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    FRANOIS HEENEN UNIVERSIT DISLANDE

    Les usages stylistiques de limparfait

    Introduction

    epuis presquun sicle dj limparfait du franais ne cesse dattirer la curiosit des chercheurs, quils soient smanti-

    ciens, pragmaticiens, grammairiens ou spcialistes en didactique du franais langue trangre. Les thories sont aujourdhui trs nom-breuses et ce nest pas lobjectif ici den faire un inventaire complet. Un problme fondamental et incontournable pos par cette catgo-rie verbale est la variation de ses valeurs temporelle et aspectuelle. Tout chercheur en smantique du verbe franais y est confront. Pas de nouvelle thorie sur limparfait qui nait t teste sur les usages stylistiques comme limparfait narratif, limparfait contre-factuel, limparfait de clture ou limparfait hypochoristique, pour ne citer que quelques exemples.1 La plasticit de limparfait et son habilit prendre la place dautres temps comme le prsent, le pass simple, le pass compos ou le conditionnel, sont pour lui des ca-ractristiques lgendaires qui lui ont dailleurs valu quelques appella-tions cocasses, telles que le coucou ou bernard-lermite .2 Cette difficult des linguistes expliquer les variations de sens de limparfait se rpercute dans le domaine de lapprentissage du fran-ais langue trangre. Nombreux sont les chercheurs en didactique des langues qui pointent linadquacit des manuels o lemploi de

    1 Lusage du terme stylistique pour dsigner globalement les usages non-temporels, mo-daux ou perfectifs est attest dans Jacques Bres, Limparfait : lun et/ou le multiple? , Nou-veaux dveloppements de limparfait, textes runis par Emmanuelle Labeau et Pierre Larrive, Amster-dam-New York : Rodopi, 2005, pp. 132, ici p. 6.

    2 Termes trouvs dans Jacques Bres, Master 1 sciences du langage, UE 2 V12SL1. Smantiques dis-cursives, p. 60, http ://asl.univ-montp3.fr/L108-09/S2/E21SLL1_Gram1/E21.pdf [tir le 26/02/2014].

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    limparfait est dfini par des indications disparates comme semploie dans une description , exprime une habitude...une hypothse ou semploie dans une formule de politesse .3

    Dans les sections qui vont suivre nous allons voir comment trois approches diffrentes, celle de Pierre Le Goffic, celle de Louis de Saussure et Bertrand Sthioul, et celle dAnne-Marie Berthonneau et Georges Kleiber, nous aident mieux comprendre les origines de cette inconsistance smantique de limparfait. Les fondements tho-riques de ces approches vont tre prciss et nous examinerons la manire dont elles expliquent les usages marginaux de ce tiroir ver-bal. Pour conserver une vision objective de chacune delles, ces ap-proches ne seront pas values lune par apport aux autres et on ne tiendra pas non plus compte des critiques dont elles ont fait lobjet chez dautres chercheurs. Une analyse de leurs points communs sera expose dans une section spare.

    Un obstacle vident pour les lecteurs qui ne connaissent pas lavance toute lhistorique des recherches sur limparfait est de faire la diffrence dans les analyses dont ils prennent connaissance, entre ce qui est dict par des principes thoriques et ce qui est empiri-quement vrifi, cest--dire bas sur des rflexions objectives sur cette catgorie. Le choix des approches dans cet expos est juste-ment justifi par le fait que sur certains points essentiels de sman-tique et de pragmatique, elles ont une vision identique qui ne peut provenir dune prise de position thorique dtermine puisque cha-que approche a sa propre position. Cette vision commune doit au moins en partie provenir de rflexions objectives et intuitives sur limparfait et cest la raison pour laquelle cette vision sera particu-lirement mise en vidence dans la dernire section.

    Brve prsentation de limparfait

    Limparfait du franais est un temps simple (radical suivi des termi-naisons -ais, -ais, -ait, -ions, -iez, -aient, comme par exemple 1sg. Je chantais ... 2pl. Vous chantiez) gnralement dcrit comme poss-

    3 Liste demplois adapte daprs Yvonne Delatour, Dominique Jennepin, Maylis Lon-Dufour, A. Mattl-Yeganeh et Brigitte Teyssier, Grammaire du Franais. Cours de civilisation fran-aise de la Sorbonne, Vanves : Hachette F.L.E., 1991, p. 46.

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    dant une double valeur smantique de temps pass et daspect im-perfectif, diffrente donc de celle du pass simple ou du pass compos considrs eux comme perfectifs. Si on se base sur un ma-triel suffisamment vari on voit pourtant que ces valeurs sont su-jettes des carts trs importants. En langue crite comme parle limparfait est rgulirement utilis avec des valeurs temporelles et aspectuelles compltement diffrentes de celles quon lui attribue dans les manuels de grammaire. La tche des chercheurs est alors de dterminer si le contexte est responsable de ces variations, ou sil faut attribuer limparfait dautres valeurs que le pass et limperfectif. Parmi les grands courants de recherche il y a une ap-proche polysmique qui pose comme prmisse que le sens de base dun verbe peut se modifier en langue, et une approche monosmi-que qui dtermine un sens fondamental de limparfait et qui spcifie comment ce sens sadapte aux usages en question.4 La multiplicit des usages de limparfait nest pas non plus au got de tous les grammairiens. Certains dnoncent une volution dangereuse de la catgorie, un glissement vers le domaine du pass simple ou du pas-s compos.5

    Variation de valeur temporelle pass

    Pour argumenter la valeur fondamentale pass de limparfait il suffit de constater que lorsque le contexte est minimal, on a tendance imaginer laction comme se droulant dans le pass. Si le verbe in-dique une activit dynamique, comme dans lexemple ci-desssous, laction est mme considre comme non-valide au moment de lconc: 1) Je rentrais chez moi. Force sera de croire que le locuteur nest plus en train de ren-trer chez lui au moment de lnonc. Si le verbe exprime un tat,

    4 Pour une discussion sur les problmes de lapproche monosmique voir Emmanuelle La-beau, Lunit de limparfait : vues thoriques et perspectives pour les apprenants du fran-ais langue trangre , Travaux de linguistique 45(2)/2002, pp. 157184, ici p. 160.

    5 Pour plus de dtails concernant les rticences de grammairiens vis--vis de certains usages de limparfait voir Louis de Saussure et Bertrand Sthioul, Imparfait et enrichissement pragma-tique , Nouveaux dveloppement de limparfait, Textes runis par Emmanuelle Labeau et Pierre Larrive, Cahier Chronos 14/2005, pp. 103120, ici p. 103.

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    moins quune information affirme le contraire, on imagine aussi cet tat comme rvolu. Ce serait le cas si quelquun rpondait Jtais sportif la question Tu es sportif ? , bien que la rponse sui-vante soit aussi possible : 2) Jtais sportif, et je le suis encore. Les exemples ci-dessous illustrent cependant des usages cou-rants de limparfait qui nencouragent pas linterprtation de laction comme passe parce que dans la situation de communication telle quon limagine intuitivement, le procs est valide au moment de lnonc. Le problme pos par ces exemples, appels non-temporels, est donc que la valeur pass de limparfait y est appa-remment impertinente : Limparfait de politesse ou dattnuation : 3) A sadresse B qui il veut lui demander un service : Je voulais vous demander un service. Limparfait dit stylistique : 4) A parlant dun vase dans un magasin, quil a finalement dcid de ne pas acheter : Dommage, il tait beau ce vase. Le discours indirect : 5) A parlant B : On ma dit que vous tiez l. Dautres usages sont appels contre-factuels ou modaux par-ce que le procs exprim limparfait est fictif et ne sest jamais d-roul dans le pass. Limparfait hypothtique : 6) A imaginant une action et ses consquences : Si tu faisais cela, je te harais. Limparfait contre-factuel ou dimminence contrecarre : 7) A se rendant compte quil allait tomber dans un pige : Encore un peu et je tombais dans le pige.

    Variation de la valeur aspectuelle

    Anne-Marie Berthonneau et Georges Kleiber rsument trs bien ce que lon entend gnralement par aspect imperfectif de limparfait:

    Solidement ancre dans les travaux antrieurs (Guillaume ; Sten, 1952 ; Klum, 1961 ; Imbs, 1965), [loption aspectuelle] exprime la diffrence

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    fondamentale entre limparfait et le pass simple (et, de faon plus com-plexe, le pass compos) en postulant que limparfait est imperfectif, parce quil prsente la situation dnote dans sa phase mdiane, en droulement, abstraction faite de son dbut et surtout de sa fin, alors que le pass sim-ple est perfectif, parce quil la prsente dans sa totalit, dbut et fin com-pris.6

    Dans lexemple suivant nous pouvons apprcier leffet de la valeur imperfective en comparaison de leffet perfectif du pass compos : 8) Les voyageurs montaient/sont monts dans lautobus. Avec limparfait on imagine des voyageurs montant dans le bus, sans penser ni au dbut ni la fin de lembarquement, alors que le pass compos insiste sur laction globale. Les principaux cas de variation de la valeur aspectuelle sont limparfait narratif et limparfait de rupture o le procs exprim limparfait semble conu dans sa globalit. Cette interprtation glo-bale est suggre par le contexte ou le co-texte, cest dire les l-ments du texte qui prcdent ou suivent le verbe limparfait. Dans la majeure partie des exemples ci-dessous il serait possible de subs-tituer le pass simple ou le pass compos limparfait. 9) Je dit-il tout contre son oreille, et, ce moment, comme par erreur, elle tourna la tte et Colin lui embrassait les lvres. a ne dura pas trs longtemps. 7 Le pronom a faisant rfrence laction de