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  • La prire selon saint Augustind'aprs les Enarrationes in Psalmos

    Peu aprs sa conversion, Augustin (il nous le dit dans les Confes-sions, IX, IV, 8) avait brl de dclamer (les psaumes), s'il l'avaitpu, au monde entier. Est-ce pour raliser ce rve de jeunesse que,devenu prtre, il entreprit de donner aux fidles africains dont ilavait la charge, et travers eux au monde entier, un commentairecomplet du psautier? Ce commentaire, il y travailla durant vingt-sixannes de sa vie: de 392, peu aprs son lvation la prtrise, 418, soit douze ans avant sa mon. Ces vingt-six annes furentparmi les plus fcondes de la vie d'Augustin, tant par son exp-rience pastorale et par les controverses thologiques qu'il soutintalors que par l'enrichissement continuel de sa propre vie intrieure.Toute cette richesse de la pense et de la spiritualit de l'vqued'Hippone transparat dans ses commentaires des psaumes regrou-ps par les modernes sous le titre gnral: Enarrationes inPsalmos1-

    I. - La prire du Christ, prire de l'Eglise

    Certes, Augustin, en commentant le psautier, ne se proposait paspour but unique de donner un enseignement sur la prire. Mais,dans ce livre o, afin d'tre convenablement lou par l'homme,Dieu s'est lou lui-mme (In PS. 144, 1), le pasteur devait trouverplus d'un modle de prire offrir aux chrtiens chez qui il devi-nait ou cherchait susciter un dsir de rester troitementuni Dieu {Epist. 73, II, 5) semblable celui qui l'animaitlui-mme.

    Augustin d'ailleurs se plaisait reconnatre dans les psaumes unmiroir des sentiments de l'me. Comment alors ne pas les adop-ter pour la prire personnelle du chrtien? Si le psaume demande,demandez; s'il gmit, gmissez; s'il remercie, rjouissez-vous; s'ilespre et s'il exprime des sentiments de crainte, craignez. Car toutce qui est crit ici est notre miroir (In PS. 30, II, ni, 1).

    1. Le mot latin enarratio peut se traduire en franais par commentaire.

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    Mais, dira-t-on peut-tre, les sentiments exprimes par les psaumes(haine des ennemis, orgueil du fidle qui proclame son innocenceavec tant de suffisance et de satisfaction de soi-mme) sont parfoisbien loigns de ceux qui devraient animer un vrai disciple du Christ.F. Vandenbroucke n'a-t-il pas raison d'crire: Au sens littral, lespsaumes se droulent dans une atmosphre infrachrtienne , ce motsignifiant un monde des rapports entre Dieu et l'homme infrieurencore et antrieur la mdiation du Christ et la loi d'Amourdont la charte est l'Evangile2?

    La rponse cette question sera donne par Augustin lui-mme.Fidle toute la tradition chrtienne qui, ds les temps apostoli-ques, a fait du psautier un livre de prires chrtiennes, il a reconnudans l'Ancien Testament en gnral et dans les psaumes en particu-lier une prparation au Nouveau Testament, qui ne prend son sensvritable qu'avec la rvlation du message chrtien. L'Ancien Tes-tament est un mystre dans lequel se cache le Nouveau, crit-ildans la Cit de Dieu (IV, xxxni). A propos des psaumes, saintAugustin crit:

    II faut tout rapporter au Christ si l'on veut suivre la voie d'une saineintelligence; ne nous loignons pas de la pierre angulaire, de peurque notre intelligence ne vienne dfaillir... Sur quelque point quel'esprit de l'homme hsite en entendant les Divines Ecritures, qu'ilne s'loigne pas du Christ. Quand le Christ lui aura t rvldans ces paroles, qu'il comprenne qu'il a compris mais, tant qu'iln'aura pas compris le Christ dans ces mmes paroles, qu'il n'aitpas la prsomption de croire qu'il les a comprises (In PS. 96,2).

    En appliquant cette rgle d'exgse aux psaumes de faon rigou-reuse, comme il le fait dans les Enarrationes, Augustin se rattachait une tradition que l'on peut faire remonter au Christ lui-mme,disant aux disciples d'Emmas: Ne saviez-vous pas qu'il faut ques'accomplisse tout ce qui est crit de moi dans la loi de Mose,dans les prophtes et les psaumes? (Le 24, 44).

    Balthasar Fischer a ton bien dfini la mthode exgtique desPres de l'Eglise dans cette formule qui s'applique la lettre la mthode d'Augustin dans les Enarrationes: Les psaumes parlent l'Eglise primitive au sujet du Christ ou bien, en eux, elle parleau Christ, ou bien elle entend en eux le Christ parler au Pre3.

    2. F. VANDENBROUCKE, Les psaumes, le Christ et nous, Louvain, Centre litur-gique, 19652, p. 15.

    3. B. FISCHER, Le Christ dans les psaumes, la dvotion aux psaumes dans l'glisedes martyrs, dans La Maison-Dieu n 27 (1951/3) 95.

  • LA PRIRE SELON SAINT AUGUSTIN 373

    Un autre principe d'exgse, tout aussi fondamental et qui dcouledu premier, va permettre Augustin d'enrichir et d'approfondirencore sa rflexion sur les psaumes et de tirer de ces derniers unenseignement cohrent concernant la prire chrtienne. Non seule-ment en effet le Christ, pour lui, parle dans les psaumes, maisil y parle en tant que Christ total. Selon P. Borgomeo, lesEnarrationes sont le lieu privilgi de cette prsence massive dela doctrine du corps du Christ, puisque le principe exgtique quiles anime repose sur ce mystre: la voix du Christ lui-mme, maisdu Christ tout entier, savoir de la tte et du corps4.

    Il serait trop long de citer tous les passages des Enarrationes oAugustin explique le principe qui l'a guid dans son exgse despsaumes. Redisons simplement avec lui que, dans ceux-ci, le Christparle tantt dans la personne de ses membres, tantt en sa proprepersonne, comme notre tte (In PS. 142, 3). Le plus souvent d'ail-leurs, Augustin a recours simultanment aux deux explications l'intrieur du commentaire d'un mme psaume. Il nous donne parailleurs cet avertissement: Quand vous entendez les paroles dela tte, n'en sparez pas le corps, car ils ne sont plus deux maisune seule chair (In PS. 37, 6). Or, une seule chair ne peut avoirqu'une seule langue et ne peut que dire les mmes paroles (cf. ibid.).

    Les consquences qui dcoulent de ce principe sont multiples etd'une extrme importance pour comprendre la doctrine d'Augustinconcernant la prire chrtienne.

    La premire est que le Christ est vraiment le centre, le pivotautour duquel tourne cette prire. L'Enarratio sur le PS. 85 endonne une formulation concise mais parfaite: Le Christ prie pournous... Il prie en nous... Il est pri par nous (In PS. 85, 1).

    Deuxime consquence: toute prire d'un chrtien adhrant vrai-ment au corps du Christ (ce qui exclut les hrtiques et les schisma-tiques, que nous retrouverons bientt) devient prire du Christ lui-mme. Le Christ assume toutes les prires prononces par l'undes siens. Lorsque l'un de mes membres prie ainsi, c'est moi quiprie ainsi, lui fait dire Augustin dans l'Enarratio sur le PS. 140(In PS. 140, 7).

    La prire chrtienne prend ainsi des dimensions insouponnesde qui n'a pas cherch pntrer avec Augustin dans le grand

    4. P. BORGOMEO, L'glise de ce temps dans la prdication de Saint Augustin,Paris, tudes Augustiennes, 1972, p. 198,

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    mystre du Corps du Christ. Le chrtien peut dsormais prier,comme nous le verrons, dans le secret du cur, dans la cham-bre close, crier au-dedans, sa prire n'est pas celle d'un individuisol, repli sur lui-mme, elle devient celle de tous les chrtiensmembres du Corps du Christ. Avec son bon sens habituel, l'vqued'Hippone tire de l'image paulinienne toutes les consquences qu'ellepeut comporter: Quand par hasard dans la foule on marche surton pied et que tu souffres, ta langue crie: 'tu m'crases!', ellene dit pas: 'tu crases mon pied!', elle dit: 'tu m'crases', et pour-tant personne ne l'a touche. Mais le pied qui est cras ne sespare pas de la langue {In PS. 30, II, 3).

    Ailleurs encore, de faon moins pittoresque, Augustin rsumerasa doctrine sur ce point en disant: C'est notre voix... que nousdevons reconnatre dans ce psaume... Je ne dis pas la ntre enpensant seulement ceux qui sont ici prsents; mais la ntre nous tous qui sommes dans le monde entier, qui sommes de l'Orient l'Occident. Et pour que vous sachiez qu'il s'agit de notre voix,le psalmiste parle ici comme un seul homme... car, dans le Christ,nous sommes un seul homme (In PS. 60, 1).

    Augustin ira mme jusqu' affirmer, dans YEnarratio sur le PS.108, que toute prire qui n'est pas faite au nom du Christ nonseulement n'est pas agre de Dieu, mais constitue un pch. LePS. 108, suivant une tradition qui remonte au Prince des Aptres,passe pour une prophtie du sort de Judas (In PS. 108, 1; cf. Ac1, 15-26), et le verset 7 de ce psaume, Que sa prire lui soit impu-te pch, fait l'objet de ce commentaire: II n'est de juste prireque par le Christ et (Judas) le vendait par ce crime excrable. Laprire qui ne passe pas par le Christ non seulement ne peut effacerle pch, mais elle devient elle-mme pch5.

    Judas n'est pas le seul s'tre retranch volontairement du Corpsdu Christ. Nombreux sont au Ve sicle ceux qui, tout en se rcla-mant de Jsus-Christ, n'appartiennent pas l'Eglise catholique. Lesplus connus d'Augustin sont videmment les donatistes, dont lesbasiliques Hippone avoisinaient celles des catholiques et dont lesfidles s'affrontaient, rudement parfois, ceux qui frquentaient lesglises catholiques. C'est bien sr eux que pensait Augustin lorsqu'ildisait dans YEnarratio sur le PS 98: Les hrtiques n'adorent passur cette montagne parce que cette montagne a rempli la face de

    5. In PS. 108,9, trad. J. PERRET, dans Saint AUGUSTIN, Priez dieu. Les Psaumes,Paris, Cerf, 1982, p. 68.

  • LA PRIRE SELON SAINT AUGUSTIN 375

    la terre; ils se sont attachs une partie et ils ont perdu le tout.Et le prdicateur de conclure : L'Eglise catholique, vous avez, vous,la joie d'tre en communion avec elle. Mais ceux qui ne sont pasen communion avec elle, parce qu'ils adorent et louent Dieu endehors de cette montagne, ne sont pas exaucs en vue de la vieternelle {In PS. 98, 14).

    Durets dogmatiques dues un contexte polmique crira P.Borgomeo6, propos de passages de ce genre qui heurtent peut-tre notre esprit moderne plus port