magazine de la recherche horizons, juin 2012

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Horizons, le magazine suisse de la recherche, informe quatre fois par an des derniers résultats et des nouvelles connaissances acquises dans toutes les disciplines scientifiques: de la biologie et de la médecine aux sciences naturelles et aux mathématiques, en passant par les sciences humaines et sociales. Horizons transmet une image réaliste, crédible et critique de la science et de la recherche.

TRANSCRIPT

  • Homo scientificus helveticus 6 Le FNS souffle ses 60 bougies 14

    Quand donner du lait nuit aux vaches 18

    Irrationnelle valuation par les pairs 30

    Le magazine suissede la recherche scientifiqueN 93, juin 2012

    h o r i zons

  • 18

    262 fonds national suisse horizons juin 2012

    renons un exemple. Un jeune chercheur en littrature

    se penche depuis trois ans dj sur les uvres de

    lcrivain allemand Carl Joachim Friedrich Ludwig von

    Arnim, plus connu sous le nom dAchim von Arnim. Il a lu et

    relu les romans et pices de thtre de ce membre du Cnacle

    romantique dHeidelberg, explor de nombreuses archives

    pour comparer diverses variantes de textes et rdig, aprs

    deux nuits blanches, la troisime tentative dinterprtation de

    la nouvelle intitule Mlck Maria Blainville, prophtesse

    dArabie . Une fois acheve, sa thse, une

    uvre de 400 pages au tirage limit, suscitera

    intrt et dbat anim dans le petit cercle des

    spcialistes du romantisme allemand.

    Cet exemple soulve au moins trois ques-

    tions. Pourquoi Achim von Arnim a-t-il t

    fascin par lhabit de taffetas bleu que le manne-

    quin magique de la prophtesse sest appropri ?

    Qui a pay cette thse ? Et en quoi est-elle utile ?

    Sil nest pas facile de rpondre la premire interrogation,

    il est en revanche ais de trouver une rponse aux deux autres.

    Le financement a t assur par le Fonds national suisse

    qui soutient principalement de la recherche fondamentale,

    que ce soit en biologie molculaire, en physique des particules,

    en sociologie ou en littrature. Et mme si, en dehors de la

    communaut scientifique, la thse nattirera pas beaucoup de

    lecteurs capables de dchiffrer ses explications tortueuses,

    elle est utile la socit.

    La vie en socit nest en effet pas possible sans culture,

    cest--dire sans laptitude des hommes se comprendre

    entre eux, se contredire et se transmettre des choses

    intressantes qui leur permettent de se cultiver et de dvelop-

    per de nouvelles ides. La mise au point de linnovation

    technique la plus pousse prend aussi ses racines dans cet

    humus. Et lun de ses lments est constitu par une monogra-

    phie sur un crivain amateur de taffetas dans la Prusse du

    dbut du XIXe sicle.

    Urs Hafner

    Rdaction dHorizons

    Taffetas bleu ou lutilit de la recherche fondamentale

    P

    Susi Lindig/EP

    FZsrf.ch

    Han

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    ristian Wep

    fer/Lab2

    5An

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    ntiken

    mus

    eum Ble

    ditorial

  • 22

    6

    fonds national suisse horizons juin 2012 3

    sommaire

    point fort place scientifique

    6 La recherche en SuisseLa Suisse est traditionnellement un haut lieu des sciences de lingnieur. Grce ses nombreuses et excellentes hautes coles universitaires, elle attire aujourdhui, dans toutes les disciplines, des chercheurs du monde entier. Le manque de relve indigne pose toutefois problme.

    biologie et mdecine

    18 Recherche ltable Les vaches laitires sont trs productives. Mais cela nuit souvent leur sant.

    20 Dangereuse absence de peur Grce aux mdicaments, le sida neffraie plus. Et le nombre de cas augmente.

    21 Entraner les neurones miroirs des autistes Vous avez dit b ? Ecstasy, la pilule de lamour

    culture et socit

    22 Tirer la langue pour effrayer les intrus Ertrie est un des bastions de larchologie suisse en Grce.

    24 Intemporelle BDLoin dtre niaises, les bandes dessines constituent des uvres dart complexes.

    25 Rhtorique de la qualit en mdecine Faire revivre la recherche en Moldavie Lallemand est trop dominant

    nature et technologie

    26 Le courage de faire des prvisions Berne est devenu un centre de la recherche climatique lchelle internationale.

    28 Le laboratoire qui veut imiter Phbus La fusion nuclaire est un vieux rve qui pourrait rvolutionner la production dnergie.

    29 Des capteurs high-tech pour nager plus vite Une parade contre les hackers quantiques Des arbres sacrs tmoins du climat

    4 en direct du fns Claire Jacob est laurate du Prix Marie Heim-Vgtlin.

    5 questions-rponses Dieter Imboden, les soutiens nationaux la recherche deviennent-ils superflus ?

    13 en image Oscillations perfectionnes

    14 portrait Le Fonds national suisse uvre depuis 60 ans en faveur de la recherche.

    16 lieu de recherche Lcologue Lin Pin Koh tudie Borno limpact sur lenvironnement de la culture des palmiers huile.

    30 entretien Lvaluation par les pairs ne fonctionne pas selon des critres strictement rationnels, argue le sociologue Martin Reinhart.

    32 cartoon Ruedi Widmer

    33 perspective Didier Trono estime quil faut mettre des limites la libert scientifique.

    34 comment a marche ? Lart de faire rouler les trains

    35 coup de cur Pop-up de particules

  • 4 fonds national suisse horizons juin 2012

    Laurate 2012 du Prix Marie Heim-Vgtlin

    La neurobiologiste Claire Jacob est la laurate du Prix Marie Heim-Vgtlin (MHV) 2012. Le FNS dcerne cette distinction des chercheuses pour la qualit de leurs tra-vaux scientifiques et la pro-

    gression de leur carrire. Claire Jacob sest tout dabord spcialise dans ltude des mcanismes de linflammation chronique. Elle a ensuite largi son champ de recherche la neu-robiologie. Les travaux mens lEPFZ, avec le soutien dun subside MHV, ont permis didentifier le rle des rgulateurs de la chromatine (HDACs) pour la mylinisation des neurones et la survie des cellules de Schwann. Ces rsultats remar-quables sont susceptibles damliorer le contrle de la rgnration des nerfs priphriques aprs une lsion. La neurobiologiste poursuit ses recherches lUniversit de Fribourg en tant que professeure assistante. Le FNS attribue des subsides MHV depuis 1991 des chercheuses prometteuses dont la carrire scientifique a t ralentie en raison de leur situation familiale.

    Agora : la science cherche le dialogue Le FNS encourage le dialogue entre les cher-cheurs et le grand public en finanant, hauteur de 2,1 millions de francs, dix-sept projets de communication abordant divers volets de la recherche scientifique actuelle. Le FNS na pas fix de limites quant au format de communication ou au public cible familles, enfants, coliers, adolescents, professionnels, etc. de mme que sur le domaine de recherche abord. Les projets soutenus favorisent ainsi le dbat sur diverses thmatiques telles la mtaphysique des objets ordinaires, lhistoire de lgalit des genres ou encore la reproduction sexue dans la nature.

    Martin Vetterli remplace Dieter Imboden Au dbut du mois de mars, le comit du Conseil de fondation du FNS a lu lingnieur Martin Vetterli la prsidence du Conseil national de la recherche pour la priode administrative 2013 2016. Ce professeur ordinaire en systmes de communication et doyen de la Facult informa-tique et communication de lEPFL succdera Dieter Imboden qui quittera cette fonction la fin 2012, aprs lavoir occupe durant huit ans. Vice-prsident de lEPFL entre 2004 et 2011 et ancien membre du Conseil suisse de la science et de la technologie entre 2000 et 2004, Martin Vetterli est un fin connaisseur de la politique des hautes coles et de la recherche en Suisse. Ses activits de chercheur, centres sur llectro-technique, les sciences de linformatique et les mathmatiques appliques, lui ont valu plu-sieurs rcompenses nationales et internatio-nales, parmi lesquelles le Prix Latsis national en 1996. Le Conseil national de la recherche value chaque anne plusieurs milliers de requtes soumises au FNS et dcide de leur financement.

    Gabriele Gendotti succde Hans Ulrich Stckling Le Conseil de fondation du Fonds national suisse (FNS) a lu, la fin du mois de janvier, son nouveau prsident pour la priode administra-tive 2012 2015. Il sagit du Tessinois Gabriele Gendotti. Cet ancien conseiller national et dEtat remplace Hans Ulrich Stckling. Gabriele Gendotti fait partie du Conseil de fondation depuis 2003, en tant que reprsentant de la Confdration. Directeur de linstruction pu-blique dans son canton durant de longues annes, il connat trs bien les questions de poli-tique de la formation et de la recherche. De 2000 2011, il a t membre de la Confrence univer-sitaire suisse et de la Confrence suisse des directeurs cantonaux de linstruction publique.

    La coopration de chercheurs suisses avec des pays moins dvelopps sinscrit dans une longue tradition. En sengageant au niveau mondial en faveur du dveloppement durable, la commu-naut scientifique endosse des responsabilits sociales. La Direction du dveloppement et de la coopration (DDC) et le FNS ont conjointement mis sur pied le Swiss Programme for Research on Global Issues for Development (r4d.ch) pour promouvoir des connaissances et des solutions novatrices face aux dfis globaux qui se posent dans les pays en dveloppement. Les recherches portent notamment sur les thmes suivants : rsolution des conflits sociaux dans un contexte institutionnel faible, rduction de la pauvret, systmes de production agricole et scurit ali-mentaire, gestion durable des cosystmes ainsi que systmes dapprovisionnement dans le sec-teur de la sant. Une enveloppe de 97,6 millions de francs est mise disposition pour la dure du programme de 2012 2022.

    M a g a z I N e S u I S S e d e L a r e c H e r c H e S c I e N t I F I Q u e

    horizons

    Horizons parat quatre fois par an en franais et en allemand (Horizonte). 24e anne, n 93, juin 2012.

    Editeur Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNS) Dpartement Communication Responsable : Philippe Trinchan

    Labonnement est gratuitLes projets de recherche prsents dans Horizons sont en rgle gnrale soutenus par le FNS.

    ISSN 16632729

    RdactionUrs Hafner (uha), rdacteur responsable, Philippe Morel (pm), Ori Schipper (ori), Marie-Jeanne Krill (mjk)

    Graphisme, rdaction photosLab25, Laboratory of Design Zurich, Isabelle Gargiulo, Hans-Christian Wepfer

    Correction Jean-Pierre Grenon

    Traduction Catherine Riva

    Impression et lithographieStmpfli SA, Berne et Zurich

    Tous droits rservs. Reproduction avec lautorisation souhaite de lditeur.

    AdresseFNS, Dpartement CommunicationWildhainweg 3, case postale 8232CH-3001 Berne, tl. 031 308 22 22 fax 031 308 22 65, [email protected]

    www.snf.ch/horizons> www.facebook.com/

    MagazinedelarechercheHorizons

    Tirage 24 900 exemplaires en allemand, 12 800 exemplaires en franais

    Photo de couverture en haut : maquette des nouveaux logements pour tudiants de lEPFZ. Photo : architektick.ch

    Photo de couverture en bas : le Soleil photographi depuis une sonde spatiale de lESA et de la NASA (janvier 2012). Photo : SoHo/NASA.

    Le FNSHorizons, le magazine suisse de la recherche scientifique, est publi par le Fonds national suisse (FNS), la principale institution dencouragement de la recherche scientifique en Suisse. Sur mandat de la Confdration, le FNS favorise la recherche fondamentale dans toutes les disciplines. Il a essentiellement pour mission dvaluer la qualit scientifique des projets dposs par les chercheurs. Grce un budget de quelque 700 millions de francs, le FNS soutient chaque anne prs de 3 500 projets auxquels parti-cipent environ 8 000 scientifiques.

    en direct du fnsAn

    nette Bou

    tellier

    Responsabilit sociale et recherche

  • Anne

    tte Bou

    tellier

    fonds national suisse horizons juin 2012

    Non, les deux types dencouragement se compltent. A linverse du Conseil euro-pen de la recherche (CER), le FNS ne connat pas d Advanced Grants pour chercheurs confirms. En revanche, le FNS peut, sil le veut, encourager de faon cible une recherche clinique Compare au CER, la part des projets soumis qui sont finalement accepts par le FNS est plus leve. Celui-ci se contente-t-il du milieu de gamme ?Non, un quota dautorisations plus res-treint nest pas une preuve de qualit. Pro-portionnellement aux moyens disponibles, il y a bien plus de chercheurs qui dposent une requte au CER. Cela rduit lefficacit du systme, car tous ceux qui ne reoivent

    pas de fonds ont malgr tout d suivre une lourde procdure administrative. Cest la raison pour laquelle le FNS se bat en faveur de taux de russite raisonnables. Lexemple des chercheurs qui chouent chez nous mais obtiennent ensuite des fonds du CER montre que la qualit nen ptit pas. Linverse se produit bien sr aussi. Propos recueillis par Ori Schipper

    5

    Dieter Imboden estime que lEspace europen de la recherche ne doit pas seulement se raliser par le haut, mais aussi par le bas, lchelle des nations.

    LEurope veut maintenant sortir lartillerie lourde avec ses projets phares .On verra si le roi nest pas nu et si cest la bonne voie pour faire briller ltoile euro-penne au firmament de la recherche.Comment la recherche europenne peut-elle franchir les frontires nationales ?Cest au politique dcarter les obstacles lis au droit du travail. Nous pouvons en abattre dautres nous-mmes, avec nos organisations surs. Depuis quatre ans, nous allouons des fonds de recherche des projets associant des Suisses, qui ont t contrls et avaliss par dautres organisations dencouragement.

    Llargissement de cette procdure appele Lead Agency est lun des objectifs de lassociation Science Europe. LEspace europen de la recherche ne doit pas seulement se raliser par le haut, lchelle de lUE, mais aussi par le bas, lchelle des nations.LUE injecte toujours plus dargent dans la recherche, et lEspace europen de la recherche sintgre de plus en plus. Les organisations nationales dencourage-ment la recherche deviendront-elles superflues ?

    Dieter Imboden, lEspace europen de la re-cherche doit se maintenir dans une concur-rence globale face aux Etats-Unis et la Chine. Pourquoi cet affrontement entre blocs de la recherche ? Cette image vient du politique qui sefforce de donner envie llectorat de consentir des investissements dans la recherche. Il y parvient mieux sil peut voquer la sauvegarde de places de travail, menaces par la concurrence internationale. Mais cela ne correspond pas la ralit. Lorsque des scientifiques se constituent en quipes, ce sont les ides et les connaissances tech-niques qui comptent, pas la nationalit.LEurope a-t-elle la moindre chance face la Chine et limmensit de ses moyens ?Dans la recherche aussi, la qualit lem-porte sur la quantit. Les meilleurs scien-tifiques chinois ont effectu au moins une partie de leur formation ltranger. La Chine investit des sommes gigantesques, mais son systme scolaire encourage le zle et lapprentissage par cur. Il ne mnage pas assez de place la rflexion critique, la remise en question des connaissances actuelles. Un dfi auquel ce pays doit encore faire face.

    Les ides comptent, pas la nationalit

    On verra si le roi nest pas nu et si cest la bonne voie.

    Dieter Imboden est professeur de physique de lenvironnement lEPFZ et prside depuis 2005 le Conseil national de la recherche du FNS. Il a jou un rle important dans la mise en place, fin 2011, de Science Europe, lassociation fatire des organisations nationales dencouragement de la recherche sur notre continent.

    questions-rponses

  • EPFZ

    Universit de Neuchtel

    EPFL

    Cern

    Universit de Berne

    Universit de Lausanne

    Universit de Fribourg

    Universit de Ble

    Universit de Genve

    PSI

    Hey Studio

    6 fonds national suisse horizons juin 2012

    La recherche en Suisse

    point fort place scientifique

  • Universit de Zurich

    EPFZ

    Universit de la Suisse italienne

    Universit de Saint-Gall

    Universit de Lucerne

    Eawag

    Empa

    Observatoire de physique et de mto- rologie de Davos

    WSL

    PSI

    Suisse occidentale (HES-SO)

    Berne (HESB)

    Zurich (ZFH)

    Suisse centrale (FHZ)

    Suisse du Nord-Ouest (FHNW)

    Suisse orientale (FHO)

    Suisse italienne (SUPSI)

    Sites des hautes coles spcialises

    Instituts de recherche du domaine des EPF

    fonds national suisse horizons juin 2012

    a place scientifique suisse est constitue dun rseau dense de douze hautes coles universitaires, de quatre instituts apparte-

    nant au domaine des EPF et de sept hautes coles spcialises. Sy ajoutent le Fonds national suisse, la Commission pour la technologie et linnovation, de nombreux laboratoires dentreprises prives, ainsi que le Cern Genve.

    La place scientifique suisse affiche des chiffres impressionnants : 16 milliards de francs par anne pour la recherche et le dveloppement, la premire place au tableau de bord de lUnion de linnovation (TBUI), le premier rang en matire de brevets dposs et un trs grand nombre de publications par habitant.

    La place scientifique suisse sillustre en par-ticulier par une Suisse romande en plein essor ainsi que par les activits de lObservatoire de physique et de mtorologie de Davos. Mais elle est aussi associe des mythes et souffre de lacunes. A limage de la Suisse, la plupart des pays occidentaux et, bien sr, la Chine en pleine expan-sion se considrent aujourdhui comme des nations scientifiques. Notre pays doit-il sa richesse sa matire grise ? Que fait-il pour combler le manque de relve acadmique ? uha

    L

    7

  • 8 fonds national suisse horizons juin 2012

    il veut prosprer, un Etat qui ne possde pas de matires pre-mires, notamment minires, doit

    miser sur le savoir et lducation. Cette affirmation est dsormais un lieu commun dans les pays occidentaux, en Suisse aussi. Alors quau XIXe et dans la premire moiti du XXe sicle, lHelvtie cultivait limage dun pays rural se suffisant lui-mme, elle se considre aujourdhui comme une nation voue la recherche.

    Mais il se peut que ce soit prcisment linverse : la prosprit de la Suisse nest peut-tre pas due au fait quelle investit davantage dans la recherche que lAlle-magne, la France ou lAngleterre, mais sa richesse matrielle qui lui a permis de consolider ce secteur. Tel est le point de vue de Jakob Tanner, historien lUniver-sit de Zurich. La Suisse moderne nest pas ne de la pauvret, souligne-t-il. Elle disposait des ressources ncessaires pour dvelopper son conomie prcapitaliste dexportation de btail et une production textile proto-industrielle.

    Au dbut du XIXe sicle, la Suisse rpublicaine ne comptait quune seule universit, celle de Ble, dirige comme

    En tant que place scientifique, la Suisse se caractrise par dimportants investissements privs et un faible taux de diplms. Sans immigration acadmique, notre pays aurait un gros problme. Par Urs Hafner

    une entreprise familiale, et presque aucune acadmie. Dans le domaine des sciences, les monarchies voisines taient mieux loties. Cest partir de la mutation librale, dans les annes 1830, quun rseau dense duniversits bnficiant de soutiens fd-raux a vu le jour, de mme que lEcole polytechnique fdrale de Zurich, qui reste, aujourdhui encore, la haute cole de Suisse la plus renomme.

    Le fait que le jeune Etat fdral se soit offert une cole polytechnique est rvla-teur. Llite librale avait dabord planifi une universit nationale, mais cest une haute cole tourne vers la pratique qui la emport. Avec ses montagnes, ses valles et ses lacs, cette nation industrielle en plein essor rclamait des ouvrages ding-nierie audacieux, de nouveaux ponts, des tunnels ferroviaires, des barrages , explique Jakob Tanner. La recherche et la science suisses sont fortement marques par cet esprit industriel. Cela se traduit au niveau de lencouragement de la recherche. Lune des spcificits de la Suisse rside dans limportance de la part finance par les entreprises, relve lhistorien. Suivant le point de vue, on peut linterprter

    Pays rural aux mains dingnieurs

    comme une dominance des intrts capi-talistes privs ou comme le signe de la grande flexibilit de la recherche helv-tique. Environ 70 pour cent des dpenses sont assumes par lconomie prive et prs de 25 pour cent par le FNS qui sou-tient presque exclusivement la recherche fondamentale. En Europe, la part tatique est plus leve, en moyenne dans une pro-portion de 10 pour cent.

    Faible taux de diplmsMalgr le rseau dense que forment ses douze hautes coles de niveau universi-taire, la Suisse souffre, en comparaison internationale, de son faible taux de dipl-ms. Elle y pallie pour linstant en impor-tant une main-duvre hautement quali-fie, en provenance dAllemagne notam-ment. Mais ce nest pas une solution long terme. Le dernier rapport du Conseil suisse de la science et de la technologie recom-mande de mieux encourager la relve scientifique, cela ds lcole enfantine et lcole primaire. Car ce niveau dj, les enfants issus de milieux ayant un accs limit lducation sont dfavoriss, estiment ses auteurs.

    Folklore rural et infrastructure moderne. Des randonneurs dguiss en danciens muletiers longent le lac du barrage du Grimsel (2003). Photo: Urs Fleler/Keystone

    S

    point fort place scientifique

  • 9

    es avis des dcideurs sont quasi unanimes, du moins du ct occi-dental de la Sarine : la collaboration

    dite triangulaire entre lEPFL avec son charismatique prsident Patrick Aebischer, qui a su gagner le soutien de multinationales comme Nestl, Logitech ou Rolex et les universits de Lausanne et de Genve est une vritable success story. Comment en est-on arriv l ?

    On na jamais autant parl du projet triangulaire que durant les annes 1990. Confrontes une grave et longue crise conomique qui a assch les finances publiques, les autorits genevoises, vau-doises et fdrales ont voulu contraindre leurs hautes coles raliser des cono-mies dchelle, notamment en regroupant sur un seul site certaines facults ou disci-plines. Le rsultat na pas t probant: les acteurs des milieux acadmiques ont frein des quatre fers.

    La situation change radicalement dans les annes 2000, durant lesquelles la logique de coopration triomphe et o les autorits universitaires et les professeurs rivalisent de zle pour tisser des liens avec les reprsentants des autres hautes coles.

    Les hautes coles universitaires romandes ont multipli les cooprations entre elles. Une success story appele durer sur le long terme ? Par Xavier Pellegrini

    Que sest-il pass ? Une nouvelle recherche ( Gouverner les universits. Lexemple de la coordination GenveLausanne , Lau-sanne 2012) parle dune fentre de tir favorable entre 1998 et 2002 . Non seule-ment les finances publiques sont moins exsangues, mais il se produit un change-ment de paradigme lchelle europenne: lavnement de lconomie de la connais-sance. Ds lors, lenseignement et la recherche doivent tre encourags, car ils sont sources de croissance.

    Il faut au contraire investirLes autorits fdrales en charge de lenseignement suprieur et de la recherche en sont fortement convaincues. Il ne faut plus conomiser mais au contraire investir, du moins dans certaines filires strat-giques, qui impliquent pour beaucoup des cooprations interuniversitaires. Ce nouveau langage, nettement plus allchant que celui des annes 1990, est particuli-rement bien reu dans larc lmanique.

    Pourquoi la rgion zurichoise, avec son Ecole polytechnique et son universit, ainsi quavec les hautes coles proches de Ble et Saint-Gall, na-t-elle pas vraiment

    Larc lmanique la pointe

    suivi ? Lune des raisons, selon Jean- Philippe Leresche, politologue de lUni-versit de Lausanne et co-auteur de Gou-verner les universits, est que la Suisse almanique est trs marque par lesprit dindpendance humboldtien, alors que les universits romandes taient histori-quement plus permables aux injonctions politiques, selon le modle napolonien.

    La tradition acadmique de laire de langue allemande est aussi plus rtive aux collaborations avec les entreprises. De plus, Zurich se pense comme le centre suisse de la science. Cela explique quelle se sente moins incite changer.

    Cette success story va-t-elle se pour-suivre sur le long terme? Difficile de trancher pour linstant. Jean-Philippe Leresche a toutefois sa petite ide l- dessus : Leuphorie des mdias romands me parat parfois exagre, mais les signaux sont positifs, et lon nentend plus personne critiquer les cooprations qui se multiplient et sinscrivent dans la dure.

    Le Rolex Learning Center de lEPFL est luvre du bureau darchitecture japonais Sanaa (2010). Photo : Alain Herzog/EPFL

    L

    EPFL

  • Grce lObservatoire de physique et de mtorologie quelle abrite, la station grisonne peut senorgueillir dtre la rfrence mondiale en matire de rayonnement solaire. Par Philippe Morel

    10 fonds national suisse horizons juin 2012

    Sous le soleil de Davos

    ur le toit de lancienne cole de Davos, la lumire est aveuglante. Il nest pas encore midi, mais le soleil

    printanier cogne dj fort. Si vous placez votre index devant le soleil, vous ne verrez pas de halo. Cela indique une atmosphre trs peu trouble, lidal pour mesurer le rayonnement solaire. A ce moment, son intensit doit avoisiner le kilowatt par mtre carr , mexplique Werner Schmutz. Cet astronome dirige lObservatoire de physique et mtorologie de Davos (PMOD/WRC) depuis 1999.

    En contrebas, au sommet de baraque-ments provisoires qui abritent les activits du PMOD/WRC durant la rnovation de lcole, est dispose une srie dinstru-ments. Parmi eux, sept radiomtres points vers le soleil. En 1971, lOrganisation mtorologique mondiale (OMM) a dsi-gn lobservatoire de Davos comme tant le World Radiation Center (WRC). Ces sept radiomtres, que nous appelons le groupe standard, sont LA rfrence en matire de rayonnement solaire. Il sagit en quelque

    sorte du mtre-talon de notre discipline servant calibrer des instruments au niveau mondial , indique lastronome. La maintenance et lexploitation de ce groupe standard llectronique vieillissante sont au centre des activits de lobservatoire, lequel travaille actuellement au dvelop-pement dune rfrence de deuxime gnration.

    Tuberculose et curiositLaventure solaire de Davos a commenc au dbut du XXe sicle. La tuberculose fait alors des ravages, et le village grison est un lieu de cure rput. Carl Dorno, un mar-chand allemand, y amne sa fille malade. Passionn de sciences naturelles, il sinter-roge rapidement sur les raisons des bien-faits du climat local et sintresse en parti-culier au rayonnement solaire. Avec ses propres fonds, il cre lObservatoire de physique et de mtorologie en 1907, effectue ses premires mesures en 1908 et les publie en 1909. Son travail porte essen-tiellement sur le rayonnement ultraviolet

    qui sappellera durant un temps rayon-nement Dorno.

    En 1926, le PMOD/WRC entre dans le giron du Schweizerisches Forschung-sinstitut fr Hochgebirgsklima und Medi-zin (SFI), dont la commune de Davos assure alors le financement dune manire originale, en y affectant une partie de la taxe de sjour. La science joue, et a tou-jours jou, un rle important pour Davos. Cette petite ville de 13 000 habitants abrite cinq instituts de recherche qui emploient environ 300 collaborateurs. Mais malgr le climat, le paysage de carte postale et le ski, il ne mest pas toujours facile de recruter du personnel , dclare Werner Schmutz.

    A lheure des rseaux informatiques, ne serait-il pas prfrable de se rappro-cher dun grand centre universitaire et deffectuer les mesures distance ? De ce que jai pu constater en Suisse et ailleurs, cela ne mapparat pas tre une bonne solution. Lintrt pour les instruments vient vite manquer, et la qualit des mesures ne peut quen ptir , poursuit-il.

    S

    Observatoire de physique et de mto- rologie de Davos

    point fort place scientifique

  • 11

    Une rfrence mondiale en matire de rayonnement solaire. A gauche, Werner Schmutz contrle la pice matresse de lobservatoire de Davos (mars 2004). En bas, des collaborateurs de lobservatoire dans les annes trente. Photos : Arno Balzarini/Keystone ( gauche), Dokumentationsbibliothek Davos (ci-dessous)

    Le rayonnement solaire est de loin la plus importante source dnergie de la Terre et constitue un des lments essentiels de la mcanique climatique. Mais pour une sur-face donne, ce flux dnergie se modifie dans le temps. Cela est d aux variations priodiques de lexcentricit de lorbite terrestre et de linclinaison de laxe de rotation de la Terre ainsi qu la prcession (mouvement de toupie) de ce mme axe. Ces phnomnes, qui sobservent sur des dizaines de milliers dannes, sont lorigine des grandes glaciations durant le dernier million dannes. Le Soleil connat aussi des variations plus ou moins impor-tantes de son activit, la plus connue tant le cycle denviron onze ans des taches solaires.

    A lautre bout de la chane, il y a la Terre et son atmosphre. La temprature rgnant la surface de notre plante dpend de son bilan radiatif. Celui-ci dtermine la quantit dnergie reue et la quantit dnergie rmise vers lespace. Lorsque ce bilan est nul, la temprature moyenne du globe est stable. Mais il suffit que le Soleil brille plus intensment, quun volcan crache plusieurs kilomtres cubes darosols dans latmosphre ou

    que lhumanit rejette massivement du CO2 fossile pour que ce bilan et la temprature de la Terre se trouvent modifis. Au sol, nous ne mesurons que le rayonnement qui atteint la surface de la Terre. Pour nous affranchir de latmos-phre et de son filtrage du rayonnement solaire, il faut aller plus haut , explique Werner Schmutz. Ds la fin des annes 70, les instruments du PMOD/WRC partent ainsi la conqute de lespace, bord de ballons, puis de fuses et de satellites. Ce milieu est trs exigeant pour le matriel. Il ncessite une robustesse et une fiabilit maximales pour un poids et un encombre-ment minimaux. Le transfert de savoir entre les instruments terrestres et spa-tiaux est trs enrichissant , argue-t-il.

    Exprience spatiale de A ZPour le plus grand plaisir de lastronome et de sa trentaine de collaborateurs, le PMOD/WRC est lun des trs rares labora-toires capables de concevoir et de raliser une exprience spatiale de A Z. La der-nire sest envole en juin 2010 bord du satellite europen Picard, dont la mission est dtudier la variabilit du Soleil et son ventuel effet sur le climat terrestre.

    Le lien entre rayonnement solaire et climat est la fois vident et difficilement quantifiable , explique Werner Schmutz.

    A la fin du XVIIe sicle et au dbut du XIXe, le Soleil a, par exemple, connu deux priodes de faible activit, appeles les minimums de Maunder et de Dalton. Elles correspondent deux pisodes de refroidissement climatique. Mais le rle de notre astre est malais interprter, faute de mesures directes de son rayonnement. Les scientifiques ne disposent en effet pour cette priode que de mesures indirectes comme le nombre de taches solaires.

    Par ailleurs, lexplosion cataclysmique du volcan Tambora en 1815 vient encore perturber le tableau. En se basant sur les variations actuelles et divers autres indica-teurs, les scientifiques de Davos tentent de reconstruire lhistoire du Soleil et de lint-grer dans les modles climatiques.

    Le Soleil est en ce moment assez peu actif. La grande question est de savoir si son activit va sintensifier et acclrer le rchauffement actuel ou, au contraire, diminuer encore et nous offrir un rpit de quelques diximes de degr , conclut le directeur du PMOD/WRC.

  • 12 fonds national suisse horizons juin 2012

    es petites filles peuvent exaucer leur rve de se voir en princesse au Disney World, en Floride, grce des

    mannequins en 3D, produits partir dun scanner du visage. Derrire cette attraction se cache un dveloppement complexe de linformatique visuelle, partiellement mis au point en Suisse. Peu de gens matrisent en effet aussi bien le sujet que lquipe emmene par Markus Gross lEPFZ, dont la recherche se concentre sur le domaine de lanimation et du graphisme assists par ordinateur. Cest lune des raisons pour lesquelles le gant amricain du divertis-sement a ouvert voil quatre ans lun de ses trois centres de recherche lEPFZ.

    Llite helvtique de la recherche attire aussi dautres grandes entreprises high-tech mondiales. IBM a t la pre-mire faire ce choix, dans les annes 1950 dj, en crant son centre de calcul Rschlikon. Cest l que les chercheurs dIBM Gerd Binnig et Heinrich Rohrer ont invent dans les annes 1980 le micros-cope effet tunnel, donnant accs linfi-

    Longtemps, la chimie et la pharma ont financ la recherche prive en Suisse. Pourquoi le secteur high-tech sinstalle-t-il maintenant chez nous ? Par Beate Kittl

    L niment petit. Entre-temps, ce monde fait lobjet dune exploration tellement intense quIBM et lEPFZ ont fond ensemble le Binnig and Rohrer Nanotechnology Cen-ter, premier centre de recherche en Suisse exploit conjointement par lindustrie et une haute cole. Les chercheurs de lEPFZ peuvent toujours choisir librement leurs sujets et publier leurs rsultats, seules les informations et la technologie appartenant IBM doivent tre traites de manire confidentielle, prcise Andreas Stemmer, professeur de nanotechnologie, dont le groupe est lun des premiers avoir emm-nag dans le centre.

    Le mode de collaboration avec les sites publics de recherche diffre dune entre-prise lautre. Google exploite Zurich son plus grand centre de recherche et de dveloppement hors des Etats-Unis pour ses produits rseau et gographiques, avec plusieurs centaines de collaborateurs, et ne recourt que pour certains projets cibls au pool de talents des hautes coles. A linverse, les 40 employs de Disney

    Ttes bien faites et stabilit politique

    Research sont intgrs dans la commu-naut acadmique de lEPFZ. La firme finance les travaux de doctorat et encou-rage les scientifiques publier leurs rsul-tats dans des revues spcialises. Nous pensons pouvoir profiter des ides et de la concurrence dans la recherche acad-mique libre , explique Stephan Veen, de Disney Research Zurich.

    Obstacles administratifsLa stabilit politique de la Suisse, sa situa-tion au cur de lEurope, la qualit de linfrastructure et de la vie Zurich font que les meilleurs spcialistes internatio-naux sinstallent volontiers sur les bords de la Limmat. Mme si les entreprises doivent surmonter dimportants obstacles bureaucratiques lorsquelles souhaitent employer du personnel tranger. Stephan Veen est le seul admettre cet aspect ngatif, qui gne probablement aussi les autres : 750 personnes venues de 75 pays diffrents travaillent chez Google Zurich, alors quIBM Rschlikon occupe plu-sieurs centaines de collaborateurs de 45 nationalits. Les ttes suisses bien faites ne suffisent pas pour pourvoir ces postes, note Stephan Veen. Nous cherchons atti-rer les meilleurs, lchelle mondiale.

    Secteur high-tech. Disney, le gant amricain du divertissement, a ouvert un centre de recherche lEPFZ. Photo: Philippe Hollenstein/EPFZ

    EPFZ

    point fort place scientifique

  • Le balancier est le vritable cur de la montre. Il rgule la marche du temps grce ses oscil-lations, des mouvements de va-et-vient autour dun axe de rotation. Pour fonctionner de faon prcise, un balancier doit tre fabriqu dans un matriau particulier qui ne se dilate ni ne se contracte selon la temprature. Cest ce quavait dj mis en vidence le physicien neu-chtelois Charles-Edouard Guillaume. Inven-teur dun alliage de fer et de nickel ne se dila-tant pas la chaleur, auquel il a donn le nom dinvar pour invariable , ce fils dhorloger a reu, grce cette dcouverte, le Prix Nobel de physique en 1920 (un an avant Einstein).Le balancier bleu-violet et dor que lon voit sur limage est en revanche confectionn en silin-var, un driv du silicium qui est considrable-ment plus lger que linvar. Mis au point par des chercheurs du Centre suisse dlectronique et de microtechnique sur mandat de lindustrie horlogre helvtique, il est fabriqu selon une mthode par gravure, dveloppe lorigine pour des semi-conducteurs dans des puces dordinateur et qui prsente lavantage dtre exacte au micron prs. Grce ce nouveau balancier, les montres mcaniques sont plus fiables et plus prcises que jamais. ori Photo : Patek Philippe

    Oscillations perfectionnes

    13

    en image

  • portrait

    14 fonds national suisse horizons juin 2012

    Une relation qui est arrive maturit

    Entre recherche et politique, les rapports sont parfois difficiles. Mais fconds aussi, comme le montrent les 60 ans dhistoire du Fonds national suisse. Par Roland Fischer. Photo: Annette Boutellier

    chmage massif aprs le premier conflit mondial tait encore vivace. La commu-naut des chercheurs esprait toucher sa part de ces 5 milliards de francs, une somme gigantesque pour lpoque. Seul problme : il tait impossible dviter une clause dobjectifs, et donc une discussion sur lutilit de la recherche fondamentale.

    Les partisans du projet sefforcrent de montrer que la recherche tait suscep-tible de crer des emplois, mais personne ntait compltement satisfait de cette alliance. Par ailleurs, les cantons dots dune haute cole rechignaient lide de linstauration dune organisation centrale de la recherche. Lide fut ainsi enterre en 1942, sans tambour ni trompette.

    Libert de la rechercheA la fin des annes 1940, lorsque la com-munaut des chercheurs, emmene par Alexander von Muralt, physicien et mde-cin, fit une nouvelle tentative, elle se mon-tra tonnamment offensive, en refusant demble dentrer en matire sur ladqua-tion des moyens financiers en fonction dune ventuelle utilit, et en affirmant la libert de la recherche, envers et contre tout. La science ne pouvait russir que si elle ntait lie aucun objectif.

    En 1952, le conseiller fdral Philipp Etter annona solennellement la fondation du FNS, en soulignant ce principe : Mme si cest lEtat qui avance les fonds, la science doit rester libre et non devenir une servante de lEtat ! La libert est son prin-cipe vital ! Par la suite, les montants allous au FNS ne cessrent daugmenter, de mme que le nombre de projets dpo-

    ommenons cette histoire par quelques chiffres : actuellement, le Fonds national suisse de la

    recherche scientifique (FNS) dispose dun montant annuel denviron 700 millions de francs pour lencouragement la re-cherche. Il y a six dcennies, lorsquil a t fond, la somme disposition slevait 2 millions. Cette explosion des moyens a-t-elle entran une hausse correspondante de lobligation de rendre des comptes ? Si le calcul nest pas si simple, ces donnes refltent cependant une partie du dilemme qui structure comme un fil rouge lhistoire du FNS : de qui est-il loblig ? De la recherche uniquement, cest--dire de ses bnficiaires ? Ou surtout de ses bailleurs de fonds, soit du politique ?

    Une telle question nous ramne un peu avant 1952, date de la cration de cette fondation de droit priv. Pendant la prhistoire de lencouragement de la recherche, la Confdration sengagea trs timidement. Peu aprs la naissance de lEtat fdral, elle soffrit le Polytechicum de Zurich lactuelle EPFZ mais seuls les cantons taient responsables de la recherche fondamentale. A lchelle fd-rale, la question de lutilit dune recherche ne ciblant pas une application directe ne se posait donc pas. Dans les annes 1930, certains cercles de chercheurs commen-crent se mobiliser pour que la Confd-ration alloue plus de moyens. Berne rpon-dit toutefois quil ny avait pas dargent et quil fallait trouver une autre source de financement. Pendant la Deuxime Guerre mondiale, la Confdration initia une poli-tique de cration demplois : le souvenir du

    ss. Cette priode fut, dans une certaine mesure, lenfance insouciante de linstitu-tion, avant lentre dans les rudes ralits de la vie, qui obligent vous dbattre avec des exigences venues de tous cts. On chappait encore aux radars de la classe politique.

    Dans les annes 1970, le Fonds natio-nal dut affronter les premiers embruns. Entre-temps, les montants qui lui taient accords atteignaient une centaine de millions de francs. Mais ce nest pas un

    dpassement de budget qui attira latten-tion du politique sur le FNS. Cet intrt fut plutt la consquence logique de son succs. La recherche fondamentale tait devenue trop utile, son importance strat-gique et conomique trop vidente pour que les politiciens continuent de sen moquer. Les parlementaires voulaient maintenant avoir leur mot dire. Ce fut une priode difficile pour le FNS, mais aussi une poque dcisive et fructueuse pour le paysage suisse de la recherche : une politique de la science tait en train de se dployer.

    Ces annes turbulentes et marques par la crise conomique provoqurent des changements dcisifs. Premirement, le FNS fut oblig dabandonner son prin-cipe de puret dune recherche fon-damentale autogre. Les Programmes nationaux de recherche (PNR), dont les contenus sont dfinis par le politique et qui visent apporter des solutions aux problmes de socit urgents, furent introduits en 1975. Deuximement, la poli-tique de la science dboucha en 1984 sur lacceptation par le peuple dune loi

    La science doit rester libre et non devenir uneservante de lEtat ! Philipp Etter, conseiller fdral, 1952

    C

  • fonds national suisse horizons juin 2012 15

    fdrale fixant le mandat du Fonds natio-nal : lencouragement de la relve scienti-fique. Le FNS sortit renforc de toute cette discussion sur son sens et son but. Ds 1985, les montants grimprent en flche, pour dpasser largement les 300 millions en 1993.

    Exigences dutilitDans les annes 1990, le FNS dut faire face une nouvelle fois des exigences dutilit , le new public management ayant plac la politique dencouragement de la Confdration sous le primat de leffica-cit. Un nouvel instrument dencourage-ment, permettant au politique dagir sur la structure de la place scientifique, fut introduit : les Programmes prioritaires de recherche, les actuels Ples de recherche nationaux (PRN).

    Heidi Diggelmann, qui prsida le Conseil de la recherche entre 1997 et 2004, interprte rtrospectivement ces querelles rcurrentes concernant linfluence du politique sur les contenus de la recherche comme un processus de maturation des deux parties . Le respect mutuel est plus grand, du ct des politiciens comme des chercheurs , souligne-t-elle. Le budget du FNS connut alors une nouvelle augmenta-tion.

    Il semblerait quau cours des soixante dernires annes, on ait galement appris se disputer de faon constructive sur lutilit dune recherche a priori inutile . Et ces querelles vont se poursuivre. Pour la priode 2013-2016, le FNS dispose dun montant total de 3,65 milliards de francs, ce qui reprsente une hausse annuelle de 3,7 pour cent. Du ct des chercheurs, la demande a toutefois aussi augment, de 13 pour cent en moyenne au cours des dernires annes. Le FNS, qui soutient chaque anne environ 8000 chercheurs, a donc besoin de davantage dargent pour les encourager.

    Examen des requtes par des membres de la division sciences humaines et sociales du Conseil national de la recherche du FNS.

  • lieu de recherche

    16 fonds national suisse horizons juin 2012

    ur lle de Borno, lindustrie de lhuile de palme met la fort tropicale sous pression. Chaque jour, on dboise pour

    faire de la place de nouvelles plantations de palmiers huile, et les biotopes disparaissent. Depuis plusieurs annes, jtudie linfluence de lutilisation des terres sur la diversit des espces, dans la partie indonsienne de Borno.

    Etablir des cartes de cette utilisation nest pas simple. Sous ces latitudes, il nest pas toujours possible dexploiter les images satellite auxquelles on a recours dhabitude : les forts tropicales sont souvent couvertes de nuages tenaces, qui empchent de voir le sol. Pour parer au problme, jai mis au point des avions tlcommands et quips de camras. En collaboration avec des biologistes, jutilise aussi ces drones pour compter les animaux sauvages, comme les orangs-outans dans les zones difficiles daccs. Ces appareils sont bon march, composs de pices standard et conviennent donc parfaitement au travail dans des pays en voie de dveloppement.

    Je tiens la protection des biotopes, mais je ne diabolise pas la culture des palmiers huile. En Indonsie et en Malaisie, cest une branche conomique importante, pourvoyeuse de devises. Lhuile de palme est lhuile vgtale la plus utilise dans lindustrie alimentaire et elle est notamment employe dans la fabrica-tion de margarine ainsi que de produits de boulangerie et de friandises. LIndonsie et la Malaisie satisfont ensemble 90 pour cent de la demande mondiale.

    Dici 2020, lIndonsie entend doubler sa production. Il est illusoire de vouloir len empcher. Mais il est possible damnager lexpansion prvue, de manire ce que limpact sur lenvironnement soit rduit au minimum. Cest l-dessus que se concentre mon travail. Nous ne dveloppons pas seulement des drones, mais aussi des modlisations informatiques.

    Spcialiste en cologie, Lian Pin Koh tudie Borno limpact sur lenvironnement de la culture des palmiers huile. Il recourt

    des drones pour consigner les changements intervenus.

    Pour la culture des palmiers huile en Indon-sie, nous avons labor diffrents scnarios, avec leurs consquences conomiques et cologiques. Le dboisement de la fort tropicale, pour faire la place de nouvelles plantations, est le scnario qui gnre le plus de bnfices.

    Une alternative consisterait planter les palmiers sur des parcelles agricoles dboises il y a longtemps. Mais l, cette culture entrerait en concurrence avec la production de denres alimentaires. Troisime scnario possible : planter les palmiers huile sur des terres arables inutilises, qui ne sont plus fertiles. Cela ncessi-terait dimportantes quantits dengrais, do une rduction de la rentabilit. Mais cest avec cette

    Huile de palme et fort tropicale

    0

    Sud-chinesischesMeer

    Jiang Irr Xi

    Mekong

    Salween

    Sulusee

    Celebessee

    Hanoi

    Rangoon

    Jakarta

    Vientiane

    Bangkok

    Manila

    Dili

    Phnom Penh

    Kunming

    Nay pyiTaw

    Nanning

    Medan

    Mandalay

    Philippinen

    Australia

    Vietnam

    Laos Burma

    Thailand

    Cambodia

    Taiwan

    Borno

    Malaisie

    Brunei

    Indonsie

    Borno

    Philippines

    Chine

    Ocan Indien

    Ocan Pacifique

    S

  • fonds national suisse horizons juin 2012 17

    variante que la pression sur la fort tropicale serait la moins forte et la scurit alimentaire la moins menace.

    Il faut trouver un quilibre entre rentabilit et cologie. Je reconnais les deux aspects. Mon objectif a toujours t de les concilier. Je viens de Singapour, le pays le plus dvelopp dAsie du Sud-Est, o jai pu profiter des avantages du dveloppement industriel. Mais je suis conscient de lenvers cologique de cette volution.

    Je suis arriv lEPFZ il y a quatre ans, aprs un sjour aux Etats-Unis. Aujourdhui, jy suis employ comme professeur boursier du FNS. Ce poste moffre une grande libert. Dans de nombreux pays, jaurais davantage de peine

    Grce ses drones (en haut, lors de tests au-dessus du Greifensee),

    Lian Pin Koh montre comment la fort tropicale est mise mal par

    les plantations de palmiers huile ( gauche) et ce que cela implique

    pour la faune sauvage. Photos : Lian Pin Koh

    effectuer ma recherche transdisciplinaire, car le financement de la recherche est plus souvent associ aux disciplines traditionnelles quen Suisse. Linconvnient, cest que mon poste est limit quatre ans, six au maximum. La voie vers une chaire complte nest donc pas trace davance. Une fois cette priode coule, je devrai postuler l o il y aura une chaire repourvoir, quelque part dans le monde. Je trouve bien que la Suisse encourage de jeunes talents de ltran-ger, mais elle fait trop peu pour les garder.

    Ici, la situation gographique est idale pour mon travail : mi-chemin entre les Etats-Unis, o jentretiens encore de nombreux contacts, et lAsie, o se trouve le point fort de ma recherche. A cela sajoutera probablement bientt une recherche sur le terrain en Afrique. L-bas aussi, jaimerais utiliser mes drones pour le recense-ment des animaux sauvages. Aujourdhui, les biologistes comptent les btes depuis des avions qui survolent la savane, ce qui est coteux. Avec des drones, ce serait faisable moindre frais. Propos recueillis par Fabio Bergamin

  • biologie et mdecine

    18 fonds national suisse horizons juin 2012

    Recherche ltable Llevage permet de slectionner des vaches laitires trs productives. Mais cela surcharge souvent leur mtabolisme, notamment aprs le vlage. Par Ori Schipper

    e bilan nergtique ngatif est un concept qui dsigne un tat de lorganisme : lorsque lner-gie quil dpense est suprieure celle que

    lingestion de nourriture peut lui apporter. Quand elles allaitent, beaucoup de mres esprent perdre ainsi les kilos quelles ont pris pendant la grossesse, explique Rupert Bruckmaier. Les vaches, elles, doivent modifier leur mtabolisme pour ne pas perdre de poids, ce qui le met rude preuve, notam-ment pendant les premires semaines qui suivent la mise bas.

    Bilan nergtiqueLe groupe de spcialistes en physiologie vtrinaire que dirige ce scientifique est rattach lUniversit de Berne. Mais cest Posieux, dans le canton de Fri-bourg, quil mne ses investigations. Cette station de recherche fdrale est plutt isole : un parking en pleine verdure, autour duquel se dressent les tables, une maison dhtes et le grand btiment du labora-toire, quip dinstruments danalyse modernes. Cest l que les chercheurs bernois tudient le bilan ner-gtique des vaches laitires.

    La monte de lait qui suit le vlage induit chez les vaches une hypoglycmie et une modification fonda-mentale de leur mtabolisme. Au lieu de parvenir jusquau sang, le glucose contenu dans la nourriture est dcompos par les bactries de leurs pr-esto-macs et de leur estomac. Cest donc le foie qui doit produire la plus grande partie du glucose, et ce der-nier vient souvent manquer. Dautant plus que, depuis quelques dcennies, la quantit de lait rcla-me aux vaches na cess daugmenter, car llevage cible une production laitire toujours plus impor-tante, explique Rupert Bruckmaier.

    Son groupe dispose dune table pouvant accueil-lir une trentaine de vaches. Ce sont des conditions paradisiaques que de nombreux collgues dans le monde nous envient , souligne le scientifique. Ltable est actuellement vide. Les chercheurs ont interrompu leur dernire srie dessais aprs la mort dun bovin. Et ils ne les reprendront pas avant dtre fixs sur la cause exacte du dcs. Cest le genre dvnement qui nous affecte, admet Rupert Bruck-maier. Cela fait des annes que nous travaillons ici, et nous navions encore jamais perdu une bte.

    L

  • fonds national suisse horizons juin 2012

    La raction inflammatoire qui a suivi a dclench une rsistance temporaire linsuline : lorsque les cel-lules de lorganisme ne peuvent plus tre pousses absorber le glucose sanguin, le taux de glycmie remonte. Les chercheurs supposent que le systme immunitaire sapproprie ainsi davantage dnergie pour se dfendre contre les agents pathognes.Les dcouvertes effectues dans le cadre de ce projet nont pas un intrt immdiat pour lagriculture, car il sagit de recherche fondamentale, admet Rupert Bruckmaier. Mais long terme, ces rsultats devraient contribuer stabiliser le mtabolisme des vaches et influencer de faon cible la fonction de leur systme immunitaire. Le chercheur espre que cela permettra de rduire lutilisation de mdicaments. Pour atteindre cet objectif, plusieurs voies sont envisageables, selon lui. Dun ct, il sera peut-tre possible de dvelopper de meilleures stratgies daffouragement, mme si la complexit du systme digestif des ruminants ne rend pas les choses faciles.Dun autre ct, llevage pourrait tre plus attentif ladaptabilit du mtabolisme et au bon fonction-nement du systme immunitaire. Avec les superlai-tires daujourdhui, lhomme profite du fait quau fil de lvolution, les vaches ont toujours donn la priorit absolue la survie de leur descendance et donc la production de lait , relve le scientifique. Reste esprer quelles pourront continuer le faire lavenir sans mettre en danger leur sant.

    19

    Pour leurs exprimentations, les spcialistes en physiologie vtrinaire ont administr de linsuline six vaches, durant deux jours, et une solution saline un groupe de contrle, de six spcimens galement. Linsuline abaisse le taux de sucre dans le sang. Le mtabolisme des btes a t modifi afin quil res-semble celui dune vache, trois semaines aprs le vlage. Lentreprise nest pas simple, car linsuline, instille dans la jugulaire par un mince cathter en plastique, doit tre constamment adapte au taux de glycmie. Or, pour mesurer ce dernier (ainsi que nombre dautres valeurs), les chercheurs sont tenus de prlever un chantillon de sang toutes les cinq minutes, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Plusieurs doctorants se relaient , explique Rupert Bruckmaier. Et pour quils naient pas besoin de courir de ltable aux laboratoires de la station, de lautre ct du parking, un appareil danalyse a t install dans une partie de ltable, ainsi quun lit de camp pour le repos, quand la relve arrive enfin.

    Infection simuleLa diminution de la production laitire chez les vaches traites nest pas surprenante. Lorsque la vache a un faible taux de sucre dans le sang, elle ne peut pas produire beaucoup de lactose , prcise Rupert Bruckmaier. En revanche, les valeurs biolo-giques que les chercheurs ont releves en testant le systme immunitaire des vaches sont plus difficiles interprter. Celui-ci joue un rle important peu aprs le vlage, car il arrive souvent que des bactries sin-crustent dans les pis, provoquant une inflammation de la glande mammaire. Les chercheurs ont simul une infection de ce genre en injectant des lments de la paroi cellulaire de bactries dans le tissu des pis.

    Les vaches laitires subissent des examens ( gauche, une prise de sang ; droite, une chographie), afin de tester leur systme immunitaire et leur mtabolisme.Photos : Hans-Christian Wepfer/Lab25

    Exprimentation animale dun autre genre

    Pour faire de la recherche sur des vaches, il faut, comme pour les souris, dposer une demande dautorisation auprs du Service vtrinaire cantonal. Mais les simili-tudes sarrtent l. Rupert Bruckmaier achte des btes en bonne sant (des Holstein et des Swiss Fleckvieh) destines labattoir. Au lieu de finir dans notre assiette, elles servent donc la recherche. Une fois achemines jusqu Posieux, on les laisse shabituer durant deux semaines leur nouvel environnement, avant de dmar-rer lessai. Si le groupe de recherche peut se permettre dutiliser des vaches laitires comme objets dexprimen-tation, cest uniquement parce que les animaux de boucherie sont nettement meilleur march que ceux dlevage. ori

  • 20 fonds national suisse horizons juin 201220

    biologie et mdecine

    ans les annes 1980, la Suisse tait le pays dEurope qui, proportionnellement sa popu-lation, comptait le plus de sropositifs. Les hpi-

    taux russissaient peine grer lafflux de ces patients, atteints dune maladie inconnue lpoque. Des mdecins avaient alors lanc lEtude suisse de cohorte VIH afin den apprendre davantage sur le virus et sa propagation. Depuis 1988, les infectiologues des cinq hpitaux universitaires de Suisse et des hpitaux

    cantonaux de Saint-Gall et du Tessin collectent des informations sur leurs patients VIH et des chantillons de leur sang. Cest ainsi qua pu tre rassemble une somme de connaissances unique au monde.

    Au dbut, la plupart des sropositifs taient des toxicomanes. Le virus se propageait rapidement grce lchange de seringues, largement pratiqu sur la scne ouverte de la drogue du Platzspitz Zurich, le tristement clbre needle park . Les homosexuels formaient le deuxime groupe de popu-lation sropositive, suivis de prs par les htro-sexuels. En moyenne, entre le moment de linfection et celui o le sida se dclarait, il scoulait neuf ans, et les malades dcdaient en moins de deux ans.

    Le virus semblait matrisLes choses ont chang en 1996, avec lapparition de nouveaux mdicaments qui, combins aux anciens, permettaient dattaquer les virus au point de les rendre indtectables dans le sang. Les patients traits ntaient pratiquement plus contagieux, leur esprance de vie rejoignait celle de la population gnrale. Et la prvention, qui prconisait lemploi de prservatifs et de seringues striles, portait ses fruits. Le nombre de nouvelles infections VIH a ainsi baiss et sest stabilis autour de 700 800 par anne. Le virus semblait matris.

    Depuis 2000, les nouvelles contaminations sont cependant de nouveau en hausse. Les gens prennent plus de risques, explique Huldrych Gnthard, direc-teur de lEtude suisse de cohorte VIH. Ils utilisent moins souvent des prservatifs et sont moins prts se soumettre un test VIH. Cela favorise aussi la progression dautres maladies sexuellement trans-missibles, comme la syphilis et lhpatite C.

    Grce aux squences gntiques identifies dans les chantillons de sang, il est possible de connatre le modle de propagation du VIH. Pour les toxico-manes, les infections ont leur origine chez quelques sropositifs, qui ont infect les autres. En ce qui concerne les homosexuels, le nombre de familles de virus en circulation est plus important. Et chez les htrosexuels, les virus viennent dAsie du Sud-Est ou dAfrique. Le tourisme sexuel et la migration contribuent donc lpidmie de VIH en Suisse.

    Lefficacit et les effets secondaires des traite-ments chez les patients plus gs qui prennent ces mdicaments depuis des annes sont actuellement aussi analyss. LEtude suisse de cohorte VIH pour-suit ainsi un objectif mdical, avec lamlioration continue des traitements, un objectif scientifique, avec la recherche sur le VIH et le sida, et un objectif social. Si nous perdons le contrle du VIH, nous nous retrouverons bientt dans une situation aussi dangereuse que dans les annes 1980 , prvient Huldrych Gnthard.

    Dangereuse absence de peur

    LEtude suisse de cohorte VIH a vu le jour en raction au sida. Aujourdhui, grce aux mdicaments, la maladie neffraie plus. Et le nombre de nouveaux cas augmente. Par Vivianne Otto

    Scne ouverte de la drogue Zurich. Lchange de seringues entre toxico-manes a favoris la propa-gation du sida (1993). Photo : Keystone

    D

  • fonds national suisse horizons juin 2012 21

    Entraner les neurones miroirs des autistes

    semaine et cinq semaines de vie. Dans la nature, les jeunes restent cachs des prda-teurs durant les premiers jours. Les sons quils produisent sont des cris de contact mis pour appeler leur mre. A cinq semaines, ils rejoignent des groupes composs de plusieurs chevreaux. Leurs appels servent alors mainte-nir la cohsion du groupe. Au cours du temps, les cris se ressemblent de plus en plus , pr-cise la scientifique. Chez la chvre, le lan-gage joue un rle important, car les individus vivent dans une structure complexe : les ani-maux se dispersent en petits groupes durant la journe et se retrouvent le soir. Leur plasticit vocale serait un premier pas volutif vers des capacits linguistiques plus labores, comme celles des hommes. Mirelle Pittet

    Aprs les baleines et les chauves-souris, cest au tour des chvres de dvoiler les secrets de leur langage. Dans le cadre dun post-doctorat la Queen Mary University of London, Elodie Briefer a montr que les chevreaux adaptaient leur accent en fonction du groupe dans lequel ils grandissaient. Des chevreaux frres et surs mettent des sons plus proches que les demi-frres et surs, ce qui confirme une com-posante gntique du cri , explique la cher-cheuse. Mais des demi-frres et surs levs dans des groupes diffrents modifient leur accent au contact des individus quils ctoient. Voil la nouveaut : les jeunes chvres sont capables dadapter leurs cris en rponse leur environnement social. Les blements de 23 chevreaux ont t enregistrs aprs une

    Vous avez dit b ?

    Les chvres communiquent entre elles et leurs petits adaptent leurs blements leur environnement social.

    Ecstasy, la pilule de lamour Les personnes qui ont pris de lecstasy per-oivent mieux les motions positives chez les personnes quelles ctoient, mais elles ont plus de mal discerner celles qui sont nga-tives. Cette conclusion laquelle est arriv un groupe de recherche de lUniversit de Ble emmen par Matthias Liechti explique la popularit croissante de cette drogue rcra-tive dans les raves et les soires techno. Les chercheurs ont fait ingrer 48 volon-taires des pilules qui contenaient soit du MDMA la molcule chimique la base de lecstasy soit du lactose, cest--dire un pla-cebo. Une demi-heure plus tard, ils les ont invits regarder un cran sur lequel dfi-laient 36 paires dyeux diffrentes, puis dceler dans ces divers regards ce qui se pas-sait dans la tte de la personne au moment

    o elle avait t photographie. Les deux groupes ont bien pu saisir les expressions neutres. Compars leurs collgues ayant pris un placebo, les participants sous leffet de lecstasy ont en revanche mieux dcel la bienveillance dans les regards et moins bien la colre. Dautres scientifiques ont fait des observations semblables avec des sujets aux-quels ils avaient administr par voie nasale de locytocine, lhormone qui, lorsquelle est lib-re au moment de lallaitement, favorise le lien entre la mre et lenfant. Lquipe de Matthias Liechti a aussi pu mesurer une aug-mentation de cette hormone de lamour dans le sang des personnes qui avaient consomm de lecstasy. Ce qui laisse penser que les effets de cette substance pourraient tre provoqus par locytocine. ori

    Dans le film Rain Man , Dustin Hoffman joue un personnage qui manque dinstinct social, comme tous les autistes. Si les symptmes de lautisme sont bien connus, les mcanismes crbraux restent mal compris. Cest ces der-niers que sintresse le laboratoire de Nouchine Hadjikhani, professeure boursire du FNS lEPFL. Son groupe a prsent des images de visages exprimant des motions des sujets autistes et un groupe contrle (une vingtaine de personnes chaque fois). Les chercheurs ont mesur leur activit crbrale grce un scan-ner mdical et dmontr que les rgions du cerveau comprenant des neurones miroirs, importants pour comprendre les intentions et motions des autres, ne sont pas spontan-ment actives chez les autistes. De plus, ils ont mis en vidence que les anomalies de la matire blanche du cerveau observes dans dautres tudes chez les enfants autistes mme avant leur naissance peuvent diminuer avec lge. Ainsi, lautisme nest pas une psychose due une mauvaise relation mre-enfant mais une maladie neuro-dveloppementale. La seule prise en charge qui soit adapte implique des exercices cognitifs et comportementaux. Les recherches de Nouchine Hadjikhani suggrent dadapter ces exercices individuelle-ment pour quils entranent les rgions cr-brales lies limitation et la comprhension des motions. Anne Burkhardt

    Sous leffet de lecstasy, on peroit mieux les mo-tions positives des gens qui nous entourent.

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    nline.ch

  • 22 fonds national suisse horizons juin 2012

    culture et socit

    Tirer la langue pour effrayer les intrus

    Ertrie est un haut lieu de larchologie suisse en Grce. Les fouilles helvtiques rvlent au grand jour

    lhistoire millnaire de cette cit. Par Elisa Hbel

    es fondations des btiments antiques salignent, pierre aprs pierre. Une tranche souvre entre ces blocs, comme tire au cordeau. Voil

    quelque deux mille quatre cents ans, cest une rue qui se trouvait l. Une porte cochre abrite mme une dalle, dont les rainures tmoignent du passage des roues des chariots. Nous sommes 45 kilomtres vol doiseau dAthnes, sur lle dEube, aux abords dErtrie, une petite ville de province denvi-ron 3000 habitants.

    Fouille modle Ce site a t mis au jour par lEcole suisse darchologie en Grce (ESAG) : Ertrie est notre fouille modle , explique Robert Arndt, secrtaire scientifique de lESAG. Cet archologue de 33 ans, qui est n Berlin et a grandi Lucerne, a effectu ses tudes darchologie classique lUniversit de Berne entre 1998 et 2004. Il a dj particip des recherches au Ymen, au Cambodge, en Tunisie et en Crte. Debout devant des blocs de pierre qui ont t dterrs et arborant le t-shirt bleu fonc de lESAG, il dsigne de la main lendroit, louest, o slevaient les murs de la cit antique. Puis une petite colline au nord, o dautres restes de cette muraille autrefois imposante marquent le paysage. Celle-ci faisait quatre kilomtres de long. Elle partait de la partie occidentale du port, courait sur les collines et se ter-minait lest du port , prcise le chercheur.

    A quelques minutes de l se trouve un autre site, o les archologues helvtiques ont peut-tre fait leur plus importante dcouverte : la Maison aux mosaques. Il sagit de la construction la plus luxueuse de la cit, voire de la plus grande , estime Robert Arndt. Ce btiment de 670 mtres carrs doit son nom aux mosaques raffines qui ornent ses sols. Ralises en gravier marin blanc, noir, rouge et jaune, elles reprsentent surtout des cratures fabuleuses et des vgtaux. Lune dentre elles donne voir une tte de gorgone, qui tire la langue pour faire fuir les intrus.

    Le site des fouilles actuelles se trouve directement ct de la Maison aux mosaques : il sagit de thermes romains, mis au jour il y a deux ans, comme lexplique Karl Reber, professeur darchologie classique lUniversit de Lausanne et directeur de lESAG depuis 2007 : Cette trouvaille nous permet den apprendre davantage sur la vie Ertrie lpoque romaine , souligne-t-il.

    Un des plus beaux muses de Grce Le visiteur intress peut admirer les objets dgags par les scientifiques helvtiques au muse darcho-logie dErtrie qui est considr par les connaisseurs comme lun des plus beaux de Grce. La fracheur et la pnombre des lieux contrastent agrablement avec le soleil blouissant qui brille lextrieur. On y trouve des statues, des offrandes funraires, des urnes, des pointes de lance, des rcipients, des pesons

    L

  • fonds national suisse horizons juin 2012 23

    presqule du Ploponnse. Dans deux ans, lcole ftera son 50e anniversaire. Elle sattaquera alors un nouveau projet : un parc archologique qui runira les diffrents sites archologiques dissmi-ns aux abords dErtrie.

    LESAG est un projet denvergure nationale, auquel participent toutes les universits du pays, insiste Karl Reber : En Suisse, une quipe de colla-borateurs fixes assure la planification, la ralisation et la documentation de nos travaux de recherche, note-t-il. LESAG est le seul insti-tut helvtique dont le sige permanent se trouve ltranger.

    Son histoire a commenc en 1964, aprs la dcouverte du thtre antique dErtrie par les Amricains qui taient actifs sur place depuis 1890. La Mission suisse darchologie a alors pris le relais, avant de devenir lESAG, en 1975. Depuis, aucune autre quipe trangre darchologues na particip aux fouilles , fait valoir Robert Arndt. Qui rappelle le nombre de publications importantes dites ce jour : prs de vingt volumes, sans compter la production de deux ouvrages prvue pour cette anne.

    Au cours des dix-huit premires annes, le finan-cement a t assur exclusivement par le Fonds national suisse (FNS). Depuis 1982, lcole est dirige par lUniversit de Lausanne, le FNS lui allouant un montant annuel fixe. La Fondation de lEcole suisse darchologie en Grce, qui assure galement un soutien financier, sest constitue en 1983. Enfin, des fondations et des donateurs privs, lUniversit de Lausanne, certaines entreprises suisses tablies en Grce et, depuis quelques annes, la Confdration pour ne citer que ces bailleurs de fonds inves-tissent aussi dans le travail scientifique consacr lErtrie antique.

    LESAG a t la premire des dix-sept coles trangres sises en Grce pouvoir exposer, en 2010, des objets mis au jour par ses fouilles au Muse national archologique dAthnes : un grand succs.

    Nous quittons Ertrie bord du ferry. Les mouettes voltigent au-dessus des ttes des passa-gers, et un jeune garon tend la main dans leur direction, sans parvenir les toucher. Alors, il leur tire la langue, limage de la gorgone de la Maison aux mosaques !

    de mtier tisser, des lampes huile et des pices de monnaie. Il ne sagit videmment que dune petite partie des objets dterrs, prcise Robert Arndt. Les 90 pour cent restants sont dans la rserve. Ici, les chercheurs helvtiques travaillent pendant presque toute lanne sur ce qui a t dcouvert. Durant lhiver, les doctorants des universits suisses ont la possibilit de soccuper du traitement de ces objets , relve Robert Arndt. La priode de fouille, en t, est malheureusement trs brve. Selon les lois grecques, les coles archologiques trangres ne peuvent effectuer ces travaux quun mois et demi par an. Le plus souvent, lESAG fixe cette priode pendant les vacances acadmiques dt. Quinze tudiants viennent alors se former aux techniques de fouille.

    En Grce, il existe encore dautres projets de coo-pration entre les universits suisses et lESAG, notamment sur lle de Naxos et en Argolide, une

    A Ertrie, les archologues suisses ont mis au jour des thermes romains (2010). A droite, une amphore datant de 360 av. J.-C. environ. Photos: unil.ch/esag, Muse archologique, Ertrie

  • culture et socit

    24 fonds national suisse horizons juin 2012

    epuis 1938, Superman reprend du service tous les mois, ce qui fait de lui le plus g des superhros classiques. Comme ses aventures

    se droulent toujours dans le prsent, il devrait tre la retraite depuis belle lurette. Le constat vaut aussi pour Sandman, son collgue peine plus jeune, qui continue ses prgrinations dans les rves des hommes : un personnage intemporel, mme si, par-fois, de nouveaux dessinateurs sont venus modifier sa tenue, le muscler ou le doter dune coupe de cheveux plus audacieuse, en phase avec lair du temps.

    Ces hros conservent certaines caractristiques qui permettent de les identifier aussitt : Superman

    et sa boucle de cheveux sur le front, Sandman et ses paroles qui apparaissent toujours en lettres blanches sur fond noir. Stephanie Hoppeler et Lukas Etter, spcialistes de littrature amricaine, tudient ces phnomnes qui facilitent lidentification dans des sries de BD parues entre 1980 et 2010. Des tra-vaux quils conduisent lUniversit de Berne, dans le cadre de leur thse de doctorat.

    Jeux de continuitStephanie Hoppeler se concentre sur certains jeux de continuit. Compte tenu des conditions de pro-duction de ces BD, il nest pas tonnant que les superhros entrent en action indpendamment de leurs crateurs. La maison ddition DC Universe est propritaire des droits sur lensemble des person-nages lancs dans le cadre de son empire. Elle dis-pose ainsi dinnombrables sries, qui avancent en parallle, et de la possibilit dinviter, pour un temps, certains hros dans dautres sries. Lentreprise nest pas toujours simple, car dans les histoires de superhros, il est essentiel dviter, afin de ne pas froisser les fans, une dissension clatante entre le rle principal et le rle dinvit que lon fait jouer au personnage.

    Ce constat a amen la chercheuse se poser une question, importante aussi pour dautres mdias populaires : comment fait-on pour que les nouveaux venus puissent entrer dans une srie tout moment, sans provoquer lennui de la communaut des fans ? Sa conclusion : les BD ont la complexit duvres dart, et sont capables de divertir une partie du public, tout en rgalant une audience avertie dallusions subtiles.

    Lukas Etter analyse des questions esthtiques dans certaines BD alternatives rcentes. Son corpus ne comprend que quelques uvres, mais embrasse une grande diversit thmatique et formelle. Ces BD ont en commun davoir t scnarises et dessines par la mme personne, puis publies en dehors du march grand public. Lexemple le plus clbre est la BD autobiographique Maus dArt Spiegelmann, fils dun survivant dAuschwitz.

    Le rcit graphique de Jason Lutes voque aussi lAllemagne, plus particulirement le Berlin de la Rpublique de Weimar. Quant Chris Ware, il joue notamment sur les motifs esthtiques des annes 1890 dans Jimmy Corrigan The Smartest Kid on Earth , une histoire dantihros, dont certains extraits ont t publis au dpart dans le New Yorker. Dykes to Watch Out For , enfin, a t conu pour des maga-zines underground par Alison Bechdel, qui a ainsi pu se livrer certaines exprimentations formelles. Toutes ces BD ont beau se prsenter de manire diffrente, Lukas Etter a repr dans chacune delles des aspects de la srialit au niveau formel.

    Intemporelle BDLes bandes dessines ne sont pas niaises. Elles ont la complexit duvres dart, capables de divertir une partie du public, tout en rgalant une audience avertie dallusions subtiles. Par Rea Brndle

    Le rcit graphique de Jason Lutes voque le Berlin de la Rpublique de Weimar (2008). Illustration : 2012 Jason Lutes/Image courtesy of Drawn & Quarterly

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  • fonds national suisse horizons juin 2012 25

    Rainer J. Schweizer, Marco Borghi (d.): Mehrsprachige Gesetzgebung in der Schweiz Lgislation plurilingue en Suisse Legislazione plurilingue in Svizzera La legislaziun plurilingua en Svizra. Editions Dike, Zurich et Saint-Gall, 2011, 519 p.

    Faire revivre la recherche en MoldavieLa Moldavie est victime dune importante fuite des cerveaux. Dans cette ancienne rpublique sovitique, les personnes qui travaillent dans la formation et la recherche ne sont plus que 5500, soit quatre fois moins quen 1990. Le gouvernement moldave prend la situation au srieux et tente dinverser cette tendance. Dans le cadre dun projet Scopes soutenu par le FNS et la Direction du dveloppement et de la coo-pration (DDC), des chercheurs de lEPFL ont voulu savoir si les membres de la diaspora scientifique moldave pouvaient contribuer redonner vie la recherche dans leur pays dorigine. Dans ce dessein, lquipe lausannoise dirige par Jean-Claude Bolay et Gabriela Tejada a interrog quelque 200 migrants moldaves.

    Lenqute montre que ces derniers cultivent encore des contacts rguliers avec leur patrie. Plus de 40% dentre eux envoient de largent leur famille pour lui permettre de boucler les fins de mois. Une bonne partie a galement dj men des projets de recherche communs avec des collgues en Moldavie ou a particip des congrs dans ce pays. Reste que nombre dentre eux nont tout simplement pas le temps de sengager davantage. Et ils sont aussi nom-breux estimer que le gouvernement devrait faire plus defforts pour la recherche. Une majo-rit rentrerait volontiers en Moldavie. Compte tenu de la situation financire prcaire et des mauvaises infrastructures, peu pensent toute-fois y trouver des perspectives professionnelles acceptables. Simon Koechlin

    nest pas remplie de manire entirement satisfaisante. Lallemand occupe souvent une place par trop dominante, notamment lorsque la commission charge de llaboration dune nouvelle loi ne travaille que dans une seule langue. Les auteurs recommandent donc vive-ment aux services comptents de mieux tenir compte des remarques des traducteurs et de renforcer de faon gnrale litalien et le romanche. uha

    La Suisse possde trois langues officielles, lallemand, le franais et litalien, ainsi quun idiome semi-officiel, le romanche. Ce plurilin-guisme se rpercute aussi sur son ordre juri-dique. Les diffrentes versions linguistiques des actes lgislatifs publis par la Confdra-tion et les quatre cantons plurilingues doivent tre comprhensibles et avoir la mme valeur juridique. Une tche qui nest pas simple compte tenu des spcificits de chaque langue et des particularits culturelles qui leur sont lies. Une tude mene dans le cadre du Programme national de recherche Diversit des langues et comptences linguistiques en Suisse (PNR 56) montre que cette mission

    Lallemand est trop dominant

    Les mdecins de famille tiennent galement compte du cadre de vie de leurs patients lorsquils parlent de qualit en mdecine.

    Aujourdhui, lorsquon parle de mdecine de famille , cest souvent en association avec lide d efficience et de preuves , de traitement centr sur le patient , de nces-sit de rduction des cots , et ainsi de suite. Ces expressions voluent de manire inflationniste autour dun concept central : la qualit de la mdecine, quil sagit dam-liorer ou dassurer. Andrea Abraham, spcia-liste en anthropologie mdicale lUniversit de Berne, arrive la conclusion que les diff-rents acteurs du systme de sant les mde-cins de famille, leurs associations, la FMH, les politiciens de la sant, les caisses-maladie utilisent le concept de qualit sans retenue, alors que chacun en a une comprhension dif-frente. La qualit sinscrit donc dans une stratgie rhtorique , dont on se sert pour lgitimer ses propres intrts et positions. Quand les assureurs parlent de qualit, cest la matrise des cots quils ont en tte, alors que les mdecins de famille prennent gale-ment en compte le cadre de vie de leurs patients. Le discours sur la qualit a vu le jour au dbut du XXe sicle dj, dans lindustrie amricaine et japonaise. De l, il a gagn lAngleterre et les Pays-Bas sous les signes avant-coureurs du nolibralisme, avant darriver en Suisse. On investit beaucoup de temps, dargent et dattentes dans les programmes qualit comme le fait la Confdration dans sa strat-gie qualit pour le domaine de la sant alors que le bnfice rel est difficile dfinir, estime Andrea Abraham. uha

    Martin Rtschi/Keyston

    e

    La Moldavie est victime dune importante fuite des cerveaux. De nombreux chercheurs retourneraient toutefois volontiers dans leur patrie (Universit dEtat de Comrat, 2007).

    Martin Fejer/ES

    T&OST

    Rhtorique de la qualit en mdecine

  • Sur la carte de la recherche climatique internationale, lUniversit de Berne est une adresse importante. On y

    reconstruit certains processus climatiques partir dchantillons de glace trs ancienne. Par Felix Wrsten

    ous dtenons le record du monde, pour le moment , affirme Thomas Stocker avec fiert. Cest en effet une glace antarctique de 800 000 ans dge que ce physicien

    de lenvironnement et son quipe ont analyse au laboratoire du Dpartement de physique du climat et de lenvironnement de lUniversit de Berne. Au terme dun travail long et com-plexe, les chercheurs ont russi mesurer dans ces chantillons les concentrations de CO2 et de mthane, deux gaz effet de serre. Les valeurs tablies montrent lvolution au fil du temps de la concentration de ces lments dans latmosphre. Et, leur tour, ces indicateurs permettent de tirer dimportantes conclusions, par exemple quant linfluence rciproque entre cycle du carbone et climat.

    Actuellement, Thomas Stocker et son groupe sont en train de dpouiller les donnes tires dautres carottes de glace, prleves galement en Antarctique. Cette glace na que 230 000 ans, mais elle a t collecte plus prs de lAtlantique. Les donnes quelle fournit sont donc particulirement impor-tantes et confirment notamment lexistence dune oscillation climatique nord-sud dans lAtlantique. Au cours de la dernire glaciation, ce phnomne sest rpt une ving-taine de reprises, dclenchant chaque fois des changements climatiques.

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    26 fonds national suisse horizons juin 2012

    nature et technologie

    Le courage de faire des prvisions

  • fique constate toutefois avec amusement que ceux qui critiquent le GIEC avec le plus de vhmence reculent lorsquils sont invits dbattre srieusement.

    Son activit au sein du GIEC labsorbe beaucoup. Si jarrive, en parallle, mener bien mon travail scientifique, cest uniquement grce aux collaborateurs indpendants de mon quipe et aux huit personnes qui me soutiennent dans mes tches pour le GIEC , note-t-il. Le rapport principal doit tre clos dici lautomne 2013. Ensuite, ce sera le tour du rapport de synthse.

    De petits progrs Ce cinquime rapport napportera pas dlments fon-damentalement nouveaux, rsume Thomas Stocker. Mais nous allons publier de meilleures estimations concernant de nombreux aspects, comme le rle des nuages , souligne-t-il. Autre nouvel lment important : les prvisions court terme concernant le changement climatique. Mme sil savre difficile, en raison de grandes incertitudes, dmettre des affirmations concrtes concernant les vingt ou trente prochaines annes, la science a le devoir de montrer ce qui peut tre dit sur le sujet. Telle est la conviction du physicien bernois.

    Ce dernier ne joue pas seulement un rle important au sein du GIEC, il sexprime aussi rgulirement dans le dbat public. Devoir sans arrt rfuter les mmes arguments est astreignant, mais cela fait partie de son travail. Il affirme en revanche ne plus ragir aux interpellations offensantes ou agressives. Il a aussi appris, entre-temps, ne plus trouver trop frustrantes les quelques petites avances obtenues de haut lutte en matire de politique climatique mondiale. Lorsquon tudie en dtail les accords conclus au terme des dernires confrences sur le climat, certains progrs sont bel et bien visibles, fait-il valoir. Et si lon songe au temps quil faut, en Suisse, pour quune loi soit adopte, il nest gure tonnant que la recherche du consensus au niveau international ait, elle aussi, besoin de beaucoup de temps.

    Lanalyse prcise des archives environnementales est un domaine dactivit important du dpartement de Thomas Stocker. Et une histoire succs. Les clima-tologues bernois sont depuis longtemps leaders dans ce domaine. Lquipe compte aujourdhui trois profes-seurs. Elle a notamment dvelopp de nouvelles tech-niques dextraction des gaz effet de serre des carottes de glace, et largi le spectre des lments chimiques et des isotopes susceptibles dtre analyss. Si tout fonctionne comme prvu, les chercheurs bernois seront aussi de la partie, dans quelques annes, pour une nou-velle campagne de carottage, dont lobjectif sera de trouver de la glace vieille de 1,5 million dannes dans lAntarctique.

    Thomas Stocker a rejoint lquipe bernoise au dbut des annes 1990. En tant que spcialiste de la modlisation du climat, il sefforce de reproduire lordinateur les interactions complexes du systme terrestre. A cet effet, il utilise en premire ligne des modles de complexit moyenne. Toutefois, ces derniers ne parviennent pas reproduire les processus phy-siques avec autant de prcision que les gros modles des centres de calcul spcialiss. Nanmoins, ils per-mettent la simulation de certains processus qui serait trop dispendieuse pour ces gros modles. Et avec eux, on peut samuser , avoue-t-il en riant. Toutefois, il faut toujours avoir en tte certaines limites. Beaucoup de chercheurs commettent lerreur duser et dabuser des modlisations, et se lancent dans des affirmations douteuses , estime le physicien.

    Thomas Stocker est un climatologue enthousiaste. Qui considre comme un avantage important le fait que son dpartement runisse diffrents domaines. Pour lui, cette troite collaboration facilite lchange et favorise le respect rciproque. Les concepteurs des mod- lisations ralisent combien il est difficile dobtenir chaque point de mesure. Et inversement, les chercheurs exprimentaux comprennent combien la modlisation est un mtier exigeant.

    Une valuation ouverte Ce qui fait le plus courir le chercheur en ce moment, ce ne sont ni les modles climatiques ni les carottages de glace, mais le cinquime rapport du GIEC (Groupe dex-perts intergouvernemental sur lvolution du climat). En tant que coprsident du Groupe de travail I qui examine et value les connaissances scientifiques il coordonne les contributions de plus de 200 auteurs, tout en sassurant que le processus dvaluation, auquel sont associs plus de 600 experts, se droule dans un cadre ordonn. Sous sa direction, ce processus a t ouvert autant que possible. Journalistes et blogueurs critiques ont donc la possibilit de se faire entendre. Le scienti-

    Carottes de glace provenant de lest de lAntarctique ( gauche). Ci-dessus, au centre, Thomas Stocker lors dune confrence de presse du GIEC (Copenhague, 2009). Photos : Patrik Kaufmann/Universit de Berne, Franz Dejon/IISD

    fonds national suisse horizons juin 2012 27

  • 28 fonds national suisse horizons juin 2012

    nature et technologie

    n 1961 le Fonds national suisse crait le Centre de recherches en physique des plasmas (CRPP). Ses dirigeants en taient convaincus : la fusion

    nuclaire avait de lavenir. Cinquante ans plus tard, le CRPP joue dans la cour des grands. Il est lune des pices matresses dITER, un projet international de construction dun racteur thermonuclaire Cadarache, dans le sud de la France, qui doit dmon-trer la faisabilit de la fusion pendant plusieurs minutes.

    Le rle helvtique nest pas moindre dans ltude de DEMO, le dmonstrateur technologique qui devrait suivre ITER et ouvrir la voie une ventuelle exploi-tation industrielle et commerciale. Nos travaux contribuent la conception, la modlisation et la ralisation de ces racteurs fusion, explique Minh-Quang Tran, professeur au CRPP, dont il est le directeur depuis 1999. La contribution et limpact scientifiques et technologiques de la Suisse sont

    proportionnellement bien plus grands que la taille de notre pays.

    Le plasma ? Cest ltat de la matire de cette forme dnergie copie sur celle du Soleil. Compos de deutrium et de tritium lequel est obtenu par-tir du lithium ce gaz est port des tempratures inimaginables environ 150 millions de degrs o les atomes perdent leurs lectrons. Dlests de cette garde rapproche, les noyaux atomiques peuvent fusionner avec une efficacit nergtique redoutable.

    Le rle essentiel de la pressionLa chaleur nest pas la seule variable importante. La pression joue galement un rle essentiel. Il faut ceindre le plasma dans un formidable tau magntique. Nos physiciens ont acquis une rputa-tion internationale pour leur expertise dans la mod-lisation des plasmas et sur la forme donner ces gaz afin de faciliter la fusion, prcise le professeur Tran. Lun de nos atouts, cest notre tokamak TCV, une structure de confinement magntique ncessaire la ralisation de la fusion. Cet outil, le plus gros de tout le campus de lEPFL, se caractrise par sa gomtrie variable. Cela permet dtudier diffrentes formes de plasma et leur chauffage.

    En ce dbut danne, lquipe du CRPP a apport une nouvelle contribution la russite de lentreprise fusion . Les physiciens sont gns par des instabi-lits qui se crent dans le plasma, lesquelles menacent aussi bien le processus de fusion que les composants proches de ce gaz hyper chaud. Or, les spcialistes de Lausanne viennent de mettre au point une antenne multifonctions qui met un rayonnement lectro-magntique capable, notamment, de calmer les instabilits au moment o elles se dveloppent. Un dispositif qui a galement exig le dveloppement de sources ultra-puissantes pour crer ces ondes lectromagntiques.

    Nul doute que ces apports serviront ITER. Tout comme le test des cbles supraconducteurs destins ITER et DEMO, une tche confie par lEurope de la fusion au CRPP. En 1978, Berne a sign laccord dassociation avec Euratom, se souvient le professeur Tran. Cest ce qui a permis la fusion suisse de prendre un lan dcisif en participant hier JET, aujourdhui ITER et demain DEMO, et de contri-buer fournir un jour lhumanit une nergie renouvelable et cologique !

    Si le directeur du CRPP reconnat quil reste beaucoup de travail avant la premire exprience de fusion dITER, prvue aux alentours de 2027, il croit fermement au concept. Je suis sr que nous obser-verons des ractions de fusion jusqu environ une heure et non plus seulement pendant quelques microsecondes, comme lorsque jai commenc ma carrire. Ce sera une rvolution nergtique.

    Le laboratoire qui veut imiter Phbus

    Le Centre de recherches en physique des plasmas lEPFL est tout entier vou aux recherches sur la fusion nuclaire, la-quelle constituera peut-tre la rvolution nergtique de demain. Par Pierre-Yves Frei

    Le tokamak TCV, une structure de confinement magntique ncessaire la ralisation de la fusion, est le plus gros outil du campus de lEPFL. Photo: Ala