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carnet de voyage

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  • Les fentres intrieures

    Jan Vigouroux

  • JEUDI, JUIN 17, 2010

    Le tour de la Sicile en voiture ou La longue route de sable

    Paris, 28 mai 2010. Dpart dans quelques heures d'Orly pour la Sicile. Comme nous avons prvu avec Anne-marie de faire le tour de la Sicile en voiture, j'ai achet le rcit de Pasolini, La lunga strada di sabbia (La longue Route de sable), dont j'aime le titre et le projet (dont je ne connaissais pas jusqu' ce jour l'existence) : faire le tour de l'Italie en voiture.

    Qu' crit Pasolini sur ces plages, lui qui trouva, justement, tragiquement la mort sur l'une d'entre elles ?

    Si notre primtre gographique est plus modeste, il existe une indiscutable proximit d'intention entre les deux projets. Alors que je prendrai des notes et photographierai la cte sicilienne, je lirai ce livre, au dbut du voyage en tout cas (car le livre est mince).P. 26 : Avant de poser nouveau le pied sur l'le (mon dernier voyage remonte 2003), je lis dans l'avion: C'est l'Argentario. Purs coups de pinceau, taches de lumire, qui ont la forme de terre et de mer, et une paix de sommeil vivant.

    une paix de sommeil vivant. , cela rsonne en moi de manire encore diffuse, je ne saisis pas encore pleinement la signification et les consquences de ces mots, mais, et je ne saurais ce moment l dire exactement pourquoi, il me semble bien que c'est cela que je suis venu chercher en Italie...

    PUBLI 9:14 AM

    Vers Marsala, 6 juin 2010(Digital Fisher-Price)

    Palerme, 29 mai 2010(Canon Powershot)

    2

  • 28 mai 2010, 23 h 00 Hotel Corte, Palermo. Aprs un long voyage en bus proche de la station balnaire de Mondello, l'aroport de Palerme est trs excentr par rapport la ville arrive notre htel qui donne sur une rue bruyante, au coeur du Mercato di Ballar. Quartier populaire et branch. Les Noirs, les Pakistanais et les tudiants coutent de la musique techno fond, en sirotant de la Moretti. Grce eux, je retrouverai le lendemain matin, ma grande surprise, le got de la photo de rue, qu'il est devenu quasiment impossible de pratiquer Paris, tant les passants et les forces de l'ordre sont devenus paranoaques !

    Je dcouvre notre petit balcon, qui ouvre sur une architecture totalement effondre, o je passerai beaucoup de temps photographier les minuscules passants du march qui, crass par la plonge, fixs leurs ombres portes si dcoupes, me feront penser aux basculos de mon enfance. Je les nommerai pupi siciliani , sans mpris aucun, mais comme clin d'oeil cette fascinante tradition sicilienne des marionnettes recouvertes d'armures qui, mles l'art des conteurs, ds le Moyen-Age, narraient les exploits des chevaliers. J'en ai acquis une de petite taille qui est dsormais suspendu ma bibliothque.

    J'aime tant ces htels conomiques, ces lieux transitoires simples mais confortables o il est si bon de s'abstraire de sa vie... et de se retrouver. Surtout l'tranger.

    Une parenthse rgnrante, toujours, pour moi. Il m'est si agrable de m'abstraire de ma vie... et d'ainsi me retrouver.Un seul hic Palerme. Je dcouvre que les douches et les toilettes sont

    collectives, ce qui curieusement me gne plus que d'habitude.Concidence amusante, je dcouvre en relisant Dino Buzzati que cette question l'obsdait. Dans le recueil que m'a prt Anne-Marie (Nous sommes au regret de... / Siamo spiacenti di, 1975) pas moins de trois textes sont consacrs cette question !

    Dans Le couloir du grand htel la gne que j'voque a des implications aussi dmesures qu'absurdes... A contrario, l'crivain dcrit ailleurs La maison idale : les pices minuscules sont peu dcores et miniscules, l'exception des WC qui mesurent au moins 40 mtres carrs, et o rgne un luxe effern . Il est facile de supporter la misre lorsque l'on peut chier en grand seigneur conclut Buzatti qui semble n'avoir pas toujours bien vcu la frquentation des htels.

    SAMEDI, JUIN 19, 2010

    Des avantages et des inconvnients des petits et grands htels (arrive Palerme)

    Autoportrait, Htel Milano, Syracuse, 5 juin 2010(Canon Powershot)

    3

    PUBLI 12:20 PM

  • DIMANCHE, JUIN 20, 2010

    Les Puppi siciliani (Mercato di Ballar, Palermo)

    Hotel Cortese, Palerme, 30 mai 2010. Lev tt, ds 7 h 00, je photographie nouveau du balcon la mise en place du Mercato di Ballar. Il est bientt 9 h 00. D'abord quelques passants, quelques scooters klaxoneurs (plonasme ici...). Des gestes, des personnes qui attendent, se croisent, se rencontrent, se tapent sur l'paule et s'embrassent, dcrivent avec leurs mains des objectifs bien connus d'eux mais invisibles, incomprhensibles pour moi.

    Un bourdonnement humain d'abord insignifiant qui s'amplifie lentement et srement autour de la ruche du march. L'on sifflote, l'on s'interpelle, le bruit s'amplifie, la masse se fait plus compacte... l'on s'en que cela va arriver, et... je n'ai pas entendu le signal mais les Palermitains eux l'ont peru : comme leurs pres et leurs grand-pres avant eux, les corps inertes ou presque il y a quelques minutes, marchant

    au ralenti, se sont aussitt transforms en silhouettes presses, affaires. Abandonnant caddies de supermarchs et autres chariots bricols pour transporter les denres, aimantes par le mme objectif, ils tirent sur des cordes, hissant un un les draps bariols qui protgeront les tals du soleil. Incroyable fourmillement, prcision des gestes. L'artre du march me fait penser un immense voilier dont l'on aurait soudain hiss les voiles...

    C'est une chorgraphie parfaitement rode qui commence, la mme partition rpte chaque jour des mmes corps en mouvement. J'observe la dmarche lente et assure, chaloupe et prcise des passants. Les plus lents, les plus gs aussi, croisent souvent les mains derrire le dos, inspectent en hommes expriments, aviss, le droulement des oprations (la rondeur et la pesanteur de leurs corps semble le gage de leur autorit), et tout me semble parfaitement rod... Les pieds, vus en plonge, semblent parfois normes. Je multiplie les photos.

    Plus tard, dans la journe surgiront les touristes, en particulier entre 14h00 et 17h00, l'heure sacre de la sieste o les Palermitains dsertent eux la rue, puis, en fin d'aprs-midi, aprs l'cole, les enfants de Palerme, qui jouent... s'entretuer avec des fusils et des billes en plastique.

    PUBLI 7:30 PM

    March de la Vucciria, Palerme, juin 2010(Canon Powershot)

    4

  • LUNDI, JUIN 21, 2010

    L'htel Albergo (2003-2010)

    Port de Mondello, 2003, de la srie Littoralits (Box 6 x 9)

    Palerme, 2003 (Box 6 x 9)

    Palerme, 31 mai 2010. Pendant une prome-nade, nous tombons par hasard sur l'htel Albergo o nous avions sjourn en 2003, dsormais ferm, qui ressemble, avec ses fentres aveugles, un immeuble fantme. J'avais alors photographi, l'aide d'une box 6 x 9, son enseigne rouille. Avec un peu de nostalgie, je me souviens des heures heureuses passes dans cet htel dfrachi, de la TV, du jeu Passa parola qui faisait alors fureur sur la Rai 1, qui nous amusait tant. De la nuit tombant sur la place, des disputes frquentes entre les travelos qui faisaient le trottoir (alors que notre guide annonait un htel donnant sur une place calme !). Le btiment me semble habit par les fantmes de nous-mme, ces fragiles et prcieux souvenirs de notre premier voyage en Sicile. C'est une pense la fois douce et mlancolique.

    Attention aux spectres du pass, ne pas se laisser gagner par la tristesse. Je sens qu'il est temps de commencer notre priple en voiture autour de l'le. J'prouve une forte envie de photographier le littoral (en 2003 je n'avais photographi que la station bal-naire de Mondello), envie aiguise par la lecture du livre de Pasolini :

    Je me promne sur la petite plage dserte, au pied du village. Et dans le silence qu'il y a en moi et en dehors de moi, je sens comme un long, un silencieux effondrement.

    Dpart demain matin pour la cte Nord-Ouest. Destination : Trapani.

    PUBLI 6:48 PM

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  • SAMEDI, JUIN 26, 2010

    En voiture, de Palerme Trapani (1)

    Je lis les dernires ligne du livre de Pasolini, qui dcrit ainsi la dernire station balnaire italienne de l'Adriatique, avant la frontire yougoslave : Sur les pauvres voix, la pauvre petite plage, l'orage jette une ombre lgre, blanchtre. Ici finit l'Italie, ici finit l't.

    Est-ce que moi, aussi, je me dirige vers la fin de quelque chose ? : l'une des extrmits de l'le (Trapani est une pninsule), de moi-mme ? Ce silencieux effondrement, en moi, et en dehors de moi, sur l'une ces plages tant rves, idalises..

    En voiture, nous longeons des grves irrelles, celle de la route du sel et de ses moulins, et je pense aussi ce vers de Rimbaud qui m'a toujours donn le vertige : ce ne peut tre que la fin du monde, en avanant.L'automobile dvore le bitume, et je me sens heureux d'avaler ainsi des kilomtres, de vivre cette progression mcanique, machinale je n'ai pas conduit de voiture depuis deux ou trois ans, normalement je n'aime pas conduire, mais cette fois j'aime cela.

    PUBLI 5:48 PM

    Vers Trapani, Sicile, juin 2010 (Agfa Click 1, box 6x9)

    6

  • SAMEDI, JUIN 26, 2010

    En voiture ( Le Dsert des Tartares )

    En Sicile comme ailleurs, les plus belles villes de bords de mer sont flanques de zones industrielles et de complexes chimiques inavouables... ; on l'oublie parfois, chez soi comme l'tranger, mais en fait il est ineluctable que ces villes aimes vomissent sous nos yeux leurs si sordides et si photogniques excroissances de ferraille, de bton (mare un peu, de photographier cela, me dis-je en consuisant ne suis-je pas le tmoin muet et complice de choses que je dsaprouve ?) ...

    Mais le littoral bless, dfigur comme l'humain bris, dnatur par la loi du profit aveugle, rsiste..., et soudain, j'en ai la preuve, de cette rsitance l, de la mienne, des utopies mprises,

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