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  • AUDREY LEMIEUX

    VIS--VIS : ANTONIO TABUCCHI ETFERNANDO PESSOA

    TUDE DE LA MDIATION CULTURELLE DANS LES FICTIONSBIOGRAPHIQUES DANTONIO TABUCCHI

    Le personnage biographique est ontologiquement dtermin par lesrsistances quil oppose son biographe : son corps, sa voix, son visage. Silnous est impossible de connatre dans labsolu ce quun homme, autrefoisvivant, pensait, percevait et prouvait, les expressions de son visage, lesmouvements de son corps, les modulations de sa voix nous chappent toutautant. Bien que les photographies, les enregistrements vocaux et lesdocumentaires filmiques nous permettent davoir accs, lespace duninstant, aux proprits matrielles et organiques dun homme, lentreprise derestituer lcrit sa corporalit demeure toujours approximative,hasardeuse ; le personnage biographique se drobe constamment lapproche de son biographe. Ainsi, ce nest pas sans raison si les tudesportant sur la mise en uvre de la relation biographique vacuent biensouvent la dimension sensorielle pour ne pas dire sensuelle du travailbiographique. Pourtant, nombre de biographes fondent leur approche dubiographique sur la comprhension de la corporalit et de la sensorialitdun homme. Il suffit de songer louvrage dAlain Buisine, Verlaine.Histoire dun corps, dans lequel le corps nest pas entrevu comme lobstacle vaincre, dpasser, transcender, il est au contraire la seulemesure possible, lunique instrument dexprimentation, lirremplaablelaboratoire du travail potique (Buisine, 1995 : 16). Cependant, les moyensemploys par les biographes pour incarner un personnage biographique nesont pas toujours de lordre dune mise en chair radicale, comme chez

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  • Buisine. En ce sens, certaines dmarches biographiques privilgient surtout

    le corps, non pas dans sa matrialit, mais dans sa fonctionnalit, et

    sattardent reproduire ses processus perceptuels et mtaboliques. titre

    dexemple, Franois Bott et Christophe Fourvel sont alls marcher sur les

    pas des crivains dont ils racontent la vie et visiter les lieux qui leur taient

    chers, comme sil sagissait de regarder le monde travers leurs yeux, de

    percevoir lespace travers leur corps.

    Or, si le corps, le visage et la voix du personnage biographique apparaissent

    comme des frontires limitant la comprhension laquelle pourrait esprer

    accder un biographe fascin par son sujet, rien ne lempche de franchir

    symboliquement dautres frontires, celles de lespace, de la langue, de la

    culture pour ne nommer que celles-l afin de russir exprimer la

    substance concrte (Maulpoix, 1998 : 84) de son personnage. Cest par

    lintermdiaire dune affiliation culturelle que lcrivain italien Antonio

    Tabucchi, pour sa part, entre en contact au sens corporel du terme avec

    son biograph portugais, Fernando Pessoa. Si, dans un premier temps,

    lomniprsence de la gastronomie lusitanienne, de la ville et de la langue

    portugaises, dans les fictions biographiques de Tabucchi, nous confirme son

    affiliation la culture de son biograph, ces ancrages culturels nous

    amnent, dans un second temps, nous interroger sur le rle quils jouent

    au sein mme de la mise en rcit de la figure de Pessoa. Nous faisons

    lhypothse que ce nest quen franchissant la frontire culturelle qui le

    spare de son biograph que Tabucchi parvient lincarner , cest--dire

    entrer momentanment dans sa peau , ce qui lui permet de nous

    donner lire des descriptions trs prcises, sur le plan sensoriel, de la ville de

    Lisbonne et de la gastronomie lusitanienne. Il sera donc question ici de

    rendre compte des stratgies textuelles par lesquelles Tabucchi affirme son

    affiliation la culture lusitanienne et, par le fait mme, lcrivain

    portugais. Nous montrerons par ailleurs que le processus de figuration par

    lentremise duquel Tabucchi met en chair le personnage de Pessoa au

    cur de ses fictions biographiques dpend de la relation interculturelleinstitue entre ces deux crivains.

    Histoire dune obsession : Tabucchi la rencontre de Pessoa

    et du Portugal

    Toute biographie tout dsir biographique nat sous le rgime dune

    obsession. Le plus souvent, il y a des uvres-vies envotantes, des

    vieuvres , qui enserrent dans leurs bras celui qui a le malheur de

    sintresser elles de trop prs. Mais il y a aussi des biographes obsds par

    la haine quils vouent leur sujet, comme il y a des biographes redevables,

    des biographes en qute de reconnaissance, et dautres, encore, tourments

    par des dtails en apparence futiles (mais les dtails on sen rend compte

    trs vite ne sont jamais futiles en biographie). En ce qui concerne

    lobsession de Tabucchi pour Pessoa, elle lui est dabord venue de la

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  • fascination quil a prouve pour lune de ses uvres :

    [] trangement [jai] entam la dcouverte de la littrature portugaise Paris. En effet, la fin de mon sjour, en me dirigeant vers la Gare de Lyonpour retourner en Italie, jai achet chez un bouquiniste une plaquette dunauteur qui mtait totalement inconnu : Fernando Pessoa. Cette plaquettetait la traduction franaise de Tabacaria (Bureau de tabac), que Pessoaavait sign sous le nom dun de ses htronymes, Alvaro de Campos. []Donc jai lu ce pome pendant le voyage de retour en Italie, et ce fut unedcouverte dune telle force que je dcidai aussitt dapprendre le portugais.(cit dans Colusso, 1994)

    Par la suite, Tabucchi a poursuivi ses tudes au Portugal, o il a fait laconnaissance dcrivains et dintellectuels qui ont beaucoup compt pour lui.Il a continu, par la mme occasion, explorer luvre de Pessoa, crivaincomplexe et fascinant par sa complexit , dsormais clbre pour avoircrit une uvre o senchevtrent les identits dau moins soixante-douzehtronymes (Lemaire, 2000 : 40). Mais cest peut-tre un autre traitcaractristique de Pessoa qui a contribu alimenter la curiosit et lintrtde Tabucchi pour la littrature et la culture lusitaniennes. Il faut savoir, eneffet, que Pessoa a fait le choix du Portugal, alors quil aurait pu, selonEduardo Loureno, connatre un tout autre destin :

    Il [est] n Lisbonne, mais son beau-pre tant diplomate en Afrique du Sud,[] il y est parti petit garon et y a fait ses tudes. Par certains cts, lenfantquil tait en partant est revenu un jeune homme autre, par la culture quilavait reue dans les coles []. Et ce garon, par choix, est devenu un poteen langue portugaise. Ses frres ont choisi de construire leur vie enAngleterre. Lui, au milieu de nous, Portugais, est mme devenu le Portugaispar excellence. (Collectif Les rencontres de Fontevraud, 2009 : 135 )

    Il nest pas exclu que Tabucchi ait pu se sentir interpell, voire influenc, parla libre adhsion culturelle de Pessoa, au moment o il choisissait lui-mme,sans y tre pouss par quelque motif que ce soit (CF, 2009 : 54), dapprendrele portugais et dentrer en contact avec la culture lusitanienne. Il ne fait doncaucun doute que dans le cheminement vers ladoption dun autre pays,dune autre culture, dune autre langue, il y a eu un mdiateur fantme, quisappelle Fernando Pessoa (CF, 2009 : 136).

    Certes, Pessoa nest pas le seul crivain auquel sest intress (et sintressetoujours) Tabucchi : au nombre de ses affinits lectives, il faudrait aussicompter parmi dautres encore Emily Dickinson, Louis Stevenson,Rudyard Kipling, Luigi Pirandello, Carlo Emilio Gadda et Gustave Flaubert(CF, 2009 : 106). Mais il y a lieu daffirmer, en considrant lensemble deluvre de Tabucchi, que le Portugal et la figure de Pessoa y occupent uneplace de premire importance. Ainsi, en plus des quatre fictionsbiographiques (Les trois derniers jours de Fernando Pessoa. Un dlire ;Requiem. Une hallucination ; Rves de rves ; Monsieur Pirandello estdemand au tlphone ) sur lesquelles portera notre tude, Tabucchi aconsacr deux essais luvre de Pessoa (La Nostalgie du possible. SurPessoa et Une malle pleine de gens. Essais sur Fernando Pessoa). Ausurplus, quelques lments propres la figure de Pessoa apparaissent

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  • furtivement dans une nouvelle intitule Le jeu de lenvers (comprise dansle recueil ponyme). En marge des essais et des fictions que lon pourrait direproprement pessoens , au moins deux romans (La tte perdue deDamasceno Monteiro et Pereira prtend) ainsi que quelques nouvelles(notamment Femmes de Porto Pim et Le mystre de la petite annoncechiffre ) ont pour cadre le Portugal ou voquent la culture portugaise.Dans la moiti ou peu sen faut des uvres de Tabucchi, on retrouveraitdonc la figure de Pessoa et/ou la prsence du Portugal. Il nest donc pasexagr de parler dune obsession de Tabucchi pour son biograph : cemot, si fort quil soit, permet de rendre compte, juste titre, de lengouementde lcrivain italien pour luvre-vie de Pessoa et pour sa culture cultureque Tabucchi a bel et bien fini, comme nous le verrons, par faire sienne.

    La figure de Pessoa dans les fictions biographiques deTabucchi

    Par un curieux hasard, la figure de Pessoa, dans chacune des fictionsbiographiques que nous nous apprtons tudier, se prsente toujours sousune forme vanescente, altre ou instable. Dans Les trois derniers jours deFernando Pessoa. Un dlire , Pessoa, hospitalis Lisbonne en raison dunesvre crise hpatique qui lui sera, trois jours plus tard, fatale, reoit chaquenuit la visite de quelques-uns de ses htronymes les plus clbres chacundentre eux tant venu rgler ses comptes avec son crateur. Cest donc unPessoa malade et alit qui nous est prsent, un Pessoa tant et si bien sur lepoint de perdre sa substance quil pourrait presque tre considr lui-mme comme un htronyme. Dailleurs, la fin du rcit, Tabucchi sestrserv une courte section dans laquelle il propose une vritable noticebiographique des personnages qui traversent le rcit, incluant Pessoa :lcrivain rel