ernest renan - vie de jesus et histoire des origines du christianisme

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VIE DE JÉSUS PAR ERNEST RENAN MEMBRE DE L'INSTITUT NEUVIÈME ÉDITION PARIS MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 A LA LIBRAIRIE NOUVELLE 1863 HISTOIRE DES ORIGINES DU CHRISTIANISME LIVRE PREMIER A L'AME PURE

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Ernest RENAN - Vie de Jesus et HIstoire des origines du Christianisme

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VIE DE JSUS

VIE DE JSUS

PAR

ERNEST RENAN

MEMBRE DE L'INSTITUT

NEUVIME DITION

PARIS

MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES DITEURS

RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1863

HISTOIRE

DES ORIGINES

DU CHRISTIANISME

LIVRE PREMIER

A L'AME PURE

DE MA SOEUR HENRIETTE

MORTE A BYBLOS, LE 24 SEPTEMBRE 1861.

_Te souviens-tu, du sein de Dieu o tu reposes, de ces longues journes

de Ghazir, o, seul avec toi, j'crivais ces pages inspires par les

lieux que nous avions visits ensemble? Silencieuse ct de moi, tu

relisais chaque feuille et la recopiais sitt crite, pendant que la

mer, les villages, les ravins, les montagnes se droulaient nos pieds.

Quand l'accablante lumire avait fait place l'innombrable arme des

toiles, tes questions fines et dlicates, tes doutes discrets, me

ramenaient l'objet sublime de nos communes penses. Tu me dis un jour

que ce livre-ci tu l'aimerais, d'abord parce qu'il avait t fait avec

toi, et aussi parce qu'il te plaisait. Si parfois tu craignais pour lui

les troits jugements de l'homme frivole, toujours tu fus persuade que

les mes vraiment religieuses finiraient par s'y plaire. Au milieu de

ces douces mditations, la mort nous frappa tous les deux de son aile;

le sommeil de la fivre nous prit la mme heure; je me rveillai

seul!... Tu dors maintenant dans la terre d'Adonis, prs de la sainte

Byblos et des eaux sacres o les femmes des mystres antiques venaient

mler leurs larmes. Rvle-moi, bon gnie, moi que tu aimais, ces

vrits qui dominent la mort, empchent de la craindre et la font

presque aimer_.

INTRODUCTION

O L'ON TRAITE PRINCIPALEMENT DES SOURCES

DE CETTE HISTOIRE.

Une histoire des Origines du Christianisme devrait embrasser toute la

priode obscure, et, si j'ose le dire, souterraine, qui s'tend depuis

les premiers commencements de cette religion jusqu'au moment o son

existence devient un fait public, notoire, vident aux yeux de tous. Une

telle histoire se composerait de quatre livres. Le premier, que je

prsente aujourd'hui au public, traite du fait mme qui a servi de point

de dpart au culte nouveau; il est rempli tout entier par la personne

sublime du fondateur. Le second traiterait des aptres et de leurs

disciples immdiats, ou, pour mieux dire, des rvolutions que subit la

pense religieuse dans les deux premires gnrations chrtiennes. Je

l'arrterais vers l'an 100, au moment o les derniers amis de Jsus sont

morts, et o tous les livres du Nouveau Testament sont peu prs fixs

dans la forme o nous les lisons. Le troisime exposerait l'tat du

christianisme sous les Antonins. On l'y verrait se dvelopper lentement

et soutenir une guerre presque permanente contre l'empire, lequel,

arriv ce moment au plus haut degr de la perfection administrative et

gouvern par des philosophes, combat dans la secte naissante une socit

secrte et thocratique, qui le nie obstinment et le mine sans cesse.

Ce livre contiendrait toute l'tendue du IIe sicle. Le quatrime livre,

enfin, montrerait les progrs dcisifs que fait le christianisme

partir des empereurs syriens. On y verrait la savante construction des

Antonins crouler, la dcadence de la civilisation antique devenir

irrvocable, le christianisme profiter de sa ruine, la Syrie conqurir

tout l'Occident, et Jsus, en compagnie des dieux et des sages diviniss

de l'Asie, prendre possession d'une socit laquelle la philosophie et

l'tat purement civil ne suffisent plus. C'est alors que les ides

religieuses des races groupes autour de la Mditerrane se modifient

profondment; que les cultes orientaux prennent partout le dessus; que

le christianisme, devenu une glise trs-nombreuse, oublie totalement

ses rves millnaires, brise ses dernires attaches avec le judasme et

passe tout entier dans le monde grec et latin. Les luttes et le travail

littraire du IIIe sicle, lesquels se passent dj au grand jour, ne

seraient exposs qu'en traits gnraux. Je raconterais encore plus

sommairement les perscutions du commencement du IVe sicle, dernier

effort de l'empire pour revenir ses vieux principes, lesquels

dniaient l'association religieuse toute place dans l'tat. Enfin, je

me bornerais pressentir le changement de politique qui, sous

Constantin, intervertit les rles, et fait du mouvement religieux le

plus libre et le plus spontan un culte officiel, assujetti l'tat et

perscuteur son tour.

Je ne sais si j'aurai assez de vie et de force pour remplir un plan

aussi vaste. Je serai satisfait si, aprs avoir crit la vie de Jsus,

il m'est donn de raconter comme je l'entends l'histoire des aptres,

l'tat de la conscience chrtienne durant les semaines qui suivirent la

mort de Jsus, la formation du cycle lgendaire de la rsurrection, les

premiers actes de l'glise de Jrusalem, la vie de saint Paul, la crise

du temps de Nron, l'apparition de l'Apocalypse, la ruine de Jrusalem,

la fondation des chrtients hbraques de la Batane, la rdaction des

vangiles, l'origine des grandes coles de l'Asie-Mineure, issues de

Jean. Tout plit ct de ce merveilleux premier sicle. Par une

singularit rare en l'histoire, nous voyons bien mieux ce qui s'est

pass dans le monde chrtien de l'an 50 l'an 75, que de l'an 100

l'an 150.

Le plan suivi pour cette histoire a empch d'introduire dans le texte

de longues dissertations critiques sur les points controverss. Un

systme continu de notes met le lecteur mme de vrifier d'aprs les

sources toutes les propositions du texte. Dans ces notes, on s'est born

strictement aux citations de premire main, je veux dire l'indication

des passages originaux sur lesquels chaque assertion ou chaque

conjecture s'appuie. Je sais que pour les personnes peu inities ces

sortes d'tudes, bien d'autres dveloppements eussent t ncessaires.

Mais je n'ai pas l'habitude de refaire ce qui est fait et bien fait.

Pour ne citer que des livres crits en franais, les personnes qui

voudront bien se procurer les ouvrages suivants:

_tudes critiques sur l'vangile de saint Matthieu_, par M. Albert

Rville, pasteur de l'glise wallonne de Rotterdam[1].

_Histoire de la thologie chrtienne au sicle apostolique_, par

M. Reuss, professeur la Facult de thologie et au sminaire

protestant de Strasbourg[2].

_Des doctrines religieuses des Juifs pendant les deux sicles

antrieurs l're chrtienne_, par M. Michel Nicolas, professeur

la Facult de thologie protestante de Montauban[3].

_Vie de Jsus_, par le Dr Strauss, traduite par M. Littr, membre

de l'Institut[4].

_Revue de thologie et de philosophie chrtienne_, publie sous la

direction de M. Colani, de 1850 1857.--_Nouvelle Revue de

thologie_, faisant suite la prcdente, depuis 1858[5].

les personnes, dis-je, qui voudront bien consulter ces excellents

crits[6], y trouveront expliqus une foule de points sur lesquels j'ai

d tre trs-succinct. La critique de dtail des textes vangliques, en

particulier, a t faite par M. Strauss d'une manire qui laisse peu

dsirer. Bien que M. Strauss se soit tromp dans sa thorie sur la

rdaction des vangiles[7], et que son livre ait, selon moi, le tort de

se tenir beaucoup trop sur le terrain thologique et trop peu sur le

terrain historique[8], il est indispensable, pour se rendre compte des

motifs qui m'ont guid dans une foule de minuties, de suivre la

discussion toujours judicieuse, quoique parfois un peu subtile, du livre

si bien traduit par mon savant confrre, M. Littr.

Je crois n'avoir nglig, en fait de tmoignages anciens, aucune source

d'informations. Cinq grandes collections d'crits, sans parler d'une

foule d'autres donnes parses, nous restent sur Jsus et sur le temps

o il vcut, ce sont: 1 les vangiles et en gnral les crits du

Nouveau Testament; 2 les compositions dites Apocryphes de l'Ancien

Testament; 3 les ouvrages de Philon; 4 ceux de Josphe; 5 le Talmud.

Les crits de Philon ont l'inapprciable avantage de nous montrer les

penses qui fermentaient au temps de Jsus dans les mes occupes des

grandes questions religieuses. Philon vivait, il est vrai, dans une tout

autre province du judasme que Jsus; mais, comme lui, il tait

trs-dgag des petitesses qui rgnaient Jrusalem; Philon est

vraiment le frre an de Jsus. Il avait soixante-deux ans quand le

prophte de Nazareth tait au plus haut degr de son activit, et il lui

survcut au moins dix annes. Quel dommage que les hasards de la vie ne

l'aient pas conduit en Galile! Que ne nous et-il pas appris!

Josphe, crivant surtout pour les paens, n'a pas dans son style la

mme sincrit. Ses courtes notices sur Jsus, sur Jean-Baptiste, sur

Juda le Gaulonite, sont sches et sans couleur. On sent qu'il cherche

prsenter ces mouvements si profondment juifs de caractre et d'esprit

sous une forme qui soit intelligible aux Grecs et aux Romains. Je crois

le passage sur Jsus[9] authentique. Il est parfaitement dans le got

de Josphe, et si cet historien a fait mention de Jsus, c'est bien

comme cela qu'il a d en parler. On sent seulement qu'une main

chrtienne a retouch le morceau, y a ajout quelques mots sans lesquels

il et t presque blasphmatoire[10], a peut-tre retranch ou modifi

quelques expressions[11]. Il faut se rappeler que la fortune littraire

de Josphe se fit par les chrtiens, lesquels adoptrent ses crits

comme des documents essentiels de leur histoire sacre. Il s'en fit,

probablement au IIe sicle, une dition corrige selon les ides

chrtiennes[12]. En tout cas, ce qui constitue l'immense intrt de

Josphe pour le sujet qui nous occupe, ce sont les vives lumires qu'il

jette sur le temps. Grce lui, Hrode, Hrodiade, Antipas, Philippe,

Anne, Caphe, Pilate sont des personnages que nous touchons du doigt et

que nous voyons vivre devant nous avec une frappante ralit.

Les Apocryphes de l'Ancien Testament, surtout la partie juive des vers

sibyllins et le Livre d'Hnoch, joints au Livre de Daniel, qui est, lui

aussi, un vritable apocryphe, ont une importance capitale pour

l'histoire du dveloppement des thories messianiques et pour

l'intelligence des conceptions de Jsus sur le royaume de Dieu. Le Livre

d'Hnoch, en particulier, lequel tait fort lu dans l'entourage de

Jsus[13], nous donne la clef de l'expression de Fils de l'homme et

des ides qui s'y rattachaient. L'ge de ces diffrents livres, grce

aux travaux de MM. Alexandre, Ewald, Dillmann, Reuss, est maintenant

hors de doute. Tout le monde est d'accord pour placer la rdaction des

plus importants d'entre eux au IIe et au Ier sicle avant Jsus-Christ.

La date du Livre de Daniel est plus certaine encore. Le caractre des

deux langues dans lesquelles il est crit; l'usage de mots grecs;

l'annonce claire, dtermine, date, d'vnements qui vont jusqu'au

temps d'Antiochus piphane; les fausses images qui y sont traces de la

vieille Babylonie; la couleur gnrale du livre, qui ne rappelle en rien

les crits de la captivit, qui rpond au contraire par une foule

d'analogies aux croyances, aux moeurs, au tour d'imagination de l'poque

des Sleucides; le tour apocalyptique des visions; la place du livre

dans le canon hbreu hors de la srie des prophtes; l'omission de

Daniel dans les pangyriques du chapitre XLIX de l'_Ecclsiastique_, o

son rang tait comme indiqu; bien d'autres preuves qui ont t cent

fois dduites, ne permettent pas de douter que le Livre de Daniel ne

soit le fruit de la grande exaltation produite chez les Juifs par la

perscution d'Antiochus. Ce n'est pas dans la vieille littrature

prophtique qu'il faut classer ce livre, mais bien en tte de la

littrature apocalyptique, comme premier modle d'un genre de

composition o devaient prendre place aprs lui les divers pomes

sibyllins, le Livre d'Hnoch, l'Apocalypse de Jean, l'Ascension d'Isae,

le quatrime livre d'Esdras.

Dans l'histoire des origines chrtiennes, on a jusqu'ici beaucoup trop

nglig le Talmud. Je pense, avec M. Geiger, que la vraie notion des

circonstances o se produisit Jsus doit tre cherche dans cette

compilation bizarre, o tant de prcieux renseignements sont mls la

plus insignifiante scolastique. La thologie chrtienne et la thologie

juive ayant suivi au fond deux marches parallles, l'histoire de l'une

ne peut bien tre comprise sans l'histoire de l'autre. D'innombrables

dtails matriels des vangiles trouvent, d'ailleurs, leur commentaire

dans le Talmud. Les vastes recueils latins de Lightfoot, de Schoettgen,

de Buxtorf, d'Otho, contenaient dj cet gard une foule de

renseignements. Je me suis impos de vrifier dans l'original toutes les

citations que j'ai admises, sans en excepter une seule. La collaboration

que m'a prte pour cette partie de mon travail un savant isralite, M.

Neubauer, trs-vers dans la littrature talmudique, m'a permis d'aller

plus loin et d'claircir les parties les plus dlicates de mon sujet par

quelques nouveaux rapprochements. La distinction des poques est ici

fort importante, la rdaction du Talmud s'tendant de l'an 200 l'an

500 peu prs. Nous y avons port autant de discernement qu'il est

possible dans l'tat actuel de ces tudes. Des dates si rcentes

exciteront quelques craintes chez les personnes habitues n'accorder

de valeur un document que pour l'poque mme o il a t crit. Mais

de tels scrupules seraient ici dplacs. L'enseignement des Juifs depuis

l'poque asmonenne jusqu'au IIe sicle fut principalement oral. Il ne

faut pas juger de ces sortes d'tats intellectuels d'aprs les habitudes

d'un temps o l'on crit beaucoup. Les Vdas, les anciennes posies

arabes ont t conservs de mmoire pendant des sicles, et pourtant

ces compositions prsentent une forme trs-arrte, trs-dlicate. Dans

le Talmud, au contraire, la forme n'a aucun prix. Ajoutons qu'avant la

_Mischna_ de Juda le Saint, qui a fait oublier toutes les autres, il y

eut des essais de rdaction, dont les commencements remontent peut-tre

plus haut qu'on ne le suppose communment. Le style du Talmud est celui

de notes de cours; les rdacteurs ne firent probablement que classer

sous certains titres l'norme fatras d'critures qui s'tait accumul

dans les diffrentes coles durant des gnrations.

Il nous reste parler des documents qui, se prsentant comme des

biographies du fondateur du christianisme, doivent naturellement tenir

la premire place dans une vie de Jsus. Un trait complet sur la

rdaction des vangiles serait un ouvrage lui seul. Grce aux beaux

travaux dont cette question a t l'objet depuis trente ans, un problme

qu'on et jug autrefois inabordable est arriv une solution qui

assurment laisse place encore bien des incertitudes, mais qui suffit

pleinement aux besoins de l'histoire. Nous aurons occasion d'y revenir

dans notre deuxime livre, la composition des vangiles ayant t un des

faits les plus importants pour l'avenir du christianisme qui se soient

passs dans la seconde moiti du premier sicle. Nous ne toucherons ici

qu'une seule face du sujet, celle qui est indispensable la solidit de

notre rcit. Laissant de ct tout ce qui appartient au tableau des

temps apostoliques, nous rechercherons seulement dans quelle mesure les

donnes fournies par les vangiles peuvent tre employes dans une

histoire dresse selon des principes rationnels[14]?

Que les vangiles soient en partie lgendaires, c'est ce qui est

vident, puisqu'ils sont pleins de miracles et de surnaturel; mais il y

a lgende et lgende. Personne ne doute des principaux traits de la vie

de Franois d'Assise, quoique le surnaturel s'y rencontre chaque pas.

Personne, au contraire, n'accorde de crance la Vie d'Apollonius de

Tyane, parce qu'elle a t crite longtemps aprs le hros et dans les

conditions d'un pur roman. A quelle poque, par quelles mains, dans

quelles conditions les vangiles ont-ils t rdigs? Voil donc la

question capitale d'o dpend l'opinion qu'il faut se former de leur

crdibilit.

On sait que chacun des quatre vangiles porte en tte le nom d'un

personnage connu soit dans l'histoire apostolique, soit dans l'histoire

vanglique elle-mme. Ces quatre personnages ne nous sont pas donns

rigoureusement comme des auteurs. Les formules selon Matthieu, selon

Marc, selon Luc, selon Jean, n'impliquent pas que, dans la plus

vieille opinion, ces rcits eussent t crits d'un bout l'autre par

Matthieu, par Marc, par Luc, par Jean[15]; elles signifient seulement

que c'taient l les traditions provenant de chacun de ces aptres et se

couvrant de leur autorit. Il est clair que si ces titres sont exacts,

les vangiles, sans cesser d'tre en partie lgendaires, prennent une

haute valeur, puisqu'ils nous font remonter au demi-sicle qui suivit la

mort de Jsus, et mme, dans deux cas, aux tmoins oculaires de ses

actions.

Pour Luc d'abord, le doute n'est gure possible. L'vangile de Luc est

une composition rgulire, fonde sur des documents antrieurs[16].

C'est l'oeuvre d'un homme qui choisit, lague, combine. L'auteur de cet

vangile est certainement le mme que celui des Actes des Aptres[17].

Or, l'auteur des Actes est un compagnon de saint Paul[18], titre qui

convient parfaitement Luc[19]. Je sais que plus d'une objection peut

tre oppose ce raisonnement; mais une chose au moins est hors de

doute, c'est que l'auteur du troisime vangile et des Actes est un

homme de la seconde gnration apostolique, et cela suffit notre

objet. La date de cet vangile peut d'ailleurs tre dtermine avec

beaucoup de prcision par des considrations tires du livre lui-mme.

Le chapitre XXI de Luc, insparable du reste de l'ouvrage, a t crit

certainement aprs le sige de Jrusalem, mais peu de temps aprs[20].

Nous sommes donc ici sur un terrain solide; car il s'agit d'un ouvrage

crit tout entier de la mme main et de la plus parfaite unit.

Les vangiles de Matthieu et de Marc n'ont pas, beaucoup prs, le mme

cachet individuel. Ce sont des compositions impersonnelles, o l'auteur

disparat totalement. Un nom propre crit en tte de ces sortes

d'ouvrages ne dit pas grand'chose. Mais si l'vangile de Luc est dat,

ceux de Matthieu et de Marc le sont aussi; car il est certain que le

troisime vangile est postrieur aux deux premiers, et offre le

caractre d'une rdaction bien plus avance. Nous avons d'ailleurs,

cet gard, un tmoignage capital de la premire moiti du IIe sicle. Il

est de Papias, vque d'Hirapolis, homme grave, homme de tradition, qui

fut attentif toute sa vie recueillir ce qu'on pouvait savoir de la

personne de Jsus[21]. Aprs avoir dclar qu'en pareille matire il

prfre la tradition orale aux livres, Papias mentionne deux crits sur

les actes et les paroles du Christ: 1 un crit de Marc, interprte de

l'aptre Pierre, crit court, incomplet, non rang par ordre

chronologique, comprenant des rcits et des discours ([Greek: lechthenta

prachthenta]), compos d'aprs les renseignements et les souvenirs de

l'aptre Pierre; 2 un recueil de sentences ([Greek: logia]) crit en

hbreu[22] par Matthieu, et que chacun a traduit comme il a pu. Il est

certain que ces deux descriptions rpondent assez bien la physionomie

gnrale des deux livres appels maintenant vangile selon Matthieu,

vangile selon Marc, le premier caractris par ses longs discours, le

second surtout anecdotique, beaucoup plus exact que le premier sur les

petits faits, bref jusqu' la scheresse, pauvre en discours, assez mal

compos. Que ces deux ouvrages tels que nous les lisons soient

absolument semblables ceux que lisait Papias, cela n'est pas

soutenable; d'abord, parce que l'crit de Matthieu pour Papias se

composait uniquement de discours en hbreu, dont il circulait des

traductions assez diverses, et en second lieu, parce que l'crit de Marc

et celui de Matthieu taient pour lui profondment distincts, rdigs

sans aucune entente, et, ce semble, dans des langues diffrentes. Or,

dans l'tat actuel des textes, l'vangile selon Matthieu et l'vangile

selon Marc offrent des parties parallles si longues et si parfaitement

identiques qu'il faut supposer, ou que le rdacteur dfinitif du premier

avait le second sous les yeux, ou que le rdacteur dfinitif du second

avait le premier sous les yeux, ou que tous deux ont copi le mme

prototype. Ce qui parat le plus vraisemblable, c'est que, ni pour

Matthieu, ni pour Marc, nous n'avons les rdactions tout fait

originales; que nos deux premiers vangiles sont dj des arrangements,

o l'on a cherch remplir les lacunes d'un texte par un autre. Chacun

voulait, en effet, possder un exemplaire complet. Celui qui n'avait

dans son exemplaire que des discours voulait avoir des rcits, et

rciproquement. C'est ainsi que l'vangile selon Matthieu se trouva

avoir englob presque toutes les anecdotes de Marc, et que l'vangile

selon Marc contient aujourd'hui une foule de traits qui viennent des

_Logia_ de Matthieu. Chacun, d'ailleurs, puisait largement dans la

tradition vanglique se continuant autour de lui. Cette tradition est

si loin d'avoir t puise par les vangiles que les Actes des aptres

et les Pres les plus anciens citent plusieurs paroles de Jsus qui

paraissent authentiques et qui ne se trouvent pas dans les vangiles que

nous possdons.

Il importe peu notre objet actuel de pousser plus loin cette dlicate

analyse, d'essayer de reconstruire en quelque sorte, d'une part, les

_Logia_ originaux de Matthieu; de l'autre, le rcit primitif tel qu'il

sortit de la plume de Marc. Les _Logia_ nous sont sans doute reprsents

par les grands discours de Jsus qui remplissent une partie considrable

du premier vangile. Ces discours forment, en effet, quand on les

dtache du reste, un tout assez complet. Quant aux rcits du premier et

du deuxime vangile, ils semblent avoir pour base un document commun

dont le texte se retrouve tantt chez l'un, tantt chez l'autre, et

dont le deuxime vangile, tel que nous le lisons aujourd'hui, n'est

qu'une reproduction peu modifie. En d'autres termes, le systme de la

vie de Jsus chez les synoptiques repose sur deux documents originaux:

1 les discours de Jsus recueillis par l'aptre Matthieu; 2 le recueil

d'anecdotes et de renseignements personnels que Marc crivit d'aprs les

souvenirs de Pierre. On peut dire que nous avons encore ces deux

documents, mls des renseignements d'autre provenance, dans les deux

premiers vangiles, qui portent non sans raison le nom d'vangile selon

Matthieu et d'vangile selon Marc.

Ce qui est indubitable, en tous cas, c'est que de trs-bonne heure on

mit par crit les discours de Jsus en langue aramenne, que de bonne

heure aussi on crivit ses actions remarquables. Ce n'taient pas l des

textes arrts et fixs dogmatiquement. Outre les vangiles qui nous

sont parvenus, il y en eut une foule d'autres prtendant reprsenter la

tradition des tmoins oculaires[23]. On attachait peu d'importance ces

crits, et les conservateurs, tels que Papias, y prfraient hautement

la tradition orale[24]. Comme on croyait encore le monde prs de finir,

on se souciait peu de composer des livres pour l'avenir; il s'agissait

seulement de garder en son coeur l'image vive de celui qu'on esprait

bientt revoir dans les nues. De l le peu d'autorit dont jouissent

durant cent cinquante ans les textes vangliques. On ne se faisait nul

scrupule d'y insrer des additions, de les combiner diversement, de les

complter les uns par les autres. Le pauvre homme qui n'a qu'un livre

veut qu'il contienne tout ce qui lui va au coeur. On se prtait ces

petits livrets; chacun transcrivait la marge de son exemplaire les

mots, les paraboles qu'il trouvait ailleurs et qui le touchaient[25]. La

plus belle chose du monde est ainsi sortie d'une laboration obscure et

compltement populaire. Aucune rdaction n'avait de valeur absolue.

Justin, qui fait souvent appel ce qu'il nomme les mmoires des

aptres[26], avait sous les yeux un tat des documents vangliques

assez diffrent de celui que nous avons; en tous cas, il ne se donne

aucun souci de les allguer textuellement. Les citations vangliques,

dans les crits pseudo-clmentins d'origine bionite, prsentent le mme

caractre. L'esprit tait tout; la lettre n'tait rien. C'est quand la

tradition s'affaiblit dans la seconde moiti du IIe sicle que les

textes portant des noms d'aptres prennent une autorit dcisive et

obtiennent force de loi.

Qui ne voit le prix de documents ainsi composs des souvenirs attendris,

des rcits nafs des deux premires gnrations chrtiennes, pleines

encore de la forte impression que l'illustre fondateur avait produite,

et qui semble lui avoir longtemps survcu? Ajoutons que les vangiles

dont il s'agit semblent provenir de celle des branches de la famille

chrtienne qui touchait le plus prs Jsus. Le dernier travail de

rdaction, au moins du texte qui porte, le nom de Matthieu, parat avoir

t fait dans l'un des pays situs au nord-est de la Palestine, tels que

la Gaulonitide, le Hauran, la Batane, o beaucoup de chrtiens se

rfugirent l'poque de la guerre des Romains, o l'on trouvait encore

au IIe sicle des parents de Jsus[27], et o la premire direction

galilenne se conserva plus longtemps qu'ailleurs.

Jusqu' prsent nous n'avons parl que des trois vangiles dits

synoptiques. Il nous reste parler du quatrime, de celui qui porte le

nom de Jean. Ici les doutes sont beaucoup plus fonds, et la question

moins prs d'une solution. Papias, qui se rattachait l'cole de Jean,

et qui, s'il n'avait pas t son auditeur, comme le veut Irne, avait

beaucoup frquent ses disciples immdiats, entre autres Aristion et

celui qu'on appelait _Presbyteros Joannes_, Papias, qui avait recueilli

avec passion les rcits oraux de cet Aristion et de _Presbyteros

Joannes_, ne dit pas un mot d'une Vie de Jsus crite par Jean. Si une

telle mention se ft trouve dans son ouvrage, Eusbe, qui relve chez

lui tout ce qui sert l'histoire littraire du sicle apostolique, en

et sans aucun doute fait la remarque. Les difficults intrinsques

tires de la lecture du quatrime vangile lui-mme ne sont pas moins

fortes. Comment, ct de renseignements prcis et qui sentent si bien

le tmoin oculaire, trouve-t-on ces discours totalement diffrents de

ceux de Matthieu? Comment, ct d'un plan gnral de la vie de Jsus,

qui parat bien plus satisfaisant et plus exact que celui des

synoptiques, ces passages singuliers o l'on sent un intrt dogmatique

propre au rdacteur, des ides fort trangres Jsus, et parfois des

indices qui mettent en garde contre la bonne foi du narrateur? Comment

enfin, ct des vues les plus pures, les plus justes, les plus

vraiment vangliques, ces taches o l'on aime voir des interpolations

d'un ardent sectaire? Est-ce bien Jean, fils de Zbde, le frre de

Jacques (dont il n'est pas question une seule fois dans le quatrime

vangile), qui a pu crire en grec ces leons de mtaphysique abstraite,

dont ni les synoptiques ni le Talmud ne prsentent l'analogue? Tout cela

est grave, et, pour moi, je n'ose tre assur que le quatrime vangile

ait t crit tout entier de la plume d'un ancien pcheur galilen. Mais

qu'en somme cet vangile soit sorti, vers la fin du premier sicle, de

la grande cole d'Asie-Mineure, qui se rattachait Jean, qu'il nous

reprsente une version de la vie du matre, digne d'tre prise en haute

considration et souvent d'tre prfre, c'est ce qui est dmontr, et

par des tmoignages extrieurs et par l'examen du document lui-mme,

d'une faon qui ne laisse rien dsirer.

Et d'abord, personne ne doute que, vers l'an 150, le quatrime vangile

n'existt et ne ft attribu Jean. Des textes formels de saint

Justin[28], d'Athnagore[29], de Tatien[30], de Thophile

d'Antioche[31], d'Irne[32], montrent ds lors cet vangile ml

toutes les controverses et servant de pierre angulaire au dveloppement

du dogme. Irne est formel; or, Irne sortait de l'cole de Jean, et,

entre lui et l'aptre, il n'y avait que Polycarpe. Le rle de notre

vangile dans le gnosticisme, et en particulier dans le systme de

Valentin[33], dans le montanisme[34] et dans la querelle des

quartodcimans[35], n'est pas moins dcisif. L'cole de Jean est celle

dont on aperoit le mieux la suite durant le IIe sicle; or, cette cole

ne s'explique pas si l'on ne place le quatrime vangile son berceau

mme. Ajoutons que la premire ptre attribue saint Jean est

certainement du mme auteur que le quatrime vangile[36]; or, l'ptre

est reconnue comme de Jean par Polycarpe[37], Papias[38], Irne[39].

Mais c'est surtout la lecture de l'ouvrage qui est de nature faire

impression. L'auteur y parle toujours comme tmoin oculaire; il veut se

faire passer pour l'aptre Jean. Si donc cet ouvrage n'est pas

rellement de l'aptre, il faut admettre une supercherie que l'auteur

s'avouait lui-mme. Or, quoique les ides du temps en fait de bonne

foi littraire diffrassent essentiellement des ntres, on n'a pas

d'exemple dans le monde apostolique d'un faux de ce genre.

Non-seulement, du reste, l'auteur veut se faire passer pour l'aptre

Jean, mais on voit clairement qu'il crit dans l'intrt de cet aptre.

A chaque page se trahit l'intention de fortifier son autorit, de

montrer qu'il a t le prfr de Jsus[40], que dans toutes les

circonstances solennelles ( la Cne, au Calvaire, au tombeau) il a tenu

la premire place. Les relations, en somme fraternelles, quoique

n'excluant pas une certaine rivalit, de l'auteur avec Pierre[41], sa

haine au contraire contre Judas[42], haine antrieure peut-tre la

trahison, semblent percer a et l. On est tent de croire que Jean,

dans sa vieillesse, ayant lu les rcits vangliques qui circulaient,

d'une part, y remarqua diverses inexactitudes[43], de l'autre, fut

froiss de voir qu'on ne lui accordait pas dans l'histoire du Christ une

assez grande place; qu'alors il commena dicter une foule de choses

qu'il savait mieux que les autres, avec l'intention de montrer que, dans

beaucoup de cas o on ne parlait que de Pierre, il avait figur avec et

avant lui[44]. Dj, du vivant de Jsus, ces lgers sentiments de

jalousie s'taient trahis entre les fils de Zbde et les autres

disciples[45]. Depuis la mort de Jacques, son frre, Jean restait seul

hritier des souvenirs intimes dont ces deux aptres, de l'aveu de tous,

taient dpositaires. De l sa perptuelle attention rappeler qu'il

est le dernier survivant des tmoins oculaires[46], et le plaisir qu'il

prend raconter des circonstances que lui seul pouvait connatre. De

l, tant de petits traits de prcision qui semblent comme des scolies

d'un annotateur: Il tait six heures; il tait nuit; cet homme

s'appelait Malchus; ils avaient allum un rchaud, car il faisait

froid; cette tunique tait sans couture. De l, enfin, le dsordre de

la rdaction, l'irrgularit de la marche, le dcousu des premiers

chapitres; autant de traits inexplicables dans la supposition o notre

vangile ne serait qu'une thse de thologie sans valeur historique, et

qui, au contraire, se comprennent parfaitement, si l'on y voit,

conformment la tradition, des souvenirs de vieillard, tantt d'une

prodigieuse fracheur, tantt ayant subi d'tranges altrations.

Une distinction capitale, en effet, doit tre faite dans l'vangile de

Jean. D'une part, cet vangile nous prsente un canevas de la vie de

Jsus qui diffre considrablement de celui des synoptiques. De l'autre,

il met dans la bouche de Jsus des discours dont le ton, le style, les

allures, les doctrines n'ont rien de commun avec les _Logia_ rapports

par les synoptiques. Sous ce second rapport, la diffrence est telle

qu'il faut faire son choix d'une manire tranche. Si Jsus parlait

comme le veut Matthieu, il n'a pu parler comme le veut Jean. Entre les

deux autorits, aucun critique n'a hsit, ni n'hsitera. A mille lieues

du ton simple, dsintress, impersonnel des synoptiques, l'vangile de

Jean montre sans cesse les proccupations de l'apologiste, les

arrire-penses du sectaire, l'intention de prouver une thse et de

convaincre des adversaires[47]. Ce n'est pas par des tirades

prtentieuses, lourdes, mal crites, disant peu de chose au sens moral,

que Jsus a fond son oeuvre divine. Quand mme Papias ne nous

apprendrait pas que Matthieu crivit les sentences de Jsus dans leur

langue originale, le naturel, l'ineffable vrit, le charme sans pareil

des discours synoptiques, le tour profondment hbraque de ces

discours, les analogies qu'ils prsentent avec les sentences des

docteurs juifs du mme temps, leur parfaite harmonie avec la nature de

la Galile, tous ces caractres, si on les rapproche de la gnose

obscure, de la mtaphysique contourne qui remplit les discours de Jean,

parleraient assez haut. Cela ne veut pas dire qu'il n'y ait dans les

discours de Jean d'admirables clairs; des traits qui viennent vraiment

de Jsus[48]. Mais le ton mystique de ces discours ne rpond en rien au

caractre de l'loquence de Jsus telle qu'on se la figure d'aprs les

synoptiques. Un nouvel esprit a souffl; la gnose est dj commence;

l're galilenne du royaume de Dieu est finie; l'esprance de la

prochaine venue du Christ s'loigne; on entre dans les aridits de la

mtaphysique, dans les tnbres du dogme abstrait. L'esprit de Jsus

n'est pas l, et si le fils de Zbde a vraiment trac ces pages, il

avait certes bien oubli en les crivant le lac de Gnsareth et les

charmants entretiens qu'il avait entendus sur ses bords.

Une circonstance, d'ailleurs, qui prouve bien que les discours rapports

par le quatrime vangile ne sont pas des pices historiques, mais des

compositions destines couvrir de l'autorit de Jsus certaines

doctrines chres au rdacteur, c'est leur parfaite harmonie avec l'tat

intellectuel de l'Asie-Mineure au moment o elles furent crites.

L'Asie-Mineure tait alors le thtre d'un trange mouvement de

philosophie syncrtique; tous les germes du gnosticisme y existaient

dj. Jean parat avoir bu ces sources trangres. Il se peut qu'aprs

les crises de l'an 68 (date de l'Apocalypse) et de l'an 70 (ruine de

Jrusalem), le vieil aptre, l'me ardente et mobile, dsabus de la

croyance une prochaine apparition du Fils de l'homme dans les nues,

ait pench vers les ides qu'il trouvait autour de lui, et dont

plusieurs s'amalgamaient assez bien avec certaines doctrines

chrtiennes. En prtant ces nouvelles ides Jsus, il ne fit que

suivre un penchant bien naturel. Nos souvenirs se transforment avec tout

le reste; l'idal d'une personne que nous avons connue change avec

nous[49]. Considrant Jsus comme l'incarnation de la vrit, Jean ne

pouvait manquer de lui attribuer ce qu'il tait arriv prendre pour la

vrit.

S'il faut tout dire, nous ajouterons que probablement Jean lui-mme eut

en cela peu de part, que ce changement se fit autour de lui plutt que

par lui. On est parfois tent de croire que des notes prcieuses, venant

de l'aptre, ont t employes par ses disciples dans un sens fort

diffrent de l'esprit vanglique primitif. En effet, certaines parties

du quatrime vangile ont t ajoutes aprs coup; tel est le XXIe

chapitre tout entier[50], o l'auteur semble s'tre propos de rendre

hommage l'aptre Pierre aprs sa mort et de rpondre aux objections

qu'on allait tirer ou qu'on tirait dj de la mort de Jean lui-mme (v.

21-23). Plusieurs autres endroits portent la trace de ratures et de

corrections[51].

Il est impossible, distance, d'avoir le mot de tous ces problmes

singuliers, et sans doute bien des surprises nous seraient rserves,

s'il nous tait donn de pntrer dans les secrets de cette mystrieuse

cole d'phse qui, plus d'une fois, parat s'tre complu aux voies

obscures. Mais une exprience capitale est celle-ci. Toute personne qui

se mettra crire la vie de Jsus sans thorie arrte sur la valeur

relative des vangiles, se laissant uniquement guider par le sentiment

du sujet, sera ramene dans une foule de cas prfrer la narration de

Jean celle des synoptiques. Les derniers mois de la vie de Jsus en

particulier ne s'expliquent que par Jean; une foule de traits de la

Passion, inintelligibles dans les synoptiques[52], reprennent dans le

rcit du quatrime vangile la vraisemblance et la possibilit. Tout au

contraire, j'ose dfier qui que ce soit de composer une vie de Jsus qui

ait un sens en tenant compte des discours que Jean prte Jsus. Cette

faon de se prcher et de se dmontrer sans cesse, cette perptuelle

argumentation, cette mise en scne sans navet, ces longs raisonnements

la suite de chaque miracle, ces discours raides et gauches, dont le

ton est si souvent faux et ingal[53], ne seraient pas soufferts par un

homme de got ct des dlicieuses sentences des synoptiques. Ce sont

ici, videmment, des pices artificielles[54], qui nous reprsentent les

prdications de Jsus, comme les dialogues de Platon nous rendent les

entretiens de Socrate. Ce sont en quelque sorte les variations d'un

musicien improvisant pour son compte sur un thme donn. Le thme peut

n'tre pas sans quelque authenticit; mais dans l'excution, la

fantaisie de l'artiste se donne pleine carrire. On sent le procd

factice, la rhtorique, l'apprt[55]. Ajoutons que le vocabulaire de

Jsus ne se retrouve pas dans les morceaux dont nous parlons.

L'expression de royaume de Dieu, qui tait si familire au matre[56],

n'y figure qu'une seule fois[57]. En revanche, le style des discours

prts Jsus par le quatrime vangile offre la plus complte analogie

avec celui des ptres de saint Jean; on voit qu'en crivant les

discours, l'auteur suivait, non ses souvenirs, mais le mouvement assez

monotone de sa propre pense. Toute une nouvelle langue mystique s'y

dploie, langue dont les synoptiques n'ont pas la moindre ide (monde,

vrit, vie, lumire, tnbres, etc.). Si Jsus avait jamais

parl dans ce style, qui n'a rien d'hbreu, rien de juif, rien de

talmudique, si j'ose m'exprimer ainsi, comment un seul de ses auditeurs

en aurait-il si bien gard le secret?

L'histoire littraire offre du reste un autre exemple qui prsente la

plus grande analogie avec le phnomne historique que nous venons

d'exposer, et qui sert l'expliquer. Socrate, qui comme Jsus n'crivit

pas, nous est connu par deux de ses disciples, Xnophon et Platon, le

premier rpondant par sa rdaction limpide, transparente, impersonnelle,

aux synoptiques, le second rappelant par sa vigoureuse individualit

l'auteur du quatrime vangile. Pour exposer l'enseignement socratique,

faut-il suivre les Dialogues de Platon ou les Entretiens de

Xnophon? Aucun doute cet gard n'est possible; tout le monde s'est

attach aux Entretiens et non aux Dialogues. Platon cependant

n'apprend-il rien sur Socrate? Serait-il d'une bonne critique, en

crivant la biographie de ce dernier, de ngliger les Dialogues? Qui

oserait le soutenir? L'analogie, d'ailleurs, n'est pas complte, et la

diffrence est en faveur du quatrime vangile. C'est l'auteur de cet

vangile, en effet, qui est le meilleur biographe, comme si Platon, tout

en prtant son matre des discours fictifs, connaissait sur sa vie des

choses capitales que Xnophon ignort tout fait.

Sans nous prononcer sur la question matrielle de savoir quelle main a

trac le quatrime vangile, et tout en inclinant croire que les

discours au moins ne sont pas du fils de Zbde, nous admettons donc

que c'est bien l l'vangile selon Jean, dans le mme sens que le

premier et le deuxime vangile sont bien les vangiles selon Matthieu

et selon Marc. Le canevas historique du quatrime vangile est la vie

de Jsus telle qu'on la savait dans l'cole de Jean; c'est le rcit

qu'Aristion et _Presbyteros Joannes_ firent Papias sans lui dire qu'il

tait crit, ou plutt n'attachant aucune importance cette

particularit. J'ajoute que, dans mon opinion, cette cole savait mieux

les circonstances extrieures de la vie du fondateur que le groupe dont

les souvenirs ont constitu les vangiles synoptiques. Elle avait,

notamment sur les sjours de Jsus Jrusalem, des donnes que les

autres ne possdaient pas. Les affilis de l'cole traitaient Marc de

biographe mdiocre, et avaient imagin un systme pour expliquer ses

lacunes[58]. Certains passages de Luc, o il y a comme un cho des

traditions johanniques[59], prouvent du reste que ces traditions

n'taient pas pour le reste de la famille chrtienne quelque chose de

tout fait inconnu.

Ces explications seront suffisantes, je pense, pour qu'on voie, dans la

suite du rcit, les motifs qui m'ont dtermin donner la prfrence

tel ou tel des quatre guides que nous avons pour la vie de Jsus. En

somme, j'admets comme authentiques les quatre vangiles canoniques.

Tous, selon moi, remontent au premier sicle, et ils sont peu prs des

auteurs qui on les attribue; mais leur valeur historique est fort

diverse. Matthieu mrite videmment une confiance hors ligne pour les

discours; l sont les _Logia_, les notes mmes prises sur le souvenir

vif et net de l'enseignement de Jsus. Une espce d'clat la fois doux

et terrible, une force divine, si j'ose le dire, souligne ces paroles,

les dtache du contexte et les rend pour le critique facilement

reconnaissables. La personne qui s'est donn la tche de faire avec

l'histoire vanglique une composition rgulire, possde cet gard

une excellente pierre de touche. Les vraies paroles de Jsus se dclent

pour ainsi dire d'elles-mmes; ds qu'on les touche dans ce chaos de

traditions d'authenticit ingale, on les sent vibrer; elles se

traduisent comme spontanment, et viennent d'elles-mmes se placer dans

le rcit, o elles gardent un relief sans pareil.

Les parties narratives groupes dans le premier vangile autour de ce

noyau primitif n'ont pas la mme autorit. Il s'y trouve beaucoup de

lgendes d'un contour assez mou, sorties de la pit de la deuxime

gnration chrtienne[60]. L'vangile de Marc est bien plus ferme, plus

prcis, moins charg de circonstances tardivement insres. C'est celui

des trois synoptiques qui est rest le plus ancien, le plus original,

celui o sont venus s'ajouter le moins d'lments postrieurs. Les

dtails matriels ont dans Marc une nettet qu'on chercherait vainement

chez les autres vanglistes. Il aime rapporter certains mots de Jsus

en syro-chaldaque[61]. Il est plein d'observations minutieuses venant

sans nul doute d'un tmoin oculaire. Rien ne s'oppose ce que ce tmoin

oculaire, qui videmment avait suivi Jsus, qui l'avait aim et regard

de trs-prs, qui en avait conserv une vive image, ne soit l'aptre

Pierre lui-mme, comme le veut Papias.

Quant , l'ouvrage de Luc, sa valeur historique est sensiblement plus

faible. C'est un document de seconde main. La narration y est plus

mrie. Les mots de Jsus y sont plus rflchis, plus composs. Quelques

sentences sont pousses l'excs et fausses[62]. crivant hors de la

Palestine, et certainement aprs le sige de Jrusalem[63], l'auteur

indique les lieux avec moins de rigueur que les deux autres synoptiques;

il a une fausse ide du temple, qu'il se reprsente comme un oratoire,

o l'on va faire ses dvotions[64]; il mousse les dtails pour tcher

d'amener une concordance entre les diffrents rcits[65]; il adoucit les

passages qui taient devenus embarrassants au point de vue d'une ide

plus exalte de la divinit de Jsus[66]; il exagre le

merveilleux[67]; il commet des erreurs de chronologie[68]; il omet les

gloses hbraques[69], ne cite aucune parole de Jsus en cette langue,

nomme toutes les localits par leur nom grec. On sent l'crivain qui

compile, l'homme qui n'a pas vu directement les tmoins, mais qui

travaille sur les textes, et se permet de fortes violences pour les

mettre d'accord. Luc avait probablement sous les yeux le recueil

biographique de Marc et les _Logia_ de Matthieu. Mais il les traite avec

beaucoup de libert; tantt il fond ensemble deux anecdotes ou deux

paraboles pour en faire une[70]; tantt il en dcompose une pour en

faire deux[71]. Il interprte les documents selon son sens particulier;

il n'a pas l'impassibilit absolue de Matthieu et de Marc. On peut dire

certaines choses de ses gots et de ses tendances particulires: c'est

un dvot trs-exact[72]; il tient ce que Jsus ait accompli tous les

rites juifs[73]; il est dmocrate et bionite exalt, c'est--dire

trs-oppos la proprit et persuad que la revanche des pauvres va

venir[74]; il affectionne par-dessus tout les anecdotes mettant en

relief la conversion des pcheurs, l'exaltation des humbles[75]; il

modifie souvent les anciennes traditions pour leur donner ce tour[76].

Il admet dans ses premires pages des lgendes sur l'enfance de Jsus,

racontes avec ces longues amplifications, ces cantiques, ces procds

de convention qui forment le trait essentiel des vangiles apocryphes.

Enfin, il a dans le rcit des derniers temps de Jsus quelques

circonstances pleines d'un sentiment tendre et certains mots de Jsus

d'une dlicieuse beaut[77], qui ne se trouvent pas dans les rcits plus

authentiques, et o l'on sent le travail de la lgende. Luc les

empruntait probablement un recueil plus rcent, ou l'on visait surtout

exciter des sentiments de pit.

Une grande rserve tait naturellement commande en prsence d'un

document de cette nature. Il et t aussi peu critique de le ngliger

que de l'employer sans discernement. Luc a eu sous les yeux des

originaux que nous n'avons plus. C'est moins un vangliste qu'un

biographe de Jsus, un harmoniste, un correcteur la manire de

Marcion et de Tatien. Mais c'est un biographe du premier sicle, un

artiste divin qui, indpendamment des renseignements qu'il a puiss aux

sources plus anciennes, nous montre le caractre du fondateur avec un

bonheur de trait, une inspiration d'ensemble, un relief que n'ont pas

les deux autres synoptiques. Son vangile est celui dont la lecture a le

plus de charme; car l'incomparable beaut du fond commun, il ajoute

une part d'artifice et de composition qui augmente singulirement

l'effet du portrait, sans nuire gravement sa vrit.

En somme, on peut dire que la rdaction synoptique a travers trois

degrs: 1 l'tat documentaire original ([Greek: logia] de Matthieu,

[Greek: lechthenta prachthenta] de Marc), premires rdactions qui

n'existent plus; 2 l'tat de simple mlange, o les documents originaux

sont amalgams sans aucun effort de composition, sans qu'on voie percer

aucune vue personnelle de la part des auteurs (vangiles actuels de

Matthieu et de Marc); 3 l'tat de combinaison ou de rdaction voulue et

rflchie, o l'on sent l'effort pour concilier les diffrentes versions

(vangile de Luc). L'vangile de Jean, comme nous l'avons dit, forme une

composition d'un autre ordre et tout fait part.

On remarquera que je n'ai fait nul usage des vangiles apocryphes. Ces

compositions ne doivent tre en aucune faon mises sur le mme pied que

les vangiles canoniques. Ce sont de plates et puriles amplifications,

ayant les canoniques pour base et n'y ajoutant rien qui ait du prix. Au

contraire, j'ai t fort attentif recueillir les lambeaux conservs

par les Pres de l'glise d'anciens vangiles qui existrent autrefois

paralllement aux canoniques et qui sont maintenant perdus, comme

l'vangile selon les Hbreux, l'vangile selon les gyptiens, les

vangiles dits de Justin, de Marcion, de Tatien. Les deux premiers sont

surtout importants en ce qu'ils taient rdigs en aramen comme les

_Logia_ de Matthieu, qu'ils paraissent avoir constitu une varit de

l'vangile de cet aptre, et qu'ils furent l'vangile des _bionim_,

c'est--dire de ces petites chrtients de Batane qui gardrent l'usage

du syro-chaldaque, et qui paraissent quelques gards avoir continu

la ligne de Jsus. Mais il faut avouer que, dans l'tat o ils nous sont

arrivs, ces vangiles sont infrieurs, pour l'autorit critique, la

rdaction de l'vangile de Matthieu que nous possdons.

On comprend maintenant, ce semble, le genre de valeur historique que

j'attribue aux vangiles. Ce ne sont ni des biographies la faon de

Sutone, ni des lgendes fictives a la manire de Philostrate; ce sont

des biographies lgendaires. Je les rapprocherais volontiers des

lgendes de Saints, des Vies de Plotin, de Proclus, d'Isidore, et autres

crits du mme genre, o la vrit historique et l'intention de

prsenter des modles de vertu se combinent des degrs divers.

L'inexactitude, qui est un des traits de toutes les compositions

populaires, s'y fait particulirement sentir. Supposons qu'il y a dix ou

douze ans, trois ou quatre vieux soldats de l'empire se fussent mis

chacun de leur ct crire la vie de Napolon avec leurs souvenirs. Il

est clair que leurs rcits offriraient de nombreuses erreurs, de fortes

discordances. L'un d'eux mettrait Wagram avant Marengo; l'autre crirait

sans hsiter que Napolon chassa des Tuileries le gouvernement de

Robespierre; un troisime omettrait des expditions de la plus haute

importance. Mais une chose rsulterait certainement avec un haut degr

de vrit de ces nafs rcits, c'est le caractre du hros, l'impression

qu'il faisait autour de lui. En ce sens, de telles histoires populaires

vaudraient mieux qu'une histoire solennelle et officielle. On en peut

dire autant des vangiles. Uniquement attentifs mettre en saillie

l'excellence du matre, ses miracles, son enseignement, les vanglistes

montrent une entire indiffrence pour tout ce qui n'est pas l'esprit

mme de Jsus. Les contradictions sur les temps, les lieux, les

personnes taient regardes comme insignifiantes; car, autant on prtait

la parole de Jsus un haut degr d'inspiration, autant on tait loin

d'accorder cette inspiration aux rdacteurs. Ceux-ci ne s'envisageaient

que comme de simples scribes et ne tenaient qu' une seule chose: ne

rien omettre de ce qu'ils savaient[78].

Sans contredit, une part d'ides prconues dut se mler de tels

souvenirs. Plusieurs rcits, surtout de Luc, sont invents pour faire

ressortir vivement certains traits de la physionomie de Jsus. Cette

physionomie elle-mme subissait chaque jour des altrations. Jsus

serait un phnomne unique dans l'histoire si, avec le rle qu'il joua,

il n'avait t bien vite transfigur. La lgende d'Alexandre tait

close avant que la gnration de ses compagnons d'armes ft teinte;

celle de saint Franois d'Assise commena de son vivant. Un rapide

travail de mtamorphose s'opra de mme, dans les vingt ou trente annes

qui suivirent la mort de Jsus, et imposa sa biographie les tours

absolus d'une lgende idale. La mort perfectionne l'homme le plus

parfait; elle le rend sans dfaut pour ceux qui l'ont aim. En mme

temps, d'ailleurs, qu'on voulait peindre le matre, on voulait le

dmontrer. Beaucoup d'anecdotes taient conues pour prouver qu'en lui

les prophties envisages comme messianiques avaient eu leur

accomplissement. Mais ce procd, dont il ne faut pas nier l'importance,

ne saurait tout expliquer. Aucun ouvrage juif du temps ne donne une

srie de prophties exactement libelles que le Messie dt accomplir.

Plusieurs des allusions messianiques releves par les vanglistes sont

si subtiles, si dtournes, qu'on ne peut croire que tout cela rpondt

une doctrine gnralement admise. Tantt l'on raisonna ainsi: Le

Messie doit faire telle chose; or Jsus est le Messie; donc Jsus a fait

telle chose. Tantt l'on raisonna l'inverse: Telle chose est arrive

Jsus; or Jsus est le Messie; donc telle chose devait arriver au

Messie[79]. Les explications trop simples sont toujours fausses quand

il s'agit d'analyser le tissu de ces profondes crations du sentiment

populaire, qui djouent tous les systmes par leur richesse et leur

infinie varit.

A peine est-il besoin de dire qu'avec de tels documents, pour ne donner

que de l'incontestable, il faudrait se borner aux lignes gnrales. Dans

presque toutes les histoires anciennes, mme dans celles qui sont bien

moins lgendaires que celles-ci, le dtail prte des doutes infinis.

Quand nous avons deux rcits d'un mme fait, il est extrmement rare que

les deux rcits soient d'accord. N'est-ce pas une raison, quand on n'en

a qu'un seul, de concevoir bien des perplexits? On peut dire que parmi

les anecdotes, les discours, les mots clbres rapports par les

historiens, il n'y en a pas un de rigoureusement authentique. Y avait-il

des stnographes pour fixer ces paroles rapides? Y avait-il un annaliste

toujours prsent pour noter les gestes, les allures, les sentiments des

acteurs? Qu'on essaye d'arriver au vrai sur la manire dont s'est pass

tel ou tel fait contemporain; on n'y russira pas. Deux rcits d'un mme

vnement faits par des tmoins oculaires diffrent essentiellement.

Faut-il pour cela renoncer toute la couleur des rcits et se borner

l'nonc des faits d'ensemble? Ce serait supprimer l'histoire. Certes,

je crois bien que, si l'on excepte certains axiomes courts et presque

mnmoniques, aucun des discours rapports par Matthieu n'est textuel;

peine nos procs verbaux stnographis le sont-ils. J'admets volontiers

que cet admirable rcit de la Passion renferme une foule d' peu prs.

Ferait-on cependant l'histoire de Jsus en omettant ces prdications qui

nous rendent d'une manire si vive la physionomie de ses discours, et en

se bornant dire avec Josphe et Tacite qu'il fut mis mort par

l'ordre de Pilate l'instigation des prtres? Ce serait la, selon moi,

un genre d'inexactitude pire que celui auquel on s'expose en admettant

les dtails que nous fournissent les textes. Ces dtails ne sont pas

vrais la lettre; mais ils sont vrais d'une vrit suprieure; ils sont

plus vrais que la nue vrit, en ce sens qu'ils sont la vrit rendue

expressive et parlante, leve la hauteur d'une ide.

Je prie les personnes qui trouveront que j'ai accord une confiance

exagre des rcits en grande partie lgendaires, de tenir compte de

l'observation que je viens de faire. A quoi se rduirait la vie

d'Alexandre, si on se bornait , ce qui est matriellement certain? Les

traditions mme en partie errones renferment une portion de vrit que

l'histoire ne peut ngliger. On n'a pas reproch M. Sprenger d'avoir,

en crivant la vie de Mahomet, tenu grand compte des _hadith_ ou

traditions orales sur le prophte, et d'avoir souvent prt

textuellement son hros des paroles qui ne sont connues que par cette

source. Les traditions sur Mahomet, cependant, n'ont pas un caractre

historique suprieur celui des discours et des rcits qui composent

les vangiles. Elles furent crites de l'an 50 l'an 140 de l'hgire.

Quand on crira l'histoire des coles juives aux sicles qui ont prcd

et suivi immdiatement la naissance du christianisme, on ne se fera

aucun scrupule de prter Hillel, Schamma, Gamaliel, les maximes

que leur attribuent la _Mischna_ et la _Gemara_, bien que ces grandes

compilations aient t rdiges plusieurs centaines d'annes aprs les

docteurs dont il s'agit.

Quant aux personnes qui croient, au contraire, que l'histoire doit

consister reproduire sans interprtation les documents qui nous sont

parvenus, je les prie d'observer qu'en un tel sujet cela n'est pas

loisible. Les quatre principaux documents sont en flagrante

contradiction l'un avec l'autre; Josphe d'ailleurs les rectifie

quelquefois. Il faut choisir. Prtendre qu'un vnement ne peut pas

s'tre pass de deux manires la fois, ni d'une faon impossible,

n'est pas imposer l'histoire une philosophie _a priori_. De ce qu'on

possde plusieurs versions diffrentes d'un mme fait, de ce que la

crdulit a ml toutes ces versions des circonstances fabuleuses,

l'historien ne doit pas conclure que le fait soit faux; mais il doit en

pareil cas se tenir en garde, discuter les textes et procder par

induction. Il est surtout une classe de rcits propos desquels ce

principe trouve une application ncessaire, ce sont les rcits

surnaturels. Chercher expliquer ces rcits ou les rduire des

lgendes, ce n'est pas mutiler les faits au nom de la thorie; c'est

partir de l'observation mme des faits. Aucun des miracles dont les

vieilles histoires sont remplies ne s'est pass dans des conditions

scientifiques. Une observation qui n'a pas t une seule fois dmentie

nous apprend qu'il n'arrive de miracles que dans les temps et les pays

o l'on y croit, devant des personnes disposes y croire. Aucun

miracle ne s'est produit devant une runion d'hommes capables de

constater le caractre miraculeux d'un fait. Ni les personnes du peuple,

ni les gens du monde ne sont comptents pour cela. Il y faut de grandes

prcautions et une longue habitude des recherches scientifiques. De nos

jours, n'a-t-on pas vu presque tous les gens du monde dupes de grossiers

prestiges ou de puriles illusions? Des faits merveilleux attests par

des petites villes tout entires sont devenus, grce une enqute plus

svre, des faits condamnables[80]. S'il est avr qu'aucun miracle

contemporain ne supporte la discussion, n'est-il pas probable que les

miracles du pass, qui se sont tous accomplis dans des runions

populaires, nous offriraient galement, s'il nous tait possible de les

critiquer en dtail, leur part d'illusion?

Ce n'est donc pas au nom de telle ou telle philosophie, c'est au nom

d'une constante exprience, que nous bannissons le miracle de

l'histoire. Nous ne disons pas: Le miracle est impossible; nous

disons: Il n'y a pas eu jusqu'ici de miracle constat. Que demain un

thaumaturge se prsente avec des garanties assez srieuses pour tre

discut; qu'il s'annonce comme pouvant, je suppose, ressusciter un mort;

que ferait-on? Une commission compose de physiologistes, de physiciens,

de chimistes, de personnes exerces la critique historique, serait

nomme. Cette commission choisirait le cadavre, s'assurerait que la mort

est bien relle, dsignerait la salle o devrait se faire l'exprience,

rglerait tout le systme de prcautions ncessaire pour ne laisser

prise aucun doute. Si, dans de telles conditions, la rsurrection

s'oprait, une probabilit presque gale la certitude serait acquise.

Cependant, comme une exprience doit toujours pouvoir se rpter, que

l'on doit tre capable de refaire ce que l'on a fait une fois, et que

dans l'ordre du miracle il ne peut tre question de facile ou de

difficile, le thaumaturge serait invit a reproduire son acte

merveilleux dans d'autres circonstances, sur d'autres cadavres, dans un

autre milieu. Si chaque fois le miracle russissait, deux choses

seraient prouves: la premire, c'est qu'il arrive dans le monde des

faits surnaturels; la seconde, c'est que le pouvoir de les produire

appartient ou est dlgu certaines personnes. Mais qui ne voit que

jamais miracle ne s'est pass dans ces conditions-l; que toujours

jusqu'ici le thaumaturge a choisi le sujet de l'exprience, choisi le

milieu, choisi le public; que d'ailleurs le plus souvent c'est le peuple

lui-mme qui, par suite de l'invincible besoin qu'il a de voir dans les

grands vnements et les grands hommes quelque chose de divin, cre

aprs coup les lgendes merveilleuses? Jusqu' nouvel ordre, nous

maintiendrons donc ce principe de critique historique, qu'un rcit

surnaturel ne peut tre admis comme tel, qu'il implique toujours

crdulit ou imposture, que le devoir de l'historien est de

l'interprter et de rechercher quelle part de vrit, quelle part

d'erreur il peut receler.

Telles sont les rgles qui ont t suivies dans la composition de cet

crit. A la lecture des textes, j'ai pu joindre une grande source de

lumires, la vue des lieux o se sont passs les vnements. La mission

scientifique ayant pour objet l'exploration de l'ancienne Phnicie, que

j'ai dirige en 1860 et 1861[81], m'amena rsider sur les frontires

de la Galile et a y voyager frquemment. J'ai travers dans tous les

sens la province vanglique; j'ai visit Jrusalem, Hbron et la

Samarie; presque aucune localit importante de l'histoire de Jsus ne

m'a chapp. Toute cette histoire qui, distance, semble flotter dans

les nuages d'un monde sans ralit, prit ainsi un corps, une solidit

qui m'tonnrent. L'accord frappant des textes et des lieux, la

merveilleuse harmonie de l'idal vanglique avec le paysage qui lui

servit de cadre furent pour moi comme une rvlation. J'eus devant les

yeux un cinquime vangile, lacr, mais lisible encore, et dsormais,

travers les rcits de Matthieu et de Marc, au lieu d'un tre abstrait,

qu'on dirait n'avoir jamais exist, je vis une admirable figure humaine

vivre, se mouvoir. Pendant l't, ayant d monter Ghazir, dans le

Liban, pour prendre un peu de repos, je fixai en traits rapides l'image

qui m'tait apparue, et il en rsulta cette histoire. Quand une cruelle

preuve vint hter mon dpart, je n'avais plus rdiger que quelques

pages. Le livre a t, de la sorte, compos tout entier fort prs des

lieux mmes o Jsus naquit et se dveloppa. Depuis mon retour, j'ai

travaill sans cesse vrifier et contrler dans le dtail l'bauche

que j'avais crite la hte dans une cabane maronite, avec cinq ou six

volumes autour de moi.

Plusieurs regretteront peut-tre le tour biographique qu'a ainsi pris

mon ouvrage. Quand je conus pour la premire fois une histoire des

origines du christianisme, ce que je voulais faire, c'tait bien, en

effet, une histoire de doctrines, o les hommes n'auraient eu presque

aucune part. Jsus et peine t nomm; on se ft surtout attach

montrer comment les ides qui se sont produites sous son nom germrent

et couvrirent le monde. Mais j'ai compris depuis que l'histoire n'est

pas un simple jeu d'abstractions, que les hommes y sont plus que les

doctrines. Ce n'est pas une certaine thorie sur la justification et la

rdemption qui a fait la rforme: c'est Luther, c'est Calvin. Le

parsisme, l'hellnisme, le judasme auraient pu se combiner sous toutes

les formes; les doctrines de la rsurrection et du Verbe auraient pu se

dvelopper durant des sicles sans produire ce fait fcond, unique,

grandiose, qui s'appelle le christianisme. Ce fait est l'oeuvre de

Jsus, de saint Paul, de saint Jean. Faire l'histoire de Jsus, de saint

Paul, de saint Jean, c'est faire l'histoire des origines du

christianisme. Les mouvements antrieurs n'appartiennent notre sujet

qu'en ce qu'ils servent expliquer ces hommes extraordinaires, lesquels

ne peuvent naturellement avoir t sans lien avec ce qui les a prcds.

Dans un tel effort pour faire revivre les hautes mes du pass, une part

de divination et de conjecture doit tre permise. Une grande vie est un

tout organique qui ne peut se rendre par la simple agglomration de

petits faits. Il faut qu'un sentiment profond embrasse l'ensemble et en

fasse l'unit. La raison d'art en pareil sujet est un bon guide; le tact

exquis d'un Goethe trouverait s'y appliquer. La condition essentielle

des crations de l'art est de former un systme vivant dont toutes les

parties s'appellent et se commandent. Dans les histoires du genre de

celle-ci, le grand signe qu'on tient le vrai est d'avoir russi

combiner les textes d'une faon qui constitue un rcit logique,

vraisemblable, o rien ne dtonne. Les lois intimes de la vie, de la

marche des produits organiques, de la dgradation des nuances, doivent

tre chaque instant consultes; car ce qu'il s'agit de retrouver ici,

ce n'est pas la circonstance matrielle, impossible contrler, c'est

l'me mme de l'histoire; ce qu'il faut rechercher, ce n'est pas la

petite certitude des minuties, c'est la justesse du sentiment gnral,

la vrit de la couleur. Chaque trait qui sort des rgles de la

narration classique doit avertir de prendre garde; car le fait qu'il

s'agit de raconter a t vivant, naturel, harmonieux. Si on ne russit

pas le rendre tel par le rcit, c'est que srement on n'est pas arriv

le bien voir. Supposons qu'en restaurant la Minerve de Phidias selon

les textes, on produist un ensemble sec, heurt, artificiel; que

faudrait-il en conclure? Une seule chose: c'est que les textes ont

besoin de l'interprtation du got, qu'il faut les solliciter doucement

jusqu' ce qu'ils arrivent se rapprocher et fournir un ensemble o

toutes les donnes soient heureusement fondues. Serait-on sr alors

d'avoir, trait pour trait, la statue grecque? Non; mais on n'en aurait

pas du moins la caricature: on aurait l'esprit gnral de l'oeuvre, une

des faons dont elle a pu exister.

Ce sentiment d'un organisme vivant, on n'a pas hsit le prendre pour

guide dans l'agencement gnral du rcit. La lecture des vangiles

suffirait pour prouver que leurs rdacteurs, quoique ayant dans

l'esprit un plan trs-juste de la vie de Jsus, n'ont pas t guids par

des donnes chronologiques bien rigoureuses; Papias, d'ailleurs, nous

l'apprend expressment[82]. Les expressions: En ce temps-l... aprs

cela... alors... et il arriva que..., etc., sont de simples transitions

destines rattacher les uns aux autres les diffrents rcits. Laisser

tous les renseignements fournis par les vangiles dans le dsordre o la

tradition nous les donne, ce ne serait pas plus crire l'histoire de

Jsus qu'on n'crirait l'histoire d'un homme clbre en donnant

ple-mle les lettres et les anecdotes de sa jeunesse, de sa vieillesse,

de son ge mr. Le Coran, qui nous offre aussi dans le dcousu le plus

complet les pices des diffrentes poques de la vie de Mahomet, a livr

son secret une critique ingnieuse; on a dcouvert d'une manire peu

prs certaine l'ordre chronologique o ces pices ont t composes. Un

tel redressement est beaucoup plus difficile pour l'vangile, la vie

publique de Jsus ayant t plus courte et moins charge d'vnements

que la vie du fondateur de l'islam. Cependant, la tentative de trouver

un fil pour se guider dans ce ddale ne saurait tre taxe de subtilit

gratuite. Il n'y a pas grand abus d'hypothse supposer qu'un

fondateur religieux commence par se rattacher aux aphorismes moraux qui

sont dj en circulation de son temps et aux pratiques qui ont de la

vogue; que, plus mr et entr en pleine possession de sa pense, il se

complat dans un genre d'loquence calme, potique, loign de toute

controverse, suave et libre comme le sentiment pur; qu'il s'exalte peu

peu, s'anime devant l'opposition, finit par les polmiques et les fortes

invectives. Telles sont les priodes qu'on distingue nettement dans le

Coran. L'ordre adopt avec un tact extrmement fin par les synoptiques

suppose une marche analogue. Qu'on lise attentivement Matthieu, on

trouvera dans la distribution des discours une gradation fort analogue

celle que nous venons d'indiquer. On observera, d'ailleurs, la rserve

des tours de phrase dont nous nous servons quand il s'agit d'exposer le

progrs des ides de Jsus. Le lecteur peut, s'il le prfre, ne voir

dans les divisions adoptes cet gard que les coupes indispensables

l'exposition mthodique d'une pense profonde et complique.

Si l'amour d'un sujet peut servir en donner l'intelligence, on

reconnatra aussi, j'espre, que cette condition ne m'a pas manqu. Pour

faire l'histoire d'une religion, il est ncessaire, premirement, d'y

avoir cru (sans cela, on ne saurait comprendre par quoi elle a charm

et satisfait la conscience humaine); en second lieu, de n'y plus croire

d'une manire absolue; car la foi absolue est incompatible avec

l'histoire sincre. Mais l'amour va sans la foi. Pour ne s'attacher

aucune des formes qui captivent l'adoration des hommes, on ne renonce

pas goter ce qu'elles contiennent de bon et de beau. Aucune

apparition passagre n'puise la divinit; Dieu s'tait rvl avant

Jsus, Dieu se rvlera aprs lui. Profondment ingales et d'autant

plus divines qu'elles sont plus grandes, plus spontanes, les

manifestations du Dieu cach au fond de la conscience humaine sont

toutes du mme ordre. Jsus ne saurait donc appartenir uniquement ceux

qui se disent ses disciples. Il est l'honneur commun de ce qui porte un

coeur d'homme. Sa gloire ne consiste pas tre relgu hors de

l'histoire; on lui rend un culte plus vrai en montrant que l'histoire

entire est incomprhensible sans lui.

NOTES:

[1] Leyde, Noothoven van Goor, 1862. Paris, Cherbuliez. Ouvrage couronn

par la socit de La Haye pour la dfense de la religion chrtienne.

[2] Strasbourg, Treuttel et Wurtz. 2e dition, 1860. Paris, Cherbuliez.

[3] Paris, Michel Lvy frres, 1860.

[4] Paris, Ladrange. 2e dition, 1856.

[5] Strasbourg, Treuttel et Wurtz. Paris, Cherbuliez.

[6] Au moment o ces pages s'impriment, parat un livre que je n'hsite

pas joindre aux prcdents, quoique je n'aie pu le lire avec

l'attention qu'il mrite: _Les vangiles_, par M. Gustave d'Eichthal.

Premire partie: _Examen critique et comparatif des trois premiers

vangiles_. Paris, Hachette, 1863.

[7] Les grands rsultats obtenus sur ce point n'ont t acquis que

depuis la premire dition de l'ouvrage de M. Strauss. Le savant

critique y a, du reste, fait droit dans ses ditions successives avec

beaucoup de bonne foi.

[8] Il est peine besoin de rappeler que pas un mot, dans le livre de

M. Strauss, ne justifie l'trange et absurde calomnie par laquelle on a

tent de dcrditer auprs des personnes superficielles un livre

commode, exact, spirituel et consciencieux, quoique gt dans ses

parties gnrales par un systme exclusif. Non-seulement M. Strauss n'a

jamais ni l'existence de Jsus, mais chaque page de son livre implique

cette existence. Ce qui est vrai, c'est que M. Strauss suppose le

caractre individuel de Jsus plus effac pour nous qu'il ne l'est

peut-tre en ralit.

[9] _Ant_., XVIII, III, 3.

[10] S'il est permis de l'appeler homme.

[11] Au lieu de [Greek: christos outos n] il y avait srement [Greek:

christos outos elgeto]. Cf. _Ant._, XX, IX, 1.

[12] Eusbe (_Hist. eccl._ I, 11, et _Dmonstr. vang._, III, 5) cite le

passage sur Jsus comme nous le lisons maintenant dans Josphe. Origne

(_Contre Celse_, I, 47; II, 13) et Eusbe (_Hist. eccl._, II, 23) citent

une autre interpolation chrtienne, laquelle ne se trouve dans aucun des

manuscrits de Josphe qui sont parvenus jusqu' nous.

[13] Jud Epist., 14.

[14] Les personnes qui souhaiteraient de plus amples dveloppements

peuvent lire, outre l'ouvrage de M. Rville prcit, les travaux de MM.

Reuss et Scherer dans la _Revue de thologie_, t. X, XI, XV; nouv.

srie, II, III, IV, et celui de M. Nicolas dans la _Revue germanique_,

sept, et dc. 1862, avril et juin 1863.

[15] C'est ainsi qu'on disait: l'vangile selon les Hbreux,

l'vangile selon les gyptiens.

[16] Luc, I, 1-4.

[17] _Act._, I, 1. Comp. Luc, I, 1-4.

[18] A partir de XVI, 10, l'auteur se donne pour tmoin oculaire.

[19] II Tim., IV, 44; Philem., 24, Col., IV, 14. Le nom de _Lucas_

(contraction de _Lucanus_) tant fort rare, on n'a pas craindre ici

une de ces homonymies qui jettent tant de perplexits dans les questions

de critique relatives au Nouveau Testament.

[20] Versets 9, 20, 24, 28, 32. Comp. XXII, 36.

[21] Dans Eusbe, _Hist. eccl_., III, 39. On ne saurait lever un doute

quelconque sur l'authenticit de ce passage. Eusbe, en effet, loin

d'exagrer l'autorit de Papias, est embarrass de sa navet, de son

millnarisme grossier, et se tire d'affaire en le traitant de petit

esprit. Comp. Irne, _Adv. hr._, III, i.

[22] C'est--dire en dialecte smitique.

[23] Luc, I, 1-2; Origne, _Hom. in Luc_., I, init.; saint Jrme,

_Comment. in Matth_., prol.

[24] Papias, dans Eusbe, _H. E_., III, 39. Comparez Irne, _Adv.

hr_., III, II et III.

[25] C'est ainsi que le beau rcit _Jean_, VIII, 1-11 a toujours flott

sans trouver sa place fixe dans le cadre des vangiles reus.

[26] [Greek: Ta apomnmoneumata tn apostoln, a kaleitai suangelia.]

Justin, _Apol_., I, 33, 66, 67; _Dial. cum Tryph_., 10, 100, 101, 102,

103, 104, 105, 106, 107.

[27] Jules Africain, dans Eusbe, _Hist. eccl_., I, 7.

[28] _Apol._, I, 32, 61; _Dial. cum Tryph._, 88.

[29] _Legatio pro christ._, 10.

[30] _Adv. Grc._, 5, 7. Cf. Eusbe, _H.E._, IV, 29; Thodoret,

_Hretic. fabul._, I, 20.

[31] _Ad Autolycum_, II, 22.

[32] _Adv. hr_., II, xxii, 5; III, i. Cf. Eus., _H. E_., V, 8.

[33] Irne, _Adv. hr_., I, iii, 6; III, xi, 7; saint Hippolyte,

_Philosophumena_, VI, ii, 29 et suiv.

[34] Irne, _Adv. hr._, III, xi, 9.

[35] Eusbe, _Hist. eccl._, V, 24.

[36] I Joann., i, 3, 5. Les deux crits offrent la plus complte

identit de style, les mmes tours, les mmes expressions favorites.

[37] _Epist. ad Philipp._, 7.

[38] Dans Eusbe, _Hist. eccl._, III, 39.

[39] _Adv. hr._, III, xvi, 5, 8. Cf. Eusbe, _Hist. eccl._, V, 8.

[40] XIII, 23; XIX, 26; XX, 2; XXI, 7, 20.

[41] Jean, XVIII, 15-16; XX, 2-6; XXI, 15-19. Comp. I, 35, 40, 41.

[42] VI, 63; XII, 6; XIII, 21 et suiv.

[43] La manire dont Aristion ou _Presbyteros Joannes_ s'exprimait sur

l'vangile de Marc devant Papias (Eusbe, _H. E_., III, 39) implique, en

effet, une critique bienveillante, ou, pour mieux dire, une sorte

d'excuse, qui semble supposer que les disciples de Jean concevaient sur

le mme sujet quelque chose de mieux.

[44] Comp. Jean, XVIII, 15 et suiv., Matth., XXVI, 58; Jean, XX, 2-6,

Marc, XVI, 7. Voir aussi Jean, XIII, 24-25.

[45] Voir ci-dessous, p. 159.

[46] I, 14; XIX, 35; XXI, 24 et suiv. Comp. la premire ptre de saint

Jean, I, 3, 5.

[47] Voir, par exemple, chap. IX et XI. Remarquer surtout l'effet

trange que font des passages comme _Jean_, XIX, 35; XX, 31; XXI, 20-23,

24-25, quand on se rappelle l'absence de toute rflexion qui distingue

les synoptiques.

[48] Par exemple, IV, 1 et suiv.; XV, 12 et suiv. Plusieurs mots

rappels par Jean se retrouvent dans les synoptiques (XII, 16; XV, 20).

[49] C'est ainsi que Napolon devint un libral dans les souvenirs de

ses compagnons d'exil, quand ceux-ci, aprs leur retour, se trouvrent

jets au milieu de la socit politique du temps.

[50] Les versets XX, 30-31, forment videmment l'ancienne conclusion.

[51] VI, 2, 22; VI, 22.

[52] Par exemple, ce qui concerne l'annonce de la trahison de Judas.

[53] Voir, par exemple, II, 25; III, 32-33, et les longues disputes des

ch. VII, VIII, IX.

[54] Souvent on sent que l'auteur cherche des prtextes pour placer des

discours (ch. III, V, VIII, XIII et suiv.).

[55] Par exemple, chap. XVII.

[56] Outre les synoptiques, les Actes, les ptres de saint Paul,

l'Apocalypse en font foi.

[57] Jean, III, 3, 5.

[58] Papias, _loc. cit._

[59] Ainsi, le pardon de la femme pcheresse, la connaissance qu'a Luc

de la famille de Bthanie, son type du caractre de Marthe rpondant au

[Greek: dichonei] de Jean (XII, 2), le trait de la femme qui essuya les

pieds de Jsus avec ses cheveux, une notion obscure des voyages de Jsus

Jrusalem, l'ide qu'il a comparu la Passion devant trois autorits,

l'opinion o est l'auteur que quelques disciples assistaient au

crucifiement, la connaissance qu'il a du rle d'Anne ct de Caphe,

l'apparition de l'ange dans l'agonie (comp. Jean, XII, 28-29).

[60] Ch. I et II surtout. Voir aussi XXVII, 3 et suiv.; 19, 60, en

comparant Marc.

[61] V, 41; VII, 34; XV, 34. Matthieu n'offre cette particularit qu'une

fois (XXVII, 46).

[62] XIV, 26. Les rgles de l'apostolat (ch. X) y ont un caractre

particulier d'exaltation.

[63] XIX, 41, 43-44; XXI, 9, 20; XXIII, 29.

[64] II, 37; XVIII, 10 et suiv.; XXIV, 53.

[65] Par exemple, IV, 16.

[66] III, 23. Il omet Matth., XXIV, 36.

[67] IV, 14; XXII, 43, 44.

[68] Par exemple, en ce qui concerne Quirinius, Lysanias, Theudas.

[69] Comp. Luc, I, 31, Matth., I, 21.

[70] Par exemple, XIX, 12-27.

[71] Ainsi, le repas de Bthanie lui donne deux rcits (VII, 36-48, et

X, 38-42.)

[72] XXIII, 56.

[73] II, 21, 22, 39, 41, 42. C'est un trait bionite. Cf.

_Philosophumena_, VII, VI, 34.

[74] La parabole du riche et de Lazare. Comp. VI, 20 et suiv.; 24 et

suiv.; XII, 13 et suiv.; XVI entier; XXII, 35; _Actes_, II, 44-45; V, 1

et suiv.

[75] La femme qui oint les pieds, Zache, le bon larron, la parabole du

pharisien et du publicain, l'enfant prodigue.

[76] Par exemple, Marie de Bthanie devient pour lui une pcheresse qui

se convertit.

[77] Jsus pleurant sur Jrusalem, la sueur de sang, la rencontre des

saintes femmes, le bon larron, etc. Le mot aux femmes de Jrusalem

(XXIII, 28-29) ne peut gure avoir t conu qu'aprs le sige de l'an

70.

[78] Voir le passage prcit de Papias.

[79] Voir, par exemple, Jean, XIX, 23-24.

[80] Voir la _Gazette des Tribunaux_, 10 sept. et 11 nov. 1851, 28 mai

1857.

[81] Le livre o seront contenus les rsultats de cette mission est sous

presse.

[82] _Loc. cit._

VIE DE JSUS

CHAPITRE PREMIER.

PLACE DE JSUS DANS L'HISTOIRE DU MONDE.

L'vnement capital de l'histoire du monde est la rvolution par

laquelle les plus nobles portions de l'humanit ont pass des anciennes

religions, comprises sous le nom vague de paganisme, une religion

fonde sur l'unit divine, la trinit, l'incarnation du Fils de Dieu.

Cette conversion a eu besoin de prs de mille ans pour se faire. La

religion nouvelle avait mis elle-mme au moins trois cents ans se

former. Mais l'origine de la rvolution dont il s'agit est un fait qui

eut lieu sous les rgnes d'Auguste et de Tibre. Alors vcut une

personne suprieure qui, par son initiative hardie et par l'amour

qu'elle sut inspirer, cra l'objet et posa le point de dpart de la foi

future de l'humanit.

L'homme, ds qu'il se distingua de l'animal, fut religieux, c'est--dire

qu'il vit, dans la nature, quelque chose au del de la ralit, et pour

lui quelque chose au del de la mort. Ce sentiment, pendant des milliers

d'annes, s'gara de la manire la plus trange. Chez beaucoup de races,

il ne dpassa point la croyance aux sorciers sous la forme grossire o

nous la trouvons encore dans certaines parties de l'Ocanie. Chez

quelques-unes, le sentiment religieux aboutit aux honteuses scnes de

boucherie qui forment le caractre de l'ancienne religion du Mexique.

Chez d'autres, en Afrique surtout, il arriva au pur ftichisme,

c'est--dire l'adoration d'un objet matriel, auquel on attribuait des

pouvoirs surnaturels. Comme l'instinct de l'amour, qui par moments lve

l'homme le plus vulgaire au-dessus de lui-mme, se change parfois en

perversion et en frocit; ainsi cette divine facult de la religion put

longtemps sembler un chancre qu'il fallait extirper de l'espce humaine,

une cause d'erreurs et de crimes que les sages devaient chercher

supprimer.

Les brillantes civilisations qui se dvelopprent ds une antiquit

fort recule en Chine, en Babylonie, en gypte, firent faire la

religion certains progrs. La Chine arriva de trs-bonne heure une

sorte de bon sens mdiocre, qui lui interdit les grands garements. Elle

ne connut ni les avantages, ni les abus du gnie religieux. En tout cas,

elle n'eut par ce ct aucune influence sur la direction du grand

courant de l'humanit. Les religions de la Babylonie et de la Syrie ne

se dgagrent jamais d'un fond de sensualit trange; ces religions

restrent, jusqu' leur extinction au IVe et au Ve sicle de notre re,

des coles d'immoralit, o quelquefois se faisaient jour, par une sorte

d'intuition potique, de pntrantes chappes sur le monde divin.

L'gypte, travers une sorte de ftichisme apparent, put avoir de bonne

heure des dogmes mtaphysiques et un symbolisme relev. Mais sans doute

ces interprtations d'une thologie raffine n'taient pas primitives.

Jamais l'homme, en possession d'une ide claire, ne s'est amus la

revtir de symboles: c'est le plus souvent la suite de longues

rflexions, et par l'impossibilit o est l'esprit humain de se rsigner

l'absurde, qu'on cherche des ides sous les vieilles images mystiques

dont le sens est perdu. Ce n'est pas de l'gypte, d'ailleurs, qu'est

venue la foi de l'humanit. Les lments qui, dans la religion d'un

chrtien, viennent, travers mille transformations, d'gypte et de

Syrie sont des formes extrieures sans beaucoup de consquence, ou des

scories telles que les cultes les plus purs en retiennent toujours. Le

grand dfaut des religions dont nous parlons tait leur caractre

essentiellement superstitieux; ce qu'elles jetrent dans le monde, ce

furent des millions d'amulettes et d'abraxas. Aucune grande pense

morale ne pouvait sortir de races abaisses par un despotisme sculaire

et accoutumes des institutions qui enlevaient presque tout exercice

la libert des individus.

La posie de l'me, la foi, la libert, l'honntet, le dvouement,

apparaissent dans le monde avec les deux grandes races qui, en un sens,

ont fait l'humanit, je veux dire la race indo-europenne et la race

smitique. Les premires intuitions religieuses de la race

indo-europenne furent essentiellement naturalistes. Mais c'tait un

naturalisme profond et moral, un embrassement amoureux de la nature par

l'homme, une posie dlicieuse, pleine du sentiment de l'infini, le

principe enfin de tout ce que le gnie germanique et celtique, de ce

qu'un Shakspeare, de ce qu'un Goethe devaient exprimer plus tard. Ce

n'tait ni de la religion, ni de la morale rflchies; c'tait de la

mlancolie, de la tendresse, de l'imagination; c'tait par-dessus tout

du srieux, c'est--dire la condition essentielle de la morale et de la

religion. La foi de l'humanit cependant ne pouvait venir de l, parce

que ces vieux cultes avaient beaucoup de peine se dtacher du

polythisme et n'aboutissaient pas un symbole bien clair. Le

brahmanisme n'a vcu jusqu' nos jours que grce au privilge tonnant

de conservation que l'Inde semble possder. Le bouddhisme choua dans

toutes ses tentatives vers l'ouest. Le druidisme resta une forme

exclusivement nationale et sans porte universelle. Les tentatives

grecques de rforme, l'orphisme, les mystres, ne suffirent pas pour

donner aux mes un aliment solide. La Perse seule arriva se faire une

religion dogmatique, presque monothiste et savamment organise; mais il

est fort possible que cette organisation mme ft une imitation ou un

emprunt. En tout cas, la Perse n'a pas converti le monde; elle s'est

convertie, au contraire, quand elle a vu paratre sur ses frontires le

drapeau de l'unit divine proclame par l'islam.

C'est la race smitique[83] qui a la gloire d'avoir fait la religion de

l'humanit. Bien au del des confins de l'histoire, sous sa tente reste

pure des dsordres d'un monde dj corrompu, le patriarche bdouin

prparait la foi du monde. Une forte antipathie contre les cultes

voluptueux de la Syrie, une grande simplicit de rituel, l'absence

complte de temples, l'idole rduite d'insignifiants _theraphim_,

voil sa supriorit. Entre toutes les tribus des Smites nomades, celle

des Beni-Isral tait marque dj pour d'immenses destines. D'antiques

rapports avec l'gypte, d'o rsultrent peut-tre quelques emprunts

purement matriels, ne firent qu'augmenter leur rpulsion pour

l'idoltrie. Une Loi ou _Thora_, trs-anciennement crite sur des

tables de pierre, et qu'ils rapportaient leur grand librateur Mose,

tait dj le code du monothisme et renfermait, compare aux

institutions d'gypte et de Chalde, de puissants germes d'galit

sociale et de moralit. Un coffre ou arche portative, ayant des deux

cts des oreillettes pour passer des leviers, constituait tout leur

matriel religieux; l taient runis les objets sacrs de la nation,

ses reliques, ses souvenirs, le livre enfin[84], journal toujours

ouvert de la tribu, mais o l'on crivait trs-discrtement. La famille

charge de tenir les leviers et de veiller sur ces archives portatives,

tant prs du livre et en disposant, prit bien vite de l'importance. De

l cependant ne vint pas l'institution qui dcida de l'avenir; le prtre

hbreu ne diffre pas beaucoup des autres prtres de l'antiquit. Le

caractre qui distingue essentiellement Isral entre les peuples

thocratiques, c'est que le sacerdoce y a toujours t subordonn

l'inspiration individuelle. Outre ses prtres, chaque tribu nomade avait

son _nabi_ ou prophte, sorte d'oracle vivant que l'on consultait pour

la solution des questions obscures qui supposaient un haut degr de

clairvoyance. Les nabis d'Isral, organiss en groupes ou coles, eurent

une grande supriorit. Dfenseurs de l'ancien esprit dmocratique,

ennemis des riches, opposs toute organisation politique et ce qui

et engag Isral dans les voies des autres nations, ils furent les

vrais instruments de la primaut religieuse du peuple juif. De bonne

heure, ils annoncrent des esprances illimites, et quand le peuple, en

partie victime de leurs conseils i