extrait "petites myhtologies belges"

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Extrait de jean-Marie Klinkenbberg de son essai "Petites mythologies belges", publié aux éditions Les Impressions Nouvelles

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  • Jean-Marie Klinkenberg

    PETITESMYTHOLOGIES

    BELGES

    LES IMPRESSIONS NOUVELLES

  • extrait

  • Illustration de couverture : Guy Talin Graphisme : Millefeuille

    Les Impressions Nouvelles - 2009.www.lesimpressionsnouvelles.com

    LES IMPRESSIONS NOUVELLES

    RFLEXIONS FAITES Pratique et thorie

    Rflexions faites part de la conviction que la pratique et la thorie ont toujours besoin lune de lautre, aussi bien en littrature quen dautres

    domaines. La rflexion ne tue pas la cration, elle la prpare, la renforce, la relance. Refusant les cloisonnements et les ghettos, cette collection est ouverte

    tous les champs de la vie artistique et des sciences humaines.

    Le prsent texte fait usage des rectifications orthographiquesapprouves par toutes les instances francophones comptentes,

    parmi lesquelles lAcadmie franaise.

  • Jean-Marie Klinkenberg

    PETITES MYTHOLOGIES BELGESdition revue et considrablement augmente

    LES IMPRESSIONS NOUVELLES

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  • Un pays n dune cte

    La culture belge existe. Des milliers de Belges lont rencontre.

    La culture belge existe. Mais deux trois mois par an, sur une bande de sol friable, large de quelques centaines de mtres, longue de quelques lieues.

    Ce terreau o fleurit la culture belge, cest la Cte. De Kust.

    En cette Arcadie enfin, Flamands, Wallons et Bruxellois cessent dtre des prnoms. Belge est pour le temps dun cong pay leur nom de famille. Et ces Belges se retrouvent et communient dans une culture qui ceci pour rendre grce Edmond Picard est bien autre chose quune juxtaposition.

    Car enfin, elle est originale et indpendante tout comme une grande, cette petite culture ! Elle a cr son environnement propre : front de digue, fortins pisseux, devantures bien dlimites o sentassent ballons, filets crevettes, petits moulins, lunettes de soleil et petits vlos, terrasses protges o lon boit une Rodenbach. Elle a cadastr son espace (arriv au bout de la digue, l o commencent les quelques centaines de mtres non btis de tout le littoral, un pre dit son fils : Viens. On peut retourner. Il ny a plus rien l-bas ). Elle a labor son architecture, la lisibilit totale (cest simple : une seule faade, sur 60 km, avec juste les quelques accidents que sont les estacades et le Pier). Elle a fait naitre ses objets

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  • ftiches, qui la font reconnaitre entre mille et sur lesquels les archologues et les philologues dissertent doctement, surtout dans les gazettes et au mois de juillet : le cuistax, le char voiles. Elle a sa faune mythique : la crevette, le coquillage (tourelle et couteau), la mouette, cette fidle compagne des bennes ordure, qui imite peu de frais la buse variable. Elle a mis au point son vocabulaire techni-que, pour dsigner des concepts qui nappartiennent qu elle : minque, malle, et surtout le mot Cte lui-mme, quand il est employ absolument. Et dans cette langue, elle a forg ses calembours familiers (les mots dits desprit renforcent lesprit de corps, cest bien connu) : de lAbri ctier lautonymique radio Calembourg.

    Tous ces signes doriginalit renvoient bien videmment un systme de valeurs. Un calme un peu repu, qui ne se goute jamais autant que quand le soir on sest protg du roulement inquitant de ce qui a cess dtre un dcor pour redevenir la mer. Un amusement bon enfant, dailleurs rendu obligatoire aux enfants. Un repli frileux. Le tout se traduisant par ces trottinements longitudinaux sur le sable ou la digue.

    Ici, dailleurs, tout est longitudinal, canalis. La route royale (pas communale, pas provinciale : royale). Les tramways (que la Belgique a mieux exports que tout autre produit). Les seules directions possibles sont vers Mid-delkerke , vers Westende (dire vers la Hollande ou vers la France serait faire preuve dune audace gographique peu commune, quasiment ushuaesque ; et ne parlons pas de lusage des points cardinaux, qui

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  • ouvrirait des espaces impensables). Mme la malle est longitudinale : pas tout fait intgr cette culture, je mimaginais sottement quelle servait prendre le large. Erreur : elle va lentement, parallle la rive, do on la possde longuement par le regard.

    Cette culture se dploie sur un espace aussi long quil est troit. Mais elle nest le lieu daucune traverse. Cest simplement le lieu o la Belgique finit ; moins que ce ne soit celui o elle commence On prend vite conscience du leurre que constitue lexpression aller la mer : en fait, la mer, chrie des hommes libres, na rien faire ici. Elle nest quun dcor, une pourvoyeuse diode et de bruits, un espace indfini qui rend solides les frontires du petit royaume : ici la mer, l-bas les terres . Deux mystres, deux trangets.

    La socialisation que prvoit cette culture reste troite-ment contrle : la meilleure chose quon puisse affirmer dune plage, cest quelle est familiale. Il serait certes dif-ficile de visser dans le sable la plaquette mendiants et colporteurs, entre interdite ; mais, pour tre implicite, linterdiction nen est pas moins obie : ici, pas de mu-siqueux folk, pas de faiseurs de manche, pas de cracheurs de feu rassemblant fortuitement des passants en qute daventure, pas de groupes dexils latino-amricains ses-sayant vous projeter dans un autre univers. Si le slogan aller la mer rsonne aux oreilles de tous les enfants du royaume comme la promesse dune grande aventure, les adultes savent bien que le propre des promesses, cest de ne pas tre tenues. La seule aventure est celle qui frotte

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  • mais ne lie pas un vieux couple de Frameries un vieux couple dAuderghem, un btisseur de fort flmallois et un jeune Vauban zellikois et, par procuration, leurs gniteurs attendris. Et les seules grandes collectivits sont celles que les syndicats dinitiative prvoient pour leurs sujets dun mois : feux dartifice, concerts-apritifs, fanfares-prome-nades, jeux de plage, concours de chteaux de sable, parties de volley-ball, tournois de tennis, baignades en colonies.

    Cest sans nul doute cette culture propre qui donne la cte son petit air de zone franche, de district fdral ou de rserve.

    Ce privilge dextraterritorialit, rien ne lexhibe autant que le statut de ses voies daccs. Pass la basilique de Koekelberg (pour lachvement de laquelle on collecte encore, je crois), les cartes nindiquent plus que la terrible mention Hic sunt leones . Ne quittez pas la route. Suivez les indications qui vous seront donnes. Ne donnez pas manger aux animaux. Dans les annes 1950, quelquun stonnait de ce que les alors rares autoroutes du royaume irriguaient les seules terres flamandes. Jentends encore je ne sais quel Francophone serein (serin ?) lui rpondre : Mais enfin, la Bruxelles-Ostende, cest quand mme un peu nous, non ? . lest : Berlin et ses couloirs. louest : la Cte et la A1 (je ne sais pas si ctait son nom-code. Mais elle mrite coup sr cette primaut). Nos serre-livres sont des monstres fragiles.

    Ici, miraculeusement, et parce que les vacances labo-rent un monde rput sans fracture, tout affrontement

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  • semble suspendu. Pour deux mois seulement, sans doute. Mais enfin. Un micro peut bien, sur un court de tennis (o le match est souvent sponsoris par une gazette unita-riste), claironner le franais dun juge-arbitre qui soublie au point doublier de bilinguiser. On ne sen meut pas trop. En contrepartie, le slogan Vlaamse Kust ( Cte flamande ) fait sourire. Dailleurs, il est souvent demi effac : les couleurs tiennent mal ici, on le sait. Les fidles, comme leur nom le laisse attendre, acceptent volontiers dcouter leur messe en nerlandais : les troubles qui se font parfois entendre autour des glises ne sont quun frmissement dans la mmoire, un haussement dpaule de lhistoire. Les plus farouches indpendantistes y vivent paisiblement leurs belgitudes refoules. Tout est union, sinon force : le soleil, ou la pluie, est l.

    ne se laisser toucher que par le brouhaha, on ne sait trop o on est. ne suivre que la mlodie, paresseusement, on ne sait si la bouche est ceci-ophone ou cela-ophone. Les accents se font mixtes. Cet R roul : borain ou flandrien ? Les friturires comme les tudiants employs dans les sa-lons de th manient souplement le vijf euros et le cinq euros , aprs avoir essay du madame et du meneer. Et, avec un enthousiasme bonhomme, les clients sy mettent. Lair semble rendre le geste peu couteux, et le prserver de lchec. Un mauvais lve de ma connaissance se souvient mme davoir gagn dans les deux langues quelque jeu radiophonique de caf, o flamand et franais finissaient par se confondre. Sans doute le caractre monosyllabique exig des rponses avait-il autoris ce qui, en un autre lieu

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  • et en un autre temps, aurait tenu du miracle et dont, ici, il ny avait nulle fiert tirer.

    Ah oui, la Belgique existe ! Et cest vrai quelle sent la frite. Et la gaufre chaude, et les hydrocarbures marins, et la crevette, et la molle fragrance du tout--lgout !

    Comme toute patrie, celle-ci scrte ses exclusions.Au Wallon que je suis, Quick et Flupke avaient tt

    ouvert les portes dune civilisation mystrieuse. Cette civilisation vivait en deux aires. Lune tait urbaine, et je sentais confusment quelle me resterait dun accs malais (jai su plus tard que cette difficult avait pour nom Bruxel-les). Lautre tait faite despaces jaunes et bleus. Et celle-l, je savais quelle mappartenait aussi demble. Pourtant, je nen avais pas pris possession ; je navais pas encore t sacr par la pelle et le seau, qui sont le sceptre et le sceau de ce royaume-l. Ctait la Cte, notre Cte. Et je savais que je resterais exclu du nous tant que ce sacrement ne serait pas descendu sur moi. Oh, jallais bien, moi aussi, la mer ! Mais a ne valait pas. Cette Frise lointaine, o memmenaient des parents sans doute colos avant le mot, avait beau avoir des plages grises borde