françoise bonardel gilbert durand / henry corbin : un pacte

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  • Franoise Bonardel

    Gilbert Durand / Henry Corbin : un pacte chevaleresque face au nihilisme

    Si loin que je remonte dans le temps il me semble avoir toujours vu, sur lun des murs de

    la pice o travaillait Gilbert Durand dans sa belle demeure savoyarde, la gravure dAlbrecht

    Drer Le Chevalier, la Mort et le Diable (1513) dont la reproduction tait si largement

    agrandie que le Chevalier et ses sinistres acolytes semblaient tre devenus les partenaires bien

    rels dun questionnement quotidien, qui a dailleurs continment travers durant cinq sicles

    limaginaire europen : qui est vraiment ce cavalier solitaire et taciturne, et o sen va-t-il ?

    Qui, de la Mort ou du Diable, attend de lautre son butin ? Je suis donc tente dimaginer que,

    comme tant dautres penseurs avant lui Nietzsche, Wagner, Mann, Jnger Gilbert Durand

    stait lui aussi donn pour compagne de route cette figuration de la bravoure, en parfait

    accord avec lengagement hroque qui fut trs tt le sien dans la Rsistance, puis sur dautres

    fronts tout aussi clandestins. Mais cela aurait-il suffi faire de lui un chevalier spirituel ,

    en troite connivence de pense et daction avec son ami Henry Corbin ?

    Rien nest en effet si simple, ni quant linterprtation de la gravure de Drer qui nest

    pas ici lobjet de mon propos, et laquelle jai consacr un essai1 ni surtout quant au rle

    jou par la pense de Corbin dans lvolution de la posture hroque de Durand, affirmant

    dans Les Structures anthropologiques de limaginaire (1960) que le pur hros, le hros

    exemplaire demeure le pourfendeur de dragons2. Est-ce donc le nihilisme, dont lidentit

    demeure tout aussi nigmatique que celle de la Mort couronne de serpents, qui fait figure de

    dragon dans la geste chevaleresque commune Durand et Corbin ? Nest-ce pas plutt la

    monstruosit singulire du nihilisme ce plus inquitant de tous les htes , disait

    Nietzsche3 - qui contraint le hros une reconversion, voire une transmutation de sa

    vaillance guerrire ? En dautres termes, le passage de lpope hroque lpope mystique

    et gnostique suppose-t-il toujours une mise mort symbolique du hros, telle celle de

    Siegfried dcrite en des termes si dramatiques par Carl Gustav Jung dans Le Livre Rouge en

    1 Triptyque pour Albrecht Drer La conversation sacre, Chatou, Les ditions de la Transparence, 2012. 2 G. Durand, Les structures anthropologiques de limaginaire, Paris, PUF, 1963, p. 174. 3 F. Nietzsche, Fragments posthumes, uvres philosophiques compltes, t. XII, trad. J. Hervier, Paris, Gallimard, 1978, p. 129 : 2 [127].

  • 2

    tant que sacrifice suprme d au processus dindividuation4 ? La manire mme dont Durand

    parle dans certains de ses crits de lunivers dans lequel volue le Chevalier de Drer, nous

    fournira peut-tre ce sujet plusieurs indices significatifs.

    Dans une confrence prononce en 1965 Eranos, o la introduit en 1964 Henry Corbin,

    Gilbert Durand dit en effet reconnatre dans luvre de Drer lexpression magistrale du

    rgime diurne de limaginaire dont la dominante hroque et polmique, symbolise par le

    glaive, se trouve exalte par le trait incisif du grand Allemand dont lunivers graphique

    mettrait ainsi en scne un climat de dualisme exacerb5 trouvant son apothose dans

    lApocalypse grave en 1497-1498 : Toute luvre de Drer est donc, par ses thmes, son

    style, son rgime, une mditation plastique sur la violence, une sorte dpiphanie des

    servitudes et grandeurs du combat 6 . Si Durand qualifie galement cet univers de

    saturnien , cest davantage en raison de sa scheresse et de sa minralit que du pouvoir de

    transformation inhrent la noirceur saturnienne, bien connu des alchimistes. la scne

    elle-mme, dont le dchiffrage reste aujourdhui encore incertain, Durand sintresse

    finalement moins qu latmosphre, au climat spirituel entourant le Chevalier en qui il dit

    reconnatre une figuration hroque de la violence guerrire alors mme que ce cavalier

    solitaire na dautre arme la main quune lance, porte de manire bien peu offensive, quil

    devance le Diable au facis porcin et se montre indiffrent au regard sducteur de la Mort.

    Ce nest pourtant pas en affrontant cette nigme que Gilbert Durand va quelques annes

    plus tard rectifier cette premire interprtation, mais en transposant la totalit de la scne dans

    un autre registre spirituel au sein duquel le Chevalier errant revt dsormais les traits de

    Parsifal, celui de Wagner plus prcisment : Le Chevalier inflexible devant la mort qui lui

    prsente le sablier du devenir, insensible au dmon la face de sanglier portant une faux

    saturnienne, le Chevalier enferm dans son calice darmure, tenant haut sa lance avance sur

    son fier cheval (que nous pourrions appeler Grane en pensant Siegfried) avec, ses cts, la

    grande fidlit de son chien, chien fidle tel celui qui repose aux pieds du tombeau de son

    matre Wahnfried ! Le Chevalier aussi uvre son chemin, son graal selon la

    recommandation de Gurnemanz7. De lpope chevaleresque, parce quhroque, Durand est

    donc lui aussi pass - tout comme Sohraward et les platoniciens de Perse - lpope

    mystique et gnostique ; et dans sa confrence sur le climat lgendaire de la chevalerie , 4 C. G. Jung, Le Livre Rouge, trad. sous la direction de Ch. Maillard, Paris, LIconoclaste / La Compagnie du Livre Rouge, 2011, p. 241-242 ( Le meurtre du hros ). 5 G. Durand, Figures mythiques et visages de luvre, Paris, Berg International, 1979, p. 134. 6 G. Durand, op. cit., p. 136. 7 G. Durand, Wagneriana , Beaux-arts et archtypes, Paris, PUF, 1989, p. 238.

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    prononce lUniversit Saint Jean de Jrusalem en 1983, Durand ne fait plus du mythme

    hroque (combat contre le monstre) que le premier des cinq mythmes8 composant ses

    yeux le mythologme chevaleresque , intgrant dsormais les thmes fondamentaux de la

    gnose rvle par Corbin : Cette superbe chevaleresque qui a toujours firement affirm que

    lme tait directement conjointe sans le secours dune clricature, mais par la seule Ecclesia

    imaginalis au Saint-Esprit, Notre-Dame Saint-Esprit9 . Cest donc cette transformation

    qui va retenir notre attention : tait-elle en germe dans les premiers ouvrages de Durand ou

    est-elle le fruit de son adhsion enthousiaste la pense de Corbin ? Mais cette pense aurait-

    elle eu autant dimpact sur lui si elle navait confort, galvanis un ensemble de refus qui

    taient dj les siens lendroit de ce que condensait ses yeux la notion de nihilisme

    dont il dira en 1978, parlant des annes daprs-guerre : Tous les systmes philosophiques

    du vieil Occident fratricide taient en faillite. Goulag mergeait de lhorreur derrire

    Auschwitz. Seuls les nihilismes existentialistes puis structuralistes jetaient leurs feux

    dsesprs ou insignifiants10.

    Le positivisme mis en chec par la gnose

    Prfaant en 1963 la seconde dition des Structures anthropologiques de limaginaire,

    Gilbert Durand qualifiait Limagination cratrice dans le soufisme dIbnArab (1958) de

    magistrale mtaphysique de limaginaire confirmant lorientation majeure de ses propres

    recherches, et plaait de ce fait mme sa relation intellectuelle et personnelle avec Henry

    Corbin, rencontr la mme anne, sous le signe dun synchronisme dont il ne cessera daffiner

    la porte anthropologique. Si je dis synchronisme et non synchronicit, au sens jungien du

    terme, cest que Durand se montre lpoque moins attentif un vnement de lme

    bouleversant, que conscient de devoir sinterroger plus avant quil ne la fait jusqualors sur la

    nature de lespace et du temps rendant possible et manifeste un tel paralllisme ; joserais

    presque dire un tel isomorphisme compte tenu de la rcurrence de ce terme dans Les

    Structures anthropologiques de limaginaire. Or, Corbin crira quelques annes plus tard de

    ce synchronisme dont il a lui aussi constat lexistence - entre les Amis de Dieu occidentaux

    et les mystiques iraniens par exemple quil rgle un champ de conscience dont les lignes

    8 Les quatre autres mythmes tant : lorigine trangre du chevalier ; la collusion et la confusion entre aventure chevaleresque et prgrination religieuse ; le motif de la gmellit (le chevalier et son double) ; loccultation ou le retrait ultime des saints chevaliers . 9 G. Durand, La chevalerie spirituelle , Cahiers de lUSJJ n10, Paris, Berg International, 1984, p. 94. 10 G. Durand, La reconqute de limaginal , in Cahier de lHerne Henry Corbin, Paris, ditions de lHerne, 1981, p. 266.

  • 4

    de force nous montrent luvre les mmes ralits mtaphysiques11. Saurait-on mieux dire

    quant son compagnonnage chevaleresque avec Gilbert Durand, dont Jung aurait peut-tre

    pens quil tait constell par un mme archtype ?

    Si la notion de chevalerie spirituelle nest pas encore cette poque voque par

    Durand, ce synchronisme en esquisse la possibilit, en convoque implicitement la ncessit

    dans la mesure o cette connivence secrte ne relve ni dune dcision personnelle entrinant

    des choix intellectuels, ni daffinits lectives irrsistibles, mais du sentiment dappartenance

    une mme famille desprits une famille archtypale , dit-il alors - dont le cercle trs

    ferm dEranos allait au fil des ans renforcer les liens : Nous constituions une sorte de

    rserve o un jour prochain lOccident pourrait puiser son re