genette, gerard - figures ii (du seuil, 1969, 298pp)

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Grard Genette

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Figures II

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Littrature

Figures II Les analyses de littrature amorces dans Figures 1 se poursuivent ici dans deux directions principales, qui en quelques points se croisent ou se rejoignent : thorie du rcit, potique du langage. Certains de ces carrefours, ou repres, se nomment Baroque, Balzac, Princesse de Clves, Stendhal , Recherche du temps perdu, d'autres: espace du texte, rcit et discours, arbitraire et motivation, langage indirect. Critique et thories littraires prouvent et manifestent ainsi leur cartement ncessaire et leur articulation fconde : irrductibles et complmentaires, la rech~rche d'une nouvelle potique.

9 782020 053235

Il

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Seuil, 27 r. Jacob, Paris 6 ISBN 2.02.005323 .3 1 Imp. en France 10.79.4

Figures II

Du mme auteuraux mmes ditions Figures 1 colL Tel Quel repris dans coll. Points Figures II coll. Tel Quel repris dans colL Points Figures III coll. Potique Mimologiques coll. Potique Introduction l'architexte coll. Potique Palimpsestes colL Potique . Nouveau discours du rcit coll. Potique Seuils coll. Potique

Grard Genette

Figures II

ditions du Seuil

EN COUVERTURE

P.-M. de Biasi, dsymbolisation plastiqffe nO 2, acrylique surtoile,1976, format 93 X' 73, J'a,ris (c,::o!lectiol}particl,llire).

ISBN 2.02.005323.3 (ISBN 2.02.001947.7-1" publication)

ditions du Seuil, 1969La loi du II mars 1957 interdit les copies ou reproductions destines une utilisation collective. Toute reprsentation ou reproduction intgrale ou partielle faite par quelque procd que ce soit, sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaon sanctionne P-r les articles 425 et suivants du Code pnal.

RAISONS DE LA CRITIQUE PURE

Je voudrais indiquer grands traits quelques-unes des caractristiques de ce que pourrait tre une critique vraiment actuelle, c'est--dire d'une critique qui rpondrait aussi exactement que possible aux besoins et aux ressources de notre entente et de notre usage de la littrature, ici et maintenant 1. Mais pour bien confirmer que l'actuel n'est pas ncessairement et simplement le nouveau, et parce qu'on ne serait pas (si peu que ce soit) critique sans l'habitude et le got de parler en feignant de laisser parler les autres ( moins que ce ne soit le contraire), nous prendrons comme texte de ce bref sermon quelques lignes crites entre 1925 et 1930 par un grand critique de cette poque, qui pourrait lui aussi figurer, sa manire, mais plus d'un titre, au nombre de ces grands prdcesseurs dont a parl Georges Poulet. Il s'agit en effet d'Albert Thibaudet, et il va sans dire que le choix de cette rfrence n'est pas tout fait dpourvu ici d'intentions ristiques, si l'on songe l'antithse exemplaire qui unit le type d'intelligence. critique incarn par Thibaudet et celui que reprsentait la,mme poque un Charles du Bos - sans oublier toutefois l'opposition beaucoup plus profonde qui pouvait les sparer ensemble de ce type d'inintelligence critique qui portait, alors, le nom de Julien Benda. Dans une chronique publie par Thibaudet dans la N.R.F.1. Communication la dcade de Cerisy.la-Salle sur. Les Chemins actuels de la critique ~. septembre 1966.

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du 1er avril 1936 et reprise aprs sa mort dans les R,jlexions sur la critique, on peut relever le passage suivant: L'autre jour, dans l'Europe nouvelle, M. Gabriel Marcel indiquait comme une des principales qualits d'un critique digne de ce nom l'attention l'unique, soit l'attention la faon dont le romancier dont il s'occupe a prouv la vie et l'a sentie passer . Il louait M. Charles du Bos d'avoir su poser ce problme en termes prcis... Il regrettait qu'un autre critique, tenu pour bergsonien, n'et pas suffisamment, ou plutt, et de moins en moins bien tir parti de la leon du bergsonisme en cette matire, et il imputait cette dfaillance, cette baisse de temprature, un excs d'esprit classificateur. Aprs tout, c'est possible. Mais s'il n'y a pas de critique littraire digne de ce nom sans l'attention l'unique, c'est--dire sans le sens des individualits et des diffrences, est-il bien sr qu'il en existe une en dehors d'un certain sens social de la Rpublique des Lettres, c'est--dire d'un sentiment des ressemblances, des affinits, qui est bien oblig de s'exprimer de temps en temps par des classements 1? Notons d'abord que Thibaudet ne fait ici aucune difficult pour se reconnatre un ({ excs d'esprit classificateur , et rapprochons aussitt cet aveu d'une phrase de Jules Lemaitre sur Brunetire, que Thibaudet citait dans une autre chronique en 1922, et qui s'appliquerait aussi bien lui-mme, une seule rserve prs : ({ M., Brunetire est incapable, ce semble, de considrer une uvre, quelle qu'elle soit, grande ou petite, sinon dans ses rapports avec un groupe d'autres uvres, dont la relation avec d'autres groupes, travers le temps et l'espace, lui apparat immdiatement, et ainsi de suite ... Tandis qu'il lit un livre, il pense, pourrait-on dire, tous les livres qui ont t crits depuis le commencement du monde. Il ne touche rien qu'il ne le classe, et pour l'ternit 2. 1.

2.

Rflexions sur la rilique, p. 244. Ibid., p. 136. Soulign par nous.

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RAISONS DE LA CRI'I'IQUE PURE

La rserve porterait videmment sur ce dernier membre de phrase, car Thibaudet n'tait pas, la diffrence de Brunetire, de ceux qui pensent travailler pour l'ternit, ou que l'ternit travaille pour eux. Il aurait sans doute volontiers adopt, lui aussi, cette devise de M. Teste Transiit classificando ---: qui, somme toute, et selon qu'on pose l'accent sur le verbe principal ou sur le grondif, signifie la fois Il a pass (sa vie) en classant , mais aussi Il a class en passant . Et, toute contrepterie mise part, il y a dans cette ide qu'une classification puisse valoir autrement que pour l'ternit, qu'une classification puisse passer avec le temps, appartenir au temps qui passe et porter sa marque, il y a dans cette ide, certainement trangre Brunetire, mais non pas Thibaudet, quelque chose qui nous importe aujourd'hui, en littrature et ailleurs. L'histoire aussi transit classificando. Mais ne nous loignons pas trop de nos textes, et laissons-nous plutt conduire par la rfrence Valry vers une autre page des Rflexions sur la critique, qui date de juin 1927' Nous y retrouvons ce dfaut d'attention l'unique, que Gabriel Marcel reprochait Thibaudet, attribu cette fois, et plus lgitimement encore, celui qui faisait dire son hros: L'esprit ne doit pas s'occuper des personnes. De personis non clfrandum. Voici le texte de Thibaudet: J'imagine qu'une critique de philosophe rajeunirait notre intelligence de la littrature en pensant des mondes l o la critique classique pensait des ouvriers d'art qui travaillent comme le dmiurge du Time sur des modles ternels des genres, et o la critique du XIXe sicle a pens des hommes qui vivent en socit. Nous possdons d'ailleurs un chantillon non approximatif, mais paradoxalement intgral, de cette critique. C'est le Lonard de Valry. De Lonard, Valry a t dlibrment tout ce qui tait le Lonard homme, pour ne retenir que ce qui faisait le Lonard monde. L'influence de Valry sur les potes est assez visible. J'aperois dj une influence de Monsieur Teste sur les romanciers. Une influence du Lonard sur nos jeunes critiques

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philosophes ne pourrait-elle tre raisonnablement souhaite? En tout cas, ils ne perdront rien le lire une fois de plus 1. Dclinons poliment l'appellation de critiques philosophes, dont on imagine sans difficult ce qu'aurait pens Valry lui-mme, et compltons cette citation par une autre, qui sera la dernire et la plus longue, emprunte cette fois la Physiologie de la critique. Thibaudet vient de citer et de commenter une page de William Shakespeare, et il ajoute: (t En lisant ces lignes de Hugo et le commentaire qui les suit, on aura pens peut-tre Paul Valry. Et en effet l'Introduction la Mthode de Lonard de Vinci est bien conue de manire analogue William Shakespeare, et elle tend au mme but. Seulement le parti est encore plus franc. Valry prvient son lecteur que son Lonard n'est pas Lonard, mais une certaine ide du gnie pour laquelle il a emprunt seulement certains traits Lonard, sans se borner ces trait~ et en les composant avec d'autres. Ici et ailleurs, le souci de Valry, c'est bien cette algbre idale, ce langage non pas commun plusieurs ordres, mais indiffrent plusieurs ordres, qui pourrait aussi bien se chiffrer en l'un qu'en l'autre, et qui ressemble d'ailleurs la puissance de suggestion et de variation que prend une posie rduite des essences. L'Introduction la Mthode de Lonard, pas plus que d'autres uvres de Valry, n'aurait sans doute t crite, s'il ne lui avait t donn de vivre avec un pote qui, lui aussi, avait jou sa vie sur cette impossible algbre et cette ineffable mystique. Ce qui tait prsent la mditation de Valry et de Mallarm l'tait aussi celle de Hugo. La critique pure nait ici des mmes sources glaces que la posie pure.

J'entends par critique pure la critique qui porte non sur des tres, non sur des uvres, mais sur des essences, et qtli ne voit dans la vision des tres et des uvres qu'un prtexte la mditation des essences 2. Ces essences, j'en aperois trois. Toutes trois ont occup,1. 1.

Ibid., p. 191. C'est nous qui soulignons.10

RAISONS DE LA CRITIQUE PURE

ont inquit Hugo, Mallarm, Valry, leur ont paru le jeu transcendant de la pense littraire : le gnie, le genre, le Livre. Le gnie, c'est lui que sont consacrs William Shakespeare et l'Introduction. Il est la plus haute figure de l'individu, le superlatif de l'individuel, et cependant le secret du gnie c'est de faire clater l'individualit, d'tre Ide, de reprsenter, par-del l'invention, le courant d'invention. Ce qui, en littrature, figure, a