le médecin volant – le mariage forcé .prÉface le médecin volant et le mariage forcé...

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  • Molire

    Le Mdecin volant

    Le Mariage forcdition prsente, tablie et annote

    par Bernard BeugnotProfesseur mrite lUniversit de Montral

    Gallimard

  • Couverture: illustration de Grandville pour Le Mariage forc,comdie-ballet de Molire et Jean-Baptiste Lully.

    Daprs photo adoc-photos. ditions Gallimard, 2014.

  • PRFACE

    Le Mdecin volant et Le Mariage forc corres-pondent deux moments significatifs de la carrire de Molire. Le premier incarne le temps de la verve farcesque, vision strotype des rapports sociaux, et de la greffe dune tradition italo-franaise dont il se fait le passeur ; longtemps dvalu, ce style initial a suscit pourtant un regain dintrt avec la prise de conscience, amorce par Gustave Lanson, de la prgnance des structures de farce dans lensemble de luvre 1. Le second correspond, dans les succes-sives mtamorphoses du texte 2, linvention de la comdie-ballet dont Jean Donneau de Vis donnera crdit Molire :

    1. Voir Jean-Pierre Collinet, Lectures de Molire, Armand Colin, 1974. Une abondante iconographie nous rend visuellement accessibles les farceurs de lpoque ; en dehors des rfrences que signale la bibliogra-phie, le tableau Farceurs franais et italiens, depuis soixante ans et plus, souvent reproduit, huile sur toile qui appartenait la galerie du car-dinal de Luynes, est entr la Comdie-Franaise en 1839. Le rcent et excellent Album Molire (Gallimard, Bibliothque de la Pliade, 2010), d Franois Rey, est de consultation indispensable.

    2. Voir plus loin la Notice, p.144.

  • 8 Prface

    Il a le premier invent la manire de mler des scnes de musique et des ballets dans les com-dies, et il avait trouv par l un nouveau secret de plaire, qui avait t jusqualors inconnu, et qui a donn lieu en France ces fameux opras qui font aujourdhui tant de bruit 1.

    Une dcennie plus tard, Claude-Franois Mnes-trier lui fera encore place dans son trait Des ballets anciens et modernes selon les rgles du thtre (1682) :

    Quand les ballets ne servent que dintermdes aux Tragdies, aux Comdies & aux Reprsenta-tions en musique, ils nont point besoin douver-ture, principalement sils sont lis au sujet de la Reprsentation. Ainsi au Ballet du Mariage forc, dans par sa Majest le 9ejour de janvier 1664, il ny eut point douverture parce que ce Ballet faisait une partie dune Comdie 2.

    Montage dun tissu de modles et de sources qui essaimeront dans luvre ultrieure o jouera sans cesse la mmoire des formes 3 , le rle commun ces deux pices est de servir, au mme titre que les cahiers de dessin pour un peintre, de rserve , tant sont nombreux les retours de formules, de noms, de

    1. Mercure galant, IV, 1673, p.261.2. Suit le rsum de la pice, acte par acte (pp.265-266).3. Jean de Guardia, Potique de Molire. Comdie et rptition, prface

    de Gilles Declercq, Genve, Droz, 2007.

  • Prface 9

    thmes et de schmas dramatiques dont les notes signaleront les principaux. Les contemporains lavaient peru et soulign, aussi bien Pradon nuanant le jugement de Boileau dans son Art potique ( Ces pices sont fort infrieures au Misanthrope, Lcole des femmes, au Tartuffe et ses grands coups de matre, mais elles ne sont pourtant pas dun colier et il sy trouve toujours une finesse rpandue que le seulMolire avait pour en assaisonner ses moindres ouvrages 1 ) que Grimarest, premier biographe de Molire ( Il en avait [de sujets] un magasin dbau-chs par la quantit de petites farces quil avait hasardes dans les provinces 2 ).

    Proches donc pour toute tude de gense, Le Mde cin volant et Le Mariage forc ouvrent les chemins par lesquels le canevas se fait texte et la dra-maturgie stoffe dans une double fidlit la mobi-lit des situations farcesques et la nature mme du texte thtral 3, ce qui fera dire Chamfort quil remonte aux principes et lorigine de son art 4 , Thophile Gautier que ces petites comdies taient suprieures pour lenjouement et la libert fantasque

    1. Pradon, Nouvelles remarques (1685).2. Vie de Monsieur de Molire, par Jean-Lonor Gallois, sieur de Gri-

    marest (1705), roman biographique selon les lois du genre lpoque ; Bernard Beugnot, Pratiques biographiques au xviiesicle , Le Fran-ais aujourdhui, no130, septembre 1999, pp.29-34.

    3. Genses thtrales, sous la direction dAlmuth Grsillon, CNRS,2010.

    4. loge de Molire, 1769.

  • 10 Prface

    aux chefs-duvre 1 ou Jacques Copeau qu on ne rapproche pas sans profit les grands tableaux de leurs esquisses 2 . Une sorte de grossissement aide saisir le rapport complexe entre texte et reprsenta-tion, rpliques et jeux de scne 3. Cette rcriture, principe fondateur de la littrature, constante tout au long de la carrire, fait de Molire, devenu pote comique par la transformation de la matire hrite, un authentique crivain autant quun directeur de troupe 4.

    La farce de tradition franaise demeure trs vivante dans la premire moiti du xviie sicle sur les tr-teaux de la place Dauphine et du Pont-Neuf, avec les noms de Gaultier-Garguille 5, de Tabarin, le valet en dfroque blanche avec une barbe en trident de Neptune, et de Mondor, le matre docte avec une barbe de vieux philosophe. Sur ce premier hritage de type franais vient se greffer, pour le transformer et le fconder, la tradition italienne de la commedia dellarte, prsente, ds 1571, sous CharlesIX, avec

    1. Article du 14mai 1838, dans Histoire de lart dramatique en France depuis vingt-cinq ans, Magnin, Blanchard and Cie, 1858-1859, t.IV, p.132.

    2. Molire, Gallimard, Pratique du thtre, 1976, p.115.3. Andr Tessier, Sur la notion de genre dans les pices comiques ,

    Littratures classiques, no27 ( Lesthtique de la comdie ), printemps 1996.

    4. Marcel Gutwirth, Molire ou linvention comique, Minard, 1966.5. Hugues Quru de Flchelles, dit Gaultier-Garguille (v. 1574-

    1633) dont les textes publis sont probablement apocryphes ; Tabarin et Mondor taient deux frres, Antoine et Philippe Girard, ns entre 1580 et 1584. Sur les farceurs, voir Patrick Dandrey, Molire ou lEsth-tique du ridicule, Klincksieck, 1992, p.173.

  • Prface 11

    les troupes de la comdie allimproviso (les Gelosi) : improvisation sur canevas, types fixes ou masques qui depuis lAntiquit sont comme un raccourci de caractre, fantaisie irrelle, psychologie simplifie, mpris de laction au profit du rythme. Du premier contact avec les Italiens, Molire gardera toute sa vie llasticit, la dtente, le mouvement, la diversit, la constante proccupation du jeu, la navet , dira Jacques Copeau 1. Cest justement le rythme qui uni-fiera et mettra en dialogue, dans Le Mariage forc, la prose, la musique et la danse. Les farces franaises issues de cette double tradition, petites comdies en un acte (environ cinq cents vers), dont lacteur et son jeu font le prix et la tenue, dont sujet et personnages proviennent le plus souvent de la vie quotidienne connaissent une riche floraison dans la premire moiti du xviiesicle : Les farceurs matrisaient des techniques structurelles prcises (redoublements, sym-tries, renversements, surprises, etc.) qui savraient dune grande efficacit dramaturgique, scnique et comique 2.

    Contre la rupture ou lindiffrence que les farces reprsentent vis--vis de la comdie latine classique ( La farce retient peu ou rien de la comdie latine 3 ),

    1. Molire, Gallimard, Pratique du thtre, 1976.2. Charles Mazouer, Farces du Grand Sicle. De Tabarin Molire.

    Farces et petites comdies du xviie sicle, 1992 ; nouvelle dition revue, Presses Universitaires de Bordeaux, 2008, p.10.

    3. Thomas Sbillet, Art potique franais (1548).

  • 12 Prface

    slvent trs tt des voix critiques. Pour Joachim du Bellay, par exemple, la scne antique apportait morale et vrit tandis que la farce veille un ris dissolu 1 . Au xviiesicle, le critique Jean Chapelain accusera le trait : si la comdie rgulire reflte la vie des hon-ntes gens, leurs proccupations, leur langage, la farce est juste bonne complaire aux idiots et cette racaille qui passe en apparence pour le vrai peuple et qui nen est en effet que sa lie et son rebut 2 . Le clivage est donc de nature la fois textuelle et sociale, hirarchie dont Boileau se fera lcho en 1674 dans le chantIII de son Art potique propos des Four-beries de Scapin. Or aprs les difficults ou les dboires des itinrances provinciales (qui seront si bien voques en 1978 dans le film dAriane Mnouch-kine 3), Molire, devenu pourvoyeur des Divertisse-ments du roi et dramaturge succs tant la Cour qu la ville, va privilgier la comdie en cinq actes destine des gens de lecture 4 sans renoncer toute- fois lallgresse de ton et aux inspirations de sa jeunesse.

    Les titres de nos deux pices rsument le jeu sc-nique et lintrigue sans quencore un protagoniste simpose par la force du caractre quil incarne, et le texte, quasiment libre de toute tirade hormis celles qui

    1. Dfense et illustration de la langue franaise, 1549.2. Lettre sur la rgle des vingt-quatre heures (1630), in Opuscules

    critiques, Droz, 1936 et 2007.3. Molire, avec Philippe Caubre.4. Grimarest (op.cit.) propos des Femmes savantes.

  • Prface 13

    opposent Dorimne et Sganarelle sur leur contraste vision du mariage, sorganise dabord autour de lchange rapide des rpliques, souvent proche de la stichomythie, confrant au rythme la fonction dra-matique premire.

    Lintrigue du Mdecin volant, cellule rduite quelques personnages trs proches depuis les versions antrieures (elle conserve mme le docteur devenu un voisin de Gorgibus) nest quun schma narratif fort simple, dpourvu de tout aspect romanesque, mais elle focalise lattention sur la virtuosit de jeu du valet, sur ses changements de costume, et sur la rapide alternance des espaces scniques : la rue, lintrieur, les coulisses. Le succs du travestissement qui berne Gorgibus, et lapparition simultan