inevitablement (aprés l'école)

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Essai critique de Julie Roux sur l'école et la façon de s'en défaire -1. L’enseignant et sa lutte - 2. « Notre métier : évaluer » - 3. Le savoir et ses « contenus » - 4. La transparence des acquis - 5. Toujours plus - 6. Abolition de l’enfance - Pour finir "Que la joie vienne, mais oui, mais oui , l'école est finie !"

TRANSCRIPT

  • Invitablement(aprs lcole)

    Que la joie viennemais oui mais ouilcole est finie

  • 1. Lenseignant et sa lutte

    SouvenirEn 2003, il y eut ce que lon appelle un mouvement social, men par des enseignants, qui adur quelques semaines et qui a pris fin juste avant lt. Que lon se souvienne mieux de lafin de ce mouvement que des vnements qui en ont tiss le cours nest pas un hasard. Carsest diffus, pour quelques-uns ds ce moment-l, et pour beaucoup quelques temps plustard, le sentiment que la manire dont il finissait dlivrait sa vrit. Et que cette vritntait pas brillante.Que stait-il pass ? Quimportent les pripties, le mouvement tait comme un rsum dece quavaient t tous les autres mouvements depuis dcembre 1995, savoir un lan quitourne court et pour beaucoup, une dception qui sapprofondit. Quelques-uns avaientpourtant voulu croire que les dclarations radicales des leaders improviss pouvaient trecette fois-ci autre chose que des rodomontades. Que linvitable nous irons jusquaubout pouvait se traduire par une certaine tenue des gestes qui accompagnent une lutterelle, une lutte la hauteur de ce type de dclarations. Il nen a rien t, et nultonnement ce que cette fin avorte ait abouti quelques dpressions chez ceux qui, tropnafs pour tre des professionnels du militantisme, avaient rellement cru en ce quedautres, ou eux-mmes, disaient.On se souvient donc que le temps des preuves du bac approchait, accompagn duneprometteuse menace : sil ne leur tait pas donn satisfaction, les enseignants necorrigeraient pas les copies, voire empcheraient le droulement des preuves. Sont alorsarrivs les discours sur la responsabilit de lenseignant, sur le fait quil ne pouvait pas lui-mme saborder sa profession au moment o il sagissait de la sauver, les menaces de retraitde salaires qui toucheraient aussi la priode des congs dt et autres balivernes auxquellespersonne ne pouvait dcemment prter loreille. Mme certains syndicalistes passs matresdans lart de la manipulation grossire devaient sentir que, cette fois-l, ils exagraient unpeu. Pourtant tout sest pass comme prvu : il y a eu quelques actions symboliques, unedernire manifestation expressment conue, selon labjecte expression syndicale, commeun baroud dhonneur , quelques vellits vite teintes de ne pas corriger les copies, oude leur attribuer la mme note, et puis on sest rang.Depuis, une amertume est reste. Encore une fois : pas pour la plupart des professionnelsde laction militante, des activistes du cadrage des mouvements, qui veillent ce que rien ne dborde jamais, et qui au vu dune telle ambition sont souvent satisfaits de leur propreaction. Mais pour ceux, syndiqus ou pas, militants ou pas, qui avaient voulu croire queleur parole ntait pas vide. Certes, mme parmi eux, il y en a eu pour dnier ce qui tait entrain davoir lieu au moment o le mouvement tournait court. Mais ce dni neffaait rien : ilsagissait seulement darrter un processus qui allait devenir trop exigeant pour qui sesthabitu voir dans la grve ponctuelle le comble de laction contestataire. Il sagissait defaire avorter une lutte en toute conscience, en faisant mine de ne pas tre les parjures de cequi pourtant avait t incessamment promis les semaines prcdentes. Il fallait pour celarefouler ce dont chacun savait quun mot seulement pouvait le nommer, un mot un peueffrayant, dautant quon sentait bien quil pouvait condenser lui seul la vrit de tout ceque le mouvement aura ds lors t. Ce mot, ctait celui de lchet.

  • Embarras

    Qui enseigne est la plupart du temps incapable dagir encorepersonnellement pour son bien, il pense toujours au bien de ses disciples,et toute connaissance ne le rjouit que dans la mesure o il peutlenseigner. Il finit par se regarder comme un lieu de passage du savoir, ensomme comme un pur et simple moyen, si bien que cen est fait de sonsrieux en ce qui le concerne

    Nietzsche, Humain trop humain I, 200

    Les luttes enseignantes se caractrisent par une certaine ptrification des attitudes en leursein. Les mouvements enseignants sont chaque fois, pour les cadres syndicaux, loccasionde faire revivre les gestes associs aux grandes figures de la lutte dans la tradition dumouvement ouvrier. Le srieux dans la considration de la situation, le sentiment de laresponsabilit, la capacit denvisager une stratgie de grande envergure : autant de traitsqui peuvent tre les supports dune identification. Mais cest justement lidentification avecles anciens meneurs de lutte qui justifie quil ny ait plus de vraies luttes, puisque ce nestjamais le moment daller trop loin . On a gard le srieux et la considration tactiquecomme formes vides, une fois enterre la perspective rvolutionnaire (et avec elle, lesouvenir mme du mouvement ouvrier). On a gard la propension encadrer lesmouvements, l o ceux-ci ne meurent plus que dtouffement l o le mieux quil pourraitleur arriver serait un gigantesque dbordement, qui seul leur permettrait de respirer nouveau.Mais ce rapport la fois fig et funbre au militantisme ne fait que traduire un embarrasbeaucoup plus gnral lgard de la politique. Cest du fait mme de cet embarras que lesenseignants peuvent prter le flanc aux critiques qui voient en eux des privilgis arc-boutssur leurs acquis . Lembarras lui-mme na pas sa source dans une crispation corporatiste du moins celle-ci nest que leffet dautre chose.Cest une sorte de promesse tacite faite lenseignant, comme contrepartie aux difficultsquil allait ncessairement rencontrer dans la situation de cours : il sera du moinsentirement matre de celle-ci, seul mme de dterminer la forme quil voudrait lui donner supposer bien sr que les lves le lui permettent. Cette promesse a t dune certainemanire trop bien entendue. Il semblerait que tout ce qui est susceptible de venir se placerentre lenseignant et sa classe, tout ce qui vient ainsi perturber le caractre artisanal dumtier, lengagement personnel quil requiert, est vcu comme une ingrence, comme uneintrusion intolrable. Toute rforme , quelle vienne de ltat ou dailleurs, est ds lorsperue comme une telle intrusion.Cest pourquoi, sans doute, la critique du libralisme na jamais pu se donner dans lemonde enseignant la clart ncessaire pour conduire une relle intransigeance : elle y esttrop mle une phobie de lintrusion. Cette phobie demeure inavouable, mais cest elle quiprovoque linertie trs particulire de ce monde, par ailleurs si soucieux jusquici de semontrer progressiste .Pourtant, il sagit bien dopposer une rforme une autre. Celle qui se met en place depuisquelques annes, et devant laquelle jusquici les enseignants nont fait que protestermollement, ne fait quintroduire lcole limpratif du rendement. Ce terme ne doit passentendre en un sens strictement conomique : il ne sagit pas seulement de faire desprofits, il sagit dabord de diffuser les dispositions par lesquelles chacun est censreconnatre quune vie russie est une vie voue la recherche de lefficacit. Ou plutt :quune vie qui vaut la peine dtre vcue est une vie tout entire tourne vers laperformance.Face cela, donc, il serait pour le moins dsastreux de sen tenir dfendre on ne sait plustrop quels acquis . Nous ne voyons pas que, pour sopposer sincrement la rforme quilivre par morceaux lcole aux entreprises, autre chose soit possible quune rforme tout

  • aussi radicale, mais allant en sens inverse. Seulement, concevoir une telle rforme oblige toucher ce qui, pour les enseignants, est intouchable, savoir le geste mme de latransmission.

    Point aveugleLongtemps, les enseignants ont eu rponse tout : on ne pouvait plus les accuser de lamoindre inconsquence, du moindre cart entre leur parole et leurs actes, entre ce quilstaient censs transmettre et ce quils faisaient rellement, car une telle accusation montraitseulement la navet de celui ou celle qui lnonait. Beaucoup ont ainsi pu vivre envritables hommes (ou femmes) de mtier, cest--dire comme des tres qui, o quils setrouvent et quoi quils fassent, se savent pleinement justifis. Certes, ces temps-ci, il y abien quelque chose comme une crise . Il y a comme le soupon diffus que ce qui, pourdautres gnrations, a fonctionn comme une lgitimation imparable, ne peut plus vraimentcontinuer jouer ce rle.Ainsi ne peut-on dsormais se rfrer sans douleur la vocation enseignante. Peunombreux, parmi ceux qui occupent les btiments de lcole, de la maternelle au lyce (pourne rien dire, encore, de luniversit), oseront cette rfrence pour dire ce qui les pousse uvrer dans lemploi quils sont censs avoir choisi. Cest mme en ralit une dispositioninverse qui semble dominer, quels que soient les oripeaux de vocation dont elle peut treoccasionnellement recouverte. Le mtier denseignant est pour beaucoup ce qui permetavant tout de passer un bon compromis entre les obligations sociales (gagner sa vie,occuper une fonction) et le souci daccomplissement de soi.Gnralement lenseignant aujourdhui se dit quavec une charge de travail somme toutemodre (que rvle le besoin incessant de dire quil est surcharg de boulot ) il ou elleaura bien le temps de se consacrer ce qui loccupe vraiment : ses recherchesphilosophiques, sa passion pour les auteurs anglais du XIXe, ses tentatives de compositionplastique ou musicale, sa curiosit pour les sciences dures . Ainsi lenseignant peut-ilarriver face des lves qui ne sont plus gure fascins ni mme impressionns par lafonction quil occupe, face des collgues aussi ennuyeux et aigris quil sen trouve dans latoujours sinistre salle des profs, ou mme dans cette situation ubuesque quest un conseil declasse, en se rptant que de toute faon, lessentiel nest pas l .Lessentiel est ailleurs. Do le besoin de faire sentir, mme dans une situation o il sagit dese soumettre une autorit plus grande, combien on est riche de tout ce qui nous habite parailleurs. Une fois que ce pli a t pris, il est cependant difficile dtre rellement quelquepart. Cest sans doute pour cette raison quil faut continuer sans cesse lesquive de ce qui alieu au pr