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  • 1

    HENRI MICHAUX

    EMERGENZE-RISORGENZE (Emergences- Rsurgences)

    Traduzione di FRANCESCO MAROTTA

  • 2

    Quaderni di Traduzioni, XVI, Settembre 2013

    Henri MICHAUX / Francesco MAROTTA

  • 3

    (Immagine: Henri Michaux, Grand tache grise, 1955-56)

    (Fonte: Paris, Collection D.B.C.)

  • 4

    Henri Michaux Emergences-Rsurgences

    Genve, Editions dArt Albert Skira

    Les sentiers de la cration, 1972

  • 5

    HENRI MICHAUX

    Emergences-Rsurgences

    (Henri Cachau, Ritratto di Henri Michaux)

  • 6

  • 7

    N, lev, instruit dans un milieu et une

    culture uniquement du verbal [1]

    je peins pour me dconditionner.

    [1] et avant lpoque de linvasion des images

  • 8

    Moi aussi, un jour, tard, adulte, il me vient une envie de dessiner, de participer au

    monde par des lignes.

    Une ligne plutt que des lignes. Ainsi je commence, me laissant mener par une, une

    seule, que sans relcher le crayon de dessus le papier je laisse courir, jusqu ce qu force

    derrer sans se fixer dans cet espace rduit, il y ait obligatoirement arrt. Un

    emmlement, ce quon voit alors, un dessin comme dsireux de rentrer en lui-mme.

    Ce que je fais, est-ce simplement dessiner en pauvre, comme fait celui qui joue de la

    guitare avec un seul doigt?

    Comme moi la ligne cherche sans savoir ce quelle cherche, refuse les immdiates

    trouvailles, les solutions qui soffrent, les tentations premires. Se gardant darriver,

    ligne daveugle investigation.

    Sans conduire rien, pas pour faire beau ou intressant, se traversant elle-mme sans

    broncher, sans se dtourner, sans se nouer, sans rien se nouer, sans apercevoir dobjet,

    de paysage, de figure.

    A rien ne se heurtant, ligne somnambule.

    Par endroits courbe, toutefois non enlaante.

    Sans rien cerner, jamais cerne.

    Ligne qui na pas encore fait son choix, pas prte pour une mise au point.

    Sans prfrence, sans accentuation, sans cder entirement aux attirances.

    Qui veille, qui erre. Ligne clibataire, qui tient le rester, garder ses distances, qui

    ne se soumet pas, aveugle ce qui est matriel. Ni dominante, ni accompagnatrice,

    surtout pas subordonne.

    Plus tard, les signes, certains signes. Les signes me disent quelque chose. Jen ferais

    bien, mais un signe, cest aussi un signal darrt. Or en ce temps je garde un autre dsir,

    un par-dessus tous les autres. Je voudrais un continuum. Un continuum comme un

    murmure, qui ne finit pas, semblable la vie, qui est ce qui nous continue, plus

    important que toute qualit.

    Impossible de dessiner comme si ce continu nexistait pas. Cest lui quil faut rendre.

    Echecs.

    Echecs.

    Essais. Echecs.

    Faute de mieux, je trace des sortes de pictogrammes, plutt de trajets pictographis,

    mais sans rgles. Je veux que mes tracs soient le phras mme de la vie, mais souple,

    mais dformable, sinueux. Autour de moi, les hochements de tte embarrasss de

    personnes me voulant du bien, je me fourvoyais au lieu dcrire, tout simplement.

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    Ce qui correspondait un besoin extrme qui me semblait moi aussi naturel que le

    besoin deau et de pain et de dormir, ne correspondait aucun besoin chez ceux qui

    taient autour de moi. Ils en voyaient surtout le rendu gn, timide.

    Comment ne pas ltre? Comment oser sans faon intervenir?

    Quelle impertinence de le vouloir!

    Je nai pas t lev dans le dessin, moi. Ce sont mes premires sorties.

    Jai mhabituer limpudence du conducteur.

    Echecs. Pas absolus (un certain embryonpeut-tre pour plus tard).

    Jabandonne.

    Jendors mon dsir. Je fais quelques voyages. La source de lcriture nest pas tarie, se

    rappelle moi.

    Le Commodore Perry, voici un peu plus dun sicle, la tte dune petite escadre de

    quatre navires voile et vapeur, se prsenta dans la baie dEdo afin dtablir des

    relations avec le Japon, qui nen voulait pas. Cependant quen rade il se morfondait,

    attendant lentrevue demande, il se trouva bientt entour dembarcations pleines de

    petits hommes venus non pour troc, mais pour dessiner. Munis de rouleaux de papier,

    de pinceaux et de tablettes encrer, ils se mirent incontinent prendre force croquis.

    Aprs un court change de vues officiel en un lieu prpar non loin du rivage, et sans

    avoir t autoriss un contact plus ample, les Amricains reprirent la mer, dcids

    venir chercher la rponse au printemps suivant. Ils ntaient pas encore partis que des

    estampes circulaient Tokyo, proprement dessines, montrant les tranges navires hauts

    sur leau, les mts et leurs vergues, haubans et agrs, la chemine, les canots au bord

    impeccable, enfin les barbares eux-mmes au long nez, officiers chamarrs et matelots

    roux et poilus.

    Dans quel autre pays, pareille rception?

    Moi aussi, je fus au Japon. Infirme l-bas celui qui ne sait pas avec des signes signifier.

    Des signes graphiques.

    Infirme. Je repars infirme.

    Choc et honte au Japon.

    Mais cest la peinture chinoise qui entre en moi en profondeur, me convertit. Ds que

    je la vois, je suis acquis dfinitivement au monde des signes et des lignes.

    Les lointains prfrs au proche, la posie de lincompltude prfre au compte

    rendu, la copie.

    Les traits lancs, voltigeants, comme saisis par le mouvement dune inspiration

    soudaine et non pas tracs prosaquement, laborieusement, exhaustivement faon

    fonctionnaires, voil qui me parlait, me prenait, memportait.

    La peinture, cette fois, sa cause tait gagne.

  • 10

    Retour.

    LAsie, maintenant loin, revient, me submergeant par moments, par longs moments.

    Les pays o a compt souverainement La Paix Profonde ne mont pas quitt.

    Envahissement profond. Envahissement-retard. Rsurgence.

    Pays rappelant priode.

    Dans mon enfance, sans comprendre, sans communiquer, distant, je considrais les

    gens autour de moi, leur agitation dnue de sens, leur intranquillit.

    En moi paix, dtachement taient combattus. Enfant en Occident.

    Et la peinture? Et ce que je mtais promis dentreprendre?

    Embarras: Je ne veux apprendre que de moi, mme si les sentiers ne sont pas visibles,

    pas tracs, ou nen finissent pas, ou sarrtent soudain. Je ne veux non plus rien

    reproduire de ce qui est dj au monde.

    Si je tiens aller par des traits plutt que par des mots, cest toujours pour entrer en

    relation avec ce que jai de plus prcieux, de plus vrai, de plus repli, de plus mien, et

    non avec des formes gomtriques, ou des toits de maisons ou des bouts de rues, ou des

    pommes et des harengs sur une assiette; cest cette recherche que je suis parti.

    Difficults. Enlisement.

    Les crits manquent de rusticit.

    Quelques hommes ont pu en pomes, dictons, aphorismes, utiliser seulement un petit

    nombre de mots et peu de liens, se faisant pauvres. Le Riche jouant au pauvre.

    Immense prfabriqu quon se passe de gnration en gnration, la langue, pour

    condamner suivre, tre fidle, qui pousse montrer un important standing.

    La flte de roseau, quitte pour lorchestre.

    Dans la peinture, le primitif, le primordial mieux se retrouve.

    On passe par moins dintermdiaires et qui ne sont pas vraiment intermdiaires,

    ntant point partie dun langage organis, codifi, hirarchis.

    On peut peindre avec deux couleurs (dessiner avec une). Trois, quatre au plus, ont

    pendant des sicles suffi aux hommes pour rendre quelque chose dimportant, de capital,

    dunique, qui autrement et t ignor.

    Des mots, cest autre chose. Mme les moins volues des tribus en ont des milliers,

    avec des liaisons complexes, des cas nombreux demandant un maniement savant.

    Pas de langue vraiment pauvre. Avec lcriture en plus, cest pire. Encombre par

    labondance, le luxe, le nombre de flexions, de variations, de nuances, si on la fait

    brute, si on la parle brute, cest malgr elle.

  • 11

    Gnralement dcontenancs, lorsquils y songent, les hommes de partout, mme

    ceux de grandes civilisations, concluaient quun dieu autrefois leur en avait d faire

    cadeau.

    Cadeau empoisonn.

    Lcriture comme seul pilier, ctait le dsquilibre.

    Ecriture trop prs dautres domaines, des philosophies (dont parfois elle ne se

    distingue pas, quelle englobe, ou dans les quelles elle est englobe), des sciences de

    lhomme, de son comportement, des ractions de son corps.

    Quand on reconnaissait que javais en telle ou telle page bien dcrit quelques traits

    rares, moi, jaurais prfr avoir trouv lanaphylaxie.

    Problme nouveau: la place qui manque, le local.

    A trente-cinq ans, ai encore peur de possder. Un atelier ou une chambre quon

    meuble, dj du stable, cest changer en sdentaire le semi-nomade quon est rest.

    Autre menace de fixation: la peinture elle-mme crant, bien connu des peintres, un

    tat de besoin. Voil qui mettrait fin mes voyages soudains, mes departs en coup de

    vent.

    Gare lassujettissement!

    Hsitation. Transition.

    Dans une pice prte, entoure darbres je couvre de dessins des feuilles de

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