testament 9 hiver 2012

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LILAS KWIARIE-LINE MUSSET /

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Emmanuel Rastouil, Katsuji Makura, Jacques Sicard, Ivan Dmitrieff, Paul Antoine Pz, Franck Mullor, Emmanuelle Malaterre, Strofka, Mü, Yannis Sanchez, Daniel Darc, Lilas Kwine, Marie Hélène Musset, Hervé Pizon

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LILAS KWIARIE-LINE MUSSET /

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Sommaire Édito 06 / EMMANUEL RASTOUIL Le poème de l'homme 2/3 16 / KATSUJI MAKURA Entre deux rails

18 / JACQUES SICARD Faust & Holly Motors 22 / IVAN DMITRIEFF Verre(s) Photographies 34 / PAUL ANTOINE Pz Bagaud... 38 / FRANCK MULLOR Haïkus... 44 / IVAN DMITRIEFF La fève 48 / EMMANUELLE MALATERRE L'origine du monde 50 / STROFKA 64 / MÜ Pour le cireur inconnu - Carnet de voyage 74 / YANNIS SANCHEZ Chant d'un illuminé... 76 / DANIEL DARC Entrevue 80 / LILAS KWINE Entre les heures... 82 / MARIE-LINE MUSSET Joyeux Noël 92 / HERVÉ PIZON Rendez-vous... 97 / Anciens numéros 98 / Abonnements Testament 9 (hiver 2012) est édité par : http://parolesdauteurs.over-blog.com l'association Paroles d'Auteurs - Siège social - Les Orangers A- rue Van Gogh 83130 La Garde Le testament revue à vocation poétique est sur Facebook Rédaction Emmanuel Rastouil contact : [email protected] Concept graphique et Mise en page Emmanuel Rastouil Relectures Emmanuelle Malaterre Impression Repro Systemes 83 - 155 rue général Audéoud 83000 Toulon

Il a été tiré 100 exemplaires de cette revue numérotés de 1 à 100

En couverture, « testament bouge » œuvre originale papiers déchirés et lettres d'Emmanuelle MALATERRE

Supplément au testament 9 , 100 cartes « cœurs » papiers

déchirés Emmanuelle MALATERRE.

ISSN 2112-4469

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Édito Où sont les poètes? Qui les connait? Renseignez-moi, s'il vous plaît. Qui les a vus fendre la foule compacte et résignée pour se placer sur le côté et regarder ailleurs? Qui les entend clamer leur fureur de vivre, leur amour renouvelé et leur besoin de rêve? Où se cachent-ils? Sur Facebook? A la télévision? Renseignez-moi, c'est important. J'ai peur qu'ils n'aient été submergé par un tsunami, engloutis dans une tempête ou une quelconque fin du monde, et abandonné le monde à son propre sort, insensible, funeste... En attendant, Le testament 9 vous convie à une parenthèse poétique toute hivernale (chaud dans les cœurs!) avec la douceur des haïkus de Katsuji Makura et Franck Mullor, le carnet de voyage de Mû, Les miroirs de Strofka, les bords de mer de Paul Antoine Pz, les illuminations de Yannis Sanchez, la mélancolie de Lilas Kwine, les chansons d'Hervé Pizon, une « Darcentrevue » d'un des derniers « chanteur-héros » de sa génération, les verre(s) embués d'Ivan Dmitrieff, un collage papier d'Emmanuelle Malaterre longtemps tenu secret, l'autre féérie de noël de Marie-Line Musset et la prose cinématographique de Jacques Sicard! Où sont les poètes? Si vous en avez la moindre idée, laissez-donc un message sur [email protected] , nous serions comblés d'apprendre que nous ne sommes pas seuls. Emmanuel RASTOUIL.

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EMMANUEL RASTOUIL

DANS LA COLLINE Allons, mon bel amour, marcher dans la colline,

Sous le soleil brûlant qui plombe les vallons.

Nous pourrons nous aimer ou jouer au ballon

Sous l’ombre d’un grand chêne à la verdeur divine.

Le cœur de la nature est comme à l’origine,

Un écrin pur et vrai pour ce que nous voulons :

L’épanouissement ! Privés des violons,

C’est par nos chants unis que l’amour s’achemine.

Mettons premièrement le Seigneur entre nous

Pour nous garder du mal, de la peur et des fous

Et guider nos efforts, nos rêves malhabiles !

Mais la fille s’ennuie, prend son air malheureux…

Lui, voit dans son regard des sentiments hostiles

Qui viendront tôt ou tard semer le doute entre eux.

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LE SOIR Quand le soleil expire un dernier souffle au jour,

Que le bleu vire au brun, tandis qu’une mésange

Siffle un retour au nid pour son mâle en vendange,

Je sens poindre en mon cœur l’espoir de ton retour.

Quand le doux soir m’étreint, je comprends notre amour :

C’est un chant de dépit porté d’une voix d’ange

Cherchant à m’attirer dans une danse étrange

Que seule ta présence atténue alentour.

Je ne sais si je dois prendre plaisir au trouble

Qui renaît chaque jour quand la crainte redouble…

Comment ne pas céder à la tentation ?

Quand je suis près de toi, j’ai trop peur de comprendre

Qu’on ne peut vivre avec la seule passion !

Si le destin te prend, je ne peux te défendre…

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EMMANUEL RASTOUIL

LES AMES SŒURS L’amour nous a liés comme deux âmes sœurs

Prêtes à surmonter le meilleur et le pire

(Pour nos esprits naïfs, le rêve peut suffire

A combler nos futurs de milliers de douceurs…).

Mais c’était sans compter sur tous les agresseurs

Qui rodent alentour dans le but de détruire

La flamme de l’amour dès lors qu’elle respire !

Beaucoup de « bons amis » se changent en censeurs…

Faut-il fermer les yeux pour rester dans la ronde ?

Que seraient nos ébats sans l’emprise du monde ?

Quel prix doit-on payer pour être aimé des siens ?

Le garçon déchanta, saisi par l’évidence :

L’existence est offerte au chant des musiciens

Si l’homme est absorbé dans la fiévreuse danse.

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L’IDEAL Comment puis-je approcher de mon rêve idéal

S’il n’est pas garanti par la faveur divine ?

Car si je cherche en moi, sans détours, je devine

Un attrait partagé pour le bien et le mal.

Laisserai-je échapper un langage immoral,

L’appel matérialiste au bord de la piscine ?

Chercherai-je, insistant, au fond d’un magazine

De quoi nourrir mes buts, mon bonheur capital ?

Puis-je planter un arbre au bord de ce système,

Espérer voir grandir ses branches sans problème

Et nier le chaos qui sourd dans mon quartier ?

Car ce schéma de vie aveuglant, éphémère,

Ne m’inspire au final que dégoût et pitié.

Chaque jour me résout à tuer la chimère.

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EMMANUEL RASTOUIL

REALITE On meuble sa maison comme on meuble sa tombe :

Les rideaux, la Hi-Fi pour le plus grand confort,

Un repas sur le pouce, éviter tout effort

Et voir à la télé la terre qui succombe.

Je n’ai jamais voulu d’une telle hécatombe,

Je pensais être heureux, grisé, dans un décor

Qui me mine aujourd’hui, par crainte de la mort...

Ô, mon cœur est défait, tant d’angoisse le plombe !

C’est là qu’est le dilemme, en mon fort intérieur,

Mon désir égoïste œuvre comme un pilleur

Et, face à la raison, les deux livrent bataille !

Donc, très honnêtement, je devrais accepter

Le tumulte du monde et son cri qui m’assaille

Sans que le matériel ne vienne contenter…

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NE SOYEZ PAS HEUREUX ! Ne soyez pas heureux ! Et ne soyez pas tristes !

Si vous voyez le monde et son flot de malheurs…

Les assassins, truands, égoïstes voleurs,

Comptent leurs derniers jours, leurs rêves hédonistes !

Ne soyez pas heureux ! Ni même fatalistes !

Si l’on ne chérit plus les morales valeurs,

Quand la télé répand quantité de douleurs,

Ne les partagez pas, elles sont pessimistes !

Personne ne viendra pour juger à la fin ?

Sera-t-on libéré de tous nos jougs, enfin ?

Et peut-on prendre part à la déliquescence ?

Que l’on me mette à mort si je deviens oisif !

Car je ne veux goutter aucune jouissance

Qui me détournerait de mon but exclusif !

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EMMANUEL RASTOUIL

SOLITUDE J’avoue être attiré par une solitude

Qui viendrait comme un feu réchauffer mon tourment,

Partager en ami ce triste isolement,

Affronter avec moi l’ennui d’un hiver rude.

Pourtant, le désespoir peut troubler la quiétude

Que j’avais pris pour joie, au moins pour un moment ;

Lorsque je me sens seul, je demande comment

Transformer en bonheur la vile servitude.

Ô, je sais qu’être seul excite le désir

D’un égoïste élan, poursuivant le plaisir

Que l’on ne peut combler avec celle qu’on aime.

Pourtant, que cherches-tu ? Quel est cet idéal

Qui te fera savoir ton intérêt suprême ?

Tu relèves la tête espérant un signal…

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L’INFINI

L’homme se tient debout sur un puissant rocher,

Contemplant l’horizon que la mer bleue aligne.

Le vent souffle en rafale ondulant l’humble ligne

Qui miroite au soleil sa peau comme un bûcher.

Ce qu’il voit le rassure et l’oblige à chercher

Partout le Créateur. Son œuvre le désigne :

Force, Justice, Amour en sont chacun le signe

Passant là sous ses yeux, qu’il sent et peut toucher !

C’est qu’il lui fut offert ce sentiment de grâce,

Pour mieux le découvrir et le suivre à la trace

Vers ce bel horizon comme un bout d’infini.

Au-delà de sa mort et de son bref passage,

Dans un grand livre ouvert son nom reste béni.

Sous un ciel large et pur l’homme reprend courage.

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EMMANUEL RASTOUIL

REVE DE FEU C’est une vision qui vient à mon esprit,

Quand l’onde du sommeil, l’apaise et le promène.

Une jeune vénus – sans doute est-elle humaine ?-

Se dresse devant moi, me regarde et sourit.

Une simple dentelle orne son ventre écrit

D’une courbe parfaite. Et son regard amène

Me laisse présager de la belle Clymène,

Docilité, douceur, par ce corps qu’elle offrit…

Dans ce rêve éperdu, jamais je ne consomme !

Même si cette offrande est là pour combler l’homme,

Il ne m’appartient pas de briser mon serment.

Je suis comme Joseph, face à cette autre femme

Qui s’enfuit pour ne pas devenir son amant.

Je ne veux succomber au désir et au charme !

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AMOUR Si j’ai lié ma vie à la tienne à jamais,

C’est que je veux t’aimer plus fort qu’il est possible

Et rendre cet amour aussi beau qu’invincible

Puisque nous ne formons qu’une chair désormais.

Ce sentiment puissant, qu’ailleurs tu réclamais,

Te semblait défendu, trop loin, inaccessible…

Cette fatalité bridait ton cœur sensible

Et chargeait l’horizon de tours indécis, mais…

« Chaque jour, je chéris la douceur que tu donnes,

Mais je crains constamment que tu ne m’abandonnes…

Serre-moi dans tes bras, je t’en prie, aime-moi ! »

« Mon bel enchantement, c’est de te voir sourire,

Une flamme à mon cœur qui conforte ma foi,

Car nous avons, tous deux, un futur à construire… »

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KATSUJI MAKURA

ENTRE DEUX RAILS à Arthur Bidegain

Aller-

Dans la file d’attente Elles ne cessent de tomber

Les feuilles impatientes

Écharpe grise Un nuage rend perceptible

La chaleur

Entre deux rails Et un courant électrique

Ma mélancolie

Monté à Paris L’automne a fait Un pas de plus

Sur la tombe Quelques fleurs arrangées

Es-tu encore là ?

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-Retour

À l’œil du peintre La vigne donne un signe

Qui ne trompe pas

L’escargot Dans les mains de mon fils

Quelle fragilité !

Entre chaque pas Je traîne un vide cosmique

Et parfois trébuche

La centrale nucléaire Aussi loin que porte le regard

Ajoute au ciel un nuage

Il est temps de brûler Le tas de feuilles mortes

Lessiveuse rouillée

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JACQUES SICARD

FAUST de ALEKSANDR SOKOUROV "Pourquoi le pouvoir est-il confié à des hommes malheureux ?" demande Sokourov dans un entretien aux Cahiers du cinéma. Parce que les hommes heureux n'ont pas encore ouvert les yeux, serait-on tenté de lui répondre, restant ainsi dans le même registre de sotte pensée. L'affirmation que recèle la question est bien sûr un contresens doublée d'une vilénie. En vérité, le pouvoir est destiné aux bienheureux. A ceux qui croient. Pouvoir et foi sont mêmes. Imagine-t-on une foi qui ne se réalise à travers le pouvoir dans la mesure où en soi elle en présente déjà tous les caractères d'exclusive, d'emprise et de commandement ? Entre Sokourov et un malheureux, la différence tient dans un rapport différent à la matière. Le supposé malheureux, sorte de monteur du sensible, ne considère la matière que sous l'angle de la brisure ; il devine bien avant de savoir que l'argile n'est malléable que par artifice, c'est une substance raide comme une cravache fabriquée à partir du pénis d'âne séché, nul n'en fléchit la continuité inexorable qu'en la cassant. Cassure faite, il est loisible de se rafraîchir les yeux rougis à ses courants d'air ou de se faufiler entre ses bords. Rien d'autre chez cet homme sans vrai apaisement. Et comment cela se pourrait-il ? Sokourov, chrétien qui donc croit pouvoir, ne brise pas la matière mais l'agglomère. Ses images, il les compose à partir d'une masse physique homogène et ductile, un bloc à la plasticité biblique (cette plasticité que si complaisamment on porte à son crédit) d'où il lève et anime des ombres vouées à la malédiction de devenir humaines en marchant, entre autres promises au relent sucré qui entoure les croyants et les maîtres. Des ombres comme Faust, double et frère de Sokourov et consorts. Et les crimes vers lesquels, à travers les siècles, Faust s'avance, ce sont leurs crimes - pas ceux du malheureux.

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A propos de l'âme, déclinaison du sens de la vie, que recherche tant Faust.- Si Dieu, celui-ci étant Verbe et l'homme à son image, pour ce dernier l'âme ne sera jamais qu'un mot. Ne le serait jamais si l'Ange déchu, le double obscur de l'entité sainte, Lucifer ou Méphistophélès, ne traînait ses ailes exilées sur Terre. Héritant des propriétés du sol, y ajoutant sa lumière soufflée, c'est par son entremise que l'âme devient non seulement visible mais réelle et concrète. A travers son incarnation disgraciée, n'importe qui peut saisir le cher principe spirituel comme un cœur palpitant dans un cage thoracique tenue ouverte par des écarteurs. Le Diable matérialise, le Diable est matérialiste. Et l'on ne peut même pas dire qu'il le soit de façon immonde en plaçant d'emblée, parce que de toute éternité telle serait sa place, l'âme sur l'un des plateaux de la balance de l'usurier. Nul n'ignore que le vivant est d'usage ou d'échange. L'étonnant, d'abord, est que cette désespérante vérité soit, comment dire ? Expérimentalement confirmée par la messagère de la plus grande espérance – l’âme. Ensuite, par cela même, qu’elle le soit pour les siècles des siècles, sans objection possible. La mécréance du Diable n’est pas marxiste. En échange de son âme, quelle sorte de nuit d’amour avec Marguerite la soyeuse Méphistophélès offre-t-il au visage détruit de Faust ? Sur un lit d’algues et de galets, tout au fond d’un trou d’eau où l’on jette les chats et les malheureux se noient, qu’éclaire à la foudre la lumière illusionniste d’une « expérience de mort imminente ». Pour Marguerite, cette lumière a le doré mystique, le jaune solaire de Béatrice chez Odilon Redon ; pour Faust, elle a la peau épaisse aux pores dilatés d’un autoportrait de Rembrandt à la lampe à acétylène, vert moussu. Deux poncifs. Auxquels s’ajoutent, redoublant celui sans joie des sexes, l’accouplement des couleurs dont en ce XVIème siècle on revêt les fous. C’est l’erreur de l’ange aptère. Il oublie que Marguerite et Faust ont en tête, depuis le berceau, le dessin du labyrinthe de la cruauté. Si toute issue y est un garrot, on peut ici et là se tapir. S’il n’est pas de clé à glisser dans le nœud de l’arbre de lisière – les murs de buis ont des recoins où s’anesthésier de baisers équivaut à la liberté sans foi ni loi des portes ouvertes.

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JACQUES SICARD

HOLY MOTORS de LEOS CARAX Quoi qu'il en soit, tout nous parle d'intérieur ; nos existences chimériques nous appellent à l'intérieur. Ma Mie, mon autre et même jolie, accoude-toi à ce balcon. Car, voici, la brune derrière ses rideaux tirés, l'intimité du soir dont la vue basse scarifie l'espace comme pâte de peinture ; et la friche suspendue laisse un bouquet de jasmin de nuit s'épanouir entre les fissures du béton ; et vient l'heure du chat gris aux yeux verts, lourd et doux comme un golem, en visite chez les humains. Loin de l'incommensurable punition des usines ; loin des vastes étendues de retraitement des déchets subjectifs ; loin de la multiplication de la lumière et loin de la multiplication du travail qui suivent des lignes de développement parallèles ; loin de l'infini générateur d'avenir. La première maison : l'étreinte de cœur ; la seconde maison : les mots faute de tout ; la troisième maison : le plafond des images. Et c'est seulement lorsque le plafond au noir maçonne la vue sur les trois-huit du ciel immense que mon œil se tourne vers les demeures du Cinéma.

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IVAN DMITRIEFF

VERRE(S) Photographies Le verre est, comme pour notre œil, pupille que le monde en son reflet traverse ; et tout ce que nous voyons est la mémoire de notre esprit, et le verre, espace médian entre nous et notre rêve paré de transparences et d’opacités.

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PAUL ANTOINE PZ

BAGAUD On voudrait l’appeler Marquise Mais Gauguin l’a déjà prise Exquise Sapho sans fard, négligeant son havane Une Roche touche l’âme, interdite aux rabanes Ses fortin-térieurs sont modestes Pour solide gardien, un puits d’eau de pluie Les murs couverts de fresques, gravées au charbon Racontent le dessein de rares habitants Un escalier colimaçon Descend au fond, vers les poissons Et levant le rideau d’eau, s’illumine Un étrange spectacle, sans le son Tiré par un couple d’hippocampes Un Bernard l’Hermite s’invite Venu des tropiques, dans un silence cosmique Un poisson clown allume, la rampe aquatique L’élégante girelle s’étonne Au-dessus d’elle résonnent, d’étranges flic flouc Averti, le congre allume un cigare Goguenard, le répète au homard qui craint le bouillon Quant au savant saran, demi-habile, il pense au puffin ! Reviendra-t-il un jour, l’oiseau pélagique ? Sa plainte obsédante est inscrite Ah ! Les rats scélérats qui là-haut font salon et se moquent d’œufs Il est seul à savoir, que dans une coquille de Phénix Sommeille, la naissance du soleil

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DE LA PLAGE DU SUD A Benoît

Du vallon de la solitude S’écoulent lentement, trempés de silences Des demi-soupirs Ombres légères qui passent et s’effacent Puis sondent l’onde portée En plongée, Ils retiennent leur souffle ! Éblouis par des eaux lucides Envoûtés par le tempo d’algues alanguies Dont la sensuelle liberté Exhale une odeur divagante Au fond d’une mer matines ou rien ne dénote Une clairière de sable clair Où, solo, un carrelet tapi, attend l’heur D’une rencontre trouvère Capable de faire tourner son limonaire Accompagné du chapon rouge Aussi transparent que l’engoulevent Un poisson lune qui n’a rien à faire ici S’empare de l’instrument Et crée dans l’instant, une sorte de firmament Plantée là, une grande nacre échevelée Bouche bée, assiste au concert, Faite de volonté simple, Elle est la seule à pouvoir Saisir les soupirs cachés D’un carton, en plis d’accordéon.

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PAUL ANTOINE PZ

DU GRAND LANGOUSTIER La langouste, calée sous son parasol nacré Ne le regardait plus Meurtri, ruiné par les vents Dévêtu, baigné de lumière sèche La peine était profonde La mer, inquiète, donnait du cor depuis longtemps… Passe un commandeur aux goûts rocailles Adoubé de drames et de grandeur Armé d’un pic opiniâtre, Hardi, brise la gangue comme l’eurent fait Les enfants casse-muraille A la recherche d’un égal Au cœur de la pierre un propos Une simple extravagance Où réside le chef-d’œuvre d’une idée Dans ce silence chargé de sueur L’effort passe d’une âme à l’autre L’exigence de l’un devient celle de l’hôte Chacun requérant de nouvelles faveurs De fil en aiguille, à nouveau fort Les Bormes schisteuses scintillent La flamme du vieil endormi brasille Son poumon façonné tel l’aiguier Par l’oculus expire, d’inattendus soupirs Surpris par un pli de nuage Un rayon fortuit dore le canon Regard petit duc, posé là pour attendre Muet, telle une carte postale bleu tendre A la meurtrière élégamment poudrée Apparaît la dame de cœur au regard sobre

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Maîtresse d’un cyclopéen discret Et d’un gemme en demi-pyramide Sous l’œil végétal d’un phénix Ce géant héliotrope coiffé d’un rempart Parle au passant randonneur Comme le Zarathoustra il dit : « Fais de ta vie une œuvre d’art »

LA CITE D'HELIOS A la Bourdonnière

Ici, on monte, on marche sur du soleil Au rythme du palan, tirant jusqu’au village Partout ses rayons festoient, embrassent Des fleurs d’hibiscus rissolent sous ce feu En terrasse Un verre de bière, pour un temps sémaphore Aux bulles teintées de lumière ambrée Perçoit dans le contre-jour, Patiné d’un voile parfumeur Une femme dont le corps Saphique fredonne Sous un feuillage d’ombres Les pins, par habitude Invitent à la sieste Fardés d’odeurs goûteuses Ils ont, bienveillants, demandé l’air marin Tant de tiédeur pour un frisson La volupté n’a que faire du tourment La mer inoxydable veut ces corps Danse avec, incorpore Par l’onde éclairée Ignore la duplicité

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FRANCK MULLOR

HAÏKUS

Saches, je t’estime Au sillage sur la ligne –

Par goût asocial.

Je connus Le plaisir va-nu-pieds de la terre –

Chevelure d’aile qui bout.

Tout autour ma dextre Tu fais graviter un prône

Élancé de fleurs.

Au premier étage Les plaies aux portes de rosée

M’ont donné à vivre.

Des cils il coule un Cavalier de vivier pâle, Je lui donne bon vent.

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J’ai longtemps fêté, Noble crime de laurier –

J’archive sans carte.

Être vu tracé Homme sur multiple argile –

Ma glose à présent.

Dévoiler la ville Jusqu’à la hauteur des poings,

Fredonne la blessure.

Je viens pour convier Le père informe de l’air –

Sève du voyage.

Je t’expose Le drageoir subtil – Mon cœur sur le fil.

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FRANCK MULLOR

APPARITION - Il faut renouveler ma sève. Victor Hugo

Le pont-levis rabaissé Sur la douve et le fossé Lentement se dresse : Le soir dessine de loin

L’ombre abhorrée de Rolin Sur la forteresse.

Nous n’adorons pas Rolin,

Gémit le duc châtelain, Il est comme l’arbre

Qui fouette s’il est lâché ; Son bras a, s’il est touché,

La froideur du marbre.

Voyez-le, voyez son front ! Ses cheveux volent en rond

Tout autour du casque ; Çà, croit-on pas voir, limon !

Ou la goule ou le démon S’envoler du masque !

Nous sûmes aussi certain Ce fait horrible ; un matin Qui semblait sans tâches,

Versa son charnier d’enfant ; A leur tête, et les coiffant,

Quatre de ses haches !

J’étais hier au vent fuyant ; Rien de cet homme effrayant,

Nulle part cet être ; Je sens la fraîcheur qui suit, Puis le miasme qu’elle fuit,

Puis Rolin paraître.

Remémorez-vous son poing, Le libérant du pourpoint, Ronflant noir de mouche,

Son amer rire public,

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Lorsqu’il s’ôta un lombric Éclos sur sa bouche !

Sa tempe verte accueillait La ronce que l’on cueillait

A sa chevelure ; La mousse est-ce son coussin ?

Son lit et son traversin Est-ce la nature ?

Il vient ! La cloche a tremblé ;

Il frappe, et mon vin miellé Se change en boue rance. Vient-il d’un ange suspect Nous présenter le respect,

Après l’apparence !

N’ouvrons pas ; laissons partir, Laissons le vent le sentir, Laissons qu’il l’emporte !

Allez voir par quelque trou ! - Quoiqu’on hoche le verrou :

Rien devant la porte.

Non ! Laissez-le ; il est mort ; C’est le passant du remord, C’est l’horreur qui tombe ! Laissez ! Il boit son trépas ;

Je te couvre de mon pas, Dit l’if à la tombe.

Là, son corps va refleurir ; Mes racines vont nourrir L’homme sous la terre.

Le Monstre veut s’abolir ; O laissez-le devenir Ma sève ordinaire !

Respirez son parfum vieux

Tombant des profonds cheveux Des forêts grandioses ;

Pensez-y, de temps en temps. Voilà désormais cent ans

Qu’il nourrit les roses.

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FRANCK MULLOR

L'ETOILE ANTINOÜS Hadrien, empereur de Rome, étant César Montrant du doigt les feux de l’Hestia romaine, Menant la royauté bannie de tout hasard, Disait : l’oracle me fit père du domaine, L’oracle vit en moi une pythie habile. Je vois : ma mort au large animer son exil, J’appelle un astre blond mon Athéna virile, Par lui une onde claire est trouble au fond du Nil. Je vois : le docte ami de l’impériale cour S’apprêter chez Vesta de son plus rouge atour, Et redire le thème énoncé de sa bouche : Un éphèbe élancé enchaîné à l’autel Sera pour l’empereur frappé d’un coup mortel. Je vois cette statue dans l’Aigle être farouche.

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LA TRAME

Augmente, épanouit sa grille quadrillée D’une myriade neuve de nouveaux carreaux. Faites grandir le zoom aux angles temporaux, Pendant qu’un des carrés de la strate striée, Celui qui fait le coin de deux droites rayées, S’approche, lentement accru par la macro ; La fonction F = bêta facteur de rhô Contraint son éploiement de lignes travaillées. A force, le quadri segment remontera Le plan quadrangulaire de la caméra ; L’œil de télévision, dont les fuites sont courbes, Dans le micro-passage entame son entré. Le point de l’objectif influence les courbes Du cadre figuré, alors que le carré

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IVAN DMITRIEFF

LA FEVE

Son père lui avait dit : Elle est sortie du ventre vert et je l’ai posé sur la paume de cette main qui depuis a vu bien des saisons. Ce fut le cadeau premier du cycle du ciel et de la terre à mes gestes jardiniers. A présent que tu dois me succéder sur le domaine, je la glisse dans la poche de ton pantalon de travail afin qu’elle accompagne l’allonge de tes propres pas. Le jour venu, remet la ainsi, à ton tour, à ton fils ou à ta fille, pour que l’histoire de notre nom et de notre amour pour cette terre soit donnée à leur mémoire et à leur affection. Et il s’était penché, ses épaules figées par l’arthrose dans la forme du cintre, pour se désaltérer au point d’eau. Un rai de lumière chahutait les feuilles du chêne et son fils, étrangement, se taisait. Papa mon père, ma main est plongée dans ma poche et enserre telle une cosse la graine, mais aujourd’hui que je suis au pied des murs que tu as dressés pierre sèche après pierre sèche, et ici, debout devant l’arbre que tu as planté au jour de ma naissance, je tremble de t’ouvrir à toute la peine qui depuis mon enfance m’abîme. L’ombre d’un nuage poussé par vent d’est rampa lourdement sur le sol calcaire, obscurcissant leurs bottes et son père, qui pourtant en toute circonstance aimait à nourrir le silence, voyant son fils comme interdit avec cet œil mouillé par le mystère, toussa deux fois et dit : Fils ? Alors qu’il s’apprêtait à renouveler son appel, soudain, comme s’il se fut trouvé instantanément dans ce temps particulier que connaît celui qui est en train de mourir, il vit resurgir au beau milieu de sa tête le film d’une scène terrible de sa vie passée : la pelle appuyée contre le roncier prête pour enfouir, les yeux adultères de sa jeune épousée portés au ciel, l’enfant du scandale au milieu du profond sillon qu’accroupie elle finit d’expulser, le cordon ombilical tendu sous le sexe tant adoré, tranché net avec son couteau, et l’ensevelissement infernal des cris infantiles, et sa jeunesse haineuse sourde à la voix hurlée de celle qui pourtant il aime, il aime. Un fort vent spiralé venait de frapper le sol entre leurs pieds, ennuageant dans son rebond leurs yeux de terre et de particules de foin broyé, lorsque le fils héritier de la fève, ouvrit à celle-ci toute sa bouche, pour l’avaler. Et le père regardait le fils, et le fils regardait le père.

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Ô papa mon père, comme la pourriture de l’humus travaille à donner les meilleurs fruits et la vase à faire éclore les fleurs les plus belles, je sens en moi sourdre ce temps d’étreindre ma souffrance telle une épreuve sacrée riche de sens et d’avenir, moi, qui croyais être mis devant le fait accompli de ne devoir vivre que la prose du monde, avec son cortège de mensonges, d’injustices et d’ignominies, je je vois à présent qu’il ne tient qu’à moi de pouvoir vivre sa poésie. Le sifflement cadencé d’une tourterelle qui non loin de là prenait son envol résonna dans l’air, et il sut qu’était enfin venu le jour de lâcher la laisse de son silence, lorsque son père l’interrompit : Fils, je vois sur le chemin de tes tempes battre le sang, et ton geste malhabile remettre en question ma loi de père. Est-ce ton tour, après celui de ta mère en son temps, de vouloir me faire faire l’épreuve de ma conscience, comme si depuis mon épouvantable faute l’amour ne pouvait devenir pour moi un acte lucide de vivre ? Alors, sache que par le drame, j’ai appris que l’existence humaine n’est pas un simple segment de vie qui va solitaire de la naissance à la mort, mais que cette existence est le vécu millénaire de millions d’enfants, de femmes et d’hommes dans l’expérience de leurs joies, de leurs souffrances, de leurs bonheurs, de leurs maladies et de leurs malheurs que, dans sa totalité, nous portons, tous, en nous, et dont nous sommes chacun, à notre façon, l’unité. Comme tu l’es. Comme je le suis. Alors oui, mon fils. C’est tuer l’humanité entière que de tuer un seul enfant, un seul homme. De même que c’est la tuer en nous-même. Un premier trait de pluie avait franchi les obstacles du vent pour venir en une large goutte diluer le sel entre les lèvres du fils. Et une onde de leur esprit s’accorda pour vibrer dans le souvenir d’une identique image : celle d’un fils assis sur le perron, tenant sur ses frêles genoux l’os iliaque de son frère inconnu, trouvé dans la profondeur d’un champ en suivant la galerie d’une taupe qu’il s’était amusé à vouloir faire sortir de terre. De sa langue, le fils perça le fil de ses lèvres pour en éponger l’amertume saline, et cela lui rappela le parfum de l’os qu’alors il avait par instinct voulu goûter, puis, très lentement, dans un chuchotement heurté tout juste audible à l’oreille, dit : Enfant, la surface de moi-même, était joyeuse, mais non la profondeur, et, le jour où maman est partie, Père, une vague énorme, de souffrance, à son point d’équilibre de reflux, est revenue, terriblement, atrocement, déferler, dans ma poitrine, et, engloutir, mon cœur, et, noyer mes nerfs, et.

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Le flash silencieux d’un éclair venait de solariser le fond de l’air, laissant ensuite à l’écho d’une assourdissante déflagration d’ouvrir l’espace à un déluge d’eau. Aucun d’eux ne bougeait. Comme si volontiers ils s’offraient au déchaînement du ciel. Épouvantails d’eau, épouvantails d’eau, épouvantails d’eau, semblait chanter une petite voix fantôme, au regard de leurs silhouettes transparaissant dans cette folie d’océan de pluie, ce vacarme de percussions de la terre au diapason de leur douleur, et c’est ainsi, que la voix du fils prit l’échelle du cri pour accéder à l’écoute du père : Père, ô mon père, la borne de nos idées et de nos croyances dessine en nous un chemin d’ignorance et d’illusion qui mène notre errance vers les folies de la peur et les cécités de l’espoir. Enfant, j’ai goûté la mort de mon frère obscure. Longtemps, j’ai dégluti son absence dans le sentiment coupable de mon geste, et tremblé à la barre du tribunal de la nuit. Mais il y a parfois dans la vie d'un homme un chemin de souffrance telle, q'un jour, sur le seuil de se perdre, il vient à lui que se fasse l'unité où la conscience ne réduit plus, et le coeur non plus, pour atteindre au plus vaste, et je sais que c'est mon heure, Père, c'est mon heure. Et le crépuscule embrassait leurs joues et caressait leurs mains laissant leurs yeux s’ouvrir à la nuit de l’eau...

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Emmanuelle MALATERRE

L'ORIGINE DU MONDE Collage / papiers déchirés

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POUR LE CIREUR INCONNU Chez toi, chez moi Chez toi, allée du Prado, La Paz, Bolivie, Trois mille huit cent mètres d'altitude Chez moi, Toulon, Côte d'azur, niveau de la mer C'est une histoire de foulard Chez moi, celles qui couvrent leur visage se prétendent libres.... Chez toi, ceux qui ne montrent pas le leur, brossent leur plaie à vif. Dans la Cité des possibles La honte fleurit sur sa tige et les feuilles frissonnent de gêne Humiliation, illusion, compassion C'est acide comme le citron, amer comme la cigüe, Fatal comme un litige soluble dans l'indifférence Éradication impensable. Étrange, mais chacun s'en arrange Dans la Cité des possibles Cache ta face chaque fois que tu bosses, Crache sur la surface à cirer, et cravache Quand ton courage se fissure Dans la Cité des possibles Te voici taciturne harassé Tandis que vacillent les espoirs à jeun, Ténacité accrochée comme rafistolée Au bagage d'une justice, mais laquelle ? Dans la Cité des possibles Nous sommes les personnages d'un opéra misère Non écrit pour un public éphémère Au travers de mes verres Essilor J'assiste au matraquage intime de mes valeurs. Le malheur est spectacle Donc je regarde bien ! Le maigre barrage d'étoffe ne fait même pas peur aux bacilles

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Normal ! Un gosse qui bosse avec l'orage dans les pupilles ! L'Eldo-radeau prend l'eau, l'Eldo-radeau dérive, Ne tient pas ses promesses Ne les tiendra jamais, mon cœur occidental enrage Et mes méninges ne font plus le tri. Dans la Cité des possibles Se vrillent des mirages ténus de pacotille; Je ne connaîtrai jamais de toi que tes cils soyeux Et la rocailleuse cascade de ta voix. Malgré tous les oublis coca chicha singani Et les fleurs d'ivresse au parfum de rage Malgré tous les virages et les chansons gelées, Je reste la touriste, celle qui sait, celle que ça dérange, tout ça, Celle qui s'émeut, s'indigne, s'agite et agit peu. La honte fleurit sur sa tige et les feuilles frissonnent de gêne Le malheur est spectacle Donc je regarde bien ! Alors se fige sur mon front Cette sueur d'ange incrédule Qu'aucune révolte n'absorbera jamais. Dans la Cité des possibles Tous les jours, pour quelques bolivianos Tu mets ton visage en cage, peau de chiffon, regard cirage, Et vas-y ! Fais-moi briller mes shoes Quand je descends de mon taxi ! Dans la Cité des possibles L'innocence court mais n'a pas le temps de filer. Alors se figent dans tes mains Cette sueur d'ange crasseux Qu'aucune pièce de monnaie n'effacera, jamais !

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CARNET DE VOYAGE

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PEROU, PAIX ROUE Ma télé, mon salon, mon divan, mon écran, Tu te pointes comme ça là-dedans, Tu te plains sans te plaindre, c'est à dire Que dans ce soir soyeux Tu ne dis pas ce qui n'est pas bien Mais qu'est-ce que tu causes ! ! ! Et j'écoute ta liste de puis mon existence lisse

INTI Intimité un peu rayée par ta voix enrouée Ma tête ne se sent ni coupable ni complice Et je continuerai à m'habiller en Prada alors que J'écoute ta vie Ballade cordillère Cassée cabossée Dévalée des vallées Ta vie labourée comme tes joues Par le vent et le froid Ta vie sertie dans la terre Et la boue de tes ancêtres

PACHAMAMA Tu te pointes comme ça Dans ma villa, Moi, ici-bas bras ballants Toi, quechua là-bas d'en haut J'en ai perdu mon folklore et mes chemins de pierre Tandis que le cœur soleil seul souriait

INCA Incapables de nous trouver, de nous sauver Nos peuples sont malades et nos têtes trouées Idées dégradées, richesses adulées, Dieux abandonnés Pas assez assidus Racines centenaires pour un présent

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Acidulé Ta voix s'éraille car

VIRACOCHA ne cocha pas ta case

BONHEUR Me voici sourde, pas douée pour donner ma douceur A distance J'ai longtemps viré, cherché un rêve Le monde tourne, mais pas les roues fortunes Pour accrocher un peu d'amour, confort réconfort ténu Aux grilles rouillées des avenirs déjà revenus

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YANNIS SANCHEZ

CHANT D'UN ILLUMINE Une aiguille qui tourne en rond C’est de la lumière passe Même une loupiote à mon front C’est déjà du temps qui trépasse Puisque l’on m’a dit une fois Qu’une lampe ça dure un an, Une torche un an et six mois Un lampadaire c’est trois ans L’halogène égale quatre ans Puisque l’on m’a dit une fois Qu’un lustre cela fait cinq ans.

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L'INVITEE DE LA RIME Limpide aux jours d’été, sa dorure s’élance Et déploie en avant son entrain sans pareil Contenu sagement dans l’ombre du sommeil Dans l’espoir des lueurs sonnant la délivrance. Tout son empressement relâché dans l’urgence Vient marquer à grands coups la stupeur du réveil Et son spectre couleur paille couleur soleil Se déverse au secret d’une obscure fragrance. Sa provenance naît d’une ultime secousse, Son charnier est un lac éphémère de mousse : Quiconque s’en approche en perçoit le signal. Vous paraissez surpris, pourtant tout est normal, C’est que la poésie a cela de malice Qu’elle peut vous conter d’un ton original En onze alexandrins le roman de la pisse.

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DANIEL DARC

INUTILE ET HORS D’USAGE Suis-je inutile et hors d’usage ? Ou peut-être un peu trop amer Sans perle, simple coquillage J’étais sur le bord de la mer Déjà en moi je sens l’automne Qui doucement ronge mon corps L’affreuse angoisse m’emprisonne Combien de temps jusqu’à la mort Je sens la tragédie qui sonne Comme une odeur nauséabonde Faudrait-il donc que j’abandonne Vaudrait-il mieux compter les secondes ? Le soir est noir la nuit est blanche Il est trop tard pour les remords Soudain je sens mon cœur qui flanche Et ma mémoire résiste encore Dans le ciel viennent les nuages Après tout qu’est-ce que ça peut faire Bientôt sera l’heure de l’orage Bientôt j’entendrai le tonnerre L’automne se transforme en hiver J’aurai bien aimé être sage Il est trop tard je désespère Suis-je inutile et hors d’usage Suis-je inutile et hors d’usage Suis-je inutile et hors d’usage Suis-je inutile… …Et hors d’usage ?

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ENTREVUE Daniel Darc est un miraculé. Ses succès Pop au début des années 80 avec son groupe Taxi Girl auraient dû avoir raison de lui, de sa jeunesse rebelle indomptée, ses coups de sang, son mal de vivre et sa gueule d'ange. Mais voilà. De façon difficilement croyable, Daniel Darc a survécu à toutes les blessures de guerre que la vie (ou lui-même) infligeait, et a continué à faire au mieux les seules choses qu'il sait faire: écrire, enregistrer et tourner.

Le testament l'a rencontré à Hyères, un jour d'automne, à la veille d'un

concert acoustique au Théâtre Denis, avec l'envie simple de revoir un ami assagi depuis longtemps qui a su accompagner les quadragénaires que nous sommes du berceau à l'âge de raison... « Depuis la sortie de l'album (« La taille de mon âme » – Sony Music) nous n'avons joué que 7 ou 8 fois dans cette formation (piano, violoncelle, voix). Il faut trouver un lieu qui s'y prête... » entame Darc, repoussant une grande partie de la tarte tatin qu'il venait d'entamer. Est-il plus à son aise pour autant, sur une scène plus dépouillée? « Je n'aime pas trop avoir d'espace sur scène. Juste de quoi chanter me suffit. Au moins je me concentre sur ce que j'ai à faire. J'aime travailler à l'économie. » Si la presse a encensé son dernier album, l'homme reste lucide quant au succès relatif qui lui permet de visiter la France à la rencontre de son public. « Je suis surpris de voir à mes concerts des gens de mon âge, et des enfants... Peut-être leurs petits-enfants! » s'étonne-t-il, un rien ironique. Son public est pourtant acquis à sa cause depuis longtemps. 1988, quand il chantait à qui veut l'entendre qu'il est « Le seul garçon sur terre » avec Jacno en acolyte privilégié; à l'aube des années 90, sur les pas de danse de « Nijinsky », de façon plus intime, ou grâce à Frédéric Lo, dans un « Crève-cœur » ressuscitant la flamme poétique à l'aube des années 2000, flamme qu'il a entretenue avec talent par la suite sur « Amours Suprêmes », brûlot Rock rêche et incandescent. Daniel Darc n'a jamais cessé de chanter, le cœur en avant, écorché vif assénant chaque morceau Live comme si c'était le dernier, comme si sa propre vie, son honneur en dépendait. « Je me sens proche de la Beat Generation, Les Stones, Kerouac, « Sur la route », ceux qui vivent intensément... Et ma vie tourne autour de la scène. J'écris, j'enregistre, je tourne... C'est ma raison de vivre! Sans çà, je m'ennuie à mort. »

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Quels sont ses disques de chevet? Qu'emmène-t-il avec lui d'hôtel en hôtel? « J'ai toujours ma bible avec moi, quelques romans, la poésie de Carco... La poésie rimée m'emmerde, à part Verlaine! » En fait, l'homme est disponible, humble et gentil. Il répond avec politesse mais ajoute que tout cela n'a plus beaucoup d'importance. « A quinze ans, j'aurais pu devenir mécano. J'ai très vite compris que je ne ferais pas long feu à l'école! Mais le Rock m'a happé. C'était plus fort que tout. Je savais que ma vie était là. C'était évident. » Aujourd'hui, la route est faite. L'ange a vieilli, mais ses chansons resteront pour la postérité. Propos recueillis par Emmanuel RASTOUIL

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Photo Emmanuel Rastouil

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LILAS KWINE

APRES LES HEURES Après les heures les heures perdues secondes brisées en buées saouls en quelques doutes flanchent les bustes en nuées floues sombrent les cœurs tremblent aux fenêtres les gouttes d'ombres de quelques êtres cascadeurs pleurs dévalant sur le carreau émancipé de quelques leurres Après les heures temps de désordre six degrés chargent catalyseurs en sueur moite écorces lasses les vains regrets qui nous contemplent le tac des ans le poids des lueurs cavalent en pleurs au caniveau de nos humeurs de nos tombeaux

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HIVERNATION Il est des contemplations à cueillir distraitement comme ces rêves délicats dispersés par l'orage Il en est des transes... Inspirer, se nourrir, s'inspirer puissamment si près des pores de ceux qui... Il est des temps élégants pour s'étendre à même l'étendue fraîche d'une ombre jeune et claire Des drames effondrés qui trébuchent, et se recueillent en si peu d'autres - rares, ces bras agréent l'opacité discrète Des temps pour s'abandonner aux espoirs antiques dont quelques embués s'obstinent patiemment à poursuivre les traces Des temps où l'on se guette, où l'on se scrute à basse fréquence Et le sang pulse en dehors de l'écho, cogne et recogne, aux parois épithéliales résonne le fou qui enfonce la porte d'un royaume héroïque sans autre reine que l'absence de lois vaines... Il est des joies négligées, des ardeurs parfois presque à l'heure Il est des peines à contretemps lorsque la messe est déjà dite, des chagrins insoutenables en des phalanges comprimées, tant de passions encore, consumées au cendar du mémorial Il est de la sueur, des cris, des gémissements de la jouissance à extrader la raison Il est des suppliciés expirants gorges sèches, des consentants sans retour antépénultième radicale Il est des jours arides comme des nuits taries de songes, quelques mensonges apaisent comme une pluie d'été... Des secondes si profondes qu'elles confinent à la perpétuité, des heures creusées de khôl saturnien et ces abandons béats au sommeil graduel Il est des déclins amorcés le rire fou aux éclats, des cirques et des canyons franchis deux pas d'élan Il est des frontières gommées d'un seul battement de cil des battements de cœur stupéfiés devant tant d'outrage, des à présents enfouis sous le passé décomposé Il est des temps pour se dire, et d'autres pour se taire Il est des temps pour lire, et ma pensée rentre en hiver.

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MARIE-LINE MUSSET

JOYEUX NOËL

Non pas là, un peu plus bas. Oui, c’est ça, comme ça. Paulette Debecker s’exécuta mollement. Elle fixa sans conviction l’étoile lumineuse au sommet du sapin. Tous les ans, elle avait le vertige et la tremblote en effectuant cette ultime opération. Maurice était à présent trop lourd pour l’échelle, alors elle se résignait à effectuer cette acrobatie sous la dictature éclairée de son mari. Nom de Dieu ! Tu l’as accrochée de travers, faut t’le dire comment ! Ma pauvre fille t’as vraiment pas le compas dans l’œil ! Paulette était remontée sans piper mot, et d’un petit mouvement giratoire avait donné l’équilibre parfait à la décoration. Avec le vent, elle devrait remonter tous les soirs jusqu’à la Noël. Maurice ne rigolait pas, c’était un perfectionniste de l’illumination. C’était son dada, sa raison de vivre depuis plus de vingt ans. Bon, bah qu’est-ce que t’attends ! Tu peux descendre, on va attaquer la gouttière. Il faisait un froid de canard, Paulette avait la goutte au nez et les doigts gourds. Tout ce cirque, ce n’était plus trop de son âge. Les rhumatismes avaient eu raison de sa souplesse. Lui restait là en bas, comme un général dirigeant ses armées. Il était à l’abri de ce vent qui la glaçait jusqu’aux os.

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Confortablement installé sur la toile bayadère du pliant qui servait à regarder le Tour de France à la belle saison, il pointait du doigt l’alignement approximatif des ampoules sur la gouttière. Une blanche, une rouge, une blanche, une rouge. Enfin, si tout allait bien… Pour l’instant on n’avait pas envoyé le jus alors on ne pouvait pas encore juger de l’effet. Le compte à rebours avait commencé. Maurice se mettait la pression pire qu’avant un lancement de fusée à Cap Canaveral. Plus que deux jours avant l’embrasement de la répétition générale. Les pensées de Paulette vagabondèrent pendant un instant et s’envolèrent avec la petite fumée qui s’échappait de sa bouche. Elle se souvenait à présent de cet achat qui avait transformé la joyeuse période de l’avent en un douloureux cauchemar. Maintenant, il y avait l’avant et l’après. Deux mois pour installer, et autant pour démonter et tout ranger dans les cartons soigneusement étiquetés jusqu’à l’année suivante. Faut te le dire en chinois ou quoi ! C’est pas droit ! Les chinois, enfin l’Asie tout entière, étaient en partie responsables de la tyrannie de Maurice. Avant le fluorescent, le phosphorescent, le clignotant, on se contentait des santons peints à la main. C’était un souvenir de leur voyage de noces sur la Côte d’Azur, elle y tenait comme à la prunelle de ses yeux. Noël était alors un jour de fête chaleureux, et les décorations ne franchissaient pas le seuil de la maison. Oui, un jour de fête. Même si on n’avait pas de petit à gâter.

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Leur union était restée stérile, pourtant ce n’était pas faute d’avoir tout essayé. Mais son corps refusait la semence de Maurice, son ventre ne lui avait jamais offert de nid assez douillet pour s’épanouir. Pendant que Maurice enflait comme la grenouille de la fable de La Fontaine, elle se desséchait, elle était devenue brindille prête à s’envoler du haut de son échelle. Un petit phasme ridicule qui se fondait dans le décor. A gauche, oui là on dirait que l’ampoule est cassée ? T’as mis tes yeux ou pas ? Elle se pencha délicatement, presque à l’oblique. Dévissa l’ampoule défectueuse et la remplaça. Poche droite rouge, poche gauche blanche. T’as bien mis la bonne couleur, fais pas comme l’année dernière. Sacré vent, parfois elle le bénissait car il était une excuse providentielle pour ne pas répondre. La nuit tombait, demain serait un autre jour, elle était épuisée. Qu’est-ce que tu fous ! On n’a pas fini ! On verra demain pour la suite, j’y vois plus clair et j’ai froid. T’es qu’une petite nature, on est en retard sur le planning ! Le planning de quoi, Noël c’est d’abord un jour de fête. J’suis fatiguée Maurice. L’année prochaine faudra que tu trouves quelqu’un d’autre pour faire tout ça, moi c’est la dernière fois.

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C’était dit. Plutôt bien dit. Mais cela ne fut pas au goût de Maurice. C’est c’qu’on verra, il a répondu. C’est tout vu, s’était-elle surprise à penser pour la première fois. Comme si la graine d’une sourde révolte venait de germer. Assurément, cette graine-là avait trouvé sa place pour pousser. Ce Noël, elle le voyait différent. Son surplus d’amour, elle le distribuait avec les cadeaux d’une association caritative qui améliorait le quotidien de familles déshéritées. Un repas de fête leur serait offert, elle ferait partie des bénévoles. Elle aimait ces enfants, ces gens généreux qui le lui rendaient bien. Comme d’habitude, Maurice passerait son réveillon à guetter les voitures qui ralentiraient pour admirer son œuvre époustouflante. Il se considérait comme le Facteur Cheval de l’ampoule électrique. Elle ne lui avait pas encore annoncé qu’il passerait son 24 décembre tout seul, elle avait encore une semaine pour le faire. Elle redoutait ce moment. La soupe était servie dans les assiettes creuses. Ils s’attablaient face à face. Seul le bruit des couverts cognant la faïence rythmait les commentaires du présentateur du journal télé. Ils n’étaient plus que deux passe-murailles à la routine terne et désespérante. La vapeur odorante et réconfortante du potage fit à nouveau s’évaporer les idées de Paulette. Elle n’entendait plus que l’écho lointain du bruit de succion disproportionné qu’émettait Maurice en aspirant sa cuillère.

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Oui, c’est ça, le premier, c’était un Père Noël sur son traineau avec des rennes, elle ne savait plus combien deux ou quatre, enfin ça marchait par paire ces animaux-là. Le supermarché faisait la promo de ces merveilles venant de Chine et ne consommant pas plus qu’une ampoule 100 watts. On pourrait le mettre au-dessus de la porte, ça ferait un peu de gaité à l’entrée du village, comme qui dirait ça donnerait le sentiment d’être accueilli.

Si ça peut te faire plaisir, elle avait répondu. C’était l’année de sa ménopause précoce, son allergie aux poils d’animaux rendant tout espoir de substitut canin ou félin possible, ce Père-Noël lumineux lui sembla être une concession acceptable, une piètre consolation pour Maurice. Ce fut le début d’un engrenage fatal. L’année suivante, il fit l’acquisition de feuilles de houx géantes avec en lettres dorées un Merry Christmas dont Paulette tarda à comprendre le sens. La même année, pendant les soldes estivales il acheta vingt-cinq mètres de guirlandes du 14 juillet. Il ferait disparaître le bleu, en repenserait totalement la configuration et l’alternance des ampoules. D’années en année la production asiatique innovant, le stock de Maurice s’étoffa. Il décida que la voiture dormirait dehors, ainsi les guirlandes seraient à leur aise et au sec. Il classait ses articles par thèmes, il respectait une chronologie qui échappait totalement à Paulette. Comme un entomologiste féru, il écrivait avec application des étiquettes codifiées avec un marqueur dont l’odeur indisposait sa femme. Les mécanismes de clignotements étaient de plus en plus perfectionnés et miniaturisés. On pouvait choisir la vitesse de la propagation de la lumière et donc ménager des effets qui feraient certainement l’admiration de tous les voisins, même si le premier habitait à huit cents mètres.

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Après une dizaine d’années des folies éclairantes des Debecker, le voisin le plus proche, René Mouillard décida de partir chaque année pour les Antilles au moment des fêtes. Il fuyait ainsi l’animation saccadée des guirlandes de Maurice qui donnaient à ses nuits d’hiver l’ambiance d’un night-club. Il avait l’impression de s’endormir sous une boule à facettes. Près des tropiques au moins, la lumière était stable et la chaleur délicieuse pour ses lombaires fatiguées. Mais tout le monde ne partageait pas l’avis de René, le maire du village s’enorgueillissait chaque année de cette animation inespérée qui ne lui coûtait pas un centime. Il alerta la presse locale qui fit l’éloge du sens artistique de Maurice. Ce dernier posa fièrement sur la photo qui illustrait l’article, son Père-Noël sur les genoux. Pour un meilleur rendu, le reporter avait attendu la tombée de la nuit, on avait installé « L’illuminé éclairé » devant le sapin et branché les rennes avec la rallonge de la tondeuse. Paulette lui trouva un air étrange, son visage rubicond éclairé par cette myriade de minuscules loupiotes. Tu manges pas, ça va être froid. Les yeux dans l’bouillon c’est pas bon. Paulette, j’te cause. Mais Paulette était ailleurs. Ce fut l’effet boule de neige, la télévision régionale vint le filmer. Il était si fier de montrer sa fabuleuse installation. On venait de toute la France entre le 20 décembre et le 3 janvier pour admirer sa maison. Il reçut la médaille de la Région et tomba la même année dans la vente par correspondance.

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Paulette restait la petite main ignorée, collaboratrice hors pair de l’éclairage, devenue par la force des choses spécialiste des voltages et boites de dérivation. Elle ne haussait jamais le ton en recevant la facture d’électricité, soulignant juste avec humour que l’EDF devrait lui faire un tarif spécial comme il s’était mis en tête de faire de l’ombre à la Tour Eiffel. Elle ne protestait pas en classant les factures dispendieuses de Maurice dans la chemise « Matériel de Noël ». Elle n’avait rien dit non plus lors de son voyage pour participer à un concours européen d’illuminés. Il avait été coiffé sur le poteau par un belge communiste qui ne jurait que par le rouge, sa chute du Kremlin fut flamboyante. Maurice rentra dépité malgré une réinterprétation honorable de la prise de la Bastille. Cela lui aigrit le caractère. Ce voyage sonna le glas de sa carrière internationale. Il mettrait le paquet à Noël, un point c’est tout. Je ne serai pas là le 24, annonça Paulette, l’association a besoin de moi. Maurice s’étrangla entre la poire et le fromage. Mais je te ferai ton manger avant de partir, tu n’auras qu’à réchauffer. Pas question. Je t’installerai le fauteuil comme tous les ans devant la fenêtre, tu ne rateras pas les voitures. Pas question. Tu me diras ce que tu veux pour ton menu. Paulette se leva, débarrassa la table en silence pendant que Maurice jurait les cent mille bon dieu, son double menton tremblait de colère.

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A demain. Voilà c’était fait. Sans appel. Inutile de le dire, ça ne passerait pas comme une lettre à la poste. Il avait le temps de digérer la nouvelle. Ils faisaient lit à part depuis que leurs corps ne ressentaient plus la nécessité de s’imbriquer, c'est-à-dire depuis un bon bout de temps. Ils se tournaient le dos pour s’endormir dans des lits séparés. La bataille était parfois rude pour la maîtrise de l’interrupteur de la lampe de chevet commune. Une pièce supplémentaire leur eût épargné l’écho de leurs ronflements. Mais « Noël » avait envahi la chambre d’amis après le garage. Pendant les jours qui suivirent, Maurice fut odieux. Le 20 décembre au soir, la générale fut concluante, la maison des Debecker éclairait à des kilomètres à la ronde. Le lendemain plusieurs flashes crépitèrent sous leurs fenêtres, certains devaient avoir le sens du détail, comme ceux qui filment les buffets pendant les croisières. Paulette changea les dernières ampoules, s’assura que tous les branchements étaient opérationnels. Le vent avait tourné à l’ouest et ramenait des nuages gonflés d’une intense humidité qui réveillait ses douleurs. L’après-midi du 24 décembre, Maurice resta plongé dans ses catalogues projetant pour l’année suivante un dispositif de commande à distance. Paulette lui avait préparé un menu de fête : coquille Saint-Jacques à la bretonne, pigeonneau aux raisins qu’elle avait pris soin d’envelopper dans du papier alu afin d’éviter un dessèchement fatal, et une mini omelette norvégienne achetée le matin même à la pâtisserie de Madame Labbé. Elle avait comme promis dressé une petite table joliment décorée près de la fenêtre. Il aurait ainsi une vue imprenable sur la route, sur les

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gens qui s’arrêteraient faire « La » photo sur le chemin des réjouissances familiales. Une quiétude bienfaisante baignait la maison toute entière, Paulette avait soigneusement disposé le petit Jésus dans la crèche. Pour une fois elle raterait la messe de minuit. Elle avait besoin de regards chaleureux, de rires d’enfants, pas de bénis oui-oui hypocrites qui se confessaient une fois l’an. Maurice ne lui adressa pas la parole lorsqu’elle enfila son manteau pour rejoindre la salle polyvalente ou serait servi le repas de l’association. Elle l’avait trahi, et manquerait l’apothéose du réveillon : une petite surprise lumineuse dont il gardait l’exclusivité jusqu’au dernier instant. La grande salle était parée pour ce jour de partage. Au pied d’un énorme sapin magnifiquement décoré attendaient des cadeaux scintillants et multicolores. Le Père-Noël sans nul doute serait passé plus tôt ici. Il y avait toujours des dérogations plus ou moins embarrassantes pour ce genre d’occasion, comme pour les arbres de Noël des grandes entreprises qui avaient tous lieu fin novembre. Les familles arrivèrent petit à petit, un « Gloria » joué à la trompette accentuait le côté festif et bon enfant de la rencontre. Paulette était aux anges justement. Cette lumière dans les yeux des enfants valait bien toutes les ampoules de la terre, les sons et lumière de tous les châteaux de France et de Navarre. Elle se sentait magicienne ce soir, la meilleure pyrotechnicienne de l’univers quand les enfants ouvrirent leurs paquets avec des yeux grands comme des phares. Elle posa doucement sa main sur son tablier pour dire au petit qui n’était jamais venu qu’elle l’aimait quand même.

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Les convives s’installèrent à table mais on n’eût pas le temps d’entamer le repas. A peine les grands plats inox de saumon norvégien d’élevage posés sur la nappe, l’obscurité se fit. Tout le village fut plongé dans une obscurité totale. On pensa au grille-pain qui saturait avec les toasts. Maurice venait d’allumer pour le grand soir. Les larmes aux yeux, Paulette murmura alors à son intention : « Joyeux Noël ».

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HERVE PIZON

RENDEZ-VOUS la foule immense se presse l'affluence des grands jours forme une brume épaisse comme du velours juste son air à la lumière le compte à rebours cogne dans la tête et dans ce bruit qui court je ne suis pas en reste juste son air à la lumière rien qu'un aller-retour je donnerais cher pour qu'elle m'entoure de son vocabulaire juste son air à la lumière je marche à contre-jour sur le trottoir désert dans l'ombre de l'amour sur mon itinéraire juste son air ce rendez-vous à la lumière vous souvenez-vous

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L'ABSENCE fumer assis sur le trottoir accompagné par le froid se raconter des histoires des histoires à dormir sur toi blottie dans ses interstices l'absence dès qu'elle s'immisce l'affluence de la rue une larme une escarmouche et ce sentiment ténu pas une seconde sans qu'il me touche blottie dans ses interstices l'absence dès qu'elle s'immisce c'est un aveu concédé qui soudain me traverse le pas d'un homme pressé quand il pleut averse blottie dans ses interstices l'absence dès qu'elle s'immisce cogne en plein cœur d'un rayonnement intense sonne à toute heure quand on y pense blottie dans ses interstices l'absence dès qu'elle s'immisce pressée d'en découdre l'amour lâche du lest prête à tout absoudre dans sa chanson de geste blottie dans ses interstices l'absence dès qu'elle s'immisce

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HERVE PIZON

IL AIME PAR DESSUS TOUT apprivoiser le contrejour sur les toits le soleil flambe les yeux ont toujours des fourmis dans les jambes il aime par-dessus tout cet instant précis durant lequel écouter les bruits de la terrasse il rajuste son costume les racines s'entrelacent soulevant le bitume il aime par-dessus tout cet instant précis durant lequel il pense comment on repère la personne attendue au milieu d'une foule en hiver et même dans cette cohue il aime par-dessus tout cet instant précis durant lequel le désir donne une acuité à nulle autre pareille la conscience aigüe d'exister pour soi pour elle il aime par-dessus tout cet instant précis durant lequel comme une boucle en équilibre sur sa chaise rendez-vous à l'identique au bord de la falaise

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il aime par-dessus tout cet instant précis durant lequel ses cheveux couvrent le matin les bouches sentent citron café discerner deux points distincts tout éteindre juste après

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