henry corbin

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  • Post-scriptum biographique un Entretien philosophique Henry Corbin Cahier de lHerne En relisant le texte de mon entretien avec Philippe Nmo, jai limpression que la plupart des questions essentielles qui ont occup ma vie de chercheur, ont t abordes au moins allusivement. Il ny manque pas de fissures, certes, par lesquelles auraient pu passer maints prolongements et explications non superflues. Mais alors lentretien durerait peut-tre encore ; Au nombre de ces fissures, il y a celles o auraient pu ou d sintercaler quelques prcisions sans lesquelles les tapes de litinraire spirituel, les phases de la courbe de vie , napparaissent peut-tre pas avec une clart suffisante. Jai fait allusion ma formation originelle de philosophe. Quun jeune tudiant en philosophie rencontre la philosophie allemande, il ny a l rien dimprvu. Quil prenne le chemin de la philosophie islamique, en arabe et en persan, cest dj beaucoup plus inattendu. Quil conjugue les deux voies, le cas est cette fois assez rare. Comment ces rencontres ont-elles eu lieu ? Personne ne stonnera quun tudiant en philosophie, ayant consciencieusement fait le tour des auteurs du programme de la licence, pt tre avide dexplorer des continents nouveaux, ne figurant pas aux programmes. Parmi ces continents peu explors, il y avait la philosophie mdivale, dont ltude allait tre compltement renouvele par les recherches et les publications dEtienne Gilson. Une aurore se levait sur ce continent oubli, dont la lueur suffisait attirer un tudiant avide damplifier son aventure philosophique. Cest avec lanne 1923-1924, si mes souvenirs sont exacts, quEtienne Gilson commena son incomparable enseignement la Section des Sciences Religieuses de lEcole pratique des Hautes-Etudes. En tout cas, cest bien partir de cette anne-l que je fus son auditeur. Je voudrais fixer une fois pour toutes le souvenir blouissant que mont laiss les cours dEtienne Gilson, que jai suivis alors pendant plusieurs annes. Sa mthode ne consistait nullement faire traduire quelques lignes de texte par un tudiant, demander lavis des autres, pour finalement en donner un commentaire quelconque. Loin de l ! Ctait une poque o les tudiants venaient couter le matre, non pas leurs camarades, parce quils ne mettaient pas en doute que le matre en st un peu plus queux. Gilson lisait les textes latins, les traduisait lui-mme et en faisait alors sortir tout le contenu, explicite ou latent, dans un commentaire magistral allant au fond des choses. Mon impression admirative fut telle que je rsolus de le prendre pour modle, et que beaucoup plus tard je tchai de faire, pour la philosophie et la thologie islamiques, les cours que jaurais voulu entendre lpoque, mais que personne ne faisait. Parmi les textes abords par Etienne Gilson, au cours de ces annes fcondes, il y eut les textes traduits de larabe en latin par lEcole de Tolde, au XIIe sicle, et en tte de ces textes le clbre livre dAvicenne : Liber sextus Naturalium, auquel le commentaire de Gilson donnait une singulire ampleur. Ce fut mon premier contact avec la philosophie islamique. Jy dcelai une connivence entre la cosmologie et langlologie, dont je me demandais sil ny aurait pas lieu de lapprofondir sous dautres aspects, et je crois que ce souci anglologique ne ma plus quitt tout au long de ma vie.

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  • Mais en attendant, une premire tche se proposait comme inluctable. Pour aller plus loin, il fallait aller voir soi-mme dans les textes. Pour aller y voir soi-mme, il fallait se mettre ltude de larabe. Jy fus dailleurs encourag par Gilson lui-mme. Cest pourquoi, ds la rentre 1926-1927, tournant le dos lagrgation, je pris le chemin de lEcole Nationale des Langues Orientales. Celle-ci ntait pas du tout alors la grande machine quelle est devenue de nos jours. Le petit immeuble de la rue de Lille prsentait ltat intime dune Ecole, peu prs telle que lavait laisse Silvestre de Sacy. Pour chaque langue, nous ntions quune poigne dtudiants, et avec mon collgue et ami Georges Vajda nous tions peu prs les seuls philosophes gars dans le vnrable tablissement. Ce fut cette entre lEcole des Langues Orientales qui prpara mon entre la Bibliothque Nationale, o je fus appel comme orientaliste ds novembre 1928. Et ce fut ce passage par la Bibliothque Nationale qui devait dboucher paradoxalement sur mon chappe dfinitive vers lOrient. Cependant, exactement au cours de ces mmes annes, il y avait un autre enseignement capable de dtourner un jeune et ardent philosophe de la voie commune des programmes prouvs. Ctait lenseignement dEmile Brhier. Mme quelque cinquante ans de distance, on a limpression que le rapprochement du nom des deux matres produit des tincelles. Emile Brhier, plus ou moins hritier sur ce point des conceptions philosophiques de lAufklrung, professait quil ny a pas de philosophie chrtienne. Toute luvre dEt. Gilson lui infligeait un dmenti, et il nous tait difficile de sortir dun cours sur Duns Scot, Doctor subtilis, et daccepter quil ny ait pas de philosophie chrtienne. Mais comment convertir un rationaliste parfait lide que les donnes des Livres saints puissent tre le support de la mditation et de la recherche philosophiques ? Si on refuse cela, il ny aura plus ni philosophie juive ni philosophie islamique. On ne sait mme plus si Matre Eckhart et Jacob Boehme tiendront encore dans lhistoire de la philosophie allemande. Le paradoxe va un peu loin, mais il ne fait que traduire un de ces modes dtre dont nous disions dans lentretien qui prcde, quaucune force humaine extrieure ne peut esprer les faire cder. Quoiquil en ft Emile Brhier tait alors plong dans les Ennades de Plotin, dont il prparait ldition et la traduction. En 1922-1923 il avait profess la Sorbonne un cours magistral sur Plotin et les Upanishads, et les cours des annes suivantes en recueillaient les retombes. De nouveau posons la question : comment un jeune philosophe avide daventure mtaphysique, aurait-il rsist cet appel : approfondir les influences ou les traces de la philosophie indienne sur luvre du fondateur du noplatonisme ? Seulement pour cela il fallait faire du sanskrit. Mais on avait dj dcid de faire de larabe. Comment concilier les deux ? Il fallait choisir lun ou lautre, cest ce que conseillait imprativement chaque philologue ou linguiste consult. Seulement, le philosophe a ses raisons que le philologue ne comprend pas toujours. Il incombait au philosophe dopter, en cachette, bien entendu, pour la solution hroque : commencer la fois ltude de larabe et celle du sanskrit. Ce fut une fameuse priode dasctisme mental, je puis lassurer. Elle ne put se prolonger au-del de deux annes. Jen ai gard ce bnfice que, sil marrive de lire aujourdhui un livre de philosophie indienne ou bouddhiste, les terme techniques sanskrits interpols ne me sont pas tout fait trangers. Mais au bout de deux annes, je devais rencontrer sur la voie de lOrient la borne signaltique mindiquant la

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  • direction dcisive dune chemin sans retour ; dsormais ma voie passerait par les textes arabes et persans. Il faut dire que le philosophe, devenu tudiant darabe gar chez les linguistes, pensa prir dinanition en nayant pour toute nourriture que grammaires et dictionnaires. Plus dune fois, au souvenir des nourritures substantielles que dispensait la philosophie, il se demanda : que fais-je ici ? O me suis-je gar ? Il y avait cependant un refuge, o tait dores et dj dispense la plus fine substance de la spiritualit islamique. Ce refuge sappelait Louis Massignon qui, partir de 1928, devait cumuler son enseignement au Collge de France avec la direction des tudes dIslamisme, la Section des Sciences Religieuses de notre Ecole des Hautes-Etudes. Je ne pouvais alors pressentir que je serais appel lui succder un jour cette dernire chaire. Mais le contraste entre les cours mthodiques et rigoureux dun Etienne Gilson et ceux dun Louis Massignon tait fabuleux . Certes, le matre distribuait bien au dbut de lanne un programme rpartissant un thme gnral sur un certain nombre de leons. Mais quoi bon les programmes ! Il arrivait quune leon comment par quelques-unes de ces intuitions fulgurantes dont le grand mystique Massignon tait prodigue. Et puis une parenthse souvrait, puis une autre, puis une autre Finalement lauditeur se retrouvait tourdi et gar en plein dml du matre avec la politique britannique en Palestine Mais il ny fallait y voir, et nous ny voyions tous, quun aspect ncessaire de la passion dont brlait Massignon. On nchappait pas son influence. Son me de feu, sa pntration intrpide dans les arcanes de la vie mystique en Islam, o nul navait encore pntr de cette faon, la noblesse de ses indignations devant les lchets de ce monde, tout cela marquait invitablement de son empreinte lesprit de ses jeunes auditeurs. Certes, avec le long cours des annes, il tait impossible de ne pas sapercevoir de certains cts vulnrables, de quelques brches. Sur le tard, il fut dsol quand ses amis ne purent le suivre dans ses options politiques. Mais cela naltre en rien la vnration avec laquelle jvoque le souvenir de Massignon. Certes, il rservait au philosophe des surprises, car sa formation originelle ntait nullement philosophique, do parfois quelques vacillements dans le vocabulaire, quand ce ntait pas dans certaines prises de position. Jai connu certains jours un Massignon ultra-shite, et je lui ai d beaucoup sur ce point ; ses tudes sur Salmn Pk, sur la Mobhala, sur Ftima, rservent encore des mines dintuitions explorer, en les conjuguant avec les rsultats des recherches menes depuis lors. Mais dautres jours, je le trouvais vituprant le shisme et les shites, dont les grands textes lui taient dailleurs rests trangers. Je prenais leur dfense, en lui opposant que leur conception de lImmat ntait nullement charnelle , mais que le lien de famille terrestre entre les Imms ntait que limage de leur lien plrmatique ternel. Massignon stonnait alors de mon ultra-shisme. Nabor