, mme si le logiciel en question gnre une bonne partie du trafic internet, il n'y a pas de valorisation en soi, hormis la fondation qui lui est associe et qui reoit quelques dons. Les entreprises open sources que l'on voit apparatre ont aussi leur valorisation propre. Mais ce qui est remarquable, c'est que paralllement nous voyons que les dveloppeurs parviennent valoriser financirement leur engagement via les diffrents recrutements dont ils font l'objet. Les parcours professionnels des dveloppeurs nous rvlent qu'une partie de la valorisation conomique est transfre au dveloppeur lui-mme, qui devient incontournable , et qui profite de l'effet rputation au sein du systme Open Source/Entreprises Associes. On peut ainsi tenter de faire une relecture du logiciel libre comme une appropriation des actifs. Les dveloppeurs qui travaillent chez un diteur ou une SSII classique transfrent l'intgralit de leur travail l'entreprise. En effet, mme si le logiciel est rgi par le copyright ou droit d'auteur, une exception t introduite dans les droits nationaux : dans le cadre d'un contrat de travail, le logiciel ralis appartient l'employeur. Dans le cas franais, on se rfrera l'article L 113.9 du code de la proprit intellectuelle les droits patrimoniaux sur les logiciels et leur documentation cres par un ou plusieurs employs dans l'exercice de leurs fonctions ou d'aprs les instructions de leur employeur sont dvolus l'employeur qui est le seul habilit les exercer . Aux Etats Unis, cette notion t introduite par le Copyright Act de 1976 et ses articles

  • concernant les Creative Employees. C'est donc par la suite l'entreprise seule qui valorise le code et le logiciel. Dans le cas du logiciel libre, les dveloppeurs, en rendant libre leur code, s'affranchissent du transfert direct de l'actif l'employeur, et, en le redistribuant tous gratuitement, ils s'en assurent la paternit exclusive, puisque leur nom reste jamais inscrit dans le code. Ainsi, ce n'est plus le logiciel en lui-mme qui est valoris sur le march, mais la multitude de comptences, de savoirs et le rseau de personnes qui lui est associ. Ce sont donc les dveloppeurs qui sont au centre de cette valorisation. Cette hypothse corrobore fortement les niveaux de rmunration de ces derniers. Une tude mene par le Merit en 2006 sur le niveau de rmunration des dveloppeurs de logiciels libres, montre effectivement que les dveloppeurs de logiciel libres travaillant dans de grands groupes de conseil en logiciel ont en moyenne une rmunration douze fois suprieure celle de leurs collgues non dveloppeurs open source. Si l'on prend l'intgralit du secteur, les dveloppeurs de logiciels libre ont des revenus trois fois suprieurs leurs collgues. Ces carts de rmunration ne sont pas rvlateurs de disparits de revenus lies la qualit ou l'intensit de leur travail, mais un vritable transfert d'actifs et de revenus associs au sein de l'entreprise.

    Ratio des salaires par employs : Les firmes Open Source par rapport la moyenne de l'industrie.

    Difference in mean rev/empl for FLOSS contributor to industry as a % of industry. Sources Merit 2006

    Il semble donc que les dveloppeurs de logiciels libres parviennent capitaliser autour de leurs comptences et de leur positionnement au sein des rseaux. Cette capitalisation est ensuite transforme en rmunration consquente que l'on voit

  • apparatre dans le tableau. On peut alors mettre en parallle notre tude avec celle d'Olivier Godechot (2007) qui dans son travail sur les oprateurs de march dans l'industrie financire dmontre que les traders ont opr un hold up sur les actifs des banques par l'attribution de bonus dmesurs. Chez les dveloppeurs de logiciels libres nous pouvons voir qu' travers leurs parcours professionnels, au sein et l'extrieur des communauts, les dveloppeurs parviennent attacher la valorisation conomique autour de leur activit propre et non plus autour de celle de l'entreprise qui les employait. Les firmes qui par leur participation au logiciel libre misent sur la captation d'externalits positives (logiciel gratuit, support offert par la communaut, ect..) doivent aussi accepter le corollaire, c'est dire l'ouverture et la non-matrise de ces actifs et de leurs employs en charge de leurs dveloppements.

  • Conclusion:

    Les dveloppeurs de logiciels libres, en faisant le choix de l'open source, du partage et de la transparence, sont parvenus capitaliser une rputation autour du code et des rseaux sociaux de dveloppeurs qui lui sont associs. Ils sont capables de valoriser ces ressources travers leurs parcours professionnels, la formation d'entreprises spcifiques et le recrutement de collgues au sein des communauts. Ce mcanisme reprsente une vritable appropriation des actifs auparavant dtenus par les entreprises. Il ne s'agit pas nanmoins d'une appropriation sauvage et goste telle que celle dcrite par Godechot pour le cas des traders. Il s'agit plutt d'une appropriation qui, de manire paradoxale, passe par la mise en commun des actifs, du code et de l'expertise. Avec le succs de plus en plus important de l'open source, une nouvelle tendance semble apparatre, celle du dplacement de la tangibilit de l'actif depuis les entreprises vers le commun, par l'intermdiaire de ces dveloppeurs.Nous ne partagerons cependant pas les conclusions de Lerner et Tirole (2002) selon lesquelles ce sont ces perspectives financires qui sont l'origine de la motivation des dveloppeurs participer. Nous considrons en effet que les carrires se construisent de manire invisible ( Kaplan 1988) en parallle leur participation au logiciel libre. Et qu'on ne peut pas comprendre les motivations initiales des dveloppeurs en extrapolant celle ci de l'analyse de leur parcours professionnels. Ces diffrents parcours nous apprennent sur la transformation du secteur, et l'impulsion que les dveloppeurs peuvent donner celui ci. Nous ne pouvons dduire ces motivations qu' la lumire d'une analyse qualitative et longitudinale de l'engagement. A travers cet article, nous avons cependant vu que la formation de carrire dans le logiciel libre dpendait d'autres facteurs que les simples relations virtuelles. Ainsi, les aspects gographiques et culturels sont tout aussi dterminants. Le travail qualitatif que nous effectuons par ailleurs tentera de mettre en exergue ces lments.

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