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  • 1

    Le rve de bonheur :

    Les Ftes galantes de Verlaine, Debussy, Faur et Ravel ;

    Analyse, composantes, interprtations compares

    Les voix conjugues dun pote nouveau et dun peintre redcouvert -

    Verlaine et Watteau ont rendu laristocratie sa mmoire. Triomphante mais

    dj menace, la grande bourgeoisie, par ses raffinements et ses nostalgies, se

    rapproche delle. Toutes deux rvent dimmobiliser le temps ou de recommencer

    lHistoire. Ressusciter les ftes galantes terniserait leur gloire ou endormirait

    leur souci Plusieurs musiciens sintressent cette restauration : Debussy, qui

    regrette les socits dordres et les sicles o lart franais dominait lEurope ;

    Faur, pris de grces et de tendresse ; Ravel, collectionneur de masques et

    amateur de cache-cache. Tels autrefois Watteau, Lancret et Fragonard, tous ces

    compositeurs rinventent les ftes galantes ; ils dessinent le visage du bonheur le

    mieux propre sduire leur Belle poque.

    De ce visage, efforons-nous de dtailler les traits. Dans un cadre

    aristocratique, marionnettes populaires et hros dune culture dore vivent

    lheure exquise. Lillusion sefface. Bientt Cythre dsenchante renvoie ses

    plerins lamre duperie daimer et de vivre

  • 2

    A/ Le paysage choisi

    1 Le clair de lune

    Les sicles qui les firent natre vourent les ftes galantes aux paysages

    choisis que jardins anglais et parcs la franaise tentaient alors de raliser.

    Verlaine suivi de ses musiciens les voue de plus, la fin du XIXe sicle, au clair

    de lune. Anatole France qui voyait en Watteau un peintre ensoleill sen

    tonnait. Il comprenait mal que ce peintre pt en inspirer tant de fois les demi-

    teintes1. Le fait est quaux lumires intellectuelles du XVIIIe sicle, Verlaine

    substitue le demi-jour sentimental du XIXe finissant. De diurne et de baroque

    quelle tait2, la fte galante devient avec lui un nocturne de got classique3

    Debussy fut le premier de nos trois musiciens que sduisit son Clair de

    lune. Dans une de ses mlodies juvniles

    . Il

    rendit aux mes quasphyxiaient les clarts rationnelles le demi-jour propice

    aux rves et lintuition ; limagination dlivre dune ralit trop vidente, le

    loisir de svader vers les mondes chimriques ; la conscience lombre

    supprimant les tmoins gnants livresse dune libert largie

    4

    , la chanson des personnages de

    Verlaine se mle...

    1 Cest dans le Chasseur bibliographique de mars 1867 quAnatole France manifeste son tonnement de voir Watteau inspirer tant de clairs de lune Verlaine. Une toile de ce peintre conserve Berlin LAmour au thtre italien reprsente cependant la lune. Je dois ces renseignements J. H. Bornecque, Lumires sur Les Ftes galantes , Paris, 1959. 2 La fte galante est issue de la fte baroque , crit P. Chaunu. dans La civilisation de lEurope des lumires, Paris, 1973, p.473. 3 Cf. le quatrime texte des Pomes saturniens intitul Nuit de Walpurgis classique. La fte galante y succde au sabbat, dans un jardin de Le Ntre, correct, ridicule et charmant .

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    Tonalit richement altre ; rythme trois temps ; arpges lunaires : dentre de

    jeu, un certain ton est donn que les musiciens de la lune nauront garde

    lavenir doublier. Hlas ! une phrase molle et dclamatoire se prlasse sur la

    porte vocale. Elle minaude dans laigu : un son fil vise, sur le mot clair ,

    faire pmer les familiers des salons. Son charme grimacier empche quon lui

    sache gr de nutiliser que les touches dbne du piano. lvidence, les

    rayons de la lune tombent du ciel : en guise daccompagnement, un accord de fa

    # majeur dgringole sur tous ses renversements. Sa banalit, son je-ne-sais-quoi

    de glac font que, nonobstant sa jolie quarte ajoute, il choue capter la posie

    des rimes.

    Cinq ans plus tard, Faur se mesure son tour au pome de Verlaine.

    Entre leurs deux sensibilits, un accord prtabli existait que le comte de

    Montesquiou-Fezensac avait devin. Le musicien ayant lu grce lui le pote,

    cest encore laristocratie qui, en 1887, prside indirectement llaboration de

    4 Compos en 1882 et ddi Mme Vasnier, ce Clair de lune a t dit dans le supplment de la Revue musicale de mai 1926 et, en 1969, chez Jobert.

  • 4

    cette fte galante que le jugement de Ravel dsigne comme l un des plus

    beaux chants franais 5

    Le piano devance longuement la voix en chantant son menuet adorable.

    La courbe descendante de sa mlodie quun cho tricheur prolonge une tierce

    plus bas ; sa tonalit mineure et bmolise quirisent ses emprunts aux modes

    doriens ou hypodoriens6

    5 Cf. le numro spcial de la Revue musicale, octobre 1922, p. 24. 6 La 1re mesure fait un emprunt au mode dorien (sol bcarre) ; les 3e et 4e mesures, au mode hypodorien (la ou mi bmol). Pour une analyse dtaille de ce fragment transpos, voir J. Chailley, Trait historique danalyse harmonique, Paris, 1955, p. 103.

    ; les cadences plagales apparentes ou relles qui la

    ponctuent : tout contribue teinter ce menuet darchasme et de mlancolie.

    Alternativement places sur lun ou lautre des temps faibles, les doubles

    croches de sa mlodie drangent son rythme de danse ternaire : leur binaire

    prcipitation ajoute une touche fantasque sa nuance quasi triste.

    Laccompagnement arpg dont des quarts de soupir allgent les scansions

    mtamorphose en luth le piano. La danse aristocratique lui doit sa fragilit de

    rve. Impondrable ou irrelle comme la clart de la lune, sa musique caresse

    lme.

  • 5

    De mme que la Pavane de 1887 lavait fait, cette mlodie de Faur qui

    lui est contemporaine pique dmulation Debussy. Le Clair de lune de sa Suite

    bergamasque compose trois ans plus tard en tmoigne :

    Larmature de cette pice de Debussy et celle de la mlodie de Faur sont,

    bien que leur mode diffre, pareillement bmolises. Ici et l les rythmes sont de

    nature ternaire. Leurs mlodies, vocale ou pianistique, sont toutes deux dociles

    la carrure et toutes deux descendent vers le grave. Un reflet des inflexions

    faurennes colore-t-il celles de Debussy ? On incline dautant plus le croire si

    lon compare ce morceau de piano au premier Clair de lune chant de son

    compositeur. Et la ressemblance du Clair de lune bergamasque et du Clair de

    lune de Faur saccuse lorsquon lit plus avant Debussy drobe son an le

    charme de ses phrases voiles : lvidence, ces mesures de Debussy

  • 6

    se souviennent de celles o Faur chantait le...

    ...dans les arbres. Entre elles, mme formule daccompagnement ; mme

    trmolo de quintes graves une enharmonie prs ; mme modulation vers le ton

    suprieur par dplacement latral dun accord ltat fondamental ; mme chant

    sinueux o se glisse une tierce mineure parmi les mmes degrs contigus.

    Debussy a beau transformer un simple accord parfait en septime de dominante,

    lune de ses notes de passage a beau ajouter la couleur sonore dune neuvime

    son tableau prcieux, son Clair de lune ignore le rve de tendresse et la

    transparence de celui de Faur. Lut bcarre quil lui emprunte perd chez lui

    cette couleur lydienne qui faisait paratre plus clair encore le Clair de lune

    fauren

  • 7

    Soudain le menuet sinterrompt. Les joueurs de luth ngligent le bal quils

    animent. Un instant la magie du parc sous la lune les fait glisser, comme les

    oiseaux, dans une rverie silencieuse Puis la danse opre sa rentre sur

    laccord inou de sol bmol. Sa chanson, lespace de deux mesures, nous est

    rendue. Aux quintes graves des arpges qui les prcdaient font cho leur

    premire et dernire harmonies ; de mme, quatre notes du menuet prolongent la

    courbe quau-dessus deux la voix vient de dessiner. Le menuet de Faur,

    comme la chanson des personnages de Verlaine, se mle au clair de lune. Leurs

    mes manent du paysage choisi, comme la lumire nocturne, du luth mlodieux

    qui commande leur danse.

    Visiblement plac sous le signe des Clairs de lune de Verlaine et de

    Faur, le Clair de lune bergamasque de Debussy pourrait bien tre tributaire

    aussi dun texte de Verlaine. Il faillit sintituler Promenade sentimentale7

    Certes, le couchant nest point clair par le clair de lune. Mais la morbidezza de

    ces vers nnuphars blmes, sarcelles en pleurs, fantme dsespr quexhalent

    les eaux stagnantes, plaie du pote manque-t-elle dattraits pour sduire un

    . Or tel

    est le titre du pome saturnien que voici :

    Le couchant dardait ses rayons suprmes Et le vent berait les nnuphars blmes ; Les grands nnuphars, entre les roseaux, Tristement luisaient sur les calmes eaux. Moi jerrais tout seul, promenant ma plaie Au long de ltang, parmi la saulaie O la brume vague voquait un grand Fantme laiteux se dsesprant Et pleurant avec la vois des sarcelles Qui se appelaient en battant des ailes

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    compositeur juvnile, sensible aux langueurs du Modern style et fascin par la

    Saulaie de Dante-Gabriel Rossetti ? Les valeurs lentes, les syncopes et les

    grces vanescentes du Clair de lune bergamasque se souviennent de cette

    morbidezza, comme si les influences conjugues de la Promenade sentimentale

    du Pauvre Llian et du Clair de lune de Faur staient exerces sur lui

    simulta