kurt vonnegut - .le héros d’abattoir 5, billy pilgrim, a décollé du temps terrestre. ce temps

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  • K u r t V o n n e g u t

    A B A T T O I R 5

    Pr face indi t e de Mayl i s de Kerangal

    Traduit de l anglais (tats-Unis) par Luci enne Lotringer

    ditions du Seuil

  • ABATTOIR 5OU

    LA CROISADE DES ENFANTS

    FARANDOLE DUN BIDASSE AVEC LA MORT

    par

    Kurt VonnegutGERMANO-AMRICAIN DE QUATRIME GNRATION

    QUI SE LA COULE DOUCE AU CAP COD,

    FUME BEAUCOUP TROP,

    ET QUI, CLAIREUR DANS LINFANTERIE AMRICAINE,

    MIS HORS DE COMBAT ET FAIT PRISONNIER,

    A T, IL Y A BIEN LONGTEMPS DE CELA,

    TMOIN DE LA DESTRUCTION DE LA VILLE

    DE DRESDE (ALLEMAGNE),

    LA FLORENCE DE LELBE ,

    ET A SURVCU POUR EN RELATER LHISTOIRE.

    CECI EST UN ROMAN

    PLUS OU MOINS DANS LE STYLE TLGRAPHIQUE

    ET SCHIZOPHRNIQUE DES CONTES

    DE LA PLANTE TRALFAMADORE,

    DO VIENNENT LES SOUCOUPES VOLANTES.

    PAIX.

  • La prsente traduction a t revue conformment

    au texte dorigine.

    T E X T E I N T G R A L

    T I T R E O R I G I N A LSlaughterhouse-Five

    D I T E U R O R I G I N A LDelacorte Press-Seymour Lawrence

    original : 1969, by Kurt Vonnegut, Jr.

    978-2-7578-5612-3( 2-02-001571-4, 1re publication)

    ditions du Seuil, 1971, pour la traduction franaise Points, 2016, pour la prface

    Le Code de la proprit intellectuelle interdit les copies ou reproductions destines une utilisation collective. Toute reprsentation ou reproduction intgrale ou partielle faite par quelque procd que ce soit, sans le consentement de lauteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaon sanctionne par les articles L. 335 -2 et suivants du Code de la proprit intellectuelle.

  • Mary OHare et Gerhard Mller

  • Les bufs se lamentent

    Et lenfant sveille.

    Mais le roi du monde

    Ne pleure, merveille !

  • I

    PRFACE

    Ainsi vont les choses

    Demble, Abattoir 5 droute. La page de garde dabord, telle une porte entres multiples le titre qui prcise un lieu, puis le sous-titre La croisade des enfants qui, lui, regarde compltement ailleurs, puis encore un autre sous-titre dune tonalit diff-rente, Farandole dun bidasse avec la Mort , puis le nom de lauteur Kurt Vonnegut, et enfi n cette notice biographique rallonge qui se lit la fois comme le programme de ce qui nous attend, et comme une pi-taphe. Impression dun texte dgoupill, dun texte qui sapprte partir dans tous les sens.

    Droute, donc. Ce qui est bon signe au seuil dun livre dont je sais quil sapprte dire les hommes en droute dans la guerre, et en droute longtemps aprs quelle sest apparemment acheve la guerre ne fi nit jamais , qui sapprte dire lgarement et le chaos, la dbcle du sens ; un livre qui sapparente, dans sa forme mme, un droutage intgral. Ou comment lexprience de la mort que connut lhumanit durant la Seconde Guerre mondiale, cette catastrophe dune violence sidrale, trouve dans Abattoir 5 lune de ses

  • II

    expressions les plus justes. Puisque pour tracer cette faille qui a bris toute forme de continuit, qui a fractur le temps, Vonnegut applique son livre un traitement analogue : il brise toute forme de continuit dans le roman, il fracture le langage. Et la lecture vrifi e ds lors limpression premire : oui, cest bien un texte qui part dans tous les sens, afi n den rsorber un seul, livr par les extraterrestres de Trafalmadore : Le mot pourquoi ne veut rien dire.

    Le hros dAbattoir 5, Billy Pilgrim, a dcoll du temps terrestre. Ce temps linaire, ce temps cal sur lordre cosmique, rgulier, intelligible, ce temps-l nest plus le sien, il sest drout. Dsormais, Billy voit sa vie plat, il lembrasse dun seul coup dil et sy dplace continuellement. Billy voyage, Billy se transporte, Billy plerine*. Il sjourne dans des temps diffrents, habite des espaces multiples. Il est soldat errant pris dans la dbcle dans une fort du Luxembourg en 1944, opticien dpressif enlev par une soucoupe volante et saccouplant avec la fabuleuse Montana Wildhack sous le dme de verre du zoo de la plante Trafalmadore en 1967, en train dexaminer les yeux dun petit mongolien qui a besoin de lunettes en 1958, assis aux cts de son beau-pre dans un avion qui sapprte percuter une montagne du Vermont avec vingt-huit autres opticiens en 1968, imbriqus comme des cuillres , avec son pouse Valencia en pleine lune de miel au cap Anne, et surtout il est Dresde, prisonnier de guerre travaillant dans lAbattoir 5, un cube de parpaings dun tage,

    * Pilgrim, en anglais, signifi e plerin. [N.d..]

  • III

    muni lavant et larrire de portes glissires [] qui servait dabri aux cochons en passe dtre gorgs , il y est quand un dluge de bombes sabat sur la ville entre le 13 et le 15 fvrier 1945, faisant tant de vic-times que jamais on ne put saccorder sur leur nombre. Pourtant, dans cette sorte de faillage permanent, Billy Pilgrim nest jamais dlest de lunit de sa vie, il nest jamais quelquun dautre que lui-mme. Mieux encore, cest dans ce mouvement constant de dispersion, dcla-tement, de dcomposition que Billy se recompose, quil se ressaisit, et se restitue : il se tient la fois sur ses jambes en Allemagne en 1944 et dans sa Cadillac en 1967.

    Si Abattoir 5 est un texte hors normes, cest dabord parce que Kurt Vonnegut y cre un nouveau rapport au temps, la mmoire, au souvenir. Singulirement, ce texte, qui est aussi un tmoignage de guerre crit par un vtran, par un survivant, nest pas un roman de la mmoire, il ny est pas question de se souvenir. Billy Pilgrim ne se souvient jamais : il glisse, il est projet, il plane, il roule, il capte, il intercepte, il saisit. Il baisse les paupires, il les rouvre : il est l. Il na pas explorer le temps la recherche des faits. Ils brillent encore au fond de lui . Sur la plante Trafalmadore, il a appris dis-cerner la permanence des instants , et que ce nest quune illusion terrestre de croire que les minutes se succdent comme les grains dun chapelet et quune fois disparues elles le sont pour de bon . Abattoir 5 tire sa radicalit saisissante de ce geste : il est crit rebours de toute ide de remmoration autrement dit laction de faire venir la mmoire dans le prsent car tout est

  • IV

    l, tout est toujours l, toujours activ, vivant. Tout est toujours et pour toujours au prsent. Les bombes au phosphore qui souffl ent les toits des immeubles de Dresde et grillent les habitants de la ville, la douceur des Trafalmadoriens. Lexprience est irrductible cest cela que nous dit Vonnegut, cest cela que je lis, et que jentends.

    Le roman part dans tous les temps, dans tous les lieux. Il est affol, affolant, on le croit fou. Il mlange les registres, loralit crue, les descriptions hallucines, les rcits calibrs de militaires haut grads analysant la stratgie du bombardement de Dresde. Cette langue composite est amplifi e par la dislocation du rcit, dislocation qui est ici le carburateur du roman, et son horizon. Lcriture se confronte aux lois historiques du langage pour le fendre, lcarter, le segmenter, y mna-ger des troues, des brches, des espaces assez vastes pour y faire entendre le grand cri radical de Vonnegut, pour y loger des vies extraterrestres, et y faire vivre tous les temps de la vie de Billy Pilgrim quasi simul-tanment.

    Quasi seulement. Car lordre du livre, lui, demeure. Cest mme tout ce quil reste Vonnegut qui sen saisit avec une ardeur furieuse : cet espace stable, disponible, circonscrit, seul primtre o lexprience devient dicible, cette page, puis cette autre qui vient derrire, et encore cette autre, et ainsi de suite. Quasi simultanment. Il nest donc pas de split-screen ici mais un processus continu de montage qui permet Vonne-gut de travailler la plastique du temps, lui permet de dcons truire la continuit linaire de la narration pour

  • V

    aller toucher le cur mme du chaos, puis de le creuser, afi n dy librer cette ligne de fuite, et dinscrire dans son roman cette migration orbitale, merveilleuse et gniale vers Trafalmadore et les Trafalmadoriens.

    Le montage comme art potique, cest ce dont Von-negut use dans Abattoir 5 o la lecture convoque un fl ot dimages discontinues, de raccords brutaux ou potiques Billy Pilgrim et Roland Weary dans le lit dun ruisseau glac, soldats perdus guetts par les Allemands / Billy patine en chaussettes blanches, sches et propres sur une piste de danse, sous les vivats du public / Billy avec un micro dans un restaurant chinois dIlium, les membres du Rotary Club lont lu prsident, il ouvre la bouche et sa voix est merveilleuse/le ruisseau gel et Roland Weary qui secoue Billy comme un prunier , cest ce dont Vonnegut use pour crer ce temps romanesque qui permettrait galement au lecteur dembrasser la vie dun seul coup dil.

    Remonter la ralit que la violence a dmonte. Dmonter le roman afi n de faire voir la ralit violente. Abattoir 5 se prsente comme une succession de cuts, un fl ux heurt qui donne au texte son jeu de vitesses complexe, son nergie phnomnale, sa puissance perturbante. Car il ne sagit jamais pour Vonnegut de remettre de lordre dans le chaos, de rinscrire cette continuit nouvelle, rinvente, que le montage justement autorise : il sagit au contraire daccuser le ravage, de rvler la destruction, de signifi er au lecteur dans quelle folie, dans quel merdier, dans quel chagrin inutile la guerre nous plonge et nous maintient. ce titre, Abattoir 5 ne saurait se lire dans une optique de

  • genre : il ny a pas danticipation. Cest un roman de science-fi ction qui agit comme une rtrospective. Le passage par Trafalmadore est un moyen de regarder ce qui a eu lieu. De faire rsonner lHistoire.

    Comme le ruban de Scotch sur la bande de montage, une inscription revient sans cesse : Ainsi vont les choses. Elle ponctue les scnes les plus absurdes, les plus tranges, les plus banales du roman. Ainsi vont les chos

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