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  • HENRI MICHAUX ETLES IDEOGRAMMES

    Les critures non alphabtiques, tels les hiroglyphes de l'Egypte ancien-ne et les idogrammes chinois, occupent une place part dans notre culture- cela, entre autres raisons, parce qu'elles ont souvent fascin les crivains,potes, essayistes et philosophes, etc.l, et qu'elles ont suscit, plus que lesalphabets, des interprtations que l'on peut qualifier de potiques ou delittraires.

    Au cours du seul xxe sicle, les idogrammes, chinois ou japonais, ontt analyss ou comments, entre autres auteurs, par Victor Segalen 2, PaulClaudel 3, Etiemble 4 ,Roland Barthes 5, Henri Michaux 6.

    De tous les crivains cits ci-dessus, seul Segalen et, un degr moindre,Etiemble, sont sinologues; les trois autres dissertent sur l'criture chinoise,sans connatre rellement la langue qu'elle reprsente. Pour surprenante queparaisse cette faon d'aborder une criture, elle est ancienne. Au XVIIe et auXVIIIe sicles, Athanase Kircher et William Warburton interprtaient les

    1Madeleine V.-DAVID,Le dbat sur les critures et l'hiroglyphe aux XVIIeet XVIIIe s., Paris, Sevpen, 1965.2 Victor SEGALEN,Justification de 1'dition, Pkin, Presses du Pei-fang,1914; Stles, dans Stles, Pkin, Presses du Pei-fang, 1912 et 1914 ;rdit Paris, Plon, 1963.3 Paul CLAUDEL,Idogrammes occidentaux, La Philosophie du livre,dans uvres en prose, Paris, Gallimard, 1965; Cent Phrases pourventails, dallSuvre potique, Paris, Gallimard, 1967.4 ETIEMBLE,L'Ecriture, Paris, Delpire, 1961.5 Roland BARTHES,'Empire des signes, Paris, Flammarion.6 Henri MICHAUX, Un Barbare en Asie, Paris, Gallimard, rd. 1986;Idogrammes en Chine, Montpellier, Fata Morgana, 1975.

    TExTILES N? NOVEMBRE 1990

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    hiroglyphes gyptiens sans les lire ; et, dans l'Antiquit, des savants et cri-vains grecs, tels Horapollon ou Strabon faisaient de mme.

    Comme ces critures sont diffrentes de l'alphabet latin, la plupart descrivains qui les ont commentes conviennent qu'elles ne notent pas delangue. Ce ne.sont pas des critures, mais des symboliques. Les symboles,dont elles sont composes, sont soit des images qui figurent des objets dumonde extrieur, comme le dessin des plateaux et du flau d'une balance,symbole de la justice; soit des tracs qui ne figurent rien, comme les sym-boles mathmatiques et chimiques +, =, 0, H, H20, etc.

    Tantt, l'criture chinoise est interprte comme si ses signes taient desimages d'objets. C'est l'interprtation figuriste, que dfendent les Jsuitesde Canton, Etiemble ou parfois, Segalen. Tantt, elle est compose de sym-boles abstraits, qui renvoient, comme les chiffres et les symboles mathmati-ques, des ides, des concepts ou des oprations. C'est l'interprtation alg-briste, celle de Wilkins et celle de Leibniz ou, un degr moindre, celle deClaudel..

    De l'criture chinoise, Michaux une conception originale, qui s'carte la fois des interprtations figuristes et des interprtations algbristes. Ilramne l'criture chinoise la calligraphie; et de celle-ci, il fait, la suite deplusieurs rductions, une peinture abstraite.

    II

    Comme Kircher, Warburton ou mme Leibniz, Michaux, dans ldiogram-mes en Chine, commente une criture que, apparemment, il ne lit pas;mais, la diffrence de Kircher ou de Warburton, il sait qu'il s'agit d'unecriture, non d'une symbolique. Ille prcise dans une note: [Les idogram-mes] continue[nt] de porter, inchange, toujours lisible, comprhensible, effi-cace, la langue chinoise, la plus vieille langue vivante du monde7.

    Pourtant, ce ne sont pas les relations entre les idogrammes et la languechinoise que Michaux cherche comprendre. Il connat les thses figuristes etil les prsente comme des interprtations de lettrs: Disparus [...], lescaractres d'autrefois, soigneusement runis, recopis, furent interprts parles lettrs. [...] A cette lumire, toute page crite, toute surface recouverte decaractres, devient grouillante et regorgeante... pleine de choses, de vies, detout ce qu'il y a au monde... au monde de la Chine 8.

    Cependant, Michaux n'adhre pas ces thses. Il n'y a pas cinq caract-res sur les vingt mille qu'on puisse deviner au premier coup d'il, au contrai-re des hiroglyphes d'Egypte dont les lments, sinon l'ensemble, sont ais-ment reconnaissables9. Il illustre cela par l'exemple du caractre chaise,lequel est form des caractres: 1) arbre; 2) grand; 3) soupirer d'aise

    7 ldiogrammes en Chine, op.cil, non pagin.8lbid.9 Henri MICHAUX,Un Barbare en Asie. op.cit., p.159.

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    avec admiration10, de sorte que l'ide de reprsenter la chaise elle-mme,avec son sige et ses pieds, ne vient pas [aux chinois]II.

    Pour Michaux, les thses figuristes n'ont qu'un intrt historique ou ty-mologique; elles expliquent la rigueur l'origine des caractres, mais ellesne permettent pas de rendre compte de ce qu'ils sont rellement. Mme si leChinois reprsente tel quel l'objet, au bout de peu de temps, il le dforme etle simplifie12. . .

    n reprend la thse des historiens de l'criture: l'usage d'instruments etde supports nouveaux a influ sur les formes mmes de l'criture, favorisantl'apparition de nouveaux tracs. La ttansfonnation des caractres figuratifs entracs cursifs est en partie conscutive l'utilisation du pinceau et l'inven-tion du papier. Le pinceau penDit le pas, le papier facilita le passage13.

    Cependant, la raison essentielle pour laquelle Michaux n'adhre pas auxthses figuristes, oucre le fait qu'il dteste la figuration de ce qui est dj aumonde, est que ces thses s'opposent l'interprtation qu'il propose de lacalligraphie chinoise. Pour lui, la calligraptPe est un art absttait, qui refuse lemimtisme et la figure et qui, de ce fait, est situ exactement l'oppos de lafiguration. Notons que, dans un premier temps, cette interprtation est renduepossible par le fait que Michaux ne lit pas le chinois et que l'criture chinoi-se, pour lui, est quelque chose d' absttait : des lignes, des traits, de purstrare; .

    III

    L'criture chinoise a t interprte comme une algbre : Les carac-tres chinois, crit Leibniz, sont [...] philosophiques et paraissent btis surdes considmtions [...] intellectuelles, telles que donnant le nombre, l'ordre etles relations14. Us sont indpendants, d'une part, des sons ou des mots dela langue, que, la diffrence de l'alphabet latin, il ne reprsentent pas, et,d'autre part, des choses du monde, que, la diffrence des hiroglyphes, ils nefigurent pas, quoiqu'en pensent les partisans des thses figuristes.

    En revanche, ces caractres - appels plus tard des idogrammes ousignes d'ides - transcrivent des penses, des ides, des concepts, de lamme manire que les chiffres ttanscrivent des nombres; les-savants et les

    . philosophes de l'poque classique tant persuads que les ides ou parties de lapense existent en dehors du langage, telles des entits autonomes 15.

    10Ibid.11Ibid., p.l60.12Ibid.13Ibid.14LEmNIZ, cit par M. V.-DAVID, op.cit., p.65.15Sylvain AUFROUX,L'Encyclopdie grammaire et langue au XVIIIesi~cle, Tours, Marne, 1973.

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    Dans la mesure o l'criture chinoise est cense noter, non une langue,mais des ides, elle devient un modle d'criture universelle, indpendante deslangues naturelles et abstraite comme l'criture symbolique des mathma-. .tiques.

    Dans UnBarbare enAsie, Michaux reprend son compte cette intetprta-tion algbriste. TIobserve que les peintres chinois n'indiquent pas l'pais-seur des choses, ni leur poids, mais leur mouvement. Le Chinois,crit-il, possde la facult de rduire l'tre l'tre signifi (quelque chosecomme la facult mathmatique ou algbrique) [...]. Par-dessus cela, quantitd'lments sont dcomposs et ensuite recomposs par fragments, comme onferait en algbre16. A deux reprises, l'criture chinoise est compare l'algbre. Ainsi, elle analyse le concept de chaise plus qu'elle ne note lemot; cela, grce trois caractres, dont Michaux prcise qu'ils sont mcon-naissables , c'est--dire qu'ils ne sont pas figuratifs: arbre , grand ,soupirer d'aise avec admiration , et dont il propose la recompositionsuivante: homme (assis sur les talons ou debout), soupirant d'aise prisfi un objetfait du bois d'un arbrel?

    En 1933, Michaux a des caractres chinois une conception proche decelle de Leibniz: non figuratifs, ils sont btis sur des considrations [...]intellectuelles18. Le Chinois veut des ensembles19, prcise Michaux; et

    la chaiseiAuilui convenait, il l' a trouve [...], dduite par l'esprit plutt quedsigne .Cependant, la conception qu'il se forme de l'criture chinoise volue.

    Ainsi, dans Idogrammes en Chine, ouvrage publi plus de quarante ans aprsUn Barbare en Asie, l'criture chinoise ne relve plus de l'abstraction alg-briste; c'est une abstraction autre, lyrique, informelle, calligraphique,gestuelle, picturale.

    Plusieurs causes expliquent cette volution. D'abord, Michaux, aprs sonpremier sjour en Chine, approfondit la connaissance qu'il a des divers stylesde la calligraphie chinoise. Cela apparat dans les exemplaires de caractres,qu'il fait insrer dans Idogrammes en Chine. Au total, dix pages d'ido-grammes imprims avec une belle encre rouge lumineuse et choisis avecbeaucoup de soin dans tous les styles d'criture: critures sigillaires;inscriptions archaques sur des fragments d'os ou de carapaces de tortue; cri-tures anciennes (ta-tchouan) ; critures officielles, dites de fonctionnaires; etsurtout, la fameuse cursive cao shu ou, dans l'ancienne transcriptionts'ao-tseu, dite aussi criture d'herbe.

    Ce style d'criture correspond assez bien la conception que Michaux seforme de la calligraphie abstraite. Citons Segalen: Le ts'ao-tseu reprsentel'lment personnel et lyrique dans la Calligraphie chinoise: en dehors de

    16Henri MICHAUX,Un Barbare en Asie, op.cit., p.158.17lbid.18LEffiNIZ,cit plus haut.19Henri MICHAUX,Un Barbare en Asie. op.cit., p.159.20 Ibid., p.I60.

  • Henri Micha