jules barbey d'aurevilly, littérature Épistolaire, 1893

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  • XIX e SICLE(deuxime srie)

    LES OEUVRESET

    LES HOMMES

  • J. BARBEY D'AUREVILLY

    LITTRATUREPISTOLAIRE

    PARIS

    ALPHONSE LEMERRE, DITEUR23-31, PASSAGE C H O I S E L , 23-", I

    M DCCC XCIII

  • /3j

  • BALZAC- 1

    C'est au moment o l'on publia les Mmoires dePhilarte Chasles, auquel je reprochais d'avoir courl

    le portrait de Balzac, qui, pour tre ressemblant,

    aurait d tre colossal, que parut la Correspondance

    de ce grand homme de lettres, comme une immenserplique Philarte Chasles et tous ceux qui se sont

    permis de parler, avec plus ou moins de renseigne-

    mentsou de fatuit tourdie, de l'auteur de la Comdie

    humaine. La Correspondance de Balzac est mmeinfiniment mieux qu'un portrait, ft-il fait par un

    Michel-Ange ou un Raphal de la plume. C'est la

    chair et le sang, le cerveau et le cur, l'unie et la vie

    \. La Correspondance de Bahac [Constitutionnel, 27 novem-bre 1870).

  • :1 LITTRATURE EP1ST0LAIRE

    d'un homme qui, dans l'art littraire le plus clatantet le plus profond, fut la fois un Raphal et un

    "Michel-Ange.

    Balzac, en effet, Balzac est tout entier, de pied en

    cap. de fond et de surface, dans cette Correspondance,

    publie, avec raison, comme le dernier volume de ses

    OEuvres, les clairant par sa personne, les clo-

    sant par l'homme, et dmontrant la chose la plusoublie dans ce temps o le talent voile si souvent la

    perspnne de son rayon et lui fait malheureusement

    tout pardonner, c'est que l'homme galant l'artiste le

    rend plus grand et en explique mieux la grandeur.Pour ma part, je suis de ceux qui pensent (l'ai-je

    assez rpt ici et ailleurs?) que la force de la mora-

    lit dans un homme doublait la puissance de sonesthtique. Pour ma part, je n'ai jamais cru que sousle bnfice du plus inquiet et du plus terrible des

    inventaires, au grand talent sans moralit. A mes

    yeux, le talent surtout dans l'art que pratiquait

    Balzac est une question d'me tout autant qued'intelligence... Byron, tout coupable qu'il fut parfois,

    tait une me magnanime, faite pour la vrit, mmequand il la mconnaissait; car il l'a souvent mcon-nue... Balzac, lui, est aussi grand par lame que parl'esprit, et c'est la grandeur absolue! Franchement,

    je m'en doutais bien un peu, l'accent de ses admi-rables livres. Mais en voici la preuve: c'est cette Cor-

    respondance! Une preuve de plus de cette vrit qu'en

  • BALZAC :{

    tout temps j'ai infatigablement proclame : c'estque s'il est possible encore qu'une me basse ait quel-que talent, il est impossible qu'elle ait du gnie!

    Or, Balzac en avait, du gnie, et du plus crateur.

    Ce n'est plus ni discutable, ni discut. Cela l'a t

    assez longtemps, mais c'est fini : Balzac est sur son

    socle, et personne ne l'en fera descendre ! Je n'ai point

    m'occuper ici de ses uvres, que tout le mondedvore parce que tout le monde a t dvor parelles... Quel serait l'acadmicien, n'ayant pas vouluvoter pour Balzac quand il fut question de le mettre l'Acadmie, qui oserait prsentement nier son

    gnie? Qui oserait toucher irrespectueusement cettearche de la Comdie humaine et Balzac, ce Balzac

    presque insult, il y a vingt ans, jusque parce pauvrepetit Doudan,qui n'tait pas mchant, mais qui eut le

    tort, toute sa vie, de pondre les jolis ufs qu'on a

    dnichs depuis, dans un nid d'oies acadmiques qui

    lsa gts! La Gloire est venue pourBalzac,ce//e pied-

    bot, qui arrive enfin ! et elle a jet sur la tte de tout le

    monde le poids d'un gnie crasant, qui a cras ceuxqui le niaient ou qui voulaient le diminuer. Le dix-

    huit Brumaire de Balzac n'a eu lieu qu'aprs sa mort.

    En cela, il a t plus malheureux que Napolon, qui.

    du moins, toucha pleine main sa gloire, et lit des

    ennemis envieux de tout pouvoir d'un seul lis trs

    humides et trs obissants valets du sien! Seulement,

    le dix-huit Brumaire de Balzac, qui a fini par cette

  • 4 LITTRATURE P1ST0LAIRE

    merveille des Parents pauvres, n'a pas t suivi d'un

    Waterloo !

    Et, cela tant reconnu et irrfragablement certain,

    la Critique n'a point ici s'occuper du gnie de Bal-

    zac, incontestable comme la lumire, ni de ses Ui-

    vres, pour lesquelles, s'il tait ncessaire de les ana-

    lyser et de les juger, il faudrait l'tendue d'un Cours

    de littrature, mais elle va s'occuper de son me,

    de sa personne morale, Balzac, aperue, souponne

    travers son gnie, mais vue et pour la premire

    fois dans le plein jour d'une Correspondance quimontre la plus magnifique nature dans sa complte

    ralit !

    Il

    Que grces lui soient rendues, cette Correspon-dance qui balaie, du coup, les anecdotes et les anec-

    dotiers sur Balzac, les anecdotes et les anecdotiers qui

    s'attachent toute clbrit et sont la vermine de

    toute gloire. Balzac a souffert plus que personne, en

    raison de son omnipotente supriorit et de la vie

    qu'il s'tait cre, de ces insectes littraires. Lorsque

    mme cette Correspondance fut publie, ne sont-il pas

  • BALZAC r,

    revenus la charge, comme mouches qu'on chasse,et n'ont-ils pas essay de prendre une dernire suce

    dans la clbrit de l'illustre romancier, qui va

    leur chapper?... La Correspondance rendra dsor-

    mais impossible ces petits rgals des commres, bec

    vide et ventre vide, de la litti^ature, mme lasubstance d'un grand homme. Que n'a-t-on pas ditde Balzac? Que n'a-t-on pas dit du matrialismeardent de sa nature, de son amour effrn, de son

    amour d'alchimiste pour l'or, de son besoin furieux

    de luxe, de richesse, de millions; et, pour en acqu-

    rir, de ses entreprises insenses et... avortes; de ses

    illusions, de ses dettes, qui n'taient pas des illusions,

    de ses manies, de ses vices, de sa vie cache, qui

    impatientait la curiosit et dans laquelle il se retran-

    chait, ce grand travailleur comme il n'en exista peut-

    tre jamais, contre les importunits de toute sorte

    qui l'assigeaient et surtout contre cet affreux coup

    de sonnette du crancier, qui a bien, aprs tout, le

    droit de sonner, mais qui n'en rend pas moins fou le

    dbiteur de gnie, qui a besoin de toute sa tte,

    mme pour le payer?... Oui! que n'a-t-on pas dit?... Toute personnalit grandiose est odieuse, quand elle

    n'a pas le pouvoir, a crit Balzac, dans sa Cor-

    respondance, et il entendait certainement le pouvoir

    matriel, politique, absolu; le pouvoir qui a les six

    laquais de Pascal, multiplis par une nation, et qui

    empche toute contestation insolente; le pouvoir

  • 6 LITTRATURE P1ST0LAIRE

    qui cre des chambellans! car les hommes n'ont pasassez de gnrosit intellectuelle pour s'incliner

    devant l'Esprit pur, rduit sa seule force. Moins

    intressants que l'Intim, qui avait quatre enfants

    nourrir, il leur faut, mme sans enfants, des coupsde bton! Autant, chaque uvre nouvelle de Balzac,

    de ce prodigieux producteur, il tait impossible

    de ne pas convenir du prodige de sa production,

    autant on cherchait diminuer, dans sa vie morale

    et pratique, l'tre si souverainement suprieur dans

    l'ordre de l'esprit et de l'idal; et c'est ainsi qu'on

    tait parvenu faire de la toute-puissance de Balzac

    quelque chose d'norme, il est vrai, mais d'anormal,

    d'trange, de mystrieux, d'absorb int, dans lequel

    l'homme moral n'tait plus pour rien, quelque chose

    enfin comme une mcanique de gnie, comme unesplendide et nigmatique monstruosit!

    Eb bien, c'est l que fut l'erreur de l'imagination et

    de l'opinion contemporaines! Balzac n'est point cette

    chimre. Il n'est pas si incomprhensible que cela. Il

    n'est pas, qu'on me permette le mot, si kypertrophi-

    quement intellectuel. Il tait, au contraire, un orga-

    nisme trs quilibr et trs accompli. Il tait composd'un cerveau et d'un cur comme les autres hommes.

    Seulement, ce cerveau et ce cur taient galement

    gracds et formaient la plus opulente harmonie. Ce

    Gaulois et ce Babelaisien, qui a crit les Contes, drola-

    tiques avec la gaiet de Rabelais, le Titan-Satyre, et

  • I! A L f. A C 7

    qui y a ml les choses les plus inconnues Rabelais, l'attendrissement et la mlancolie, tait roma-

    nesque pour son propre compte, dans la plus noble

    acception de ce mot charmant : romanesque ! Leslivres que nous crivons, moulent toujours un peunotre vie. Vous vous rappelez ce pur et idal Daniel

    Darlhs, si chevaleresque ment amoureux de la prin-

    cesse de Cadignan, dans les Scnes de la Vie parisienne?

    Balzac fut rellement ce Darths. Il fut encore YAlbert

    Savants d'un autre roman, cet Albert Sayarus qui veut

    acheter, par le travail et par la gloire, le bonheur quidoit venir du mariage avec une femme aime. La res-semblance dans le sentiment et dans la position saute

    aux yeux... Balzac, cet inventeur, qui inventa pro-

    pos de tout et qui eut mme le dfaut sublime de tropd'invention, car il inventa jusque dans la Critique etdans l'Histoire, et il les faussa, quelquefois, toutes

    les deux, mais comme il n'y avait que lui qui pt les

    fausser! Balzac qui, un jour, s'inventa, dans sa

    pense et dans son dsir, l'homme politique qu'heu-

    reusement il ne fut jamais, n'avait pas besoin de s'in-venter romanesque. Naturellement il l'tait, et

    peut-tre le plus romanesque de tous les hros de

    roman qu'il avait invents !

  • LITTRATURE PISTOLAIRE

    III

    Sa vie fut hroque, en effet, dans les deux choses

    qui l'ont dvore, dans le travail et dans l'amour

    d'une femme, aime penda

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