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  • Canadian Journal of Latin American and Caribbean Studies, Vol. 30, No. 59 (2005): 95117

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    LES REPRSENTATIONS DELESCLAVAGE DANS LES GRAVURES DESRELATIONS VOYAGE PITTORESQUE ETHISTORIQUE AU BRSIL DE JEAN-BAPTISTE DEBRET ET DEUX ANNES AUBRSIL DE FRANOIS-AUGUSTE BIARD

    ANA LUCIA ARAUJOUniversit Laval

    Rsum. Cet article analyse et compare quelques gravures de Voyage pittoresqueet historique au Brsil (1834) de Jean-Baptiste Debret (17681848) et DeuxAnnes au Brsil (1862) de Franois-Auguste Biard (17991882) reprsentantlesclavage dans ville de Rio de Janeiro au XIXe sicle. Les diffrentesreprsentations des esclaves afro-brsiliens dans la ville de Rio de Janeiro sontmises en relation avec les passages du texte auxquels elles font rfrence. Cetexamen nous permettra de dmontrer que les gravures produites par les deuxartistes sont non seulement troitement lies leur relation avec le pouvoirmonarchique de lpoque mais galement en rapport avec le format de deuxouvrages et aussi rvlatrice de la vision franaise du Brsil au XIXe sicle.

    Abstract. This paper analyzes and compares some engravings, representingslavery in Rio de Janeiro during the nineteenth century, found in Voyagepittoresque et historique au Brsil (1834) by Jean-Baptiste Debret (17681848)and Deux Annes au Brsil (1862) by Franois-Auguste Biard (17991882).The different representations of Afro-Brazilian slaves in the city of Rio de Ja-neiro are compared to excerpts of the texts related to the images. This analysisallows us to demonstrate that the engravings produced by both artists are notonly in connection with their relationship with monarchic power during this

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    period but they are also related to the format of the books revealing a certainFrench vision of Brazil in the nineteenth century.

    Ferme ltranger jusqu la fin du XVIIIe sicle, la ville de Rio deJaneiro commence attirer lattention des voyageurs partir du d-but du XIXe sicle, lorsque la cour portugaise, menace dtre enva-hie par larme de Napolon Bonaparte, quitte le Portugal.

    Notre article analyse et compare les reprsentations de lescla-vage Rio de Janeiro dans quelques gravures des relations Voyagepittoresque et historique au Brsil (1834) de Jean-Baptiste Debret(17681848) et Deux Annes au Brsil (1862) de Franois-AugusteBiard (17991882).1 Notre choix est justifi par le fait que ces deuxrelations de voyage sont les seules publies par des artistes franaisen France au XIXe sicle.2

    La relation de voyage de Jean-Baptiste Debret, trs tudie commesource documentaire, a intress jusqu prsent principalement leshistoriens, les ethnologues et les anthropologues (Naves 1996, 44),principalement en ce qui concerne les reprsentations des Amrin-diens et des esclaves du Brsil au XIXe sicle. Parmi les tudes lesplus rcentes, nous citons celles de Marie-Monique Bernard, deJeanine Potelet, de Mario Carelli et de Rodrigo Naves. Toutefois, larelation de voyage de Franois-Auguste Biard na pas fait encore lob-jet dune tude minutieuse. Cette disparit peut tre attribue en par-tie au fait que les lithogravures de louvrage de Debret sont marquespar leur caractre descriptif et, pour cette raison, sont considrescomme fidles la ralit brsilienne de lpoque. En contrepartie,nous pouvons supposer que les gravures de la relation de voyage deBiard, caractrises par leur approche narrative, ont t associes augenre humoristique3 et donc ngliges, car certaines dentre elles serapprochent de la caricature.

    Au cours de lanalyse des gravures choisies nous chercherons identifier la prdominance du rcit, de la description et du commen-taire. Pour Louis Marin, le rcit et la description sont les deux gran-des modalits du discours : Dun ct donc, avec la description, nousavons un regard hors point de vue, synoptique qui embrasse et com-prend un ordre stable des lieux [...] Dun autre ct, avec le rcit,nous avons le regard dun voyageur, dun dplacement, en procs

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    despaces et ditinraires, une occupation successive de points de vueque des parcours orients lient les uns aux autres (Marin 1994, 209).

    Nous examinerons galement les principaux lments formels desgravures, en identifiant la hirarchie selon laquelle ils sont organissdans la composition. Les gravures seront confrontes aux passagesdu texte auxquelles elles font rfrence pour comprendre leur rlepar rapport au texte quelles accompagnent. Cette tude comparativenous permettra de dmontrer que la manire dont les deux artistesreprsentent lesclavage est non seulement troitement lie leur re-lation avec le pouvoir monarchique de lpoque mais galement enrapport avec le format des deux ouvrages et aussi rvlatrice de lavision franaise du Brsil au XIXe sicle.

    Rio de Janeiro : Le contexte historique et artistique audbut du XIXe sicle

    Les guerres napoloniennes, menes en Europe depuis la fin du XVIIIe

    sicle, contribuent indirectement transformer le Brsil pendant lapremire dcennie du sicle suivant. Par suite du blocus continentaldcrt par Napolon en 1806, pour empcher le commerce des na-tions europennes avec la Grande-Bretagne, le Portugal reste tiraillentre la France et lAngleterre : Par lalliance anglaise tait assurela conservation des domaines doutre-mer, grce la suprmatie ma-ritime des Britanniques, mais la mtropole tait alors en danger; linverse, lalliance franaise et pargn au Portugal le danger din-vasion, mais elle signifiait la perte des colonies (Benassar et Marin2000, 182).

    Le choix du Portugal de maintenir son autorit dans les coloniesdoutre-mer est une mesure de survie, car le Brsil est responsablede la production dune grande partie des matires premires. En pleinervolution industrielle, le transfert de la cour portugaise au Brsil fa-vorise le commerce avec lAngleterre. Effectivement, les Britanni-ques obtiendront du Portugal, non seulement louverture des portsbrsiliens, mais aussi des conditions de commerce privilgies avecla colonie portugaise.

    Partie le 29 novembre 1807 et escorte de bateaux anglais, la courdbarque au port de Salvador Bahia en janvier 1808, puis sinstalle Rio de Janeiro quelques mois plus tard. Cet afflux migratoire con-

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    sidrable provoque videmment une augmentation subite de la po-pulation.4 Lappareil dtat portugais se reproduit au Brsil avec lins-tauration des institutions comme le Trsor royal, le Tribunal sup-rieur de justice (Desembargo do Pao), la Cour dappel (Casa deSuplicao) et lIntendance gnrale de police (Bennassar et Marin2000, 186).

    D. Joo VI fonde galement la Banque du Brsil et de nombreu-ses institutions caractre scientifique et culturel : limprimerie royale,le thtre royal, le jardin botanique et le muse royal. Aprs larrivede la cour, le pacte colonial est rompu avec le dcret de louverturedes ports aux nations amies, condition impose par lAngleterreen change de son soutien au Portugal devant la menace dinvasionfranaise. Louverture commerciale ltranger encourage davantageles commerants, les voyageurs, les scientifiques, les naturalistes etles artistes europens se rendre au Brsil. Armelle Enders a remar-qu quel point la diversit des voyageursau premier chef, les ar-tistes et les hommes de sciencea cr un intrt sans prcdent pourlethnographie, la faune et la flore du pays :

    Le botaniste franais Auguste de Saint-Hilaire parcourt Riode Janeiro et les provinces voisines entre 1816 et 1822. Laprincesse autrichienne Leopoldina, qui pouse en 1817 DomPedro, hritier de la Couronne portugaise, arrive au Brsil avecplusieurs artistes et scientifiques. Partent ainsi la dcouvertedes murs, de la flore et de la faune brsiliennes, le peintreThomas Ender et les naturalistes bavarois Karl Friedrich VonMartius et Johann Baptist Von Spix. Le mdecin allemandLangsdorff, consul gnral de Russie Rio de Janeiro, fait desa proprit fluminense, la Fazenda Mandioca, un lieu o secroisent et sjournent le peintre Rugendas, Saint-Hilaire, Spixet Martius, et les savants de passage. (Enders 2000, 106)

    En 1815, le Brsil acquerra le statut de royaume, et la ville deRio de Janeiro deviendra la capitale du Royaume-Uni de Portugal,Brasil et Algarve. Aprs la dbcle de Napolon et la mort de la reineDona Maria en 1816, le prince rgent sera proclam roi D. Joo VIdu nouveau royaume du Portugal, Brsil et Algarve.5

    Bien que les artistes, voyageurs, naturalistes et commerants ins-talls Rio de Janeiro aprs larrive de la cour soient de toutes les

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    nationalits, la prsence franaise est trs prononce et cela rper-cute sur les murs et les coutumes de la population de la ville. Objetde description des relations de voyage du XIXe sicle, la rue dOuvidorest le symbole de la francisation des coutumes et de la mode Rio,comme le remarque Armelle Enders : Rua do Ouvidor, laristocra-tie carioca peut shabiller la franaise, manger la franaise, maisaussi lire et penser en franais (Enders 2000, 207).

    Avec la rvolution constitutionnelle de 1820 qui a lieu au Portu-gal, le roi D. Joo VI quitte le Brsil et y laisse son fils D. Pedrocomme prince rgent. En 1822, la ville de Rio de Janeiro devient lacapitale dEmpire dun tat-nation indpendant et le prince D. Pedrodevient lEmpereur D. Pedro Ier (Barman 1988, 6667). En 1831, cedernier abdique le trne brsilien et part pour le Portugal afin de r-cuprer le trne portugais pour sa fille Dona Maria da Glria. Il laisseau Brsil ses enfants, dont le prince D. Pedro, g de cinq ans, qui estacclam Empereur du Brsil en 1831, en devenant D. Pedro II.

    Jean-Baptiste Debret (17681848) et Franois-AugusteBiard (17991882)

    Debret et Biard nappartiennent pas la mme gnration dartisteset ils se rendent au Brsil dans des priodes distinctes. Toutefois, leurscarrires conservent plusieurs lments en commun, car tous les deuxont t d