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  • Urbanits

    #2 Novembre 2013 Crises en ville, villes en crises

    Leffondrement de la ville ou lhumanit en crise dans Ravage de Barjavel (1943)

    Bahia Dalens

    Dans un futur lointain, rv par Barjavel depuis les annes 1940, le progrs a permis

    lhomme de dvelopper une socit o tout est technologique, et o la prcision et lefficacit des machines permettent de ne plus les voir : voluant dans un univers de confort, ltre urbain sest habitu laccompagnement permanent de tous ses gestes ; on ne manque de rien et chaque semaine voit merger une nouvelle trouvaille, visant amliorer encore le fonctionnement de la ville de Paris. Pourtant, llectricit, nergie fondamentale sur laquelle repose ce futur resplendissant, disparat. Le black-out, fantasme cauchemardesque de la cit moderne, plonge alors cet espace dans le chaos, provoquant ainsi une crise qui est la fois celle de la ville et celle des valeurs quelle mtaphorise et porte en elle. La Ville futuriste

    Ville radieuse, Sans lieu, Le Corbusier (FLC/ADAGP, 1930)

    Le Paris barjavlien de 2052 prsente dabord un univers du tout technologique et o lespace urbain, limage de tout le reste, est totalement optimis. La capitale est divise en quatre Villes hautes construites par Le Cornemusier , visant dcongestionner la ville : la Ville Radieuse nom directement emprunt lun des projets de Le Corbusier , la Ville Rouge, la Ville Azur et la Ville dOr. En raison de la concentration dmographique, dix autres Villes Hautes doivent suivre. Le Paris plus ancien conserve de vieux immeubles, et quelques monuments anciens, comme le Sacr-Cur, subsistent aprs

    avoir t dplacs et surlevs. Rpartie entre espaces motoriss chausse lumineuse et espaces pitons, le sol de la ville nest pas le seul lieu de circulation. En effet, le ciel accueille galement une sorte de priphrique arien qui, haute altitude, voit tourner hlicoptres et bus-avions comme des vautours au-dessus de Paris. Enfin, les usines semblent intgres la ville, qui sest inexorablement tendue jusqu ce que la France ne compte plus quune seule immense agglomration connecte :

    Pendant les cinquante dernires annes, les villes avaient dbord de ces limites rondes quon leur voit sur les cartes du XXe sicle. Elles staient dformes, tires le long des voies ferres, des autostrades, des cours deau. Elles avaient fini par se rejoindre et ne

  • 2 Urbanits #2 Novembre 2013 Crises en ville, villes en crise

    formaient plus quune seule agglomration en forme de dentelle, un immense rseau dusines, dentrepts, de cits ouvrires, de maisons bourgeoises, dimmeubles champignons. (Ravage, p.43)

    Rsulte de cette organisation un bourdonnement incessant : Lair, le sol, les murs vibraient dun bruit continu, bruit des cent mille usines qui tournaient nuit et jour, des millions dautos, des innombrables avions qui parcouraient le ciel, des panneaux hurleurs de la publicit parlante, des postes de radio qui versaient par toutes les fentres ouvertes leurs chansons, leur musique et les voix enfles des speakers. Tout cela composait un grondement norme et confus auquel les oreilles shabituaient vite (Ravage, p.43)

    Les intrieurs individuels sont rgis pas le mme souci doptimisation et de confort absolu, ncessitant une matrise du moindre lment extrieur. Ainsi, si le vieux Paris souffre au dbut du roman dune canicule sans gale, les Villes Hautes nen ont cure : les faades des immeubles sont en verre, et ne disposent pas de fentres, car lintrieur circulait un air dpoussir, oxygn, dont la temprature variait selon le dsir de chaque locataire. Il suffisait de dplacer une manette sur un minuscule cadran pour passer en quelques secondes de la chaleur de lquateur la fracheur de la banquise. (Ravage, p.47). Enfin, les besoins vitaux du peuple de cette agglomration unique sont assurs, eux aussi, grce au progrs technologique et lectrique. Lhumanit ne cultivait presque plus rien en terre. Lgumes, crales, fleurs, tout cela poussait lusine, dans des bacs. p.40 Les ondes, la lumire, la composition du sol, tout est calcul et matris par lhomme, grce llectricit, afin doptimiser le rendement des vgtaux. Quant aux btes, elles nexistent plus sous forme de btail : la viande est chimiquement cultive, afin doffrir, sans douleur pour les animaux, une viande parfaite, tendre, sans tendons, ni peaux ni graisses, et dune grande varit de gots (Ravage, p.41).

    La ville est donc lieu de concentration extrme de technologies et mcanisations outrance de la vie quotidienne, du travail et des dplacements : se nourrir, shabiller, communiquer, toutes les actions humaines sont relayes voire remplaces par des actions lectriques. La ville devient un espace de fourmillement lectrique, et lurbanisation est rationalise outrance. Ce qui se trouve en-dehors de la ville, au contraire, est dpourvu de tout intrt, et seuls des paysans provenaux, barbares ignorants du progrs, rsistent la mcanisation gnralise.

    La ville du futur, dont nos villes sont parfois proches aujourdhui, est donc cet espace symboliquement ptri dun idal unique : le progrs et loptimisation. Chaque instant voit natre une version amliore de celle qui tait en cours, et les dplacements, lhygine, les espaces individuels, les communications, ds lors quils sont urbains, doivent servir des aspirations de vitesse, defficacit, mais aussi de massification : Barjavel la bien senti, la ville, parce quelle se voit imprimer son rythme de dveloppement par une croissance dmographique incessante, demande une technologie toujours plus dveloppe.

    Chez Barjavel, mais aussi dans plusieurs autres fictions prenant pour objet la disparition de llectricit, la catastrophe arrive par la faute des hommes, Promthe modernes :

    Les hommes ont libr les forces terribles que la nature tenait enfermes avec prcaution. Ils ont cru sen rendre matres. Ils ont nomm cela le Progrs. C'est un progrs acclr vers la mort. Ils emploient pendant quelque temps ces forces pour construire, puis un beau jour, parce que les hommes sont des hommes, c'est--dire des tres chez qui le mal domine le bien, parce que le progrs moral de ces hommes est loin d'avoir t aussi rapide que le progrs de leur science, ils tournent celle-ci vers la destruction. (Ravage, p.85)

    Lhomme a ainsi cru dompter la mort en conservant ses anctres dans des caissons frigorifiques, se substituer la Nature et slever au rang de dieu. La srie tlvise amricaine Revolution, prs de soixante-dix ans plus tard, joue sur les mmes motifs que luvre de Barjavel : elle fait galement du black-out son sujet premier, et llectricit disparat par la faute de chercheurs parvenus crer des processeurs microscopiques capables dabsorber et denfermer cette nergie, destins un usage guerrier ; la dmesure des ambitions humaines ne trouve donc plus ses limites dans lEtat, entit suprieure et censment plus rationnelle que lindividu. Nous sommes devenus fous de notre propre puissance, et les fantasmes humains de matrise extrme, de rapidit et defficacit semblent ainsi

  • Leffondrement de la ville ou lhumnit en crise dans Ravage de Barjavel (1943) Bahia Dalens

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    ptrir ces villes du futur ou de demain, construisant une image rve de lhomme comme matre absolu des forces offertes par sa plante.

    Pourtant, le monde urbain hyper-technologique, qui nous est prsent comme futuriste dans Ravages, ou encore comme notre monde de rfrence actuel dans la srie Revolution construit de manire tonnante un rapport trange entre humain et machine. En effet, il est frappant de constater que lhomme, cens avoir cr tous ces appareillages afin de rendre sa vie meilleure, semble happ, dvor par le pouvoir des objets technologiques, de ces objets anims et alinants : cest prcisment lanima, lme ou lesprit de lhomme qui est mise en sommeil du fait de cet environnement rgl et ouat, o la machine est devenu le matre. La premire scne du premier pisode de Revolution montre ainsi une fillette au visage anglique, les yeux rivs la tlvision : lorsque sa mre lui propose de parler au tlphone sa grand-mre, la petite semble impermable toute communication, et ne ragit absolument pas la sollicitation. Ses liens sociaux, et plus prcisment familiaux, sont donc mis en pril par lattrait technologique et le divertissement anim ; plus encore, cest la cration mme de ces liens qui est menace travers ce personnage de jeune enfant.

    Cette dimension alinante de la ville hyper-technologique est plus sensible encore dans les toutes premires pages de Ravages, o lon dcouvre comme premier avatar urbain la gare de Marseille.

    [Franois] gotait maintenant la fracheur de la buvette de la gare Saint-Charles. Le long des murs, derrire les parois transparentes, coulaient des rideaux deau sombre et glace. Des vibreurs corpusculaires entretenaient dans la salle des parfums alterns de la menthe et du citron. Aux fentres, des nappes dondes filtrantes retenaient une partie de la lumire du jour. Dans la pnombre, les consommateurs parlaient peu, parlaient bas, engourdis par un bien-tre que toute phrase prononce trop fort et troubl. [] En face de lui, la caissire, les yeux mi-clos, poursuivait son rve. Sur chaque table, un robinet, un cadran semblable celui de lancien tlphone automatique, une fente pour recevoir la monnaie, un distributeur de gobelets de plastec, et un orifice pneumatique qui les absorbait aprs usage, remplaaient les anciens garons . Personne ne troublait la quitude des consommateurs et ne mettait de doigt dans leur verre. Cependant, pour viter que les salles de caf ne prissent un air de maison abandonne, pour leur conserver une me, les limonadiers avaient gard les caissires. Juches sur leurs hautes caisses vides, elles nencaissaient plus rien. Elles ne parlaient pas. Elles bougeaient peu. Elles navaient rien faire. Elles taient prsentes. Elles engraissaient. (Ravage, pp.11-12)

    Le personnage sinstalle dans cette buvett