l'araignée noire

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  • Jrmias Gotthelf

    LARAIGNE NOIRE

    Traduction : Mme Robert-de Rutt Illustrations : Paul Robert

    1901

    dit par les Bourlapapey, bibliothque numrique romande

    www.ebooks-bnr.com

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  • Table des matires

    LARAIGNE NOIRE ............................................................... 3

    Ce livre numrique ................................................................ 105

  • LARAIGNE NOIRE

    Le soleil se levait derrire les montagnes, inondant de ses rayons lumineux une riante petite valle ; sa lumire rappelait la joie de vivre toute une myriade dtres crs pour sen rjouir.

    Sur la lisire dore des grands bois le merle modulait ses notes claires et vibrantes ; dans lherbe, aux fleurettes panouies et humides de rose, la caille jetait au loin son monotone cri dappel. Au-dessus des sombres sapinires, de bruyants cor-beaux clbraient leurs amours ; dautres, prs du nid pineux de leurs petits, croassaient de tendres refrains.

    Sur le versant ensoleill de la colline la nature avait mna-g un vaste domaine au sol fcond et bien abrit ; l stalait, propre et cossue, une riche maison de paysans. Dans le jardin, soigneusement entretenu, quelques hauts pommiers tince-laient encore dans leur blanche parure ; dans les prs, arross

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  • dune eau abondante, croissaient de luxuriants herbages dont une partie, dj fauche, avait t ramene la grange.

    Lair de fte quon respirait aux abords de cette demeure ntait pas celui quon donne le samedi soir entre chien et loup au moyen de quelques coups de balai, ctait un prcieux hri-tage de propret traditionnelle exerce chaque jour, pareille lhonneur de la famille, auquel une seule heure de ngligence peut apporter une tache indlbile. Ce ntait pas en vain que cette terre sortie des mains de Dieu, et cette maison leve par les hommes, brillaient toutes deux dun pur clat ; pour lune et pour lautre une toile stait leve au ciel, un grand jour de fte se prparait. Ctait le jour anniversaire de celui o le Fils est re-tourn auprs du Pre, tmoignant ainsi quelle existe encore cette voie sur laquelle montent et descendent les anges et les mes des hommes, quand ceux-ci ont eu les yeux tourns non vers les choses dici-bas, mais vers le Pre qui est aux cieux. Aussi, toute la nature semble, en ce jour, slever glorieuse vers le ciel et manifester sa joie en donnant naissance mille fleurs nouvelles, image chaque anne rpte des hautes destines de lhumanit.

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  • De merveilleux accords passaient sur les collines sans quon st do ils venaient ; leurs vibrations rsonnaient de toutes parts, et l-bas, bien loin dans les valles, les cloches pro-clamaient que les temples de Dieu souvraient tous ceux dont les curs taient disposs couter sa voix.

    Une vive animation rgnait autour de la maison. Devant lcurie on trillait, avec un soin tout particulier, de forts che-vaux et dimposantes juments, accompagnes de leurs poulains foltres, tandis quautour du large bassin de la fontaine, de belles vaches aux yeux interrogateurs se dsaltraient longs traits ; deux reprises, le garon dcurie, arm de la pelle et du balai, dut se hter denlever les traces trop videntes de leur passage. De robustes servantes, les cheveux nous derrire les oreilles, lavaient vivement la fontaine leurs joues brunes et sempressaient ensuite de rapporter leurs seilles remplies deau la cuisine do slevait, par la haute chemine, jusque dans le ciel bleu, une paisse colonne de fume.

    Appuy sur un bton noueux, le grand-pre faisait lente-ment le tour de la maison, tantt donnant une caresse un che-val, tantt calmant dun geste lhumeur rcalcitrante dune vache ; il observait en silence le va-et-vient des domestiques, se contentant de montrer au valet, du bout de son bton, quelques brins de paille oublis sur le sol ; de temps en temps, il tirait des profondeurs de sa veste un briquet pour rallumer sa pipe, son insparable compagne. Assise sur le banc bien cur adoss la maison, la grandmre taillait un apptissant pain blanc dans une vaste soupire. Elle mettait tous ses soins couper les mor-ceaux dgale grandeur, nimitant pas en cela certaines cuisi-nires de nos jours, qui vous servent parfois des morceaux trangler une baleine. De nombreux volatiles se disputaient les miettes qui tombaient ses pieds, et si quelque pigeon timide ou maladroit arrivait trop tard pour attraper sa part du festin, la grandmre lui lanait un morceau pour le consoler de sa msa-venture.

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  • Dans la vaste cuisine ptillait un grand feu de sapin auprs duquel une femme aux larges paules rtissait le caf qui rem-plissait lair de son dlicieux arme. Debout, prs de la porte conduisant la chambre, une jeune femme, encore un peu ple, tenant la main le cornet de caf, scria :

    Dis donc, sage-femme, prends garde de ne pas trop gril-ler le caf ; on pourrait simaginer que jai voulu conomiser la poudre. La femme du parrain est terriblement mfiante, elle voit le mal partout. Il ne sagit pas aujourdhui de regarder une demi-livre de plus ou de moins. Noublie pas non plus de cuire temps le vin. Le grand-pre ne croirait pas quon est baptme si lon noffrait pas du vin chaud aux parrains et marraines avant leur dpart pour lglise. Npargne rien pour le faire bon, entends-tu ? Le safran et la cannelle sont l dans un plat sur la planche aux cuelles ; voil le sucre sur la table, et quant au vin, mesures-en jusqu ce quil te semble en avoir mis la moiti trop ; il ny a pas craindre dans un jour comme celui-ci que tout ne trouve pas son emploi.

    Il est facile de comprendre par ce qui prcde quon se pr-parait clbrer un baptme dans la famille et lon voit que la sage-femme tait aussi verse dans lart culinaire que dans lexercice de ses fonctions habituelles, mais elle avait assez faire si elle voulait avoir le temps dapprter sur le petit four-neau de la ferme tous les mets exigs par la circonstance.

    ce moment, un vigoureux jeune homme sortit de la cave, tenant la main un puissant morceau de fromage, quil dposa dans la premire assiette venue et quil voulut porter ainsi sur la table de noyer de la chambre voisine.

    Mais, mais, Benz, scria encore la jeune femme, quoi penses-tu ? On sgaierait joliment nos dpens si nous navions pas aujourdhui une meilleure assiette offrir nos convives.

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  • Et elle se dirigea vers larmoire de cerisier bien poli, o la mnagre aime taler, derrire les vitres brillantes, tout le luxe de sa maison ; elle y prit un grand plat orn dun bouquet aux vives couleurs, entour de sentences dans le got de celles-ci :

    Mes amis, il fait bon vivre, Le beurre est trois batz la livre. Dieu fait misricorde tous, Je suis citoyen de Berthoud. Lenfer est chaud, cest sr, Mais le potier travaille dur. La vache mange le foin, Mais la mort nest pas bien loin.

    ct du fromage elle dposa la tresse monumentale, la ptisserie bernoise par excellence, faite de fine fleur de farine, dufs et de beurre, dun beau brun dor, aussi grosse quun en-fant dun an et presque aussi lourde. De chaque ct de la tresse on place deux assiettes charges de ces grands beignets plats, appels Berne Kchli. Un grand pot, agrment de fleurs peintes et plein de crme fumante, attendait sur le fourneau, tout prs dune cafetire trois pieds reluisante de propret. Les paysans de lEmmenthal seuls savent prparer un pareil dje-ner. Des milliers dAnglais parcourent en tout sens la Suisse sans que jamais un des nobles lords harasss de fatigue ou une des ladies plus ou moins empeses aient got dun tel repas.

    Si seulement les gens arrivaient, maintenant que tout est prt, soupira la sage-femme. Il faudra un bon moment jusqu ce que chacun ait eu sa part ; le pasteur est furieusement ponc-tuel et adresse de fameuses remontrances ceux qui narrivent pas lheure.

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  • Si, au moins, le grand-pre permettait quon prt le char, ajouta la jeune femme ; il prtend quun enfant quon ne porte pas au baptme, mais quon y conduit en voiture, napprendra jamais se servir de ses jambes. Pourvu que la marraine arrive bientt, car cest elle qui prendra le plus de temps ; les parrains sont plus expditifs et peuvent, au besoin, courir aprs lenfant.

    Linquitude cause par le retard des convis se communi-quait chacun :

    Narrivent-ils pas encore ? entendait-on de tous cts.

    Turc, le gros chien de garde, aboyait galement de toute la force de ses poumons, comme sil et voulu, par ce moyen, les attirer la ferme.

    Autrefois, dit la grandmre, les choses ne se passaient pas ainsi ; on savait se lever temps pour de telles occasions, et le bon Dieu navait attendre personne.

    Tout coup le garon dcurie fit irruption dans la cuisine en criant : Voici la marraine.

    Ctait bien elle, en effet, couverte de sueur et charge comme une Dame de Nol. Dune main elle tenait les cordons dun grand sac orn de fleurs voyantes, do sortait, soigneuse-ment entoure dune fine serviette, une norme tresse, cadeau obligatoire laccouche. De lautre main elle portait un second ridicule qui renfermait un habillement complet pour son petit filleul et diffrents objets de toilette pour son propre usage ; en-fin elle serrait encore sous le bras un carton contenant la petite couronne et le bonnet de dentelles, aux longs rubans noirs, dont elle comptait se parer pour la crmonie.

    De joyeuses acclamations laccueillirent ; chacun courut sa rencontre, et elle eut fort faire se dbarrasser de ses pa-quets assez tt pour saisir toutes les mains amies qui se ten-daient vers elle. La jeune femme tait demeure sur le seuil, o les salutations recommencrent de plus belle, jusqu ce que la

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  • sage-femme vint les presser dentrer dans la chambre o elles pourraient tout aussi bien continuer leurs discours. Puis, joi-gnant le geste la parole, elle poussa sans faon la visiteuse sa place.