m2 discours

Author: sogay-solokopain

Post on 09-Jan-2016

3 views

Category:

Documents


0 download

Embed Size (px)

DESCRIPTION

Test upload

TRANSCRIPT

  • Anne Universitaire 2006-2007

    Analyse du discours

    Dossier de validation :

    Erving GoffmanAsiles, tudes sur la condition sociale des malades

    mentaux

    Boucard Brice

    Sminaire de . . . Mme Anne Croll

    Master 2 mention Langues et Langages Spcialit Sciences du Langage

  • 1 Prsentation de lauteur et de louvrage

    1.1 Erving Goffman

    Erving Goffman (1922 - 1982) est un sociologue dorigine cana-dienne qui, aprs avoir t tudiant luniversit de Toronto puis luniversit de Chicago, va devenir enseignant puis professeur lunver-sit de Californie de Berkeley avant doccuper une chaire luniversitde Philadelphie.

    Sintressant davantage aux interactions qu lindividu, ou pluttse penchant sur la construction de lindividu au sein dinteractions , Er-ving Goffman va tre amen proposer une analyse socio-linguistiquedes interactions quil va comparer une prestation thtrale au seinde laquelle lindividu va jouer un rle. De plus, il va tre amen ,selon les termes de Pierre Bourdieu, regarder de prs, et longue-ment, la ralit sociale, mettre la blouse blanche du mdecin pourpntrer dans lasile psychiatrique et se placer ainsi au lieu mme decette infinit dinteractions infinitsimales dont lintgration fait la viesociale. 1

    Cest dailleurs Pierre Bourdieu qui va permettre la diffusion deluvre dErving Goffman en France en crant, au sein des Editionsde Minuit, la collection Le sens commun dans laquelle paratront no-tamment Asiles (Asylums) en 1968, Stigmates (Stigma, 1963) en 1975,Faons de parler (Forms of Talk, 1981) en 1987...

    1.2 Asiles

    Asiles traite, selon Erving Goffman lui-mme 2 des institutionstotalitaires en gnral, et des hpitaux en particulier . Ce livre esten fait un ouvrage rassemblant quatre tudes, chacune dev[ant ...]se suffire elle-mme , les deux premires ayant t publies spar-ment ; toutes traitent de ce mme sujet mais chaque tude abordele problme selon une approche sociologique spcifique qui a peu derapport avec celle des autres articles . Ainsi, la premire tude, Lescaractristiques des institutions totalitaires , contient un expos g-nral des rapports sociaux dans ces tablissements qui se base surdeux exemples de rclusion involontaire (hpital et prison) ; dans la

    1. P. Bourdieu dans larticle La mort du sociologue Erving Goffman parudans Le Monde dat du 4 dcembre 1982, disponible cette adresse :http://www.homme-moderne.org/societe/socio/bourdieu/varia/mortEGoffman.html

    2. Asiles, Introduction , p. 41

    1

  • seconde, La carrire morale du malade mental , Erving Goffman examin[e] les effets de ladmission dans linstitution sur le systmedes rapports sociaux antrieurs ; la troisime tude, La vie clandes-tine dune institution totalitaire , considre le type de rapports quele reclus est cens entretenir avec lunivers carcral et comment le re-clus parvient se distancer du rle que linstitution veut lui attribuer ;enfin, la quatrime tude, Le schma mdical type et lhospitalisationdes malades mentaux , permet au personnel dencadrement de consi-drer le rle de loptique mdical dans la prsentation au malade deslments de sa situation .

    Asiles est le rsultat dune longue enqute de trois ans, temps du-rant lequel, en tant qu invit du Laboratory of Socio-EnvironmentalStudies [...] de lautomne 1954 la fin de 1957 , Erving Goffman apu procder [...] de brves tudes sur le comportement en sallesde malades interns dans les instituts nationaux . Plus prcisment,durant lanne 1955-1956, il a enqut au sein mme de lhpital Ste-Elisabeth de Washington, tablissement fdral qui compte plus desept mille malades ; durant cette priode, il sest attach tudier,en essayant au maximum de se soumettre au cycle des contingencesqui marquent lexistence quotidienne de ceux qui vivent au sein dungroupe donn, la faon dont le malade vivait subjectivement ses rap-ports avec lenvironnement hospitalier .

    Quel est lobjectif de cet ouvrage ou plutt de ces tudes ? Goffmany rpond trs clairement dans lintroduction : Cet ouvrage traite desinstitutions totalitaires en gnral et des hpitaux psychiatriques enparticulier. Le centre de cette tude est lunivers du reclus, et non celuidu personnel dencadrement, son objetif majeur tant dlaborerune thorie sociologique de la structure du moi 3

    2 Lecture / Analyse

    Nous allons ici nous intresser essentiellement ce quest une institution totalitaire , et donc aux premier et troisime articles decet ouvrage 4, dans la mesure o nous avons t amens cette anne,en dehors du cadre universitaire, lire de nombreux ouvrages, que cesoit des romans ou des rcits, concernant la Seconde Guerre mondiale

    3. p. 41 ; cest nous qui soulignons.4. Nous ne reprendrons pas forcment la structure de louvrage mme si nous

    utiliserons certains titres de la verion traduite de louvrage.

    2

  • perue par les Allemands ou du moins par des personnes originairesdAllemagne. Citons ainsi, le rcit de Sebastian Haffner, qui sestexil en Angleterre ds 1938, intitul Histoire dun Allemand publipour la premire fois en 2000 5 ; ce qui nous intresse dans ce rcit, la suite de la lecture de Asiles dErving Goffman cest surtout le pas-sage concernant le service militaire auquel lauteur a d se soumettre.Dans un genre diffrent, celui du roman, nous pensons Seul dansBerlin de Hans Fallada 6 et notamment la fin de louvrage lorsque lecouple Quangel, rsistants individuels , se retrouve en prison. Dansle mme ordre dide mais cette fois dans le domaine cinmatogra-phique, nous ne pouvons que citer le film, sorti en Allemagne en 2005,Sophie Scholl - les derniers jours du ralisateur Marc Rothemund.Dans ce film, si linternement en univers carcral nest pas lessentiel,nous en retiendrons ici un simple fait qui trouve de fait un cho lalecture de Asiles : le passage - forcment caricatural aujourdhui aucinma - ( la fin du film) o lune des gardiennes de la prison offre unecigarette aux condamns. Nous avons galement abord cette priodesous langle sovitique avec la lecture de luvre monumentale deVassili Grossman, Vie et destin 7 dans laquelle nous ctoyons plusieurstypes dinstitutions totalitaires, savoir larme, le camp de prison-niers politiques, le camp dextermination, lhpital. Bien videmment,nous pouvons aussi nous rappeler luvre dAlexandre Soljenitsynetant pour ce qui est de lexprience des camps de travail sovitiques(Larchipel du goulag) que de celle des hpitaux : ayant souffert duncancer au dbut des annes 50, il trouvera dans son vcu linspirationpour Le pavillon des cancreux 8 Nous nous sommes intresss gale-ment la mise en uvre par le IIIe Reich de la solution finale . Ace propos, nous pouvons laisser de ct le roman de Robert Merle Lamort est mon mtier 9 dont le seul intrt ici est la rigueur de nousdonner voir linstitution militaire et le fonctionnement des camps de

    5. Sebastian Haffner, Histoire dun Allemand, Actes Sud, 20036. Hans Fallada, Seul dans Berlin, Denol, 2002 ( Folio 3977)7. Vassili Grossman, Vie et destin, Editions lAge dhomme, 1980 (Livre de

    Poche 30321)8. Bien videmment, lhpital simple nest pas une institution totalitaire de

    nos jours, mais la lecture de ces uvres nous pouvons tre amens considrerces institutions que sont les hpitaux sovitiques comme relevant, ou du moinsen partie, des institutions totalitaires. Elles nen partagent sans aucun doute pastoutes les proprits mais, dans le cas de Soljenitsyne, lui-mme tout comme lehros du Pavillon des cancreux se trouvent tre des personnes condamnes lexilpolitique, ce qui peut sans doute jouer non seulement sur le traitement reu maisgalement sur la perception de ce traitement.

    9. Robert Merle, La mort est mon mtier, Editions Gallimard, 1952 (Folio 789)

    3

  • concentration et dextermination ; prfrons-lui le long roman (criten franais) de lauteur amricain Jonathan Littel, Les bienveillantes 10

    - roman par lequel a dbut ce cycle de lecture - o l aussi noussommes amens ctoyer plusieurs institutions totalitaires, larme,le ghetto, le camp de concentration et dextermination. Sur les campsde concentration et la solution finale du point de vue non plus bureau-cratique mais purement pratique, la plus basse chelle, la lecture deSonderkommando - Dans lenfer des chambres gaz, tmoignage deShlomo Venezia 11 qui, une fois dport Auschwitz-Birkenau, a tincorpor dans les Sonderkommandos, quipes de prisonniers (Juifsuniquement si ce nest certains prisonniers russes qui ne faisaient rien- voir plus bas) chargs de faciliter lentre dans les salles de douche,de vider les chambres gaz et de brler ensuite les corps des victimes,est enrichissante. Si rtrospectivement ce livre semble extrmementintressant cest du fait que lauteur parle sans retenue de cette exp-rience (de laquelle il naurait pas du rchapper) et tablit que le faitde travailler ainsi permettait de plus facilement survivre au sein descamps de la mort, dans la mesure o ils taient mieux nourris, mieuxlogs (spars de tous, ils dormaient au dessus de la salle des fours, unpar lit) ; manifestement il sagit ici dune adaptation secondaire, maisnous y reviendrons par la suite.

    Totalitaire ? Il est ncessaire ici de revenir sur un point important :ladjectif totalitaire utilis dans la traduction franaise dAsilesdoit tre considr dans son sens premier (qui englobe ou prtendenglober la totalit des lments dun ensemble donn, P. Robert,Dictionnaire alphabtique et analogique de la langue franaise, t. VI,p. 769) 12, traduisant ici parfaitement lexpression total institutionutilise par Goffman. Ainsi, il ne faut pas se focaliser sur les connota-tions les plus modernes du concept, qui ne sont pourtant pas trangresau sens primitif ; cette prcision nous semblait ncessaire, dautantplus aprs la partie prcdente.

    10. Jonathan Littel, Les bienveillantes, Editions Gallimard, 2006 ;pour plus de dtails, consulter entre autres http://www.telerama.fr/livres/M0608181443450.html ainsi que http://fr.wikipedia.org/wiki/Bienveillantes11. Shlomo Venezia, Sonderkommando - Dans lenfer des chambres gaz, Edi-

    tions Albin Michel, 200712. Note du traducteur, p. 41

    4

  • 2.1 Les caractristiques des institutions totalitaires

    Erving Goffman rappelle tout dabord ce quest une institution :une institution est [un lieu, un organisme social] o une activitparticulire se poursuit rgulirement ; cependant, il faut distinguerplusieurs types dinstitutions : Certaines institutions fournissent uncadre des activits qui dfinissent la position sociale de lindividu, in-dpendamment du zle ou de lindiffrence quil y manifeste. Dautres,au contraire, ne sont que le cadre dactivits libres et gratuites ; pra-tiques en dehors du temps consacr des tches plus srieuses. Goffman, dans cet ouvrage est amen dfinir un nouveau type dins-titutions : les institutions totalitaires.

    Si toute institution accapare une part du temps et des intrts deceux qui en font partie et leur procure une sorte dunivers spcifiquequi tend les envelopper , les institutions totalitaires sont bien pluscontraignantes, bien plus englobantes et renfermes sur elles-mme,cette notion de contrainte tant gnralement marque ostensiblementpar le biais de hauts murs denceinte, de barreaux...

    Goffman tablit alors une typologie de ces institutions totali-taires, base sur leur finalit, toutes ces institutions se faisant totali-taires pour des buts varis. Ainsi, il faut distinguer :

    les organismes qui se proposent de prendre en charge les per-sonnes juges la fois incapables de subvenir leurs besoins etinoffensives : foyers pour aveugles, vieillards, orphelins et indi-gents

    les organismes qui vont prendre en charge les personnes juges la fois incapables de soccuper delles-mmes et dangereusespour la communaut, mmes si cette nocivit est involontaire :sanatoriums, hpitaux psychiatriques et lproseries

    les institutions qui doivent protger la communaut contre desmenaces qualifies dintentionnelles, sans que lintrt des per-sonnes squestres soit le premier but vis : prisons, tablisse-ments pnitentiaires, camps de prisonniers et camps de concen-tration

    les institutions qui rpondent au dessein de crer les meilleuresconditions pour la ralisation dune tche donne et qui justifientleur existence par ces seules considrations utilitaires : casernes,navires, internats, camps de travail [...]

    les tablissements qui ont pour but dassurer une retraite hors

    5

  • du monde mme si, en fait, on les utilise surtout pour former desreligieux : abbayes, monastres, couvents et autres communautsreligieuses .

    Habituellement, lhomme dort, travaille et se distrait en des lieuxdiffrents, sous une autorit diffrente et avec des partenaires diff-rents. Linstitution totalitaire, et cest l sa principale caractristique,regroupe ces trois activits en un lieu unique, au sein dun groupeunique de personnes et les soumet une seule et mme autorit et or-ganise ces activits selon un programme strict. Au sein de ce systme,lindividu - le reclus - doit donc rpondre un traitement collectifconforme un systme dorganisation bureaucratique qui prend encharge tous ses besoins . Le personnel qui a sous sa responsabilitun tel groupe a pour rle de les surveiller, ou plutt, de surveillerlaccomplissement des tches selon le rglement.

    Le reclus a avec le monde extrieur des rapports limits alorsque le personnel dencadrement bnficie toujours dune vie sociale lextrieur. La distance entre ces deux groupes est extrmement im-portante ne serait-ce que par leur rle respectif mais aussi du fait desstrotypes que chaque groupe construit envers lautre. Linstitutiontotalitaire est incompatible avec la structure travail-salaire mais aussiavec la structure familiale.

    Si linstitution totalitaire est intressante dans la mesure o elle est un mixte social, la fois communaut rsidentielle et organisationrglemente , elle lest aussi dans la mesure o ces institutions sont dans nos types de socit, des foyers de coercition destins modifierla personnalit .

    Lunivers du reclus

    Culture importe Tout nouvel arrivant au sein dune institu-tion totalitaire y entre avec une culture importe hrite de [son]univers familial, cest--dire un ensemble de dactivits juges valablesjusquau moment de ladmission ; culture bien videmment inconci-liable avec lunivers de linstitution totalitaire et de ses buts. Cepen-dant, linstitution totalitaire ne procde pas un processus [... d]acculturation ou [d] assimilation 13 mais un processus plus limit :

    13. On peut cependant se demander si dans certaines institutions totalitaires cenest pas le cas ; nous pensons ici aux camps pour prisonniers politiques, dclarscomme tratres leur patrie et pour lesquels peuvent tre mis en place un processusde remise dans le droit chemin.

    6

  • linstitution totalitaire supprime la possibilit pour le reclus dactuali-ser ses comportements ; ce fait est extrmement important et consistedans une certaine mesure en une contradiction vidente lorsque lonsonge aux objectifs avous de certaines de ces institutions totalitaires,notamment la notion de rinsertion dans la socit : en effet, si lesjour du reclus se prolonge, il peut se produire ce que lon a appelune dculturation au sens dune dsadaptation qui rend lintresstemporairement incapable de faire face certaines situations de la viequotidienne, sil doit nouveau les affronter . Ceci explique les s-jours rpts dans une mme institution totalitaire, mais galement lefait que certains reclus font tout pour ne pas tre rendus la vie civile,tant leurs conditions au sein de linstitution leur paraissent conforta-bles (certains anciens sont totalement trangers aux modificationsimportantes qui se sont produites durant leur sjour et considrent lemonde extrieur comme identique celui quils ont quitt lors de leuradmission).

    Le nouvel arrivant arrive avec une certaine conception de ce quilest, avec une reprsentation de lui-mme qui lui est procure par cer-taines dispositions permanentes de son environnement domestique ;mais linstitution fait en sorte que le nouveau reclus, ds son arrive,perde cette reprsentation, elle le dpouill[e] de ce soutien que luiassuraient ces conditions et lui impose une srie dhumiliations,de dgradations, de mortifications et de profanations de sa personna-lit mme si celles-ci ne sont pas obligatoirement volontaires : onpeut penser ici la coupe des cheveux voire au rasage complet du cuirchevelu qui est justifi par un impratif de propret, mais dont lim-pact sur la perception de soi est vident. Le nouveau reclus doit laisser,en quelque sorte, sa personnalit, ou plutt sa propre reprsentationde lui-mme au bureau des admissions, au vestiaire.

    Les procds de mortification Quels sont ces procds demortification que le nouvel arrivant doit subir ? La premire amputation de la personnalit est constitue par lins-titution dune barrire - bien souvent matrielle - entre le nouveaumonde du reclus et le monde extrieur, entre linstitution et la socit.Le reclus se retrouve donc isol du monde extrieur ; cet isolementpeut galement se trouver tre complet, cest--dire que le reclus ausein mme de linstitution peut se retrouver - pour une courte priodegnralement et bien souvent comme peine, comme punition - tota-

    7

  • lement isol, priv de tout contact. Ensuite viennent les crmoniesdadmission cest--dire les procdures mises en place par ladminis-tration laccueil du reclus, tant administratives (photographie, prisedes empreintes digitales) afin de constituer un dossier que purementpratiques (distribution de nouveaux vtements, coupe des cheveux...).Le reclus son arrive est gnralement totalement dpouill, linsti-tution lui retirant tous ses biens (vtements, bijoux, argent 14) et quiest alors amene lui en procurer certains (vtements notamment)mais ce matriel se prsente alors sous la forme dobjets de srie, decaractre uniforme et uniformment distribus . De plus, limage desoi du reclus se trouve totalement dgrade non seulement du fait dela perte de certains de ses attributs, tel les vtements, mais aussi parune prise sur le corps, par des mutilations directes et permanentes,marques ou amputations par exemple , ce dernier point tant parfai-tement illustr par le tatouage ou plutt le marquage des prison-niers des camps de concentration et dextermination. Mme sans quede telles atteintes se produisent, les reclus peuvent avoir limpressionquils sont dans un milieu o lintgrit de leur personne physique estmenace . Sur ces procds de mortification, nous pouvons citer parexemple Shlomo Venezia qui dans Sonderkommando - Dans lenfer deschambres gaz nous raconte sa crmonie dadmission :

    Nous sommes finalement entrs dans la Zentralsauna,une grande structure en briques qui servait la dsinfec-tion des hommes et des vtements. La premire chose quilfallait faire tait de se dshabiller entirement. [...]

    Au fond de la premire salle, nous avons vu deux m-decins officiers SS portant des blouses blanches. Ils nousregardaient passer, nus, devant eux [afin de faire une nou-velle slection]

    14. Nous pouvons penser Shlomo Venezia qui raconte dans Sonderkommando -Dans lenfer des chambres gaz que lui-mme et deux de ses compagnons ont, lorsde la fouille leur arrive au camp dAuschwitz - Birkenau, t amens avalerdes pices dor - pour la seconde fois - afin de ne pas en perdre le bnfice ; voicile rcit de la premire fois :

    Quant aux pices dor, jai dcid den donner une mon frre, une Dario et une Yakob, et den garder deux pour moi. Jai mis unepremire pice dans ma bouche et lai avale. Ils ont fait la mmechose. Sauf que pour moi, la deuxime pice nest pas passe et jaibien failli mtouffer. Je navais ni pain ni eau, mais il tait hors dequestion que je meure comme a, ici, touff. Alors jai fait de lasalive, autant que jai pu, et finalement la pice est passe. (p.47)

    .

    8

  • Ceux qui ntaient pas mis de ct ont continu, pas-sant dans la salle suivante. Dans cette salle, des coiffeurstaient aligns pour nous raser la tte, le torse et tout lecorps. Nayant pas les outils adquats, ni de mousse, ilsnous arrachaient la peau jusquau sang. La salle suivantetait celle de la douche. Ctait une grande pice avec destuyaux et des pommeaux de douche au-dessus de notrette. Un Allemand plutt jeune grait les robinets deauchaude et deau froide. Pour samuser nos dpens, il al-ternait brusquement eau bouillante et eau glace. [...]

    Tout se droulait de manire trs oranise, comme unechane de travail dont nous tions les produits. Au fur et mesure quon avanait, dautres prenaient notre place.Toujours entirement nu et mouill, jai suivi la chanejusqu la salle du tatouage. Il y avait une longue table,sur laquelle avaient pris place plusieurs prisonniers char-gs de nous tatouer notre numro de matricule sur le bras.Ils utilisaient pour cela une sorte de stylo avec une pointequi transperait la peau et faisait entrer lencre sous lpi-derme. Il fallait faire ces points jusqu ce que le numroapparaisse sur le bras. Ctait extrmement douloureux.[...]

    Aprs cela, il fallait attendre les vtements qui devaientnous tre distribus. Les nouveaux prisonniers ne rece-vaient plus depuis longtemps les uniformes rays. A laplace, on recevait des vtements dsinfects, laisss parles prisonniers arrivs avant nous. La distribution se fai-sait sans que personne se proccupe de nous donner desvtements notre taille. (pp. 66-68)

    Mais la dgradation de limage de soi passe aussi par les signesde dfrence que doit produire le reclus, qui peut tre plac dans dessituations extrmement humiliantes, ainsi que par les outrages parle geste ou par la parole : le personnel ou les autres reclus laccablentde noms obscnes, linjurient, soulignent ses dfauts, le tourmententou parlent de lui ou de ses compagnons de rclusion comme sil ntaitpas l . Ici entre en jeu un facteur socio-conomique : en effet, plusle nouvel arrivant appartenait, dans sa vie antrieure son entre ausein de linstitution, une classe socio-conomique leve, plus cessignes de dfrence quil doit produire par exemple auront un impact

    9

  • sur sa perception de lui-mme 15. Une autre forme de mortificationpeut tre observe dans les institutions totalitaires : ds ladmission onsy sent expos une sorte de contamination. [...] Demble, lindividusubit une violation de son moi intime dans la mesure o linstitutionprend note de ses antcdents sociaux et de ses comportements an-trieurs en insistant sur les moins honorables et les fait figurer dansun dossier qui poursuivra le reclus durant la dure de son sjour.Cette contamination est soit physique cest--dire que le reclus se voitdevoir vivre dans un environnement parfois sale, se satisfaire dunenourriture logiquement satisfaisante et suffisante... : nourriture mal-propre, les locaux sales, les serviettes souilles, les chaussures et lesvtements imprgns de la sueur des usagers antrieurs, les toilettessans siges, et les lavabos dgotants 16. Cette contamination phy-sique passe aussi par lobligation qua le reclus de devoir prendre sesmdicaments ou de devoir manger, un refus pouvant occasionner ungavage forc. Mais la contamination est aussi morale du fait que lereclus est amen frquenter tous types de personnes, parfois indsi-rables mais aussi quun tiers (gnralement membre de linstitution)puisse simmiscer entre le reclus et des tres qui lui sont chers (cen-sure des lettres, prsence dun surveillant lors des visites par exemple).La contamination morale peut galement passer par la pratique desconfessions rige en systme , confession qui peut tre de lordre dela dlation devant tmoin.

    Les voies de la dpersonnalisation Au-del de ces procdsde mortification limpact immdiat sur la reprsentation de lui-mme du reclus, il est une autre forme de mortification dont leseffets sont moins directs et dont la signfication pour lindividu estmoins facile dterminer : celle qui nat de la rupture du lien quiunit habituellement lagent ses actes. Tout dabord la pratiquedu ricochet qui consiste provoquer une riposte dfensive qui sertde prtexte une nouvelle attaque ce qui pousse le reclus se

    15. Un autre aspect socio-conomique apparat page 74 : Personnel denca-drement et compagnons sarrogent le droit duser envers eux [les reclus] dun tonfamilier ou de formules abrges. Cette attitude dnie aux gens, au moins ceux quiappartiennent aux classes aises, la possibilit de garder leurs distances lgarddes autres grces aux formules de politesses conventionnelles. 16. Sur ce point, les rcits de vie en camp de concentration et dextermination

    montrent tous des conditions de vie dplorables, tant au niveau de lhygine - lefait de devoir dormir plusieurs sur une mme paillasse et parfois en compa-gnie de morts (afin que le responsable de dortoir puisse bnficier dune rationsupplmentaire le lendemain) - que de lalimentation.

    10

  • dcouvr[ir] impuissant se dfendre par les moyens habituels . Autrepratique, lembrigadement qui consiste placer le reclus dans unecrainte permanente denfreindre les rgles, dans la mesure o dansune institution totalitaire [...] le reclus se voit contraint de soumettreles moindres dtails de son activit la rglementation et au jugementde lautorit. Sa vie est constamment pntre par les interventionscoercitives des suprieurs . En une phrase : Cest lautonomie mmede lacte qui lui est vole. Ainsi, le reclus doit se mettre en position desoumission voire de supplication auprs du personnel dencadrementavant daccomplir certains actes - qui peuvent tre basiques commealler aux toilettes -, personnel qui peut alors opposer un refus, ou uneattente injustifie. Lusage du langage qui peut permettre une certainedistanciation peut, dans certaines institutions totalitaires, tre refusau reclus, ou du moins le personnel peut reconnat[re au reclus] unstatut insuffisant pour lui accorder ne serait-ce que les signes de laplus lmentaire politesse et plus forte raison pour lcouter .

    Le systme des privilges Paralllement au processus de mor-tification, le reclus sinitie - officiellement ou officieusement - ceque nous appellerons le systme des privilges qui participe lareconstruction de sa personnalit (ou la construction dune nouvellepersonnalit ?) Premier lment de ce systme : le rglement int-rieur , ensemble de rgles, devoirs et interdictions auquel le reclusdoit se soumettre. Ces rgles prcisent dans le dtail le droulementroutinier et austre de la vie du reclus . Deuxime lment de ce sys-tme, les rcompenses ou les faveurs limites et clairement dfiniesqui sont accordes au reclus en change de sa soumission mentale etphysique au personnel , ces rcompenses appartenant gnralement lensemble des avantages dont bnficiait le reclus auparavant et quiltenait pour acquis et ayant pour consquence un effet de rintgra-tion, dans la mesure o elles relient le reclus lensemble du mondeperdu en attnuant les symptomes qui trahissent son retranchementde ce monde et la perte de sa personnalit ancienne. De ce fait, lereclus peut aussi tre amen ne se focaliser que sur ces faveurs et seposer dans une posture de soumission et de requte complte. Troi-sime lment du systme, les punitions, encourues en consquence dela violation du rglement et qui ont pour objet premier le retrait,temporaire ou permanent, des faveurs ou la suppression du droit deles briguer .

    11

  • Selon Goffman, punitions et faveurs font partie intgrante dumode dorganisation propre aux institutions totalitaires ; de plus, dans les institutions totalitaires les privilges ne consistent pas enavantages matriels ou financiers ni en valeurs positives, mais uni-quement en labsence de privations que lon ne sattend pas subirdans la vie courante . Au systme de privilge est li celui de la sor-tie de linstitution, dans la mesure o le reclus finit par savoir quecertains actes impliquent un allongement ou une non diminution dusjour tandis que dautres permettent de rduire sa peine. Ainsi, enprison par exemple, certains dtenus sont remis en libert pour bonneconduite , preuve, selon linstitution, de la volont du dtenu re-tourner la vie normale et de son acceptation des rgles de la socitet plus spcifiquement de celles de la prison. Enfin, punitions et fa-veurs finissent par sinsrer dans une perspective de fonctionnalisationdes locaux , certains locaux de linstitution se spcialisant en quelquesorte, devenant soit des lieux privilgis, soit des lieux o la punitionpeut tre applique. Il est noter que la punition peut trs bien consis-ter simplement dplacer le reclus dans un quartier moins proprepar exemple. A noter galement, que le personnel peut aussi, par lebiais de mutations inter-services, se sentir puni( pour le personnel,certaines gardes quivalent des punitions ).

    Les adaptations secondaires Dans les institutions totali-taires sobserve galement ce que lon pourrait nommer le systme desadaptations secondaires ; il consiste en pratiques qui, sans provoquerdirectement le personnel, permettent au reclus dobtenir des satisfac-tions interdites ou bien des satisfactions autorises par des moyensdfendus . Exercer ces adaptations secondaires permet au reclus dese montrer, malgr son intgration au sein de linstitution totalitaireencore matre de lui-mme, de se dclarer encore en pleine possessionde son libre-arbitre : Le reclus y voit la preuve importante quil estencore son propre matre et quil dispose dun certain pouvoir sur sonmilieu .

    Nous allons ici dlaisser la structure de louvrage afin de nous plon-ger plus profondment sur ce que sont ces adaptations secondaires ;pour cela, il nous faut nous rendre au troisime article constitutif deAsiles, intitul La vie clandestine dune institution totalitaire (desmoyens de faire son chemin dans un hpital psychiatrique) et plusprcisment la seconde section de la premire partie.

    12

  • Vie clandestine et adaptations Le fait dappartenir une orga-nisation, une institution quelle quelle soit implique ncessairement uncontrat entre lindividu et la structure laquelle il se rattache et lin-dividu est alors soumis certaines obligations, des devoirs mais ilbnficie galement gnralement de certaines compensations. Cela estgalement vrai dans toute relation - amicale, familiale - mais dans cecas-l le contrat est tacite et bien plus lche. La participation uneralit sociale exige donc implicitement lengagement et lattachementsimultans de lindividu . Cependant, lindividu, bien gnralement,tient se distancier - au moins en partie - de linstitution afin de pr-server sa personnalit. Ainsi, Goffman trouve lobjet de cette troisimetude de Asiles dans cette volont de distanciation et les comporte-ments qui lexpriment .

    Linstitution prsuppose une certaine conception de lindividu laquelle celui-ci doit en partie adhrer : un tablissement social estun milieu susceptible dengendrer certaines conceptions de la person-nalit , toute organisation [...] implique [...] une contrainte de ltrelui-mme, cest--dire lobligation davoir tel trait de caractre et departiciper tel univers] .

    Pour ce qui est des institutions totalitaires, le reclus na gnrale-ment pas la possibilit de refuser le contrat qui le lie linstitution ;ou plutt : le reclus entre au sein de linstitution bien souvent sousla contrainte dune certaine organisation (police, justice, famille) et lecontrat lui est impos. Le reclus peut alors adopter une attitude derefus total de ce contrat ce qui lamne alors se murer dans le mu-tisme le plus complet, se montrer violent, comportements qui fontalors lobjet dune lecture psychologique, psychiatrique qui lgitime larclusion.

    Cependant, le reclus peut trs bien accepter de suivre le rglementet de rpondre favorablement aux demandes de linstitution : Er-ving Goffman considre alors que dans ce cas-l il y a de la part delindividu adaptation secondaire :

    Dans notre type de socit, lorsquun individu collabore une organisation en participant une activit demandedans les conditions requises, sous limpulsion des motiva-tions courantes telles que la recherche du bien tre quoffrelinstitution, lnergie que procurent stimulants et valeursassocies et la crainte de sanctions prvues, il se trans-forme en collaborateur et il devient un membre normal,

    13

  • programm ou incorpor. [...] Bref, il dcouvre quon luidemande officiellement de ntre ni plus ni moins que ce quoi il est prpar et se trouve oblig de vivre dans ununivers qui est fait pour lui.

    Erving Goffman nintroduit ce concept d adaptation primaireque pour introduire celui d adaptation secondaire. Lexpression dadaptation secondaire [...] caractrise toute disposition habituellepermettant lindividu dutiliser des moyens dfendus, ou de par-venir des fins illicites (ou les deux la fois) et de tourner ainsiles prtentions de lorganisation relatives ce quil devrait faire ourecevoir, et partant ce quil devrait tre . Ces adaptations secon-daires reprsentent pour lindividu le moyen de scarter du rleet du personnage que linstitution lui assigne tout naturellement .Cependant, la distinction entre adaptations primaires et adaptationssecondaires nest pas toujours videntes dans la mesure notamment o lintrieur dun tablissement ce qui est adaptation primaire pourles membres dune catgorie peut tre adaptation secondaire pour lesmembres dune autre et o les organisations ont tendance faireface aux adaptations secondaires, non seulement en rendant la dis-cipline plus stricte, mais aussi en les lgitimant partiellement aveclespoir de regagner ainsi de lautorit et du pouvoir, mme au risquedabandonner certains de leurs droits sur les participants . ErvingGoffman souhaite sintresser ces adaptations secondaires dune ma-nire assez large :

    Mettre en relation lendroit o se pratiquent rellementles adaptations secondaires et les lieux dorigine de leursadeptes prsente lavantage de faire passer le centre din-trt du plan de lindividu et de son acte celui de lacollectivit .

    Dans son tude des adaptations secondaires, Erving Goffman est amen distinguer deux types dadaptations secondaires :

    en premier lieu, les adaptations dsintgrantes dont lesauteurs ont la ferme intention dabandonner lorganisationou de modifier radicalement sa structure et qui conduisent,dans les deux cas, briser la bonne marche de lorganisa-tion ; en second lieu, les adaptations intgres, qui ontceci de commun avec les adaptations primaires quelles ac-ceptent les structures institutionnelles existantes sans faire

    14

  • pression pour un changement radical, et qui peuvent avoirpour fonction vidente dinflchir des forces qui seraient,autrement, dsintgrantes. Les lments fixes et perma-nents de la vie clandestine dune organisation sont doncessentiellement composs dadaptations intgres et nondadaptations dsintgrantes

    Sur ce dernier point, il peut tre intressant de constater que le cinmanotamment use plus facilement des adaptations secondaires dsint-grantes que des adaptations secondaires intgres tant en ce quiconcerne les camps de concentration (Les rescaps de Sobibor, de JackGold (1987)) 17 que les camps de prisonniers (Le Pont de la RivireKwai de David Lean (1957) mme si ce dernier prsente lexpressionde plusieurs volonts) ; pour ce qui est des prisons, laccent est l en-core mis essentiellement sur les adaptations secondaires dsintgrantespar le biais de lvasion forcment spectaculaire au cinma. On peutgalement citer la srie amricaine Prison Break - sans aucun doutesurestime - dans laquelle le hros a pour but de svader (mais sur-tout de faire vader son frre afin de le sauver de la mort), cest--direproduire une remise en cause complte de linstitution carcrale (maisaussi de la justice dans ce cas-l),et se doit, dans ce but, de passerpar des adaptations secondaires intgres et duser des privilges quelui offrent linstitution pnitentiaire.

    Prcdemment, nous avons parl de lintgration de Shlomo Ve-nezia au sein des Sonderkommandos comme dune adaptation secon-daire ; il sagit en effet dune adaptation secondaire intgre dans la me-sure o ne partageant aucunement les objectifs de linstitution, ayantmme tent de fuir lors de son transfert en camp de concentration etdextermination, il va tre amen collaborer linstitution afin detirer profit de linstitution elle-mme :

    [...] un jour nous avons vu arriver des officiers alle-mands. [...] Ces officiers sont venus devant notre baraqueet ont ordonn que le kapo nous rassemble en rangs, commepour lappel. Chacun de nous a d dire quel mtier il sa-vait faire. Mme si nous nen avions pas, tout le mondesavait quil fallait mentir. Quand est venu mon tour, jai

    17. Sur le cinma et la reprsentation de la violence dans les camps nazis, il estintressant de consulter ce lien :http://ecehg.inrp.fr/ECEHG/enjeux-de-memoire/Shoah-et-deportation/reflexions-generales/shoah-cinema-images/cinema-et-violence-extreme

    15

  • dit que jtais coiffeur. Lon Cohen [...] a dit quil taitdentiste, alors quen ralit il travaillait dans une banque.Il pensait quon laurait mis dans un cabinet dentaire pourfaire le nettoyage et quau moins il resterait au chaud. Moijai pens que je rejoindrais les prisonniers qui travaillaientdans la Zentralsauna. Javais vu que ce ntais pas trop dif-ficile et quon tait au chaud. [...]

    Il ma demand si je savais quel travail il faudrait faire.Jai rpondu que peu mimportait. Pour moi, le principaltait de pouvoir manger pour survivre. Il ma rpondu quece ne serait pas un problme, quil y aurait assez man-ger.[...]

    [Aprs avoir appris o il devait travailler :] Pour moi,un travail en valait un autre, je mtais dj habitu lavie dans le camp. [...]

    Le Sonderkommando tait un cas particulier. Dans len-semble, les SS qui nous surveillaient nous laissaient tran-quilles. Ils ne sen prenaient pas nous, car notre travailtait trop important leurs yeux et ils ne cherchaient pas nous dstabiliser.

    [...]A partir du moment o lon a commenc travailler

    dans le Crmatoire, les Allemands nous ont fait dormir de-dans. Il y avait un endroit amnag, sous le toit, au-dessusde la salle des fours. [...] Chacun avait son lit, contraire-ment aux autres baraques o les prisonniers devaient seserrer cinq sur les couchettes sales. Les deux ranges delits taient spares par une tagre qui faisait toute lalongueur [et sur laquelle taient poses des urnes...].

    Ils [les prisonniers russes du Sonderkommando 18] navaientaucun mal se procurer autant de vodka et de nourriturequils voulaient. Quand les groupes arrivaient et finissaientde se dshabiller, les Russes se joignaient aux prisonnierschargs de faire des paquets avec les vtements [...] Maisau lieu de faire effectivement les paquets envoyer au Ka-nada, ils navaient quun objectif : fouiller pour trouver les

    18. Ces prisonniers russes ne travaillaient pas [...] Ils se contentaient de rcup-rer ce quils pouvaient dans les vtements des victimes. [...] Ils ne faisaient quunechose : boire de la vodka, manger du saucisson et fumer des cigarettes.

    16

  • objets de valeur cachs dans les vtements. Tout le mondele faisait, certains ne cherchaient qu manger, dautresseulement des objets de valeur. Cest ainsi quon pouvaitrcuprer de nombreuses choses et ne pas avoir trop faim.On en profitait aussi pour changer nos vtements quandils taient uss.

    Ainsi, cette longue citation correspond tout fait ce que ErvingGoffman nomme lexploitation des affectations : A lHpital Cen-tral, la technique dexploitation du systme la plus efficace consistepeut-tre obtenir une affectation exploitable (travail, divertisse-ment, thrapeutique ou service de salle quelconque), qui seule peutrendre possibles certaines formes dadaptations secondaires.

    Shlomo Venezia voque galement un autre lment de la vie clan-destine de linstitution : Et puis ils [les Russes] avaient leur systmepour changer ces objets et rcuprer de la vodka ou de la nourritureprovenant de lextrieur du camp. Ces choses-l entraient dans le campgrce aux Vorarbeiter (contrematres) polonais de la ville dOwieim.[...] Par exemple, un vieux journal schangeait contre une bague enor. Cette citation nous permet en effet daborder les pratiques queErving Goffman nomme les systmes de transmission , lis uneautre notion, celle des planques, cest--dire lutilisation illicite decertains endroits de linstitution. Ces sytmes de transmission revtentune importance majeure : si lon veut tirer efficacement parti desadaptations secondaires, il faut tablir un dispositif pour acheminerclandestinement, et le plus souvent en se cachant, les objets en ques-tion. En un mot, il faut laborer un systme de transmission . Lesobjets transportables se classent en trois catgories : les personnesphysiques, les objets, produits bruts ou travaills, et les messages critsou oraux.

    Cette citation et cette dernire notion de systme de transmis-sion nous amne aborder un autre pan important de la vie clandes-tine de linstitution : celui des changes conomiques. Erving Goffmanrappelle tout dabord que La transaction ouverte, fonde sur la venteou le commerce, constitue un des moyens principaux de se servir dau-trui. et que Pour que ce genre de collaboration soit possible, ilfaut quun certain nombre de conditions sociales soient remplies etque pour ce qui est des changes commerciaux illicites cette confiancemutuelle doit tre extrmement grande, et bien plus encore quand celaprend place au sein dune institution totalitaire. De plus, au sein des

    17

  • institutions totalitaires, le reclus est bien souvent sans le sou ou entout cas il ny a pas libre accs cest--dire que le reclus, dans ce der-nier cas, doit dabord passer par ladministration de linstitution pouren bnficier (ce qui joue aussi dans la dgradation de limage de soi).Mais il existe dautres moyens de se procurer de largent au sein desinstitutions, soit par le biais du jeu, soit par le biais de menus tra-vaux que le personnel dencadrement peut proposer aux reclus contrermunration. Au sein des institutions totalitaires peut galementexister un systme parallle, un moyen dchange non officiel , linstrument de lchange [tant alors bien souvent] un objet trsdemand pour lui-mme, et dont la valeur en tant que monnaie jouedans des limites trs prcises . De plus, les changes conomiques ausein des institutions totalitaires peuvent tre raliss travers le troc,comme le montrent les propos de Shlomo Venezia ; Dans les opra-tions de ce type, lobjet cd peut nexciter la convoitise que de celuiqui le reoit, et lobjet reu peut avoir une valeur insignifiante auxyeux de toute personne trangre lopration .

    En plus de ces changes conomiques, une autre forme dchangesexiste au sein des institutions totalitaires et revt une plus grande im-portance encore que les changes conomiques : les changes sociaux,ensemble des change[s] de services dsirs gnralement bien qui-libr[s] en raison du caractre galitaire des relations .

    Si la vente ou le troc, avec lorganisation sociale quim-pliquent ces activits conomiques reprsentent, sous uneforme non officialise, un des moyens importants pour seservir dautrui au sein de la commmunaut, il est uneforme dchange encore plus importante, propre sans doute beaucoup dinstitutions totalitaires, et dans laquelle lesexpdients employs par lindividu se trouvent renforcspar les expdients de ses partenaires. [...] Lchange cono-mique se caractrise par un accord pralable sur lobjet dela transaction, alors que dans lchange social, il peut nyavoir quun simple compromis, car ce qui correspond undessein caractris de la part de lun des partenaires peuttrs bien ne prsenter pour lautre quun intrt occasion-nel.

    18

  • 2.2 Conclusion(s)

    Bien videmment, nous ne pouvons prtendre, avec ce travail, avoirprsent une analyse complte des concepts proposs par Erving Goff-man dans Asiles - Etudes sur la condition sociale des malades mentauxni mme avoir abord tous les aspects de cet ouvrage, ou plutt, les dif-frentes approches utilises par lauteur. En effet, nous avons privilgile concept qui sous-tend lensemble de louvrage, celui d institutiontotalitaire ainsi que certains de ses rouages - tels les procds demortification du reclus et de dgradation de limage de soi - ainsi quecertains aspects de la vie clandestine qui se dveloppe au sein de cesinstitutions totalitaires et plus particulirement les pratiques que lau-teur dsigne sous le terme d adaptations secondaires. Nous avons,de plus, cherch illustrer cet expos avec des exemples littraires,et plus particulirement avec le rcit de Shlomo Venezia (Sonderkom-mando - Dans lenfer des chambres gaz) afin de donner lanalysedErving Goffman des exemples dapplications personnels.

    Plus globalement, la lecture de cet ouvrage est dun trs grand in-trt et est, de plus, agrable, Erving Goffman utilisant un vocabulairepeu spcifique et usant surtout dun style, pourrait-on dire, pdago-gique dans la mesure o lintroduction dun concept implique une ex-plication en termes clairs. De plus, Erving Goffman use de nombreuxexemples qui parfois mme se trouvent tre plus dvelopps que leuranalyse, exemples qui proviennent soit de la littrature (George Or-well, D.H. Lawrence...), soit des ouvrages scientifiques (sociologie,psychiatrie, histoire...) soit encore de ses propres observations. Lundes intrts principaux de cet ouvrage tient au fait quErving Goff-man nous prsente lhpital psychiatrique de lintrieur, et mmedu point de vue du reclus, nous permettant ainsi de dcouvrir le(s)systme(s) social(/aux) qui se cre(nt) au sein des institutions tota-litaires et montre que linstitution totalitaire, et plus spcifiquementlhpital psychiatrique, auto-lgitime son action envers le reclus parle biais du contrle incessant exerc sur lindividu et par une relectureconstante de ses actes.

    Cet ouvrage permet galement de clarifier diffrents points : toutdabord, est fou celui qui est intern, linternement en hpital psy-chiatrique (ou dans toute autre institution totalitaire) jouant par lasuite un rle non ngligeable dans la vie de lindividu, mme aprssa sortie, ce fait de sa vie apparaissant gnralement en sa dfaveur

    19

  • et constituant alors un stigmate (concept qui fait lobjet dun autreouvrage dErving Goffman, Stigmates). De plus, linternement gn-ralement justifi dans un but de gurison, de correction, et visantofficiellement la rinsertion au sein de la socit peut avoir leffetinverse puisquau sein de linstitution lindividu est dune part enti-rement pris en charge mais il est galement soumis une compltedpersonnalisation ce qui peut conduire son maintien au sein delinstitution (maintien souhait ou contraint). Ainsi, Asiles reste unouvrage dactualit.

    3 Ajouts (aprs notation)

    John Kennedy Toole 19, La conjuration des imbciles 20 (1980, Ro-bert Laffont 1981) :

    Aux tats-Unis, vous tes considrs comme inno-cent tant que vous navez pas t condamn la prison.[...] Ignatius ne se laisserait certainement pas jeter dans unequelconque clinique psychiatrique tant que, lgalement etjudicairement, il serait considr comme innocent, davoircrit cette lettre. [...] Certes, certes, elle allait larranger, nen pas douter ! On larroserait au jet glac. Quelquepsychanalyste dbile tenterait de pntrer les arcanes desa vision du monde. Furieux de ny point parvenir, il le fe-rait condamner dans une cellule capitonne dun mtre surdeux. Non, non. Cela tait hors de question. Mieux valaitla prison, tout prendre. L, on vous imposait seulementdes limites physiques. lasile, on tripotait votre esprit,votre me et votre vision du monde ! Cela, jamais, il ne letolrerait. [...]

    [...] Les gros bras que lhpital employait en les bapti-sant infirmiers lavaient dj dans leur ligne de mire. Igna-tius Reilly, pigeon dargile.

    19. http://fr.wikipedia.org/wiki/John_Kennedy_Toole20. http://fr.wikipedia.org/wiki/La_Conjuration_des_imb%C3%A9ciles

    20