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  • LES ECHOS DE SAINT-MAURICE

    Edition numrique

    Joseph VOGEL

    Hippolyte porte-couronne (1)

    Dans Echos de Saint-Maurice, 1991, tome 87, p. 198-209

    Abbaye de Saint-Maurice 2014

  • Hippolyte porte-couronne (premire partie)

    Considr souvent comme une sorte de rationaliste hritier de l'esprit critique des Sophistes, Euripide n'en est pas moins le crateur d'une des plus attirantes figures religieuses de tout le thtre grec. La ferveur, aussi dlicate que brlante, qu'il a mise au cur de son Hippolyte pour la desse Artmis, en fait un hros qui n'a de parallle ni dans l'uvre d'Eschyle ni dans celle de Sophocle.

    On sait que l' Hippolyte porte-couronne inspira la Phdre de Racine. Mais, chez le pote franais, la passion incestueuse de la reine pour le fils de son mari retient toute l'attention, tandis que le jeune Hippolyte, quoi que disent ou pensent de lui les autres personnages de la tragdie, ne prsente gure plus d'attrait pour nous qu'un quelconque amoureux de salon.

    Celui d'Euripide a une tout autre prsence. A ct de la ple silhouette de son frre racinien, la haute figure de l'Hippolyte grec impose le mystre d'une me tout entire consacre une desse.

    C'est le portrait religieux de cet tre d'exception que voudraient esquisser les pages qui suivent. Pour ne pas nous perdre, nous essayerons de commenter la belle prire, prcde d'un cantique, que le jeune homme adresse la desse en entrant en scne.

    Le texte

    Aprs un prologue rcit par Aphrodite, arrive Hippolyte, en costume de chasse et tenant la main une couronne de fleurs. Il invite d'abord ses compagnons chanter la cleste Artmis. Et l'hymne s'lve, simple comme un cantique populaire, ardent comme un chant d'amour 1.

    1 Ma traduction ne vise qu' la fidlit littrale; il n'est d'ailleurs pas facile de rendre en franais le ton de cette posie.

    198

  • 62 Souveraine, trs auguste souveraine, Enfant de Zeus, Salut! Salut toi, fille

    65 De Lto et de Zeus, Artmis, La plus belle de toutes les vierges ! Dans le vaste ciel Tu habites le noble palais de ton pre, La maison d'or de Zeus.

    70 Salut toi, la plus belle, La plus belle dans l'Olympe De toutes les Vierges, Artmis !

    Hippolyte alors s'avance. Seul devant l'autel de la desse, il y dpose sa couronne en prononant cette prire :

    73 A toi les fleurs entrelaces de cette couronne : cueillie dans une virginale

    Prairie, matresse, je l'ai tresse pour te l'offrir.

    75 L, ni le berger n'ose patre ses troupeaux Ni le fer non plus n'a jamais pntr ; mais elle est virginale La prairie que l'abeille parcourt au printemps Et que la Pudeur entretient d'une rose ruisselante. A ceux qui n'ont rien appris, mais qui ont dans leur nature

    80 Reu des dieux en partage une vertu parfaite, A eux d'en cueillir les fleurs : les mchants n'ont pas le droit. Ah ! chre matresse, pour l'or de tes cheveux Reois ce bandeau que t'offre une main pieuse. C'est que moi seul j'ai ce privilge entre tous les mortels :

    85 Je partage ta vie et je m'entretiens avec toi, Entendant le son de ta voix, mais ne voyant pas ton regard. Puisse-je tourner la dernire borne comme j'ai commenc ma vie!

    199

  • Artmis

    Hippolyte est donc un dvot d'Artmis. Puisque, ds son entre en scne, il se dfinit par les relations qu'il entretient avec elle, il nous faut d'abord, afin de pntrer dans son me, savoir qui est cette fille de Lto qu'a lue son cur.

    La personnalit d'un dieu hellnique est toujours complexe. On sait que le Panthon de la Grce est le point de rencontre de trois courants religieux diffrents, formant une synthse qui n'exclut pas toujours certaines ano-malies.

    Comme il en est ainsi non seulement pour l'ensemble des dieux grecs, mais pour chacun en particulier, on n'a quelque chance de comprendre Artmis qu'en remontant aux sources qui lui ont fourni ses traits caractristiques.

    A. Une divinit genne

    Ce qui frappe d'abord lorsqu'on tudie la religion grecque, c'est son carac-tre non-grec. En effet, lorsque les envahisseurs indo-europens atteignirent la pninsule hellnique, vers l'an 2000, ils rencontrrent une civilisation qui s'tendait sur tout le bassin oriental de la mer Ege (d'o son nom de civilisation go-crtoise).

    Devant cohabiter avec les peuples conquis, et sduits par une culture bien des gards suprieure la leur, les premiers Grecs adoptrent entre autres une large part de la religion qu'ils trouvaient installe leur arrive 2.

    Celle-ci tait de type chtonien, c'est--dire qu'elle honorait surtout la terre 3

    comme source universelle de la vie, comme la grande matrice dont l'univer-selle fcondit donne la vie aux plantes, aux animaux, l'homme mme. Le culte s'adressait par consquent avant tout des divinits fminines, les Terres-Mres, formes indfiniment multiplies d'une seule et mme grande desse. Les particularits et les noms de chacune variaient au gr des sanctuaires locaux o elles rsidaient.

    2 De toutes les divinits grecques, seul Zeus possde certainement un nom indo-europen, le mme que le Ju-piter des Romains et le Dyaus des Indiens vdiques. 3 Chthn en grec signifie terre .

    200

  • La desse qui prit plus tard le nom asiatique d'Artmis tait l'une d'elles, et elle a gard de cette origine les principaux aspects. Ainsi par exemple celle que les Grecs vnreront comme la desse de la virginit (les fables dont sa farouche pudeur est le centre sont les plus connues de sa lgende) n'en prsidera pas moins aux enfantements comme protectrice des femmes en couche. Elle sera mentionne comme telle aux vers 165-168 de notre tragdie.

    Elle doit aussi ses origines gennes son caractre de souveraine des btes sauvages , qu'elle partage soit avec l'asiatique Cyble, soit avec la Dame des fauves des figurations crtoises.

    Ainsi l'Artmis Tauropolos vnre en Attique est la Dame des taureaux ; une Artmis Brauronia tait honore, non loin d'Athnes, par un groupe de fillettes identifies symboliquement des ourses 4.

    La mythologie classique la connatra surtout comme desse de la chasse (agrotra = chasseresse ; laphbolia = tueuse de cerfs, etc.) mais, para-doxalement, la reprsentera dans la compagnie familire de biches et de faons qui jouent avec elle.

    C'est galement une desse de la vgtation. Certains de ses sanctuaires les plus anciens sont au milieu des champs ; de trs vieilles sculptures la reprsentent tenant une fleur la main ; et l'on suspendait parfois son effigie, selon un rite agraire bien connu, aux branches d'un arbre pour en assurer la fertilit.

    Comme desse de la vgtation, Artmis semble plus particulirement en rapport avec la nature libre, indemne de tout travail humain. Elle-mme se plat vivre l'tat sauvage, sur les monts et dans les forts, faisant sa compagnie des Nymphes en qui s'incarne prcisment la vie libre de la nature.

    Un autre de ses plaisirs est de se reposer, aprs la chasse, dans les endroits o l'eau favorise une abondante vgtation, bocages ombreux et prairies verdoyantes. Non loin de Trzne (o se passe la tragdie d'Hippolyte) elle avait un sanctuaire o on la vnrait sous le nom de Limnaa = desse du marcage .

    4 Certains la croient, pour cette raison, parente de l'Artio celtique, la desse antiquement vnre Berne, qui avait une ourse pour symbole. Cependant l'tymologie ne permet pas de faire venir Artmis de arctos, nom de l'ours en grec (?).

    201

  • B. Influence indo-europenne

    Les envahisseurs grecs apportaient avec eux une religion d'un type trs diffrent, que l'on appelle ouranien , c'est--dire cleste 5. Peuple trs peu agricole, mais surtout chasseur et guerrier, il ne s'intressait pas beaucoup la fcondit de la terre et ne possdait peu prs que des divinits mles habitant le sjour cleste de l'Olympe.

    Ces dieux vivaient en une socit fortement hirarchise, l'image d'un groupe humain o le rle du chef tait l'lment primordial. D'o la grande figure de Zeus. A l'poque de la guerre de Troie, vers 1200 avant notre re, ils seront organiss en une sorte de fodalit trs analogue ce que nous savons de l'tat politique de la Grce mycnienne.

    Scne mythologique (identification discute) vase hellnistique. Trsor de l'Abbaye

    Est-ce la lumire des rivages mditerranens, est-ce une prdisposition dans l'me des nouveaux-venus, est-ce une cause plus complexe ou plus pro-fonde, en tout cas ce peuple de dieux clestes va voluer vers toujours plus de clart, d'quilibre, d'harmonie. Le plus lumineux de tous, le plus serein, le plus beau, le plus grec enfin des dieux grecs sera (encore un paradoxe) un tranger venu d'Asie mais trs anciennement naturalis dans l'Olympe, Apollon.

    Avec lui nous retrouvons Artmis, que nous semblions avoir perdue de vue. Elle est en effet, selon la fable, sur jumelle d'Apollon, et l'influence exerce

    5 Ouranos en grec signifie ciel .

    202

  • sur la Dame des fauves par la radieuse figure de ce frre va fortement marquer la personnalit de notre Artmis genne. Elle en deviendra finalement cette Artmis cleste (Ourania) que chantent les compagnons d'Hippolyte : blonde comme une belle fille du Nord, claire comme le soleil auquel s'identifie prcisment Apollon 6, habitant avec Zeus son pre cette maison dont l'or rappelle celui de sa chevelure boucle.

    C. Les religions d'Asie Mineure

    Les peuples d'Asie Mineure avaient des religions offrant de nombreuses affinits avec celles de la mer Ege, mais prenant volontiers un caractre plus violent, plus cruel, plus effrn en mme temps que plus mystique. C'est de l surtout que se rpandront vers l'Occident la plupart des mystres orgiastiques, les prtres eunuques de Cyble, les bacchanales, les dlires dionysiaques, toutes ces formes exacerbes d'un mysticisme aussi trouble que troublant, o le pire voisine presque rgulirement avec le meilleur. Apollon, Artmis et leur mre Lt