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  • CHAPITRE VIII

    PAYSANS MIGRANTS DU FOUTA-TORO

    Jean-Paul Minvielle

    I. UNE METHODE D'APPROCHE :L'ANTHROPOLOGIE CONOMIQUELa recherche brivement prsente ici faisait partie d'un programme

    rgional men durant les annes 70 et couvrant l'ensemble de la valle duSngal, de Dagana en aval Bakel en amont (1). la veille de la mise enfuvre des grands amnagements hydro-agricoles de la valle du Sngal,ce programme visait dcrire les diffrents modles d'organisation socio-conomique existant dans la valle.

    Par sa problmatique et sa mthode, cette recherche relevait de l'anthropologie conomique. La dmarche tait centre sur une problmatique biendfinie, mais base sur la prise en considration de la totalit des lmentsconstitutifs des systmes tudis et non plus des seuls paraissant de primeabord pertinents. En d'autres termes, une combinaison entre une problmatique conductrice de la recherche et une approche de type monographique. Les caractristiques essentielles de cette recherche furent (2) :

    Une observation directeCette observation directe par le chercheur lui-mme fut permise par une

    insertion de longue dure au sein du terrain tudi (3), favorise par lescaractristiques spcifiques de l'ORSTOM. Elle a permis une pratique trsdynamique de la recherche, le cadre d'interprtation pouvant tre adapt demanire quasiment permanente aux nouvelles informations rcoltes.

    Une approche couvranteUne approche couvrante abordant de manire interactive les nom

    breuses facettes de la vie socio-conomique, trop souvent considres

    1) Cf. Couty (P.) et Lericollais (A.), 1982 - Vers une mthode pratique d'analyse rgionale : le cas de la valle du Sngal, Paris, AMIRA n 36, repris in : Cambrzy, Couty,Lericollais et alii, 1984 - Le dveloppement rural en questions, Paris, ORSTOM,mmoire n" 106: 123-181.

    2) Pour de plus amples informations, on pourra se reporter au document suivant :Minvielle (J.-P), 1985 - Paysans migrants du Fouta-Toro La valle du Sngal,Travaux et Documents n 191. ORSTOM, Paris, 282 p.

    3) Cette tude s'est droule de 1975 1979.

    LES TERRAINS DU DVELOPPEMENT 1 4 1

  • TUDES DE CAS

    comme indpendantes les unes des autres. Ainsi, les systmes de production ne furent pas apprhends de manire isole, mais dans leurs articulations et leurs complmentarits fonctionnelles avec d'autres phnomnesde la vie socio-conomique tels que la migration, la structure sociale hritedu pass etc.

    Une approche dynamiqueLe prsent tant considr comme un tat momentan dans un conti

    nuum spatio-temporel, la rationalit des systmes productifs tudis taitrecherche non seulement dans la combinaison statique de leurs seuls composants actuels, mais dans la combinaison de ces composants avec desdterminants extrieurs spatiaux et temporels. En d'autres termes, l'organisation du prsent local tait considre comme rsultant d'une combinaison tripartite entre dterminants locaux actuels (pluviomtrie, pressionfoncire etc.), dterminants issus du pass local (dterminisme historique)et ceux issus de l'environnement extrieur (politiques agricoles, migrations, amnagements hydro-agricoles etc.). Dans ce cadre, l'intgration del'histoire devenait une des composantes fondamentales de l'tude.

    La redfinition de concepts oprationnelsExploitations agricoles, travail et actifs, migration et migrants, pro

    prit foncire , autant de concepts apriori vidents et qui durent, cependant, faire l'objet d'investigations particulires afin que puissent leur trerestitues leurs acceptions relles, parfois fort diffrentes de ce que l'onaurait pu envisager par des approches trop rapides. Cette premire approchedes concepts comme objets d'tude avant qu'ils ne deviennent des catgories oprationnelles fut fondamentale pour la suite de la recherche. Toutd'abord parce que les acceptions qui leur taient accordes s'avrrentexplicatives des organisations socio-conomiques (diffrents statuts de propritaires fonciers par exemple, clairant sur les difficults qui apparatraient ultrieurement lors de l'amnagement de la valle), ensuite parceque, bien matriss, ces concepts devenaient rellement oprationnels.

    D. LES DTERMINANTS HISTORIQUES DU PRSENTLa situation actuelle tait analyse comme une tape dans un processus

    continu d'volution. Cette dmarche analytique dynamique vitait de nerechercher que dans le temps prsent tous les dterminants ayant conduit l'organisation socio-conomique constate. En effet, il ne pouvait treenvisag que la trs riche histoire de la valle n'eut aucun effet sur la situation constate dans les annes 70, objectivement marque par plus de quatresicles de contacts, de pntration puis de mise en valeur , colonialesd'abord, nationale ensuite.

    1 42 LES TERRAINS DU DVELOPPEMENT

  • CHAPITRE VIII

    Bien que cela ne corresponde pas exactement la ralit de la dynamique historique nous avons diffrenci, pour la simplicit de l'analyse,deux catgories de dterminants : les dterminants endognes Ges structures socio-conomiques hrites du pass pr-colonial), et les dterminants exognes, rsultant de la pntration coloniale puis de l'insertiondans l'conomie marchande mondiale post-coloniale. C'est de la mise enrelation de ces deux grands types de dterminants que rsultent les systmes socio-conomiques actuels de la valle du Sngal.

    A. Les dterminants endognes/. Les structures sociales traditionnelles

    Au dcoupage naturel de la valle du fleuve correspond un fractionnement humain : Wolof de Saint-Louis Dagana, Toucouleur de Dagana Semm, Soninke en amont. La rgion de Matam, dans laquelle se situenotre tude, est marque par la prdominance de l'ethnie toucouleur, prsente dans toutes les fonctions de l'conomie locale : pcheurs, agriculteurset leveurs. On y relve cependant aussi des implantations wolof, peul etsoninke, galement tudies.

    La caractristique essentielle de la socit toucouleur est sa stratification en castes. Ces castes peuvent tre regroupes en deux grandes catgories suivant qu'elles se rapportent un mtier ou une condition. Parmi lescinq castes de condition, les quatre premires, celles des hommes libres, setrouvent au sommet de la hirarchie sociale alors que la dernire, celle descaptifs, se trouve au niveau le plus bas. Entre les deux, se situent les castesartisanales et les griots.

    L'lment premier de la structure familiale est le lignage regroupanttous les descendants, par filiation patrilinaire, d'un anctre commun. Dece fait, tous les membres d'un mme lignage portent le mme patronyme.L'entit la plus facilement saisissable pour l'observateur, car matrialisepar un enclos, sera la concession (galle) abritant un segment de lignage.Cette concession fut, pendant longtemps, l'unit primaire de production etde consommation. l'heure actuelle, le processus de nuclarisationmarqu de la socit toucouleur fait que le foyer (fooyre) l'a peu peu supplant dans ces fonctions. Ce foyer ne doit pas tre assimil au mnage,auquel il correspond rarement, tant gnralement de taille suprieure.2. La structurefoncire traditionnelle

    L'organisation foncire traditionnelle apparat comme le produit d'unevolution ayant dmarr au dbut du xvie sicle avec l'installation dans lavalle des Dnianks de Koli Tenguela B et ayant abouti, la fin du xvme,avec l'avnement du pouvoir maraboutique des Almaami de SouleymaneBl. C'est cette priode de l'almaamiat que remontent en effet la plupartdes attributions foncires au titre de la matrise de la terre .

    LES TERRAINS DU DVELOPPEMENT 143

  • TUDES DE CAS

    Le systme foncier traditionnel, toujours en vigueur l'heure actuelle,se rvle tre une combinaison entre ces droits coutumiers anciens et ledroit islamique, plus rcent. Il est fondamentalement bas sur la distinctionentre trois types de droits fonciers allant du plus minent (et de moins enmoins effectif), celui du matre de la terre , au plus limit, celui du cultivateur, en passant par celui du matre de la culture . Ce droit foncier estplus ou moins effectif suivant que l'on se situe sur les riches cuvettes du litmajeur cultives en dcrue, aux superficies limites, ou sur les vastes tendues a jeeri, limitrophes du Ferlo, cultives sous pluie.

    Ces droits, sur les cuvettes du lit majeur, s'accompagnent du versementde diverses redevances caractre clairement foncier (mtayage rem-peccen par exemple) ou plus ambigu. Ce sera par exemple le cas deVasakal, la fois rente foncire, dme et aumne religieuse.

    Le droit moderne, bien qu'ayant fait l'objet de tentatives rptesd'introduction depuis l'adoption du Code civil franais, alors dclar applicable pour les citoyens franais ou assimils, n'a toujours qu'un impact trslimit en milieu traditionnel.

    B. Les dterminants exognes/. L'conomie de traite

    Ne au xve sicle avec la dcouverte de la rgion par les Portugais, etrapidement axe sur le commerce de la gomme puis le trafic esclavagiste,cette conomie de traite, branle durant l'occupation anglaise de 1792 1814, devait retrouver son importance avec la reprise de possession franaise. Del816l830, une premire tentative tait ainsi mene pour fairedu vieux comptoir d'Afrique un grand pays cultures (4). Cependant,malgr les efforts des gouverneurs successifs, en particulier ceux du gouverneur Schmaltz et du baron Roger, les ngociants et traitants, attirs parles profits faciles de la traite de la gomme n'investirent pas dans la mise envaleur agricole (alatoire comme nous le verrons par la suite). partir de1840, ce commerce de la gomme devait rgulirement dcrotre, en partiecompens par la croissance de celui du mil, produit connaissant unedemande en forte augmentation dans les rgions s'adonnant dsormais laculture de l'arachide : le Cayor et le Baol.

    2. Les amnagements hydro-agricolesL'ide de l'amnagement hydro-agricole de la valle du Sngal n'est

    pas neuve. C'est en effet ds 1817, avec l'arrive du baron Portai, que futenvisage la mise en valeur de la valle par des tentatives de colonisationagricole. Les