magazine de la recherche horizons, décembre 2012

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Horizons, le magazine suisse de la recherche, informe quatre fois par an des derniers résultats et des nouvelles connaissances acquises dans toutes les disciplines scientifiques: de la biologie et de la médecine aux sciences naturelles et aux mathématiques, en passant par les sciences humaines et sociales. Horizons transmet une image réaliste, crédible et critique de la science et de la recherche.

TRANSCRIPT

  • Le hasard, un principe ? 6 Les raisons de la fuite snile du lit 22

    La Suisse pionnire de lcole 26

    Le boson de Higgs dcouvert, que faire ? 30

    Le magazine suissede la recherche scientifiqueN 95, dcembre 2012

    h o r i zonshor i zons

  • 2 fonds national suisse acadmies-suisses horizons dcembre 2012

    22

    30

    Peter G

    inter/Ferm

    ilab

    Joha

    nnes

    Klla, co

    le de villa

    ge, K

    unstha

    us Zurich

    Rahe

    l Nicole Eisenring

    Steve Prezan

    t/Co

    rbis/S

    pecter

    n jeune biologiste de lUniversit de Ble a rcemment

    termin un travail de master dans lequel il dveloppe

    une nouvelle manire dvaluer la date darrive

    moyenne des oiseaux migrateurs au printemps. Grce son

    modle statistique, il sera galement possible de calculer de

    faon plus fiable comment lapparition des premiers bourgeons

    ou des premiers papillons est modifie par le changement

    climatique. Le jeune homme de 26 ans dispose du potentiel

    ncessaire pour effectuer un doctorat et ensuite se consacrer

    la recherche et lenseignement dans une

    universit suisse.

    Mais il ne veut pas emprunter cette voie.

    Et il a de bonnes raisons pour cela: il a rapide-

    ment t engag dans un bureau dcologie.

    Un emploi quil naurait sans doute plus obtenu

    plus tard, en tant que scientifique hautement

    spcialis oblig de quitter luniversit 45 ans,

    faute de poste fixe. Il y a effectivement, dans les

    alma mater helvtiques, beaucoup de postdocs et de jeunes

    chercheurs avec des contrats dure dtermine, mais peu de

    postes fixes.

    Comment peut-on, dans ces conditions, rendre une

    carrire acadmique plus attrayante pour les jeunes talents et

    rduire ainsi lafflux duniversitaires venant de ltranger ?

    Six jeunes chercheurs ont labor une srie de propositions

    pour rpondre ce dfi. Leur principale exigence : la cration

    dun nombre important de postes fixes. Le prsident de la

    Confrence des recteurs des universits suisses estime, en

    revanche, que les mesures proposes par ce groupe refltent

    une image dpasse des hautes coles. Il plaide en faveur

    de davantage de postes dure limite.

    En pages 34 et 35, vous trouverez les arguments des uns

    et des autres. Le parlement se penchera bientt sur la questi-

    on. Le Conseil des Etats a dcid de soumettre les propositions

    des jeunes chercheurs examen, et une audition est dores et

    dj prvue au Conseil national.

    Valentin Amrhein

    Rdaction dHorizons

    Davantage de postes fixes dans les universits ?

    U

    ditorial

  • 3 fonds national suisse acadmies-suisses horizons dcembre 2012

    26

    6

    4 en image La Ruinaulta, vestige dun gigantesque boulement

    5 questions-rponses Tanja Krones, les tests prnataux entranent-ils davantage davortements ?

    16 dbatLvaluation par les pairs fonctionne de manire anonyme. Est-ce une bonne chose ?

    18 portrait Jacques Fellay, mdecin et laurat du Prix Latsis

    20 lieu de recherche A Rome, un historien de lart suit les traces dEgnazio Danti, moine dominicain et savant universel.

    38 cartoon Ruedi Widmer

    39 en direct du fns et des acadmies

    Contrat social pour le virage nergtique

    40 entretien Nous devons mieux com-prendre la fragilit, estime Brigitte Santos-Eggimann, spcialiste en prvention et sant publique.

    42 comment a marche ? Trop canon, la neige !

    43 coup de curLa science est lamour de la vrit

    sommaire

    point fort hasard

    6 Pile ou face ?Certains domaines scientifiques tendent exclure le hasard. Dautres lintgrent, histoire de contrecarrer la notion de prvisibilit. Trois exemples tirs de la biologie, de la physique et de la philosophie.

    biologie et mdecine

    22 Capricieuse horloge interne

    Avec lge, nous nous levons plus tt le matin. Un phnomne qui a des causes hormonales.

    24 Un cocktail toxique Les champignons ont recours des armes chimiques qui pourraient tre utiles lhomme.

    25 Des virus allis des parasites Coopration force Diffrences hormonales entre les sexes

    socit et culture

    26 La Suisse pionnire de lcoleVers 1800, presque tous les enfants suisses allaient lcole, rvle un sondage de lpoque.

    28 La fin du saucissonnageLes Etats europens ont t obligs de dcloisonner leurs rgimes sociaux.

    29 Souples archets de Beethoven Protines vgtales plutt que lait en poudre Thtre dans la ville

    nature et technologie

    30 Trois piliers pour la physique des particules Le boson de Higgs dcouvert, que faire ? Quatre physiciens donnent des rponses.

    32 Points lumineux pour sorienter Comment faire fonctionner des systmes GPS lintrieur des btiments.

    33 Lent refroidissement Une imprimante pour nanostructures Arme cible contre lathrosclrose

    place publique

    34 Mille nouveaux professeurs assistants La Suisse doit-elle rformer en profondeur sa hirarchie universitaire ?

    36 Contre le mildiouEn Suisse aussi, les plantes gntiquementmodifies pourraient prsenter des avantages.

    37 Des panneaux solaires dans le pr ?Le virage nergtique modifiera profondment le paysage suisse.

  • 4 fonds national suisse acadmies-suisses horizons dcembre 2012

    Personne ne sait quand la catastrophe a exac-tement eu lieu et si quelquun a pu en tre le tmoin. Tout ce quil en reste aujourdhui, ce sont les gorges de la Ruinaulta, une entaille dans un gigantesque cne dboulis travers lesquels le Rhin antrieur sest peu peu fray un chemin. Il y a environ 9500 ans, une masse de quelque dix kilomtres cubes de roches cal-caires sest dtache au-dessus du village de Flims et a t prcipite dans la valle large dun kilomtre et demi, dtruisant tout sur son passage. Un barrage de 500 mtres de haut sest form, bloquant le Rhin et donnant naissance un lac. Un boulement dune telle ampleur ne sest plus jamais reproduit dans les Alpes.Un groupe de chercheurs de la Haute cole des arts de Berne a choisi dapprhender cet vnement violent, qui a fortement marqu le paysage, sous langle artistique. La photo ci-contre, le travail intitul Pli I de Schirin Kretschmann, montre la photocopie dun morceau de carte topographique de la rgion concerne. En haut, au centre, on reconnat le Crap Sogn Gion, au-dessus de Flims. Les plis dans la carte sont censs reprsenter le glissement de terrain et les modifications du paysage quil a provoques. Le processus de copie met ce phnomne tridimensionnel plat et cre ainsi un modle qui rend le mou-vement invisible plus facilement saisissable. Martin Bieri Image : Schirin Kretschmann

    Eboulement sur papier

    en image

  • Ren

    ate Wernli

    5 fonds national suisse acadmies-suisses horizons dcembre 2012

    rait sil ny avait pas la possibilit de tirer au clair la question de la prdisposition. Enfin, le diagnostic prnatal existe depuis quarante ans, et des tudes ont tabli que la tolrance envers les personnes handicapes na pas diminu. Quel rle joue la qualit de vie des parents ? Le handicap dun enfant peut empiter massivement sur la qualit de vie des parents et de la fratrie. Pour cette raison, le droit de savoir doit tre maintenu pour les parents et respect par le lgislateur.Est-ce un droit de savoir ou plutt un devoir de savoir? Toujours mieux informs, les futurs parents pourraient tre presss de prendre certaines dcisions. Internet rendra accessible quantit doffres relevant dune zone grise juridique. Comment grer cela ?Des interdictions gnrales sont imprati-cables. Il est beaucoup plus important dassurer un accompagnement par le mdecin afin que les parents ne se retrouvent pas seuls face ces tests. Ils doivent pouvoir trouver ensemble les informations qui comptent vritablement pour eux. Malheureusement, il semble de plus en plus difficile de financer une mdecine permettant ce type dchanges et de conseils. Cest l que se situe le prin-cipal problme. Propos recueillis par Roland Fischer

    Lautorisation de mise sur le march dun nouveau test prnatal de dpistage de la trisomie 21 alimente la controverse. Tanja Krones, thicienne mdicale, estime quil ny a pas lieu de sinquiter.

    mme sil veut tre inform de sa maladie. En effectuant un test qui dpiste une affection qui ne se dclarera pas avant lge de 18 ans, on impose une information dont la personne naurait peut-tre pas souhait disposer. En Allemagne, de tels tests sont formellement interdits. En Suisse, la formulation est plus floue.

    Il existe donc une importante marge de manuvre pour dautres tests, et la palette va slargir. Do la crainte de voir les avorte-ments se multiplier Cela ne devrait pas arriver. Il est rare quun test gntique entrane un avorte-ment : pour de nombreux embryons, il se produit avant une fausse couche sponta-ne. Et certains enfants naissent prcis-ment parce que ces tests ont lieu dans des familles risque, o la dcision en faveur de linterruption de grossesse lemporte-

    Tanja Krones, sur le march suisse, combien y a-t-il de tests gntiques prnataux per-mettant de dpister un handicap lourd chez lenfant ? Le test prnatal de dpistage de la triso-mie 21 est, pour linstant, le seul qui permet didentifier une rpartition incor-recte des chromosomes et pour lequel un prlvement de sang maternel suffit. Sinon, il existe dautres tests, qui dtectent dans les cellules du liquide amniotique ou du placenta les dfauts gntiques hrditaires responsables de certaines maladies. Mais ils ne sont utiliss que sporadiquement.En principe, on peut explorer le profil gntique dun enfant natre en fonction de critres trs divers. Dun point de vue thique, quels sont les tests problmatiques ?Fondamentalement, il faut distinguer entre maladies et proprits. Il rgne un large consensus social en vertu duquel les tests qui permettent de dterminer, par exemple, le sexe ou la couleur des yeux, sont problmatiques. Une autre limite souligne le droit de lenfant dcider lui-

    Ne pas laisser les parents seuls

    Tanja Krones est mdecin-chef dthique clinique lHpital universitaire de Zurich. Elle a tudi la mdecine, la sociologie, la psychologie et les sciences politiques. Les aspects thiques du dia-gnostic prnatal, la mdecine reproductive et la mdecine fonde sur les preuves constituent son domaine de spcialit.

    questions-rponses

    Il est rare quun test gntique entrane un avortement.

  • 6 fonds national suisse acadmies-suisses horizons dcembre 2012

    point fort hasard

    Quel rle le hasard joue-t-il dans les dcouvertes scientifiques ? Certains domaines de la recherche tendent lexclure, car il remet en question la notion de prvisibilit. Dautres lintgrent, histoire de contrecarrer cette prdictibilit. Trois exemples tirs de la biologie, de la physique et de la philosophie. Illustrations Rahel Nicole Eisenring

    Pile ou face ?

  • 7 fonds national suisse acadmies-suisses horizons dcembre 2012 7

  • 8 fonds national suisse acadmies-suisses horizons dcembre 2012

    lautre. Michael Elowitz et ses collgues ont expliqu les coloris inattendus de leurs bactries par le noise , cest--dire le bruit des mcanismes molculaires. Des processus stochastiques ou alatoires, qui dbouchent parfois sur la fabrication de telle protine, et parfois non. Le bruit intrinsque limite de manire fondamen-tale la prcision avec laquelle les gnes sont rguls , crivaient les chercheurs.

    Mais se pourrait-il que ce bruit, issu de mcanismes errons, remplisse une fonction biologique ? Et que les processus stochastiques ne se droulent pas de manire absurde, mais servent un objectif suprieur ? Telle est la question de fond quexamine lquipe dirige par Martin Ackermann, de lEPFZ et de lEawag. Ces chercheurs attribuent au hasard un rle plus complexe que Charles Darwin dans sa thorie de lvolution (voir encadr).Cette dernire postule une concomitance

    a multiplicit des processus coordon-ns intervenant en mme temps au sein dune cellule tient presque

    du miracle. Au niveau de la membrane cellulaire, certaines protines agrgent des sucres ou dautres molcules nerg-tiques qui subissent une dcomposition biochimique ailleurs dans la cellule. Avec cette nergie, la cellule alimente la construction des composants cellulaires ou la duplication de lADN.

    Pourtant, ces processus molculaires prsentent un flou tonnamment impor-tant, comme la montr un article paru voil dix ans dans la revue Science. Ses auteurs, des chercheurs emmens par Michael Elowitz, de lUniversit Rockefel-ler aux Etats-Unis, avaient introduit dans des bactries intestinales une protine luminescente dune mduse de locan Pacifique.

    Coloris surprenantsPrises sparment, ces protines pr-sentent une fluorescence verte ou rouge, laquelle vire au jaune lorsque lesdites protines sont mises ensemble. Pour leur essai, les chercheurs ont affect les gnes des deux couleurs (verte et rouge) au contrle de la mme squence gntique. Leur hypothse : si la machinerie cellu-laire identifie et excute correctement la squence de contrle, les deux gnes devraient prsenter la mme activit et, par leur action conjointe, doter les bact-ries dune fluorescence jaune. Mais cela ne sest produit que pour 60% des bact-ries. Les 40% restants prsentaient une fluorescence verte ou rouge : elles produi-saient donc davantage une version de la protine luminescente, au dtriment de

    L

    Llgance de la thorie de Charles Darwin rside peut-tre moins dans son explication concluante de lorigine commune de toutes les formes de vie que dans son unification de deux principes a priori inconciliables : le hasard et la ncessit. Ensemble, ils crent les conditions cadres du dveloppement de la vie avec, dun ct, les modifications de lADN se produisant par hasard et rsultant dimprvisibles erreurs de duplication et, de lautre, la slection naturelle, en tant que principe de ncessit. Celle-ci a pour effet quau sein de la diversit ne du hasard, seules simposent les variantes permettant aux individus qui les portent de mieux sadapter leur environnement.

    Les principes de lvolution

    Pourquoi deux cellules gntiquement identiques ne se comportent-elles pas toujours de la mme faon ? Il y a dix ans, on a avanc que ctait le fait du hasard. Aujourdhui, la recherche affirme quune grande partie de ces alas sexpliquent. Par Ori Schipper

    Le hasard recule devant la ncessit

    point fort hasard

  • 9 fonds national suisse acadmies-suisses horizons dcembre 2012

    de mutations alatoires et de slection naturelle : le hasard est le pre de la diver-sit, laquelle srode sans cesse en raison de la ncessit que reprsente la survie la slection naturelle. Alors que dans la pense de Martin Ackermann, ces deux principes dissemblables sentrelacent et sinterpntrent : Nous avons dcouvert des lments qui indiquent que la slec-tion naturelle dtermine lenvergure de la diversit , explique-t-il. Leffet du hasard nest donc pas aussi important dans toutes les situations. Dans certains domaines, la slection ne laisse que peu despace au hasard, alors que dans dautres, elle exploite la diversit quil gnre.

    Avec un groupe de chercheurs isra-liens, lquipe de Martin Ackermann a analys la part de bruit autorise par chaque squence gntique de contrle, dans le cas de plus de 1500 gnes diff-rents de la bactrie intestinale Escherichia coli. Pour de nombreux gnes, dits essen-tiels (sans lesquels la bactrie ne peut pas vivre), le bruit tait minimal. En revanche, la rgulation des gnes, qui entrent en action dans les adaptations aux modifica-tions de lenvironnement (stress bact-rien), sest avre beaucoup plus sujette aux dfaillances.

    Diffrence utileDu point de vue des bactries, cette diff-rence est utile. Car les bactries croissent en colonies. Or, ces dernires profitent dune espce de rpartition du travail : une colonie grandit de manire optimale quand la plupart des cellules investissent leur nergie dans la croissance, tandis que certaines se dveloppent et se multiplient de manire limite, mais rsistent mieux aux priodes dfavorables. Sans ces cel-lules gardiennes, la colonie pourrait crotre plus vite pendant les priodes pro-pices, mais risquerait dtre radique dun seul coup si, par exemple, aucune cellule sur ne ragissait temps une variation de temprature.

    Les colonies de bactries sont compo-ses de cellules gntiquement identiques, exposes au mme environnement et censes se comporter toutes lidentique.

  • 10 fonds national suisse acadmies-suisses horizons dcembre 201210

    Mais ce nest pas le cas. Cette thorie est dpasse , conclut Martin Ackermann. Pour les bactries, uniformiser la rgula-tion de leurs gnes du stress ne prsente aucun avantage. Au contraire, plus elles sen remettent au hasard, plus la diversit de la rsistance au stress est grande chez les cellules surs, et plus ces dernires ont tendance se partager le travail. Le scientifique connat de nombreux exemples qui montrent que les bactries jouent pile ou face . Son groupe de recherche tudie le phnomne sagissant des bactries qui fixent lazote dans les lacs suisses, ainsi que dans le cas des salmonelles, dont une minorit se sacrifie

    en attaquant nos cellules intestinales. Ces altruistes provoquent ainsi une raction de dfense, qui profite leurs surs gn-tiquement identiques.

    Cette manire de se concentrer sur lindividualit des cellules autorise envi-sager de faon nouvelle certains champs bien connus de la microbiologie de lenvi-ronnement, comme lpuration des eaux. Nos recherches sur les cellules prises une une au sein des systmes complexes nous permettent dtudier qui fait quoi, et dmontrent limportance de lindividua-lit , fait valoir Martin Ackermann.

    Lucas Pelkmans a aussi beaucoup dire sur lindividualit des cellules. Avec

    son quipe de lUniversit de Zurich, il tudie la biologie systmique des amas cellulaires humains. Leurs cellules sont toutes gntiquement identiques, mais leur comportement diffre. Une cellule est plus sensible ou plus rsistante certains virus suivant quelle se trouve au milieu ou vers le bord de lamas.

    Le fait de connatre le comportement moyen de millions de cellules ne dit pas grand-chose du comportement de la cel-lule individuelle , explique le chercheur. Il faut comprendre, poursuit-il, que de nouveaux critres de slection mergent quand un amas, fait de cellules identiques, forme une colonie. Lamas cellulaire profite dun partage du travail qui saccompagne dun degr supplmentaire de rgulation de la croissance cellulaire individuelle. Lucas Pelkmans a dcouvert une variable qui joue un rle important dans ce cadre : le contexte de la population cellulaire.

    Ce dernier permet de prdire, en termes de probabilit, quelles cellules seront infestes par un virus, mais aussi dexpliquer le comportement individuel des cellules cancreuses. Le fait que certains traitements contre le cancer soient trs efficaces contre des cellules donnes, et peine contre dautres, dpend aussi du contexte de la population cellulaire. Pour la science, il sagit mainte-nant de dcouvrir ses mcanismes de rgulation, ce qui offrirait peut-tre une possibilit de mettre en vidence de nouveaux angles dattaque dans la lutte contre le cancer.

    Schmas explicablesAu-del de ces aspects dutilit, le contexte de la population cellulaire contri-bue galement relativiser limportance du hasard : le fait que des cellules surs, gntiquement identiques, se comportent diffremment a peut-tre moins voir avec le bruit alatoire quavec dautres schmas rguls et explicables. Dans sa qute dune meilleure comprhension de la complexit, Lucas Pelkmans a russi expliquer une part non lucide jusquici du hasard. En biologie, ce dernier est donc en train de reculer face la ncessit.

    point fort hasard

  • 11 fonds national suisse acadmies-suisses horizons dcembre 2012

    En 1945, un ingnieur passe devant le faisceau dun radar. Peu aprs, il constate que la barre de chocolat quil conserve dans sa poche a fondu. De cette rencontre fortuite entre cacao et rayonnement lectromagntique natra le four micro-ondes, une des nombreuses inventions couramment attribues au hasard. Mais celui-ci ne se rsume-t-il pas uniquement au passage du chocolat dans un faisceau de micro-ondes ? En effet, lhistoire aurait pu en rester l si lingnieur, en scientifique curieux de nature, navait pas cherch comprendre le phnomne dont il avait t le tmoin, et sil navait pas identifi ensuite une application permettant dexploiter sa dcouverte. La science est faite dobservations et de questions, de tentatives de comprendre les premires et de rpondre aux deuximes, et dun soupon de hasard pm

    Toutes les dcouvertes scientifiques sont dues au hasard, du moins pour une partie. Car le propos de la science, cest de franchir la frontire du non-savoir et dexplorer le territoire qui se trouve au-del. Certes, lorsquils interviennent dans linconnu, les chercheurs aviss ont intrt mener leur tentative scientifique de manire produire des rsultats dnus dambigut. Mais ce quils dcouvriront au cours de leur entreprise nest ni planifiable ni prvisible. Souvent, ce sera quelque chose dattendu, qui taiera des suppositions et hypothses formules en amont. Plus rarement, quelque chose dinattendu, qui fera vaciller les convictions rgnant jusque-l. Lart de la bonne science rside dans une mentalit qui autorise linattendu et reste capable de le percevoir. ori

    Comment se fait-il quune personne fasse une dcouverte ? Rponse du sens commun : cest parce quelle est particulirement intelligente, voire un gnie . La sociologie de la connais-sance, sur laquelle se base ltude actuelle des sciences et lpistmologie, a dj dmystifi au dbut du sicle dernier cette reprsentation idalisante et individualisante de la cration de nouveaux savoirs. Le philosophe Karl Mannheim parlait de conditionnement existentiel et social de la science . Sans postuler comme le marxisme que le monde des ides est dtermin par lconomie, il mettait en avant linfluence du social sur lesprit, tout dpendant de la classe sociale du savant et de ses conditions de travail. Ludwik Fleck, immunologue, a pour sa part voqu le moment social de lmergence de la connais-sance ; le savoir merge de manire supra- individuelle, les scientifiques sont toujours partie intgrante dun collectif de pense et dun style de pense . Autrement dit, le scientifique ne fait pas sa dcouverte tout seul, mais associ dautres, qui lui permettent de dcouvrir ce quil a dcouvert. Un processus dans lequel le hasard ne joue pas un rle important. uha

    Chocolat fondu

    Lart de la bonne science

    Le conditionnement de la connaissance

  • Au service dune plus grande certitude

    12 fonds national suisse acadmies-suisses horizons dcembre 201212

    e hasard le vrai existe. Mieux : il est possible de lexploiter afin de concevoir des dispositifs de commu-

    nication, de casino en ligne ou encore de gnration de codes secrets pour les cartes bancaires les moins risqus que lon puisse imaginer. Ce hasard est quantique. Il concerne donc avant tout des objets trs petits, comme les particules lmentaires. Mais il est appel accomplir de grandes

    La physique quantique est capable de produire du pur hasard grce aux particules lmentaires. Cela permet de concevoir des disposi-tifs de communication ou de casino en ligne plus srs. Par Anton Vos

    choses. Cest en tout cas lavis de Nicolas Gisin, professeur au Groupe de physique applique de lUniversit de Genve et auteur dun rcent ouvrage sur la ques-tion*.

    Un vnement arrive par hasard sil est imprvu, explique le physicien gene-vois. Tout dpend de la question : imprvu pour qui ? Le vrai hasard est celui qui est intrinsquement imprvisible. Cest--

    dire que rien dans le pass de lvnement alatoire ne permet de le prvoir avant quil ne survienne.

    Le secret de ce hasard pas comme les autres rside dans la nature intime de la physique quantique. Il est ainsi impossible de prdire avec prcision le rsultat de certaines mesures, comme celle de la polarisation dun photon. Rien dans la production de ce grain de lumire ne permet en effet de prdire si cette polari-sation sera horizontale ou verticale. Le formalisme quantique dcrit mme le photon comme tant dans tous ses tats possibles la fois. Cest--dire que sa polarisation est horizontale et verticale en mme temps. Ce nest quau moment de la mesure que ce paramtre se fixe dans une direction ou dans lautre, de manire tota-lement imprvisible pour lobservateur.

    Miroir semi-transparentCette proprit permet de concevoir un gnrateur de nombres alatoires. Il suf-fit pour cela de placer sur le trajet de ces photons un miroir semi-transparent qui ne laisse passer quune partie des parti-cules (celles de polarisation horizontale) et rflchit les autres. A laide dappareils capables de dtecter un photon la fois, on peut alors attribuer un 0 ceux qui traversent le miroir et un 1 aux autres. La succession de bits ainsi obtenue est alors parfaitement alatoire.

    Mais comment distinguer ce vrai hasard dun hasard du type pile ou face puisque la probabilit dobtenir un rsul-tat plutt que lautre est dun sur deux, dans les deux cas ? Dans le jeu de pile ou face, la complexit des microphnomnes en jeu est telle quil est impossible en pra-tique de prdire le rsultat, admet Nicolas Gisin. Mais cette impossibilit nest pas intrinsque, elle nest que le rsultat de nombreuses petites causes qui sim-briquent pour produire le rsultat. Si lon suivait avec suffisamment dattention et de moyens de calculs le dtail de lvolution de la pice, alors on pourrait prdire la face que la pice exhiberait en fin de course.

    Pour faire la diffrence entre le jeu de pile ou face et la mesure purement

    L

    point fort hasard

  • 13 fonds national suisse acadmies-suisses horizons dcembre 2012

    alatoire de la polarisation du photon, les chercheurs disposent dun outil, tir dun thorme que le physicien irlandais John Bell a mis au point dans les annes 1960. Il sagit dune quation (une ingalit en ralit) laquelle obissent tous les v-nements rductibles un mcanisme dterministe, mais qui est viole lorsque lon a affaire du vrai hasard.

    Il aura fallu attendre 1983 pour que le physicien franais Alain Aspect cre, le premier, un dispositif exprimental per-mettant de montrer que le vrai hasard est une ralit de ce monde. Le chercheur, qui signe dailleurs la prface du livre de Nicolas Gisin, a alors russi crer des paires de photons qui violent lingalit de Bell. Une prouesse que mme Albert Eins-tein croyait irralisable, lui qui affirmait que Dieu ne joue pas aux ds .

    Car le problme avec le vrai hasard, cest quil est insparable, selon la phy-sique quantique, dune autre notion qui est la non-localit. Ce phnomne contre-intuitif permet deux photons dtre intriqus . Cela signifie quune action

    sur le premier (la mesure de sa polarit, par exemple) est susceptible dinfluencer immdiatement ltat du second, quelle que soit la distance qui les spare, comme si linformation dpassait la vitesse de la lumire. En ralit, aucune information ne transite. Les photons sont considrs, aux yeux de la physique quantique, comme un seul et mme objet matrialis deux endroits diffrents de lespace. Cest cette proprit, inexistante dans le monde clas-sique, quAlain Aspect a mise en vidence.

    Depuis, de nombreuses expriences ont t menes sur le sujet, notamment par le laboratoire genevois do est issue une start-up, ID Quantique. Cette dernire commercialise un systme de cryptogra-phie quantique qui exploite les proprits dintrication des photons. Il permet une communication lectronique inviolable entre deux correspondants grce la pro-duction de cls de cryptage qui sont non seulement parfaitement alatoires (donc incassables par un ventuel pirate, mme muni du meilleur ordinateur) mais aussi impossibles intercepter, puisque la

    moindre tentative despionnage sur les photons circulant sur la ligne les perturbe et sonne lalerte.

    Jeux de casinoLes gnrateurs de nombres alatoires mis au point par ID Quantique ont trouv dautres applications, notamment dans le domaine des jeux de casino en ligne (le poker, par exemple) et des codes de cartes bancaires. Ce sont les ordinateurs qui produisent aujourdhui les nombres pseudo-alatoires indispensables ces activits, explique Nicolas Gisin. Ils sont crs par des algorithmes. Mme sils sont trs difficiles deviner, ils ne relvent pas du vrai hasard, ce qui peut poser des pro-blmes. Une personne malveillante lin-trieur de lentreprise pourrait dcouvrir le programme informatique et prvoir les nombres qui vont sortir, autrement dit, les prochains codes de carte bancaire ou la main de son adversaire au poker. La quantique pourrait y mettre bon ordre.

    La conception assiste par ordinateur dengins tels des prototypes davion pour-rait galement profiter du vrai hasard. Les simulations des conditions de vol trs changeantes se basent en effet, eux aussi, sur des nombres pseudo-alatoires . Le souci, cest quil est arriv que le proto-type, qui se comportait parfaitement bien dans les airs tant quil nexistait que sur lcran, vole en ralit trs mal une fois construit. A cause de labsence de vrai hasard lors de la simulation!

    *Nicolas Gisin : Limpensable hasard. Non localit, tlportation et autres merveilles quantiques. Edi-tions Odile Jacob, Paris, 2012, 161 p.

  • 14 fonds national suisse acadmies-suisses horizons dcembre 2012

    our la plupart des gens, lide selon laquelle notre vie serait surtout dtermine par le hasard a quelque

    chose dinquitant. Le partenaire que nous avons choisi, la guigne professionnelle ou le cancer qui nous frappe : derrire tout cela, ny aurait-t-il rien de plus quun caprice du destin ? La religion reprsente le systme le mieux connu pour surmonter les contingences. Sa promesse dune vie aprs la mort distrait lindividu de lide offensante que sa propre existence serait le fruit du hasard, voire inutile. Quant aux concidences heureuses et moins heureuses, elle les attribue ses actes ver-tueux, ses pchs ou une impntrable dcision divine.

    Marx et WeberAux questions de savoir pourquoi un che-min de vie prend tel tournant et non tel autre, pourquoi telle personne est libre dexercer sa domination et telle autre somme dobir, les sciences culturelles ont elles aussi des rponses. Le concept dhabitus de Pierre Bourdieu, par exemple, qui sappuie sur les thories sociales de Max Weber et de Karl Marx, permet de reconstituer de manire convaincante les tapes et les tournants dune biographie ; lorigine sociale y joue

    Le dterminisme est bien vivant, en biologie et en gntique notamment, mais aussi en sciences sociales. Do il essaime dans le savoir de tous les jours. Par Urs Hafner

    un rle cl. Ainsi, ce nest pas un hasard si une assistante duniversit, mre de famille, ne devient pas professeure. Ou encore si un enfant de migrant ne fait pas dtudes universitaires ; et si, malgr les obstacles quil rencontre, il choisit quand mme dtudier, ce nest pas un hasard non plus. Le chercheur en sciences cultu-relles trouvera les raisons qui ont permis cet individu de surmonter les obstacles.

    Mais les sciences culturelles nex-cluent pas catgoriquement le hasard, contrairement certaines religions fonda-mentalistes ou aux sciences dterministes, qui se sont formes dans le vaste champ de la gntique, de la thorie de lvolu-tion et de la recherche sur le cerveau. De l, elles ont essaim dans les sciences sociales dans les neurosciences sociales , dans la neuro-conomie, la neuropsycho-logie, la sociobiologie, une discipline dj un peu plus ancienne et dans le savoir de tous les jours. Le discours qui parle de bons gnes , auxquels nous devrions telle ou telle comptence, ou encore de l ADN dun peuple , dans lequel serait inscrite une tendance loisivet, est aujourdhui gnralis.

    Le dterminisme gntique exclut le hasard, mais aussi la libert de ltre humain. Biologiste et philosophe, Alex

    Sous le charme de lADN Gamma, de lEcole polytechnique fdrale de Zurich (EPFZ), le critique en montrant quil repose sur une biologie fonde sur des prmisses rductrices et non scienti-fiques. Son objectif : inciter les gens reconqurir leur libert daction. Afin quils redeviennent les sujets du langage quils utilisent, cessent de se sentir dter-mins par la nature et la biologie, arrtent de penser quils agissent toujours de manire goste, comme le suggre la sociobiologie, ou encore que les femmes croient ce que postule la psychologie de lvolution, savoir quelles sont forc-ment en qute dun homme viril et fortun. Biologie de la libration , le projet de recherche dAlex Gamma, entend librer les tres humains des chanes dune biologie rductionniste.

    Dterminisme omniprsentLa pense et le discours du dterminisme gntique sont omniprsents et trouvent un puissant soutien dans la mtaphore de linformation , estime Alex Gamma. Cette dernire est devenue, depuis 1950, la forme linguistique dominante dans la science et les mdias, et dcrit leffet des gnes qui informent, instruisent, spci-fient et programment, alors quil nexiste aucune preuve dun primat causal de ces derniers . Selon le chercheur, la biologie molculaire a repris avec enthousiasme et les yeux ferms la notion dinformation dans son programme et en a fait une com-posante fondamentale de son dogme

    P

    point fort hasard

  • 15 fonds national suisse acadmies-suisses horizons dcembre 2012

    biologiques, sociales et juridiques, mais peut les combattre, prcisment parce quelle sait que ces dernires existent. Seul celui qui les connat est capable de discerner les brches et dagir en cons-quence.

    Concurrence acharnePour Michael Hampe, lune des raisons de lattrait du dterminisme gntique rside dans la concurrence acharne pour les subsides de recherche. Les scientifiques se voient contraints de faire de plus en plus de publicit pour obtenir des fonds, dit-il, ce qui les pousse promettre dem-ble des rsultats grandioses, tels que le dcryptage de lessence de ltre humain. Toutefois, rappelle le chercheur, les cerfs qui ont les plus grands bois ne sont pas les plus rapides.

    central , formul par Francis Crick, lau-rat du prix Nobel. En biologie de lvolu-tion, les gnes ont un statut comparable celui qui est le leur dans lontognse. Ils sont gnralement les seuls facteurs de causalit considrs comme hrditaires. Lvolution reste encore largement une volution gntique , constate Alex Gamma.

    Certains reprsentants de la recher-che sur le cerveau dnient tout libre arbitre ltre humain. La clbre exp-rience de Libet, conduite en 1970, aurait dmontr que, dans le cerveau humain, prsum initier une action de manire autonome, la dcision est dj chimique-ment dclenche quelques fractions de secondes auparavant. Les auteurs de cette exprience nont pas pris en consid-ration lventualit dun dclenchement

    inconscient de la dcision , relve Michael Hampe, professeur de philosophie lEPFZ, qui dirige le projet Biologie de la libration , et qui, dans son perspicace essai Macht des Zufalls [Pouvoir du hasard] (2006), conclut que plus ltre humain tente de mettre le hasard hors cir-cuit, plus celui-ci gagne en importance.

    Les adversaires du libre arbitre nourrissent une conception beaucoup trop simple de la libert , analyse le philo-sophe. Lequel prcise que lon nest pas libre lorsquon fait quelque chose que lon ne veut pas faire. Mais, note-t-il, tre libre ne signifie pas, comme le sous-entendent les spcialistes de la recherche sur le cer-veau, labsence de tout dterminant de laction. Il ny a pas de dcision qui ne soit pas dtermine, selon lui. Chaque per-sonne est confronte des restrictions

  • 16 fonds national suisse acadmies-suisses horizons dcembre 2012

    eux qui sopposent lanonymisation de lexpert, dans le processus de lvaluation par les pairs, rclament davantage de transparence.

    Comme la qualit et lefficacit, cette dernire est une valeur communment accepte, difficile remettre en question. Mais il vaut la peine de rflchir aux arguments quon peut lui opposer. Pour deux raisons : 1. Des valeurs sont susceptibles de se retrouver en conflit. Ainsi, un haut niveau de qualit scientifique peut pjorer lefficacit du processus de rvision par les pairs. 2. Des valeurs qui cessent dtre critiquables deviennent idologiques et perdent leur sens. Si aucun dsaccord nest possible, lexigence de transparence apparat comme un rflexe vide.

    Diffrents lments ne plaident pas en faveur dune dsanonymisation : la transparence dfavorise les jeunes scientifiques, davantage concerns par les

    Lhypothque de la transparence

    Le mantelet de lobjectivit

    Avec lvaluation par les pairs, les sciences sautocon-trlent. Des experts examinent de manire anonyme les requtes de recherche et les articles, puis dcident de lattribution des fonds, respectivement des publications. Lanonymat garantit-il lindpendance de leur jugement ? Ou annihile-t-il le dbat dmocratique indispensable aux sciences ?

    Par Martin Reinhart

    a rvision par les pairs dsigne un processus essentiellement utilis par les revues scienti-fiques pour assurer la qualit. Il ny a rien

    objecter lexpertise et encore moins la volont dencourager cette qualit. L'objet du dbat, ici, est le suivant : est-il utile de vouloir atteindre un tel but par le biais de lanonymat, et la critique ne doit-elle pouvoir sexercer que dans le secret ?

    La communaut scientifique est cense accomplir sa mission en tant finance en grande partie par des fonds publics et dans lintrt du public. Il existe donc un intrt lgitime rendre perceptibles ses rsultats, mais aussi ses dbats et ses volutions. Ce serait loccasion de permettre la socit daiguiser son regard sur lactivit scientifique.

    Pourtant, nous dit-on, le plus important, savoir la qualit et la slection qui en rsulte, doit tre assur

    Par Werner Oechslin

    C

    dbat

    L

  • 17 fonds national suisse acadmies-suisses horizons dcembre 2012

    relations personnelles de dpendance, omniprsentes dans le monde scientifique. Lorsque leur travail est expertis, leur nom na pas encore de notorit. Or, cette dernire influence demble chaque expertise. Et sils critiquent, en tant quexperts, des dcideurs du systme scientifique autogr, ils risquent leur propre carrire. La transparence inaugure donc une compo-sante de pouvoir, que lanonymat dsamorce.

    La transparence renforce lexigence de rendre des comptes et, ainsi, prvient le risque dexpertises bcles ou fallacieuses. Mme si les expertises sont souhaitables en soi, la recherche ne fournit pas dindices selon lesquels le poids des intrts particu-liers serait plus important lorsque le processus nest pas transparent, et inversement. Par ailleurs, il faut se garder de conclure que davantage de transparence pousse automatiquement les experts plus de vracit. Les dbats concernant lanonymat sur Internet en tmoignent : la transparence y sert surtout assurer le profit et la scurit juridique des grandes entreprises, mais pas garantir un dbat libre.

    Enfin, davantage de transparence entrane une augmentation des cots, cela dans un systme scienti-fique o lexpertise est dj sous pression, en raison du battage politique autour de lvaluation. Rdiger des expertises, qui seront contrles par la communaut

    de manire anonyme. On vite un processus ouvert, car on sen mfie. Encore plus proccupant : la comp-tence se prsente essentiellement sous la forme de lautorit, alors quelle devrait se dvelopper et simposer au public de faon visible, en fonction de lpanouissement des talents et des chercheurs. Or, il est toujours question dtres humains ! Comme le dit si bien Kant : Lapparence dialectique dans la psychologie rationnelle repose sur la confusion dune ide de la raison (lide dune intelligence pure) avec le concept indtermin tous gards dun tre pensant en gnral. Cela signifie que nous devons faire face aux difficults inhrentes la capacit de connaissance de ltre humain ainsi qu l illusion invitable mais non insoluble dont saccompagne la raison humaine .

    Lors des processus anonymes dassurance qualit, il est vident que les standards , et donc certains aspects formels, passent au premier plan, que les formes de savoir dj connues jouissent dun avantage et quon enveloppe lensemble dun mantelet dobjecti-vit. A la fin, on retrouve lide abstruse dun univers scientifique avec, dun ct, des connaissances objectives et, de lautre, des rvlations subjectives. Cela correspondrait dautant mieux la soi-disant bipartition entre sciences naturelles et sciences

    scientifique comme des publications, prend beaucoup plus de temps que lexpertise informelle de la plupart des processus de rvision par les pairs. On ignore si linvestissement supplmentaire amliorerait fondamentalement la qualit de lexpertise ou la rendrait simplement plus prsentable.

    Ces arguments ne visent pas, sur le principe, les tentatives de rendre le processus de rvision par les pairs plus transparent. Mais ils incitent la prudence dans le remaniement dun systme scientifique, dont lautocontrle remonte au XVIIe sicle. Les nouvelles technologies de communication offrent certainement la possibilit damliorer lexpertise scientifique, mais les tentatives de rforme sont problmatiques si elles ne saccompagnent pas dune tude qui tire au clair les consquences de tels changements. Avant de lancer lappel lgitime pour plus de transparence et moins danonymat, il convient dexaminer les consquences voulues et involontaires quinduiraient des processus dexpertise plus transparents dans lensemble du systme scientifique.

    humaines. Mais la recherche montre dans le domaine des neurosciences prcisment que le monde se prsente de manire encore plus complexe et plus diffrencie. Ne serait-ce que pour cette raison, il est urgent de se mettre en qute des modles et des explications qui soient le fait de ltre humain et sinscrivent dans ses reprsentations.

    Lier ces rflexions aux questions, apparemment insignifiantes, dun processus comme lvaluation par les pairs peut sembler surprenant. Mais ce processus est coupl aux mthodes quantitatives qui, partout et depuis longtemps, sont sous le feu de la critique. Elles sont censes permettre de saisir la qualit puisque, si lon en croit un argument irrespectueux, les politiques ne comprennent que le langage des chiffres. La science doit convaincre par les connaissances quelle met au jour, et ces dernires sont appeles tre aussi proches du rel que possible et pouvoir faire lobjet dune discussion publique. On sous-estime aussi le citoyen lambda lorsquon se contente de lui servir les curiosits et les gros titres issus du monde merveilleux de la science.

    Martin Reinhart est professeur junior lUniversit Humboldt de Berlin. Lvaluation par les pairs est lun de ses domaines de recherche.

    Werner Oechslin est professeur honoraire dhistoire de lart et de larchitecture de lEPFZ ainsi que directeur scientifique de la Fondation bibliothque Werner Oechslin, Einsiedeln.

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  • 18 fonds national suisse acadmies-suisses horizons dcembre 2012

    Un chercheur qui a les pieds sur terre

    Laurat du Prix Latsis 2012, Jacques Fellay ausculte le gnome humain la recherche de nouvelles armes contre les virus, le VIH responsable du sida notamment. Par Fleur Daugey. Photo Francesca Palazzi

    En 2000, Jacques Fellay sengage dans une thse auprs dAmalio Telenti, professeur de virologie au CHUV (Centre hospitalier universitaire vaudois) et accomplit sa pre-mire recherche en pharmacogntique du VIH. Au tournant du millnaire, les

    mdicaments utiliss pour combattre le virus taient moins puissants et souvent plus toxiques quaujourdhui. La question pose lpoque reste dactualit : pour-quoi les patients sropositifs rpondent-ils diffremment aux mdicaments prescrits ? Le chercheur et son quipe ont identifi des variations gntiques qui influencent les taux sanguins de certains mdicaments antirtroviraux et peuvent donc avoir un impact sur lefficacit ou la toxicit des traitements.

    Aprs cette premire incursion rus-sie dans la recherche, le mdecin retourne auprs des patients et suit une spcialisa-tion en maladies infectieuses. Lidal pour moi tait de pouvoir combiner une vie qui navigue entre les deux , se sou-vient-il. Le destin comblera ce souhait. Aprs son FMH en 2006, le trentenaire cde de nouveau lappel du laboratoire. Il senvole pour les Etats-Unis o il intgre le Centre de gnomique humaine de lUni-versit de Duke. Jai eu la chance de my trouver un moment crucial dans la

    ssis derrire son bureau du bti-ment moderne des Sciences de la Vie de lEPFL, Jacques Fellay ana-

    lyse humblement son brillant dbut de carrire. Le Prix Latsis ? Il ne sy attendait pas. On imagine toujours quil existe une arme de chercheurs plus mritants que soi , confie-t-il. Ajoutant aussitt dans un sourire: Et surtout, on le sait !

    Modestie et discrtionAvec ce ton modeste, une voix discrte et une allure de jeune homme, il semble frais moulu de lcole de mdecine. Pour-tant, 38 ans peine, il est dj un cher-cheur accompli et reconnu dans le domaine de la gnomique humaine des maladies infectieuses.

    La mdecine : une vocation ? Jose peine le dire, mais quelques jours avant de minscrire, jtais loin de penser que jallais faire ce choix. Javais en revanche dj envie de minvestir dans une disci-pline qui soit au carrefour entre sciences dures et sciences humaines. La mdecine offre un challenge scientifique et intel-lectuel vous forant garder les pieds sur terre .

    recherche en gntique, car les outils arri-vaient maturit. Il devient possible de poser des questions lchelle du gnome tout entier, plus seulement celle du gne. Grce aux mthodes actuelles, on peut trouver laiguille dans la botte de foin ! , dclare le scientifique.

    Et les questions poses sont toujours un peu les mmes : lorsquon est expos un pathogne, quest-ce qui fait que lon aura tendance tre infect ou non, tre atteint fortement ou non, rpondre plus ou moins bien au traitement ?

    Certaines rponses se cachent dans le gnome dont ltat actuel reflte des centaines de milliers dannes dvolution. Il est fascinant de pouvoir lire les raisons de nos diffrences. Lhomme de science tempre cependant son enthousiasme : Evidemment, tout ne peut tre expliqu par les gnes, de nombreux autres fac-teurs dorigines diverses sont impliqus dans notre faon de ragir un virus. Nanmoins, la gnomique joue un rle dterminant dans le combat contre les maladies infectieuses. Pour preuve, plusieurs dcouvertes faites par Jacques

    Grce aux mthodes actuelles, on peut trouver laiguille dans la botte de foin !

    Le Prix Latsis national

    Chaque anne, le FNS dcerne le Prix Latsis national dot de 100 000 francs. Ce prix, qui nest remis qu des chercheurs de moins de 40 ans, est considr comme lune des distinctions scientifiques les plus prestigieuses de Suisse.

    Jacques Fellay

    Jacques Fellay est professeur boursier du FNS depuis 2011 et dirige un groupe de recherche consacr la gnomique humaine des maladies infectieuses la Facult des Sciences de la Vie de lEPFL Lausanne. Depuis 2010, il travaille aussi comme mde-cin au sein de lInstitut de microbiologie et du Service des maladies infectieuses du CHUV. Ce chercheur praticien a fait ses tu-des Fribourg, Lausanne et Vienne. Il sest expatri de 2006 2010 lUniversit Duke aux Etats-Unis pour rejoindre un institut de gnomique humaine. Jacques Fellay vit Saint-Maurice (VS) avec sa femme et ses trois enfants.

    rubrikportrait

    A

  • 19 fonds national suisse acadmies-suisses horizons dcembre 2012 19

    Fellay et son quipe Duke. Lidentifica-tion de trois gnes impliqus dans les mcanismes de rsistance au virus VIH est considre comme une avance majeure sur la voie de la mise au point dun vaccin. Avec les mmes techniques, le groupe est parvenu prdire la rponse des patients aux remdes prescrits pour soigner lhpatite C. Le traitement, long et pnible, permet une gurison dans un cas sur deux seulement. La recherche des variations gntiques a permis de prsa-ger de la raction positive ou ngative des patients aux mdicaments et donc de les aider dans leurs choix thrapeutiques.

    Application concrteFier ? Une fois encore, Jacques Fellay sestime surtout chanceux davoir t parmi les premiers chercheurs au monde appliquer les nouvelles technologies des cohortes de patients. Ces rsultats sont gratifiants, car nous avons pu, dans le cas de lhpatite C, offrir une application concrte de nos recherches. Mais je nai pas le sentiment davoir jou les bien- faiteurs.

    Aujourdhui professeur boursier du Fonds national suisse (FNS), Jacques Fellay dirige une quipe de cinq per-sonnes dont la majorit sont issues de la bioinformatique. Ils examinent notam-ment les interactions entre le gnome humain et celui des virus. Nous cher-chons identifier ce qui, dans notre gnome, diminue la capacit du VIH se rpliquer. Cest une arme que nous pour-rons utiliser contre lui.

    Le souci de jouer le rle de passerelle entre le monde du laboratoire et celui du terrain demeure constant chez le mdecin. Il se rjouit de remettre la blouse blanche du docteur une matine par semaine la consultation VIH du CHUV. Une faon de garder lesprit la ralit du travail des soignants et le vcu des patients.

  • 20 fonds national suisse acadmies-suisses horizons dcembre 2012

    a plupart des voyageurs qui se rendent Rome tiennent absolument voir le plafond peint de la chapelle Sixtine, au

    Vatican. Pour sy rendre, il faut passer par la Galleria delle carte geografiche , qui abrite un trsor de lhistoire de la science et de lart : une peinture murale o le regard du visiteur peut parcourir les Apennins du nord au sud, avec lAdriatique gauche et la mer Tyrrhnienne droite. Cette fresque a t ralise par Egnazio Danti, qui a transcrit les connaissances de son poque dans cette peinture, au travers dune reprsentation esthtisante.

    Grce un subside du FNS, je suis les traces de ce savant (1536 - 1586), Rome et dans dautres villes dItalie. En tant que moine dominicain, Egnazio Danti appartenait un cercle restreint de personnes qui avaient accs aux connaissances les plus rcentes de leur poque. Aujourdhui, son nom est pareillement associ aux arts et aux sciences. Il sintressait aux mouvements des corps clestes de mme quaux questions de perspective et doptique. Il a ainsi cherch comprendre le lien entre lincidence de la lumire du soleil, la latitude gographique et lheure de la journe, en recourant aussi bien au calcul qu la perspec-tive. Les sources me permettent de montrer de manire exemplaire comment les enseigne-ments issus de son travail scientifique ont t intgrs dans sa peinture et, inversement, quelle fonction il confrait limage dans sa comprhension de la science.

    Egnazio Danti a marqu aussi Florence et Bologne, mais cest Rome quil a laiss les traces les plus nettes. La capitale italienne reprsente donc pour mon travail un site de premier choix. Je peux mener des recherches cibles dans les bibliothques du Vatican o se trouvent des documents instructifs. Mon moine dominicain tait un savant universel. Il a crit, par exemple, un manuel de mathmatiques,

    Marcel Henry est historien de lart et tudie Rome les crits et les peintures du moine dominicain Egnazio Danti. Ce savant uni-versel intgrait dans lart certains enseignements scientifiques.

    Le scienze matematiche , avec des reprsen-tations tabulaires qui visaient faciliter laccs aux connaissances. Ctait un praticien, et sa force rsidait dans sa capacit gagner lintrt de commanditaires influents. Ainsi est-il parvenu esquisser de grandes peintures, telle son uvre gographique. Des programmes quil faisait ensuite raliser par dautres artistes, car il ntait ni dessinateur ni peintre.

    De cette faon, il jouait les intermdiaires entre la science et lart. Il tait en contact avec

    Le moine et lesthtique

    L

    lieu de recherche

  • 21 fonds national suisse acadmies-suisses horizons dcembre 2012

    des artistes et des savants la cour du duc Cosme Ier de Toscane, mais aussi avec des clercs de lentourage du pape Grgoire XIII. Dans ses crits, jai dcouvert quEgnazio Danti poussait llite spirituelle et les commanditaires fortuns accorder de lattention une repr-sentation esthtisante de la science. Cette faon de procder lui permettait de faire connatre les ralisations scientifiques au public.

    Jai russi rendre plus saisissable cette figure qui a contribu de manire dterminante

    llaboration des cycles de peintures du Palazzo Vecchio, Florence, et au Vatican. Jai galement pu montrer que la dmarche scientifique, axe sur lempirie et typique de lpoque de la confessionnalisation, tait inscrite dans la cration picturale dEgnazio Danti. Le dessin, en particulier, constituait le support par lequel il parvenait concrtiser ses observations. Il pratiquait donc une forme prcoce desthtisation de la science.

    A ct de mon travail dans les livres et sur les manuscrits, jai la possibilit dlargir mon rseau de relations dans lenvironnement international de lInstitut suisse de Rome. Jy ai nou des contacts et des amitis qui pourraient favoriser mes travaux de recherche, lavenir galement. Je viens de dposer ma thse de doctorat lUniversit de Zurich. Mais je continue mintresser la question de linteraction entre lart et la science. Mon sjour dans la Ville ternelle me permet par ailleurs dintgrer de nouvelles connais-sances, par exemple en histoire des sciences, en thorie de lart ou en philosophie esth-tique. Je pourrai les intgrer dans ma future activit de commissaire dexpositions. Propos recueillis par Sabine Bitter

    Lalliance de lart et de la science. A Rome, entre autres lInstitut

    suisse (en haut), Marcel Henry suit les traces dEgnazio Danti. Au Vatican,

    ce moine savant a notamment ralis, partir des connaissances de lpoque,

    une fresque qui reprsente une carte gographique de lItalie ( gauche).

    Il est aussi lauteur de ce dessin de la cit de San Giovanni in Persiceto (tout en haut), datant de 1583.

    Illustrations : Michael Nitzschkeima/prismaonline.ch (grande photo), Ministero Beni Culturali, Archivio

    di Stato di Bologna, Assunteria di confini ed acque, mappe, vol. 7, n. 1, autor. n. 1029/13.11.2012

    (carte en haut), Ela Bialkowska (Institut suisse de Rome), DR (Marcel Henry)

  • place publique

    22 fonds national suisse acadmies-suisses horizons dcembre 2012

    biologie et mdecine

    Capricieuse horloge interne

    e fait que nous soyons fatigus le soir et que nous nous rveillions (plus ou moins bien) le matin, le fait que nos sens, notre cur,

    nos reins et notre appareil digestif fonctionnent diffremment suivant les moments de la journe, tout cela a voir avec notre horloge interne. Pour tre prcis, notre organisme na pas quune, mais dinnombrables horloges internes, une dans chacune de ses milliards et milliards de cellules. Leurs rouages gntiquement dfinis sont composs dune srie de protines qui agissent les unes sur les autres en boucles de rtroaction : la protine A assure une augmentation de la production de la protine B qui, son tour, freine la production de la protine A. Il sensuit une rarfaction de la protine A, laquelle induit une rarfaction de la protine B, amenant alors la cellule fabriquer nouveau davantage de protine A, ce qui entrane un nouveau circuit de variation des protines.

    Contrle hormonalEn ralit, lhorloge interne est gntiquement assemble de manire beaucoup plus complexe : les recherches de ces dernires annes ont rvl quelle est compose de nombreuses protines diff-rentes. Par ailleurs, la gntique ne suffit pas expliquer ses fonctionnalits, relve Steven Brown, de linstitut de pharmacologie et de toxicologie de lUniversit de Zurich. Un groupe de chercheurs a ainsi rcemment montr que le contrle des adap-tations de lhorloge ntait pas gntique, mais hormonal.

    Afin den apprendre davantage sur les fonde-ments molculaires de la diminution du temps de sommeil nocturne lie lge, lquipe emmene par Steven Brown a fait remplir 18 personnes, jeunes et ges, un questionnaire sur leur rythme journa-lier. Les chercheurs ont galement prlev quelques cellules pidermiques dans la face interne de la joue des sujets. En laboratoire, ils ont examin leur hor-loge interne : indpendamment de lge du sujet, les cellules pidermiques connaissaient exactement les mmes variations quotidiennes de protines. Les

    rouages de lhorloge interne ne se modifient donc pas au fil du temps.

    Comment expliquer, alors, que les 20-30 ans se lvent en moyenne deux heures plus tard que les 60-90 ans (comme il ressort de leurs rponses au questionnaire) lorsquils ont cong ou nont pas se rendre tt au travail ou luniversit ? Cette diff-rence doit avoir dautres causes. Les chercheurs ont voulu observer si le sang contenait peut-tre des fac-teurs qui agissent sur lhorloge interne. Pour tester leur hypothse, ils ont ajout du srum sanguin aux cultures de cellules pidermiques. Alors que celui des sujets jeunes navait pas deffet, celui des sujets gs faisait perdre leur rythme aux cellules pider-miques et acclrait les variations quotidiennes des taux de protines. Lorsque lhorloge interne mesure des jours qui durent moins de 24 heures, on com-mence sa journe plus tt le matin , rsume Steven Brown. Quel est ce mystrieux facteur qui circule

    L

    Plus nous vieillissons, plus nous nous rveillons tt le matin. Cette fuite snile du lit, nous lavons

    littralement dans le sang. Par Ori Schipper

  • 23 fonds national suisse acadmies-suisses horizons dcembre 2012

    un cycle de 24 heures, mme sils sendorment et mangent des heures diffrentes.

    Mais comment lhorloge interne se rgle-t-elle sur ce cycle au dbut de la vie ? Et que se passerait-il si lon venait au monde sur une autre plante que la Terre, sur Mars par exemple, qui tourne plus lente-ment autour de son axe, et o les jours sont donc plus longs ? Lquipe de Steven Brown a dcouvert la rponse cette question grce une simple installa-tion exprimentale.

    Expriences sur des sourisLes chercheurs ont plac pendant quelques semaines des souris jeunes et adultes dans deux cages munies dun clairage artificiel. Dans la premire cage, la lumire tait allume pendant douze heures et teinte pendant douze autres heures ; dans la seconde, la lumire simulait les journes et les nuits de 13 heures de la plante Mars. Ensuite, les cher-cheurs ont teint les lampes et observ la poursuite du rythme journalier des souris dans lobscurit inin-terrompue, cest--dire les moments o elles dor-maient et ceux o elles tournaient dans leur roue.

    Le schma dactivit des adultes refltait tou-jours la journe terrestre, mme lorsquelles avaient t places dans la cage qui simulait les journes martiennes. Les jeunes, en revanche, avaient adopt le rythme martien, et ce rglage sest accompagn de modifications pigntiques dans leur cerveau, avec un impact sur leur comportement, encore plusieurs mois aprs lessai. Apparemment, en dbut de vie, il existe une fentre temporelle pendant laquelle le cerveau des jeunes souris est encore plastique, et leur horloge interne capable de sadapter aux cir-constances extrieures , explique Steven Brown.

    Sil devait savrer que le cerveau des jeunes humains connat lui aussi une fentre de plasticit, il faudrait que les dpartements de nonatologie des hpitaux modifient leurs pratiques. Le fait que les prmaturs soient placs dans des salles claires en permanence est certes dans lintrt du personnel soignant qui peut ainsi les surveiller tout moment, admet Steven Brown. Mais cette pratique empche peut-tre lhorloge interne des bbs de shabituer au rythme de 24 heures de notre plante. La question de savoir si la lumire continue a vraiment un effet ngatif na pas encore fait lobjet de recherche. Toutefois, les donnes disponibles permettent de conclure qu une horloge interne robuste est profi-table la sant , estime Steven Brown.

    dans le sang et qui, avec lge, nous tire plus tt du lit ? Les chercheurs nont pas encore russi liden-tifier. Mais sils y russissent, leurs dcouvertes pourraient offrir de nouvelles possibilits de traite-ment contre les troubles du sommeil, frquemment lis lge. Une perspective importante, car si les somnifres aujourdhui disponibles sont utiles, leur important potentiel de dpendance les rend aussi problmatiques.

    Le rythme imprim par lhorloge interne nest pas seulement dcisif un ge avanc. Les per-sonnes qui le ngligent sur une longue dure pour des raisons professionnelles sexposent un risque accru de dvelopper des dpressions, dautres affec-tions psychiques, des troubles digestifs et des can-cers. En termes de sant, le travail par quipe a un prix , rappelle Steven Brown. Et mme si lon peut distinguer diffrents chronotypes, entre les lve-tt et les couche-tard , la plupart des gens suivent

    Les nuits dinsomnie sont plus frquentes avec lge. Photo : Oscar Burriel/SPL/Keystone

  • place publique

    24 fonds national suisse acadmies-suisses horizons dcembre 2012

    biologie et mdecine

    es ressources lies au territoire sont une cause importante de conflits chez les hommes comme chez les champignons. Ces derniers vivent

    dans le sol ou se dveloppent pacifiquement sous forme de filaments lintrieur des tissus vg-taux. Dans le tronc darbres affaiblis, ils prolifrent, et les forestiers observent depuis longtemps des lignes sombres, telles des tranches sparant les champignons concurrents.

    Cette guerre de tranches silencieuse a attir lattention dune quipe interdisciplinaire de chercheurs. Jean-Luc Wolfen-der, phytochimiste lUniversit de Genve, Katia Gindro, mycologue lAgroscope de Changins, et Michel Monod, biologiste au Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV), ont mis lhypothse que les champignons saffrontent laide darmes chimiques inconnues. Or, si lhomme possdait de telles armes, elles pourraient lui servir combattre des champignons indsirables. Plusieurs espces

    de Fusarium causent en effet dimportants dommages aux cultures de crales et sont responsables de quelque 150

    cas de mycose des ongles sur les 2000 recenss chaque anne au

    CHUV. Les mthodes habituelles de recherche nayant pas permis

    de dcouvrir des traitements fongicides efficaces, les chercheurs esprent y parvenir grce la guerre des champignons.

    Pour organiser des combats entre champignons dans les arnes du laboratoire, Katia Gindro a fait se rencontrer 580 paires diffrentes de champignons dans des botes. Parmi ces concurrents, elle a eu recours aux Fusarium provenant des ongles infects isols au CHUV et ceux prlevs sur les plantes malades. Lors de ces confrontations, des tranches sombres sont parfois apparues l o deux champi-gnons se touchaient, comme dans les troncs darbres des forts. Dautres fois, lun des protagonistes a envahi et consomm lautre. Et la confrontation sest aussi produite distance via des messages chimiques empruntant la voie des airs.

    Afin de traquer les armes chimiques des cham-pignons, libres en faible quantit, il faut des instruments de mesure trs pointus. Cest l quest intervenu le laboratoire de Jean-Luc Wolfender. Pour chaque type de confrontation, il a mis en vidence et extrait des cocktails de molcules, ind-tectables en temps de paix si lon cultive les champi-gnons sparment. Les chercheurs ont ensuite cultiv des Fusarium sur des substrats enrichis avec ces cocktails. Si ces derniers savraient fongicides, ils en identifiaient la substance active. Ils ont gale-ment test leur effet sur des bactries et leur absence

    de toxicit sur des plantes.Les scientifiques nen sont quau

    dbut de lidentification des armes chimiques des champignons. Ils

    ont dj russi isoler les cock-tails produits lors de ces affron-tements, ce qui revient en quelque sorte trouver des aiguilles dans des bottes de foin. Ils ont aussi miniaturis et

    optimis les cultures de champi-gnons, ce qui leur permettra de

    tester lefficacit de nombreuses molcules en parallle. En cas de suc-

    cs, dautres tudes seront ncessaires pour tester ces substances sur des champs de crales ou sur les ongles des patients. Mais mme si le chemin menant un traitement risque dtre long, les rsultats sont encourageants et porteurs despoir.

    La guerre de tranches silencieuse entre les champignons pourrait permettre de dvelopper des traitements fongicides efficaces. Par Anne Burkhardt

    Guerre de tranches silencieuse. Cultures de champignons dans des botes de Petri. Photos: Katia Gindro, Olivier Schumpp

    L

    Un cocktail toxique

  • 25 fonds national suisse acadmies-suisses horizons dcembre 2012

    Des virus allis des parasitesTrois lments sont en gnral ncessaires pour comprendre les maladies transmises par des insectes. Il faut bien connatre la bes-tiole, lagent infectieux dont elle est le vec-teur, ainsi que la manire dont notre systme immunitaire ragit cet agent. Dans la leish-maniose, une infection parasitaire en recru-descence non seulement dans les zones tro-picales mais aussi dans le sud de lEurope, un quatrime acteur intervient toutefois. Cest ce quont dcouvert des chercheurs sous la direction du professeur Nicolas Fasel, de lUniversit de Lausanne. Des virus sont en effet susceptibles dtre prsents dans les leishmanies, les parasites unicellulaires lorigine de cette affection. Grce des tra-vaux sur des souris, les scientifiques ont

    russi montrer que les parasites porteurs de virus provoquaient une forme aggrave de la maladie. Ils favorisent effectivement une plus grande dissmination de linfection et la formation de lsions muco-cutanes.Afin de tenir la leishmaniose en chec, les chercheurs tentent de lutter non contre les parasites, ce qui est de toute faon difficile, mais contre leurs allis, les virus. Grce aux nouvelles connaissances quils ont engranges, ils sont en train de dvelopper un vaccin indit. Celui-ci devrait sattaquer aux virus et empcher indirectement une infection parasitaire ainsi que sa propa- gation. Les formes les plus svres de la maladie pourraient ainsi tre vites. Fabio Bergamin

    rgles. Des chercheurs placs sous la direction du professeur Franois Pralong, de lUniversit de Lausanne, ont tudi de plus prs la faon dont ces rgulations hormonales se diffren-ciaient en fonction des sexes. Lors des tudes prcdentes, les scientifiques taient parvenus montrer que linsuline pouvait augmenter la production de LH dans le cas de femmes normales. Chez les hommes, en revanche, ils viennent de dcouvrir que la quantit de LH restait tonnamment constante, sa scrtion ntant influence ni par la prise dinsuline ni par une alimentation particulirement riche en calories. Un constat qui confirme que la rgulation mtabolique des hormones de la reproduction est fondamentalement diffrente selon les sexes. Roland Fischer

    Des rgulations hormonales complexes dans lesquelles linsuline joue un rle important influencent non seulement le mtabolisme, mais aussi lhypothalamus, do est dirige la production de lhormone lutinisante (LH). Celle-ci augmente chez les femmes peu avant lovulation et influence le cycle menstruel. Elle joue galement un rle significatif chez lhomme en stimulant la production de testostrone dans les testicules. Lorsque lalimentation ne suffit pas couvrir les besoins en nergie du corps, la production de LH seffondre, en tout cas en ce qui concerne les femmes. Chez elles, une sous-alimentation est susceptible de provoquer une infertilit. Un phnomne qui apparat souvent chez les adolescentes anorexiques qui nont plus de

    Diffrences hormonales entre les sexes

    Une victime de la leishmaniose ? Statue de la cul-ture mochica (Prou, 200-600 ap. J.-C.).

    Chez les jeunes anorexiques, la sous-alimentation peut provoquer une infertilit.

    Coopration force

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    Le travail dquipe nest pas seulement lordre du jour dans les entreprises et le sport. Il lest aussi chez les bactries. Certains de ces micro-organismes unicellulaires adhrent entre eux pour former des biofilms, des sortes de tapis qui leur offrent une protection. Dautres librent des protines leur permettant de disposer de fer. Un lment indispensable dont elles font aussi bnficier leurs voisines. Le biologiste de lvolution Daniel Rankin, de lUniversit de Zurich, a tudi la manire dont les gnes responsables de ces formes de coopration se dissminaient dans des popu-lations de bactries. Ils ne sont souvent pas situs dans leur chromosome, mais dans des molcules dADN circulaires, les plasmides. Les gnes des plasmides se transmettent de mre fille, mais aussi par contact de cellule cellule des bactries voisines. Grce des tests et des simulations sur ordinateur, le chercheur et son quipe ont dcouvert divers avantages de ces gnes contenus dans les plasmides. Des profiteuses parmi les bactries non dotes de gnes de coopration peuvent par contamination tre rapidement obli-ges de collaborer. Cette infection accrot aussi la parent gntique entre bactries voisines, ce qui rend une collaboration plus probable du point de vue de la biologie de lvolution. Les plasmides sont donc trs im-portants pour les bactries et, de ce fait, la cible potentielle de nouveaux mdicaments : des antibiotiques qui sattaqueraient eux pourraient tenir des agents pathognes en chec. Simon Koechlin

  • place publique

    26 fonds national suisse acadmies-suisses horizons dcembre 2012

    culture et socit

    La Suisse pionnire de lcole

    Vers 1800, presque tous les enfants suisses allaient lcole, rvle lenqute de Stapfer, un sondage hors du

    commun men lpoque de lHelvtique. Par Urs Hafner

    n simplifiant un peu, disons que la Suisse moderne est le produit de la bourgeoisie librale et protestante. Cest elle qui a faonn

    le pays conformment ses ides dans la deuxime moiti du XIXe sicle, aprs avoir remport la guerre civile contre les conservateurs. Dans un souci de lgitimation de son action, cette mme bourgeoisie, qui sattribue des mrites tels lalphabtisation de la population, fait circuler des histoires succs : lintroduction de lcole obligatoire et ltablissement de lcole primaire auraient arrach le pays son ignorance moyengeuse pour lamener sur la voie du progrs.

    Mais cette histoire, nourrie dhistoriographie librale, nest plus tenable, affirme Fritz Osterwalder, spcialiste en sciences de lducation de lUniversit de Berne. La Suisse disposait au XVIIIe sicle dj, et grande chelle, dun solide systme dcole lmentaire. Telle est la surprenante conclusion laquelle sont arrivs le professeur Osterwalder et son quipe de huit chercheurs dont quatre doctorants en histoire sociale, en histoire de lducation et en tude des folklores. Dans le cadre de leur projet de recherche intitul Stapfer-Enqute (site Internet interactif : www.stapferenquete.ch), ces scientifiques se sont penchs sur le sondage que Philipp Albert Stapfer organisa par questionnaire, en 1799, dans toutes les coles lmentaires, ou petites coles , de Suisse.

    Ministre des arts et des sciencesCe fils de pasteur bernois fut nomm ministre des arts et des sciences de 1798 1803, pendant la Rpu-blique helvtique sous domination napolonienne. Partisan de la nouvelle Rpublique, dsireux de dmocratiser, dunifier et de centraliser la Confd-ration, il sengagea en faveur de lide nationale, planifiant, entre autres, un service de la culture nationale, une bibliothque nationale, une universit nationale, des archives nationales, mais aussi un rglement scolaire national. La fin de la Rpublique

    helvtique et le retour des forces de la restauration enterrrent ses projets, et les fusions de cantons furent annules. Ce nest quen 1855 que fut fonde lEcole polytechnique fdrale de Zurich, en rf-rence Stapfer. Pour son poque, lenqute de Stapfer reprsentait une entreprise unique en son genre, souligne Heinrich Richard Schmidt, historien lUniversit de Berne. Les tudes statistiques taient certes dans lair du temps, au cours de la deuxime moiti du XVIIIe sicle. La plupart des Etats en menaient afin de pouvoir gouverner plus efficacement leurs sujets, statistique signifiant le savoir de lEtat . Mais aucun reprsentant des autorits navait encore effectu un sondage aussi systmatique, sadressant directement aux personnes concernes, et non leurs suprieurs, en loccurrence aux enseignants, et non aux magis-trats ou aux prtres. Philipp Albert Stapfer voulait connatre leur opinion sur lcole, poursuit lhisto-rien, afin de pouvoir amliorer lenseignement dans lesprit de lHelvtique.Philipp Albert Stapfer fit

    E

  • 27 fonds national suisse acadmies-suisses horizons dcembre 2012

    calcul dans les coles catholiques que dans les ta-blissements protestants. Heinrich Richard Schmidt explique ce surprenant rsultat par le contact inter-confessionnel permanent, favoris par ltroitesse du territoire suisse et poussant les confessions rivali-ser pour pouvoir se targuer davoir les meilleures coles. Lautonomie communale et le volume lev des changes commerciaux auraient eux aussi encourag la propagation de lcole.

    Taux dalphabtisation levLe dpouillement des questionnaires montre aussi que lcole tait obligatoire dans de nombreux lieux de Suisse. Cette exigence ntait pas toujours observe : les enfants pauvres, notamment, taient tenus de travailler dans les exploitations proto-industrielles, et, durant lt, les petits de paysans devaient prter main-forte la ferme. Mais il ny avait pratiquement pas denfant, y compris chez les filles, qui ne soit jamais all lcole, relve Fritz Osterwalder. En comparaison europenne, le taux dalphabtisation en Suisse tait donc exceptionnel-lement lev. Les lves napprenaient pas seule-ment le catchisme, comme ctait encore lusage au XVIIe sicle, on leur enseignait aussi lire et crire. A la fin du XVIIIe sicle, ces comptences taient considres par les autorits comme dimpor-tants acquis culturels. Philipp Albert Stapfer voulait les amliorer de faon systmatique dans les nouvelles coles, chez toutes les filles et tous les garons, futurs citoyens de la Rpublique.

    Une autre image doit tre rvise : celle densei-gnants pauvres, dprims et sous-pays, se dbattant avec des enfants rcalcitrants, subissant la frule du prtre ou du pasteur et vgtant dans lombre du mdecin. La plupart dentre eux gagnaient un salaire suprieur la moyenne et occupaient une position envie dans la vie citadine et villageoise. Les femmes reprsentaient 6% de ces effectifs, la plupart dentre elles taient membres dun ordre, et celles qui enseignaient en ville gagnaient davantage que leurs collgues masculins la campagne.

    La dernire partie du questionnaire encourageait les sonds mettre des remarques personnelles. Il en ressort que les enseignants savaient sexprimer avec loquence et quils sengageaient pour ce quils estimaient tre un enseignement de qualit. Sur ce point, ils restaient pragmatiques, note Fritz Osterwalder. Ils ne connaissaient pas la pdagogie hautaine des philosophes allemands ou ne lappr-ciaient pas.

    envoyer 2500 coles un questionnaire que les chercheurs sont en train de transcrire, dditer et dinterprter. Tous les formulaires ne sont pas rapparus : ceux des cantons du Tessin et des Grisons baptiss lpoque cantons de Lugano, de Bellinzone et de Rhtie manquent. A partir des rponses et de la soixantaine de questions portant sur la circonscription, lenseignement, les lves, les enseignants et leur revenu, les chercheurs concluent qu la fin de lAncien Rgime, les coles primaires taient rpandues partout, pas seulement dans les villes, et surtout pas uniquement dans les cits protestantes.

    Limposition de lducation nest donc pas une conqute protestante, contrairement ce que lon imagine encore communment. La premire for-mation denseignant institutionnalise de Suisse fut conduite en terre catholique, dabord Lucerne, puis dans lensemble du canton de Soleure, o une large majorit des matresses et des matres furent forms une mthodologie. Par ailleurs, on faisait plus de

    Questionnaire rvlateur. Rponse manuscrite livre en 1799, dans le cadre de lenqute de Stapfer, par Johann Konrad Riby, instituteur Gottlieben (Thurgovie). Image: Archives fdrales suisses/1054BAR_B0_10001483_Nr_1463_fol_138

  • place publique

    28 fonds national suisse acadmies-suisses horizons dcembre 2012

    culture et socit

    u Royaume-Uni, David Cameron veut franchir le Rubicon : selon le projet de son gouverne-ment, les bnficiaires en ge de travailler

    bnficiant de laide financire de lEtat recevront tous la mme somme (universal credit), quel que soit leur statut. Il y aura des perdants, cest pourquoi le projet est trs controvers.

    Cette polmique montre, sil en tait besoin, lactualit du travail dirig par deux chercheurs de lInstitut de hautes tudes en administration publique de lUniversit de Lausanne (IDHEAP),

    Giuliano Bonoli, professeur, et Cyrielle Champion, assistante doctorante. Ils sont sur le point dachever leur travail sur le remodelage des frontires internes des rgimes sociaux en Europe occidentale. La fragmentation de ces rgimes est en effet une carac-tristique quasi gnrale des pays europens. Histo-riquement, cela sexplique aisment : tout au long du XXe sicle, il a fallu rpondre successivement des risques sociaux distincts pour les personnes en ge de travailler : perte demploi de courte ou de longue dure, invalidit, incapacit sassurer un revenu ou un revenu suffisant (aide sociale). A chacun de ces rgimes correspondent des prestations diffrentes, et la collaboration entre les diffrentes institutions qui les grent a longtemps t quasi inexistante.

    La faute au chmage de longue dureCette architecture cloisonne est rendue obsolte par les volutions socio-conomiques, en premier lieu par la forte hausse du chmage de longue dure. Les personnes sortant du rgime limit dans le temps de lassurance-chmage deviennent dpendantes dautres rgimes : laide sociale et linvalidit, dont la vocation premire nest pas la rinsertion profes-sionnelle.

    Or, cette rinsertion, mme pour les gens rests trs longtemps loigns du march du travail, a t lalpha et lomga des politiques ces vingt dernires annes, priode tudie par Giuliano Bonoli et Cyrielle Champion. Les recettes ont t trs diverses, allant de la dotation en comptences de rinsertion des spcialistes de laide sociale (maintien du cloi-sonnement) la fusion pure et simple de services, en passant par diffrents modles de coopration. La Suisse est lun des pays o cette coopration a t la moins pousse (mme si les responsables de laide sociale dlguent largement la rinsertion aux offices rgionaux de placement, sans beaucoup de succs). Comme dautres, le Danemark et le Royaume-Uni (ds 2002) ont opt en faveur des gui-chets uniques pour les chmeurs et les bnficiaires de laide sociale.

    Mais la seule rvolution (en attendant le sort de la rforme du gouvernement Cameron) est venue dAllemagne, o lancien chancelier Gerhard Schrder a fusionn le chmage et laide sociale, ce qui, entre autres raisons, la contraint provoquer des lections anticipes. On voit que le sujet peut tre haut risque politique !

    La forte baisse du chmage en Allemagne depuis 2005, date de la mise en application de cette loi, semble attester de son efficacit. Toutefois, relvent les chercheurs, dautres facteurs ont jou, notam-ment la drgulation du march du travail due au mme Schrder.

    La fin du saucissonnage

    Confronts une forte hausse du chmage de longue dure, les Etats europens ont d dcloisonner leurs rgimes sociaux. La Suisse, elle, est la trane. Par Xavier Pellegrini

    Des chmeurs se rendant Londres dans une agence pour lemploi (2009). Photo : Stephen Hird/Reuters

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    culture et socit

  • 29 fonds national suisse acadmies-suisses horizons dcembre 2012

    Trois types darchets de la premire moiti du XIXe sicle produisant des sons diffrents.

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    Souples archets de Beethoven

    Thtre dans la villeDe nombreux thtres abandonnent leurs scnes habituelles pour se produire dans lespace public. Ces reprsentations ont un attrait tout particulier dans la mesure o elles procurent des motions qui vont au-del du contenu et de la forme de la performance . Un groupe de recherche de la Haute cole des arts de Zurich, dirig par le dramaturge et spcialiste du thtre Imanuel Schipper, a tudi des spectacles donns par des artistes du Schauspielhaus de Zurich. Prsents dans le cadre dun festival de plusieurs jours, ceux-ci avaient pour dcor des lieux publics tels un htel, la gare centrale, une bibliothque et un centre commercial. Les chercheurs ont inter-

    rog des spectateurs, des habitants et des passants avant, pendant et aprs les repr-sentations. Bien que ceux-ci aient t atten-tifs aux spectacles, ils se sont souvent mieux souvenus de ce qui se passait autour. Ils ont tout coup vu les espaces urbains dans les-quels ces pices de thtre taient joues avec dautres yeux. Les places et les halls sont devenus vivants , relve Imanuel Schip-per. Ces environnements inhabituels ont en-richi les reprsentations. Mais pas seulement. Selon lui, cette tude montre quartistes et spcialistes du thtre pourraient bien appor-ter lavenir une contribution dans la planifi-cation des villes. Simon Koechlin

    Le violon, cest larchet , aurait dit le c-lbre violoniste Giovanni Battista Viotti. Cette baguette garnie de crins tendus joue effecti-vement un rle aussi important que linstru-ment lui-mme dans la production du son. Quels archets utilisait-on Vienne lpoque de Beethoven ? A quoi ressemble le rper-toire lorsquil est jou avec des archets de Beethoven ? Cest ces questions qua tent de rpondre un groupe de chercheurs de la Haute cole des arts de Berne sous la direction du musicologue Kai Kpp. Le projet est ax sur la pratique. On na ainsi pas seulement cherch dcrire les caract-ristiques extrieures des archets. Des ensei-gnants et des tudiants bernois ont aussi test leurs proprits sonores et les ont com-pares avec des tmoignages de lpoque. Comme les originaux dil y a deux sicles ne peuvent plus tre utiliss, on a eu recours des copies. Ces rpliques sont lgres et souples. Cela peut tre irritant dans un premier temps, mais permet dapprhender larticulation des sons dune manire nouvelle , note Kai Kpp. Avec un exemplaire de 1825, le concert pour violon de Beethoven sonne de faon plus fine que dans les interprtations postrieures. Grce larchet de Beethoven , une lacune est comble entre les archets pour la musique ancienne et baroque et les modles standard modernes. Les amateurs de musique sen rjouiront et les archetiers galement. Benjamin Herzog

    Acteurs et spectateurs mls lors dune reprsentation dans un centre commercial zurichois (2011).

    Tanja Doren

    dorf

    Le lait en poudre est rvlateur du colonia-lisme occidental qui tait li laide au dveloppement au sicle dernier. Aprs la Deuxime Guerre mondiale, lUnicef et la FAO en ont livr des milliers de tonnes en Amrique latine afin daider la population frappe par la sous-alimentation. Cette politique na com-menc tre critique publiquement que dans les annes 70 lorsquon sest rendu compte que des enfants mouraient parce que le lait en poudre tait dissous dans une eau sale. Limportation de ce produit industriel a toute-fois, ds le dbut, fait lobjet de controverses, galement au sein de lOnu, rvle lhisto-rienne Corinne A. Pernet, de lUniversit de Saint-Gall. LInstitut de nutrition de lAmrique centrale et du Panama (Incap), sis au Guate-mala et soutenu par des organisations interna-

    Protines vgtales plutt que lait en poudretionales, a ainsi dj fait valoir la fin des an-nes 40 que chaque pays avait les moyens de bien se nourrir et pouvait rsoudre lui-mme ses problmes alimentaires. LIncap souhaitait que lon utilise des plantes riches en protines plutt que dimporter du lait en poudre diffici-lement stockable en raison du climat humide. Des reprsentants de la FAO ont galement mis en garde contre les modifications des habitudes alimentaires ainsi induites et des consquences que cela pourrait provoquer au cas o les livraisons de lait devaient bruta-lement sarrter. Ces arguments nont toutefois pas t enten-dus, note la professeure boursire du FNS. Les gouvernements concerns ont opt avec lUnicef pour une politique courte vue que lon jugeait moderne lpoque. uha

  • place publique

    30 fonds national suisse acadmies-suisses horizons dcembre 2012

    nature et technologie

    30 fonds national suisse acadmies-suisses horizons dcembre 2012

    Trois piliers pour la physique des particulesLe boson de Higgs dcouvert, que faire ? Dvelopper encore les acclrateurs ? Ou miser sur les recherches en plein boom des astroparticules ? Par Olivier Dessibourg

    n cet t 2012, les physiciens ont clbr la dcouverte si elle se confirme du mythique boson de Higgs, particule traque depuis des

    dcennies. Les bras chargs de travail par les retom-bes de cette avance, ils rflchissent nanmoins dj lavenir long terme de leur discipline. De quel acclrateur auront-ils besoin dans trente ans ? O sera-t-il construit ? Et quelle place donner un domaine connexe en plein boom : ltude des astroparticules, ces corpuscules qui sillonnent lespace intersidral ? Dans ces discussions, la Suisse, qui peut se targuer dune excellente tradition en physique des particules, a des cartes jouer.

    Genve est lhte du CERN, devenu avec lac-clrateur LHC lunique ple dattraction mondial du domaine : cela porte lattention sur notre pays, justifie Klaus Kirch, physicien lEcole polytech-nique fdrale de Zurich (EPFZ), lInstitut Paul Scherrer (PSI) et prsident de lInstitut suisse de

    physique des particules (CHIPP). Des centaines de chercheurs suisses sont trs impliqus dans les expriences qui sy droulent. Dans lexprience ATLAS, le personnel helvtique ne reprsente que 1,5%, mais il a de grandes responsabilits , relve Giuseppe Iacobucci, physicien lUniversit de Genve (Unige). Enfin, cest un professeur de lEcole polytechnique fdrale de Lausanne (EPFL), Tatsuya Nakada, qui prside le groupe dorientation stratgique qui doit soumettre au Conseil du CERN, en mai 2013, les grandes lignes suivre pour le futur de lorganisation.

    Mais avant de voir loin, Martin Pohl, physicien lUnige, se veut clair : Notre communaut est davis quil faut commencer, vu les normes investissements, notamment suisses, par exploiter compltement le potentiel du LHC. Et Giuseppe Iacobucci de poursuivre : Nous sommes en pleine effervescence. La premire dcouverte importante

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  • Des machines pour mieux comprendre lUnivers. Le dtecteur Atlas du LHC, au CERN Genve ( gauche). A lUniversit de Zurich, Laura Baudis tudie les astroparticules (en haut). Photos : Peter Ginter/Nikhef/Cern ( gauche), Hans-Christian Wepfer/Lab25

    31 fonds national suisse acadmies- suisses horizons dcembre 2012

    Mais avec, alors, la possibilit que souvre un boule-vard pour la recherche sur les astroparticules sur le Vieux Continent ? Klaus Kirch rfute cette vision : Un tel acclrateur nest pas tout... Les impacts sur le CERN et les chercheurs suisses seraient limits.

    Laura Baudis ne dit pas le contraire, et soutient la prminence actuelle de la physique des accl-rateurs. Elle avance aussi dautres arguments : Avec les astroparticules, nous navons pas dacclrateurs complexes construire, mais seulement des dtec-teurs. Les avances peuvent tre aussi importantes quau LHC, mais les cots bien moindres. Le LHC et ses expriences ont cot 10 milliards de francs, tandis que le budget dun dtecteur de matire sombre est de lordre de la dizaine de millions. Elle-mme dirige un tel projet, DARWIN, estim 50 millions. Nous souhaitons en garder la conduite mais nous devrons nous battre. Avec, on lespre, un soutien suisse important.

    Car si la feuille de route peut afficher des ambi-tions sans limites, les moyens financiers, eux, en ont. En Suisse, le dveloppement dinstruments pour des projets de grande ampleur en physique des particules ou en astrophysique est rg