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  • SPARTE ET LES SUDISTES Il A ETE TIRE DE CET OUVRAGE CENT EXEMPLAIRES SUR PAPIER INGRES DE LANA CONSTITUANT L'DITION ORIGINALE NUMROTS DE 1 A 100 MAURICE BARDCHE SPARTE ET LES SUDISTES PYTHAS Pythas n'tait qu'un armateur de Marseille, il naviguait ses risques et prils travers des mers inconnues, son vaisseau tait quip ses frais : et ce sembla plus tard une merveille, mme aux yeux des Grecs, qu'un des leurs et pu aller si loin avec ses seules ressources, contre vents et mares, haines et lgendes ... Pythas, 1994 ISBN 2-910082-00-8 NOTE DE L'DITEUR La prsente dition inclut le chapitre II, Biographie intellectuelle d'un nationaliste, tel qu'il se prsentait dans l'dition hors commerce publie aux dpens de l'auteur et tire une centaine d'exemplaires, mais qui faisait dfaut dans l'dition courante publie par Les Sept Couleurs en 1969. Avoir des manires bienveillantes et douces pour instruire les hommes, avoir de la compassion peur les insenss qui se rvoltent contre la raison, voil la force virile propre au vent du Sud: c'est elle que
  • s'attachent les sages. Faire sa cuirasse de lames de fer et sa couche de peaux de btes sauvages, contempler sans frmir les approches de la mort, voil la force virile propre au vent du Nord : et c'est elle que, s'attachent les braves . TCHOUANG-YOUNG, Trait de la conduite du sage, par un disciple de Confucius. PROLOGUE C'est peut-tre un grand malheur de ne pas allumer les lampions quand les autres les allument. Je n'ai pas sorti mes drapeaux pour la victoire des dmocraties. Je me sentais en quarantaine : il me semblait que toute une partie de moi-mme avait t vaincue. Je suis rest depuis ce temps un tranger parmi les hommes de mon temps. Le monde qui se construisait sous mes yeux, il me semblait qu'il opprimait ce qui, en moi, me paraissait le plus vivace. Celte rpulsion s'tendait beaucoup de choses. Je dtestais le plastique, la publicit, le chewing-gum. plus tard je m'habituai mal certains ornements en nylon et au chandail qui devint le costume ordinaire des ecclsiastiques. Il ne me venait pas la pense que ces rpugnances pussent tre trangres l'une l'autre. On m'avait impos une religion et je refusais les eaux du baptme : et en mme temps que les eaux du baptme, la gandhoura, le fez, les babouches qu'il fallait dsormais porter. Des milliers d'hommes taient comme moi et regardaient avec suspicion le nouvel uniforme du croyant. C'est qu'en effet, le tournant du XXe sicle avait t marqu par une guerre de religion, cela, nous le savions tous. Mais nous ne savions pas bien ce qu'tait une guerre de religion. Nous croyions, en nous rfrant ce qu'on appelait dans le pass guerre de religion , que l'objectif tait d'extirper l'hrsie, que cela n'allait pas au-del de la destruction des temples et du bcher des pasteurs, rsultats qui furent gnralement supports avec patience. Nous ne savions pas, parce que nous ne faisions rfrence qu' notre propre histoire, que la victoire d'une religion est aussi la victoire d'un Koran et l'instauration d'une certaine optique qui colore toutes choses : non seulement la politique, mais les
  • moeurs, les habitudes, les jugements qu'on porte sur les choses, en un mot, toute la vie. En proclamant le triomphe d'une certaine religion, il a donc fallu dtruire non seulement les structures, mais plus profondment une certaine manire d'tre. Et l'tendue et la porte de ces destructions ont t peu aperues en gnral. Car l'hrsie avait des racines, un certain mode de sensibilit, une certaine prdisposition de l'tre humain qu'il a fallu, en mme temps qu'on dtruisait l'hrsie, changer et expurger. Et c'est un sang nouveau qu'il fallait transvaser dans toute une catgorie d'tres humains, si l'on voulait voir disparatre jamais une certaine morale et, finalement, une certaine conception de la vie. Or, c'est toute une partie de la morale commune qui a t atteinte en mme temps, car les morales hrtiques ne sont pas des fleurs monstrueuses qui naissent de quelque terreau empoisonn, elles ne font que dvelopper par lection certaines branches de la morale commune. Il n'est pas difficile de voir quelles sont les branches de la morale commune, de la morale la plus traditionnelle, qui ont t dlabres et saccages par la condamnation porte sur une certaine dfinition de l'homme. Le devoir de discipline, le respect de la parole donne, le culte de l'nergie et des vertus viriles, le choix des hommes en fonction de leur courage et de leur attitude devant la vie, sont devenus galement vertus et mthodes suspectes parce qu'elles avaient conduit une obissance qu'on jugeait aveugle, une fidlit qui avait t dclare criminelle, un idal humain qu'on regardait comme barbare, et qu'elles risquaient d'tablir une hirarchie qu'on refuse. Et, avec cette morale, c'est toute une famille de l'espce humaine qu'on mettait la porte de la civilisation. Cette exclusion tait d'autant plus singulire que ce temprament avait t jadis non seulement tolr, mais exalt par la Rpublique. Quand j'tais enfant et que j'admirais Lazare Canot, Hoche, Desaix, Klber, et aussi le petit Viala et le tambour Bara, et mme Danton et plus tard Clemenceau, c'est cette espce d'hommes qu'on me recommandait d'admirer. Et plus tard, dans cet autre livre d'images qu'est l'histoire romaine, c'tait Regulus, c'tait Cincinnatus, c'tait Horatius Cocles, hros de cette rpublique exemplaire qui avait nourri tant de gnrations. Toute ma jeunesse de bon lve se rvoltait contre la religion nouvelle. Et mme le petit Jacobin que j'avais t quatorze ans se rveillait en moi, ne comprenant plus pourquoi on
  • dgradait sur le front de l'histoire ces hommes de bronze qu'on m'avait appris aimer. Je ne reconnaissais pas dans le dmocrate de 1945 le bon petit lve de l'cole communale que j'avais t, le boursier que j'avais t, le fils de petit fonctionnaire radical-socialiste que j'avais t, et qu'au fond je n'ai pas cess d'tre. Alors j'avais l'impression que cette nuclation qu'on avait fait subir l'Europe la suite de la guerre, ce n'tait pas l'Europe seule qu'elle avait touche, mais toute la civilisation, l'espce humaine tout entire. De mme qu'en supprimant au coeur de l'Europe l'antique Allemagne, ce tronc germanique partir duquel elle s'tait forme dans le pass, on avait fait subir l'Europe une ablation monstrueuse aprs laquelle elle n'tait plus qu'un cheval aveugle qui s'appuie et se frotte machinalement sur son bat-flanc atlantique, sans force et incertain, ainsi en dracinant dans le monde moral certaines qualits lmentaires, en liminant certains mtaux qui avaient compos jusqu' prsent l'alliage humain que nous connaissons, c'tait toute une sensibilit que nous avions extirpe, toute une image de l'homme, non pas seulement un rgime mais tout un monde qui venait avec, botte de racines qu'on enlve avec la plante. Si bien que nous vivions dans un monde moral d'une certaine faon dcervel. Lhistoire du pass ne dbouchait plus sur l'homme d'aujourd'hui. La culture du pass, l'homme du pass lui-mme sont comme trangers l'homme qu'on nous invite tre. A Nuremberg dtruit par les bombes, on a reconstruit les maisons du XVIe sicle, mais en nous-mmes, c'est le contraire : en nous-mmes on veut construire une ville nouvelle qui nous fasse oublier les maisons d'autrefois. L'acceptons-nous ? En avons-nous mme conscience ? Quand on nous invite accepter le monde moderne, faire en nous-mmes un aggiornamento, une mise jour, comprenons- nous ce qu'on nous propose, dcelons-nous la manuvre qu'on mle subrepticement une indispensable rvision ? Savons-nous quelles rives on nous demande d'abandonner ? Et pour quel dclin ? Les mots mmes nous trompent, les mots surtout. On nous dit : c'est le fascisme qu'il faut abandonner sur les rivages des morts . Ce n'est pas le fascisme seulement que je vois au bout de ma lorgnette. C'est tout un continent que nous abandonnons. Et les mots ne servent qu' dguiser l'exode. Les fumes qui s'lvent des cits de la Plaine nous empchent de voir les collines heureuses que nous quittons jamais. Ce qui importe l'avenir, ce n'est pas la rsurrection d'une doctrine
  • ni d'une certaine forme de l'tat, encore moins d'un caporalisme et d'une police, c'est le retour une certaine dfinition de l'homme et une certaine hirarchie. Dans cette dfinition du l'homme, je place les qualits que j'ai dites, le sentiment de l'honneur, le courage, l'nergie, la loyaut, le respect de la parole donne, le civisme. Et cette hirarchie que je souhaite, c'est celle qui place ces qualits au-dessus de tous les avantages donns par la naissance, la fortune, les alliances, et qui choisit l'lite en considration de ces seules quotits. L'autorit dans l'tat n'est rien d'autre que le respect de ces qualits et de cette hirarchie. Elle peut s'accommoder de beaucoup de tolrance quand ce rgne des meilleurs est tabli. Elle n'exige la perscution de personne ni l'viction de personne. Mais je crois qu'aucune nation, aucune socit ne peuvent durer si les pouvoirs qui se fondent sur d'autres mrites que ceux-l ne sont pas essentiellement prcaires et subalternes. Toute nation est conduite, certes, mais toute nation galement se conduit d'une certaine faon, toute nation a une conduite, noble ou basse, gnreuse ou perfide, comme on dit d'un homme qu'il a une bonne ou une mauvaise conduite. Une de nos erreurs actuelles est d'admettre trop facilement que ces choses-l n'ont aucune importance. Nous nous plaignons chaque jour de l'immoralit et nous ne daignons pas nous apercevoir que nous avons dtruit nous-mmes ou laiss dtruire toute une partie des bases de la morale, qu'on les dtruit encore chaque jour devant nous. Les pousses que nous avons plantes la place des grands chnes abattus sont rabougries et se desschent. Et nous nous plaignons d'avancer dans un dsert. C'est que nous avons reconstruit les ponts, les usines, les villes que les bombes avaient crass, mais non les valeurs morales que la guerre idologique avait dtruites. Dans ce domaine nous sommes encore devant un champ de ruines. Des cloportes hantent ces ruines, on y trouve des vgtations inconnues, on y rencontre des visiteurs tranges. Le vide moral que nous avons cr n'est pas moins menaant pour notre avenir que le vide gographique que nous avons laiss s'installer au cur de l'Europe, mais nous ne le voyons pas. Tout le monde ne s'en plaint pas. Il y a beaucoup de gens qui s'arrangent de ce vide moral auquel ils trouvent des avantages. Ils ne se font peut-tre pas d'illusions sur son avenir, mais ils pensent que cet interrgne durera bien autant qu'eux. Cela leur suffit. Ils redoutent les temps encombrants o le courage fait du bruit, o l'nergie s'exhibe, o la loyaut se transforme en dcorations. Ils ont peu de got pou les
  • machinistes de ce dcor. Ils trouvent un peu chre la prime qu'on leur demande pour leur scurit, le danger ne leur paraissant pas urgent. C'est en effet ainsi qu'on raisonnait en 1939. Mais surtout, les fantmes dont on a peupl leurs cervelles agitent leur sommeil : ils voient des chevaux noirs se dresser dans le ciel. Le courage, l'nergie, la loyaut, leur paraissent de gros mots inquitants. Ce vocabulaire de professeurs de gymnastique dbouche sur Sparte, l'enfant au renard, les soldats de l'an II, Robespierre, les canons qui remplacent le beurre, et Napolon qui finit toujours par percer sous le jacobin Bonaparte. Ces limites de leur cervelle ne sont pas pour rien dans leur dcouragement. Et si tant de gens se laissent faire sans protester l'opration qu'on fait aux matous pour les transformer en chats paisibles, cest en grande partie parce qu'ils ne voient pas trs bien quoi peut leur servir ce qu'on leur enlve : ils pensent mme confusment que cela ne peut servir qu' de vilaines choses. Il n'est pas inutile, peut-tre, d'essayer de les persuader que tout sert dans la vie, y compris les qualits qu'on regardait autrefois comme celles d'un homme. Essayons de les rassurer. Ce n'est pas d'une doctrine qu'ils ont besoin, comme on le rpte trop souvent, mais du sentiment d'une certaine parent. Montrons-leur donc les cercles concentriques qui s'tendent autour de la petite opration qu'on leur propose, autour du petit traitement auquel ils se prtent si volontiers, car il est bnin, bnin comme disait monsieur Purgon. CHAPITRE I SUR LA ROUTE DU PROGRS Pour bien des gens, la disparition des qualits viriles, ou plus exactement leur dvaluation, n'est qu'un accident transitoire, qui n'est ni aussi dsastreux qu'on le dit, ni aussi irrparable, ni aussi complet. Ils attestent les parachutistes qui leur ont fait grand peur et les astronautes qui leur inspirent une grande admiration. Je leur concde bien volontiers que le courage, les tireurs d'lite, et les recordmen n'ont pas tout fait disparu du monde o nous vivons Je ne voudrais toutefois pas qu'ils se laissent prendre ces apparences qui sont fort peu reprsentatives de notre tournure d'esprit. Et je souhaiterais qu'ils voient un peu mieux les consquences de ce qu'ils ont accept. Car, d'abord, ce que laggiornamento de la civilisation nous invite
  • rejeter, c'est toute une partie instinctive, il faudrait presque dire animale de l'homme qui tait, nous ne le comprenons pas assez, une de ses armes contre le machinisme et l'uniformisation. Le courage, l'endurance, l'nergie, l'esprit de sacrifice mme, sont chez l'homme des qualits de bte , du robustes et primitives qualits de mammifres qui le classent parmi les animaux nobles qui survivent par leur force et leur intelligence. Je me demande si la loyaut, mme, si trangre aux animaux, n'est pas une de ces qualits pour ainsi dire biologiques : on nat avec une certaine noblesse dans le sang. Ces qualits tout animales ont fix autrefois le classement des hommes. A l'origine des castes que toutes les grandes civilisations ont tablies, il n'y a rien d'autre que leur existence et leur transmission. Ces qualits n'appartiennent pas exclusivement ce qu'on appelle dans notre histoire la noblesse d'pe . Ce sont aussi les qualits des pionniers, celles des btisseurs de villes, celles des retres et des lgionnaires : et ce sont aussi celles du peuple quand une cause ou une ncessit lui met les armes dans les mains. Il n'y a rien de grand dans l'histoire des hommes qu'on ait fait sans que ces qualits du sang y aient quelque part. Je ne vois que les premiers chrtiens qui les aient refuses, passagers parmi les hommes comme sur une terre trangre, indiffrents tout sauf ce qu'ils diraient devant leur Juge. Cette part instinctive de l'homme, cette part animale de lui-mme, le ramne sans cesse lui et par l elle lui sert de dfense, elle est mme sa terre d'lection la fois contre les dnaturations intellectuelles qu'on cherche lui imposer et aussi contre le gigantisme et les cancers qui naissent de la civilisation industrielle. Elle lui rappelle sa vocation paysanne, sa vocation familiale, sa vocation de dfenseur et de petit souverain de sa maison et de son champ, elle le remet tout moment l'chelle humaine . Et, par ce rapport et ce retour, elle le protge contre l'inondation qui nat priodiquement des passions des hommes, contre le dchanement plantaire de la cupidit ou des idologies. Nous avons tous en nous la barque de No, mais nous n'avons qu'elle. Cest cet appel au plus profond de nous-mmes qui a t bris notre insu en mme temps qu'on dvaluait les qualits par lesquelles il s'exprime. Au contraire, le vainqueur dans la guerre de religion qui s'est droule est le pdantisme progressiste.
  • Il nous impose, pour commencer, une dfinition abstraite et rationnelle de l'tre humain, il en dduit les croyances qui doivent alors logiquement s'imposer tous et crer chez tous les hommes des ractions communes, il dfinit une conscience quipe et guide artificiellement et. pour ainsi dire, industriellement, et enfin, en application de ces croyances, il labore les modes de vie que l'homme doit accepter s'il veut devenir un produit normalis de la socit industrielle, et aussi la mentalit qu'il doit acqurir pour tre parfaitement dpersonnalis et devenir l'homme grgaire dont une civilisation fonctionnelle a besoin. C'est cette refonte totale de notre vie que la plupart des gens n'aperoivent pas, car ils ne voient pas les liens entre ces deux domaines du pdantisme progressiste. L'uniformisation des existences leur parat un effet inluctable de la civilisation industrielle, l'alignement conformiste, un effet transitoire de la propagande. En ralit, ces deux rsultats proviennent de l'application d'un mme mcanisme de l'abrutissement, il s'agit dans les deux cas d'une rationalisation de l'tre humain, qui porte sur la vie extrieure d'une part et sur la vie intrieure d'autre part, et qui a pour objectif le descellement, l'extirpation et la destruction de toute personnalit. * * * L'opration essentielle dans l'extraction de la personnalit est le remplacement de la conscience individuelle, instinctive, par une conscience rationalise, collective. Cette opration tait prpare depuis fort longtemps par les lourdes mains des marxistes, chirurgiens malhabiles. Mais peu de gens se laissaient persuader de remplacer leur conscience individuelle par une conscience de classe qui les faisait marcher au pas de l'oie. Les circonstances de la guerre produisirent cet branlement initial indispensable au lavage de cerveau. On prit appui sur la conscience individuelle pour lui faire condamner la conscience instinctive : et comme personne, dans le brouhaha et l'motion gnrale, ne se rendit compte que la conscience individuelle n'est rien d'autre que la conscience instinctive, on admit avec docilit qu'il ne peut exister, qu'il ne doit exister qu'une conscience rationalise, chappant l'instinct, soumise des dfinitions, premier stade de la conscience collective qu'il s'agissait d'imposer.
  • Grce ce changement, qu'on obtint par des diables fourchus peints sur les murs et une vive reprsentation des flammes de l'enfer, la conscience devint enfin un produit industriel que seuls des laboratoires agrs taient autoriss fabriquer. Elle ne fut plus, enfin, elle ne fut plus mle ces scories irrationnelles qui caractrisaient la conscience d'autrefois. Car, auparavant, elle dcidait de concert avec l'honneur, avec le courage, avec la loyaut, reprsentants de l'animal humain qui est en chacun de nous : ou encore avec le bon sens et avec l'exprience qui ne sont pas purs produits intellectuels, mais traces et pentes laisses en chacun de nous par toute notre vie. Ce sont ces conseillers suspects et obstins qu'il s'agissait d'liminer, ces coups de sang, ces sursauts, ces mouvements de btes gnreuses, qu'on limina chez la plupart, en effet. Car nous avons suivi le joueur de flte et il nous mne travers les dcors qu'il a construits sur notre chemin. Il imite la voix de la conscience et des pnitents l'accompagnent, se flagellent et gmissent sons leur cagoule. Et le chant de la conscience universelle, les vpres de la conscience universelle, s'lvent comme la nue du tabernacle en tte de la procession : leur faux-bourdon emplit le ciel, les haut-parleurs dans les nues le rpercutent comme un requiem dsespr, il s'lve entre les faades comme le chant immense de tous les hommes. Et les psaumes de ce miserere ne nous disent qu'une chose, qui est de tuer en nous la voix qui ne veut pas se taire, de tuer en nous la colre intraitable, de tuer en nous la bte indocile qui refuse le joug et le troupeau : et elle invite respecter les matres . Conscience, instinct non pas divin, mais gnrosit du coeur, fille de la rage, paroles et fumes qui s'lvent du sang, fiert qui sort des naseaux furieux, tu es la source de toute puret et de toute intransigeance, de toi procdent tout courage et toute rvolte. Tu es la petite Antigone qui se lve devant le prince injuste. Tu es la main qui pause les blessures, tu es la soeur bien-aime qui se penche sur le front des morts sacrifis. Tu es la consolatrice et la certitude. Tu es la source frache laquelle vont boire les vaincus. Tu es la douceur et le refuge et tu es aussi la desse qui ne plie pas sous le fouet des hommes. Tu marches devant la mort et sur les genoux, sur tes genoux d'enfant pure, nous cachons notre tte blesse l'heure o s'approche la Moissonneuse sans regard. Conscience, filleule de Dieu, nous droulerons ternellement devant tes pas le tapis qui mne jusqu' nos mes. Et les joueurs de flte n'toufferont jamais ta voix.
  • Cette dposition de la conscience personnelle instinctive au profit de la conscience industrielle est le sceau de l'poque moderne, la marque impose par elle sur le bras des esclaves. Et ce signalement distingue si parfaitement les hommes de notre temps de ceux des autres sicles qu'on le vrifie sous tous les rgimes, qu'ils soient totalitaires ou qu'ils se disent libraux. Cette falsification de la conscience, qui a pour effet de remplir chacun de nous d'un mdicament dos par les experts, a pour but de nous entraner docilement dans un certain nombre d'aventures mtaphysiques qui servent par hasard des intrts particuliers. La plus radicale de ces aventures est l'abdication de tout sentiment personnel devant la conscience de classe qui remet entre les mains de mandataires la direction spirituelle de quelques millions de nos contemporains. Mais la plus significative est sans doute la prdication de l'antiracisme, transcription dans le mode mineur de la mme opration, qui, tout en ayant l'air de respecter notre libre-arbitre et mme en feignant de faite appel notre conscience, a pour objectif de disposer de nos volonts, exactement comme le fait l'Internationale communiste. I1 s'ensuit que l'homme moderne, non seulement est invit ne plus avoir de vilains rflexes, lesquels n'expriment pas autre chose que sa ngligeable personnalit, mais qu'en outre, en tant que fragment et composant de la conscience collective, il est tenu de s'associer des croisades dont il est, au fond de lui-mme, l'adversaire. Car on ne lui demande pas seulement de blmer les Rhodsiens qui ne veulent pas que les Bantous s'installent dans le lit de leur fille, mais on rclame des oprations coercitives, c'est--dire des oprations militaires, auxquelles il peut se trouver participant, pour imposer aux Rhodsiens des lois dont ils ne veulent pas. Et de mme, si l'tat d'Isral est menac dans son existence, on ne sollicite pas seulement son appui moral en faveur de la cause isralienne, mais on peut ventuellement lui imposer de rejoindre un corps expditionnaire ou l'expdier dans une guerre mondiale dans laquelle il risquera sa vie, sa famille, ses biens, pour une cause qui ne l'intresse pas. Cette nuclation des volonts dpasse de beaucoup le fonctionnement normal de la dmocratie. Je conois qu'on me demande de m'incliner devant la majorit quand elle dcide, contrairement mes voeux, le trac d'une roule ou la rpartition des contributions : mais
  • aucune loi n'a donn au plus grand nombre le pouvoir de disposer de mon me. Contraindre la croisade, imposer un credo qu'on rejette et de plus exiger qu'on le soutienne les armes la main et qu'on perscute en son nom, ce n'est pas seulement voler notre libre-arbitre, c'est transformer chacun de nous de force en mercenaire : c'est une alination de la personnalit bien plus grave, bien plus complte, bien plus hypocrite que celle qui a pour origine l'exploitation du proltariat. Tel est le rsultat que nous avons obtenu en acceptant de ne plus faire appel nous-mmes et nous seuls, d'en croire les autres, de recevoir comme doctrine et fondement de nos raisonnements et de nos choix un rationalisme progressiste qui procde par ides gnrales, principes et postulats : abdication l'origine de laquelle il y a la condamnation d'une certaine manire d'tre qui tait notre seule dfense contre l'emprise du pdantisme idologique et la seule protection efficace de notre libert. * * * La profanation de la conscience, la dgradation de la conscience individuelle instinctive en conscience collective nous ont valu des spectacles trop connus pour qu'on s'y attarde. On n'apprend rien personne en montrant dans la conscience collective une picire qui pse avec de faux poids. Il est assez clair que chacun manoeuvre la conscience universelle comme un mortier qui sert bombarder l'adversaire. Et quand sonnent les trompettes du triomphe, nous savons aussi que la conscience universelle devient loquente. tumultueuse, indigne, mais que le grand vent qui la soulve ne sert jamais qu' la coller davantage au char du vainqueur qu'elle enveloppe comme une draperie. Ce qu'il importe d'inspecter avec attention, c'est l'utilisation qu'on fait de la conscience industrielle, dans l'opration qui consiste nous tenir en mains . Nous tenir en mains ne veut pas dire seulement nous prparer aux grandes occasions, encore exceptionnelles, o la dnaturation est totale et o il faut disposer de nous pieds et poings lis. Cette expression signifie aussi que le laminage de l'individu par le procd industriel doit crer chez le particulier un homme nouveau , essentiellement mallable et conditionnable pour les grandes units de production.
  • La conscience qui tait un cri dans nos poitrines est devenue un instrument de travail. Il existe aujourd'hui des porte-parole de la conscience : c'est un titre comme l'agrgation des lettres, accompagn d'un traitement. On recrute par cooptation au lieu de recruter par concours. Et l'on voit aujourd'hui ces professionnels de la conscience qui dnoncent les consciences rivales, celles du camp communiste, et qui les accusent de se rabattre au commandement la manire d'un disque de chemin de fer pour ouvrir ou fermer la voie : mais aucun des vigoureux penseurs qui les fltrissent n'est visit par l'ide qu'il fait de son ct la mme chose au profit d'un autre chef de gare. Porter le label de la conscience universelle est aujourd'hui aussi fructueux dans les grandes dmocraties que d'tre crivain agr et penseur docile dans les pays communistes. Mme les particuliers qui ne sont pas tenus d'occuper une place dans le cortge ont intrt tre actionnaires de la conscience universelle. Le label qui signale qu'on est porteur de parts de la conscience universelle est indispensable l'avancement. On le porte en bandoulire, discret comme un scapulaire, plus souvent large comme une rosette ou une plaque de garde-champtre : toujours utile en ralit et dsignant son propritaire pour des fonctions de gendarmerie. Il faut reconnatre aussi que le travail des porte-parole de la conscience universelle n'est pas toujours une sincure. Il correspond des services rendus. I1 exige l'attention du mdecin et le zle des services aprs-vente. Car il faut que chacun ait une petite part de conscience collective pour devenir un rcepteur efficace. Il faut aussi que cette part de conscience soit en bon tat, filtre, dbarrasse de tous miasmes ou impurets qui pourraient gner son fonctionnement. Cela ne suffit pas encore. Il faut que cette part de conscience soit sensible, qu'elle soit dans notre moteur moral comme une essence indice d'octane lev. Les mass media cultivent cette sensibilit, la poussent la sensiblerie. Les porte- parole de la conscience universelle sont brillants quand ils se sont hisss sur ces trteaux. Ils s'adressent au public avec des trmolos, pareils ces mendiants qui promnent leur chapeau dans les rangs de l'assistance. Car notre bon cur a toujours un rle jouer dans l'affaire. Notre nouvelle conscience n'est donc pas totalement dsincarne, purement intellectuelle. Elle copie fidlement, elle reproduit, comme en laboratoire, le mcanisme de la conscience instinctive. Elle est, comme dans le modle originel, couple avec quelque instinct viscral en nous. Mais cette fois, on vise bas. Ce qu'on cherche mouvoir en nous, ce n'est pas
  • ce qui est noble, gnreux, viril, ce sont au contraire nos nerfs, nos pleurnicheries, notre crdulit, notre niaiserie. Nous sommes tout heureux d'tre si bons, si mus, si touchs aux entrailles que nous ne percevons pas que le flux de ces bons sentiments a fini par donner presque tous les peuples d'Occident une sensibilit et une tournure d'esprit typiquement fminines. Devenus des rceptacles d'une pense trangre, nous sommes la fois ouverts, disponibles, tendres, et en mme temps dviriliss, sans ressort, sans personnalit, et nous nous laissons souiller de toutes les immondices dont il est utile, quelque moment, de nous remplir. On devine ds lors comment le discrdit des qualits instinctives, nobles, fait de nous des instruments passifs de la propagande et, du mme coup, des tres dociles, mallables, qui se prtent galement tout ce qu'on veut entreprendre sur nous sous le prtexte d'amliorer notre sort, celui des autres, la distribution des biens, l'efficacit de la production etc., toutes proccupations qui ont pour objet de nous transformer en units conditionnes de production. On dispose ainsi l'homme devenir tout moment le dpositaire docile des indignations et des colres qu'on voudra infiltrer en lui. Il ronronne doucement comme un moteur dont la circulation d'huile est aise et satisfaisante. Mais en mme temps qu'il est prpar, soigneusement mdicin pour tolrer l'ingestion des idaux progressistes qui seront dsormais sa nourriture, il est aussi par les mmes mthodes assoupli, il est patiemment conditionn, c'est--dire conform un moule qui lui impose la fois des habitudes, une conduite, une vie, un mode d'esclavage utile la production. Ainsi nat tout naturellement et sans autre prparation spciale l'homme grgaire qui est, en effet, l'aboutissement de cette ablation systmatique de la fiert et de la personnalit. Son comportement extrieur est aussi voisin que possible de celui de n'importe quel autre homme de la mme classe dont on a besoin pour les mmes fonctions et, en mme temps, comme les computers dont nous sommes si fiers, il reoit une charge d'informations, des mcanismes, des enchanements d'apitoiement ou d'indignation qui le rendent analogue son semblable et par consquent utilisable dans les mmes circonstances passionnelles aussi bien que dans le mme emploi courant, interchangeable comme le sont les pices exactement moules d'une production en srie.
  • On arrive alors, par ricochet et sans l'avoir dlibrment voulu, un mode mineur de dnaturation, une dnaturation quotidienne pour ainsi dire. En faisant de l'homme, par un lavage de cerveau dulcor, le soldat de quelque religion progressiste, on obtient de surcrot, par sa simple croyance au progrs, par sa foi en la machine, en la production, en l'abondance, qu'il se soumette spontanment et de bonne grce aux rites, navettes et circuits qui lui sont mnags par la socit de production et qui correspondent ce qu'on a dfini comme ses besoins. Ainsi, dans la dnaturation progressiste moderne, l'homme est dpouill d'une faon bien plus subtile, mais non moins complte que dans l'alination purement conomique que dnonait Kart Marx, par laquelle le travailleur tait priv du produit de son travail, et par consquent de son aisance et d'une partie de sa vie : il est subrepticement priv de sa vie qu'on lui transforme en loisirs et distractions prfabriques, par l trangres lui, et, en outre, il est priv de sa personnalit mme qu'on lui soutire, et quon remplace son insu par un produit incolore et inoffensif qu'il prend pour lui-mme. Le prtexte de cette dnaturation est le bien-tre du plus grand nombre. Cette proccupation existe en effet, elle est sincre. Mais elle est insparable d'une disposition qui abhorre secrtement, comme contraire au bien-tre du plus grand nombre justement, toute image de l'homme nerveuse, originale, volontaire, qui pourrait propager la maladie contagieuse du refus de la mdiocrit. Ainsi notre civilisation fait-elle le contraire de toutes les grandes civilisations qui se sont propos comme idal un type humain suprieur et chez lesquelles cette culture d'une plante humaine russie tait mme leur justification essentielle. * * * Ouvrons ici une parenthse. On voit dans la perspective de cette analyse quelles capitulations politiques nous a conduits la substitution d'une passivit fminine la dfinition traditionnelle de l'homme. L'abandon des empires quia accompagn le dmembrement de l'Europe a pour cause essentielle la dmission des conqurants. L'Europe avait perdu l'esprit imprial. Elle ne croyait plus l'homme d'Europe. Elle avait honte de celui qui a un rire de seigneur. Elle n'exportait plus la bravoure et le commandement, marchandises que tous les peuples
  • acceptent comme une borne monnaie, elle les rejetait au contraire. Et elle avait depuis longtemps oubli l'obligation de gnrosit et de justice qui est le tribut que les forts lvent sur eux-mmes. Alors, quel droit les hommes blancs avaient-ils commander et simplement tre l ? Ils plaidaient modestement la prsence bienfaitrice . Cette rponse de bonne soeur fait rire tout le monde, principalement dans les pays qui ont du ptrole et du cuivre. En ralit, la dcolonisation tait inscrite trs clairement dans la philosophie des vainqueurs. Nous avons bien tort de croire que c'est la libert qui a triomph. On a simplement mis la porte un petit vieux en pantoufles qui se contentait de passer la caisse. La dfense contre le marxisme n'est pas plus brillante. Dans l'homme grgaire, si habilement conditionn dans ses dmarches et ses dispositions, les dictatures marxistes reconnaissent avec plaisir un produit humain trs voisin de celui qu'elles obtiennent par l'endoctrinement. Pavlov ne triomphe pas seulement Moscou. Son chien qui bave a sa niche devant toutes les portes, Le boeuf Apis n'tait qu'un triste quadrupde auprs de ce dieu l'empire duquel nous soumettons nos politiques et nos marchs. Le pdantisme progressiste nous amne postuler pour l'homme qui se trouve au plus bas degr de la qualit humaine. En venu de notre philosophie de la personne humaine , nous construisons l'avenir de l'humanit avec des moellons tous semblables et nous prenons pour matire premire la pierre de la plus mauvaise qualit. Nous btissons la socit future comme une maison bon march. Or, la construction collective qui ralise le plus exactement ce projet est videmment la socit communiste dont le matriau est le proltaire indiffrenci. Ds lors comment condamner les marxistes, comment les combattre si l'on se propose le mme objectif qu'eux ? Nos petits porteurs de conscience collective sont comme des enfants qu'on mne la promenade. Ils se laissent mettre leurs beaux habits, ils se laissent circonvenir et tenir par la main, et, quand ils regimbent, il est dj trop tard et on est dans la rue. Ce fcheux accident les amne tre tous plus ou moins, malgr eux, malgr les soupirs et les soubressauts de leur fameuse conscience, des fellow-travellers, comme disent les Amricains, des compagnons de route qu'on entrane et qui rompent, un jour, mais quand on est dj dans le dsert : et ils n'ont plus alors d'autre ressource que de rejoindre leur guide contre-coeur vers la plus proche oasis.
  • L'hmisphre libral se dfend mal contre le communisme parce qu'il a absorb son insu des poisons paralysants qui engourdissent son bras et altrent l'image de la vie qu'il se faisait jadis et qui inspirait son action. Mais il y a pire. Ces choix labors par une conscience-croupion, infirme qui n'entend plus que les gmissements de la sensiblerie, il prtend les imposer tous, il en fait un dogme, il chasse de la cit ceux qui haussent les paules. Nos dmocraties se prtendent bien diffrentes des dictatures communistes. Pourtant, comme elles, elles exigent qu'on soit dans la ligne. Ceux qui s'y refusent ne sont pas envoys en Sibrie, ni mme en prison, mais ils deviennent des citoyens de seconde zone. Les lois lectorales les contournent et les rduisent l'impuissance. Ils font alors partie de minorits ignores et brimes. On ne les empche pas de parler, mais on s'arrange pour qu'on n'entende pas leur voix. On ne les empche pas de vivre, mais on s'arrange pour que leur vie soit inutile. On ne leur ferme ostensiblement aucune porte mais on les conduit. On ne les perscute pas, mais on les ignore. Ils sont des pestifrs invisibles qu'on ctoie silencieusement. Ils ont une toile jaune qu'on ne voit pas et ils la portent pendant toute leur vie. Cette perscution sournoise est d'un bon exemple. L'idal lev que la conscience universelle poursuit brille d'un clat d'autant plus vif que ses ennemis sont plus abattus. Les vrits souhaitables s'tablissent dans les consciences dociles qui ne sont pas impermables au confort. La presse autorise, la radio officielle, et celle qui l'est demi, la tlvision, appareil d'Etat accompagnent l'air qu'on fait chanter aux nations sur des instruments divers dans lesquels les nafs croient discerner des sons diffrents. Chacun marche du mme pas dans son petit cortge, et c'est l l'essentiel. Des oppositions fantmes jouent brillamment leur modeste rle dans cette agrable symphonie. Grce quoi l'opposition vritable s'tiole et avec elle ces sentiments mauvais, ces instincts pervers qui font tache dans la majestueuse uniformit de la pense grgaire. On n'a pas besoin de la Sibrie, on n'a pas besoin de la violence, on se dbarrasse par extinction du type d'homme qu'on ne veut pas. * * * Fermons notre parenthse et revenons notre description du la route du progrs.
  • Et voyons maintenant les gardes champtres destins nous maintenir dans le droit chemin, c'est--dire assurer la puret industrielle de nos sentiments. Nous expliquerons ensuite le processus d'limination appliqu aux dchets qu'on peut constater aprs filtrage, ou, en tous cas, les problmes poss par ceux-ci. La politique, dans nos livres et dans notre vie, ne fait malheureusement plus, comme le disait Stendhal, l'effet d'un coup de pistolet dans un concert . Elle ne brise pas une heureuse harmonie, elle est devenue l'toffe mme de notre existence. Ceux qui croient que cette tondeuse qui passe sur l'humanit, c'est sans importance, que cela ne concerne que des minorits ngligeables, ont tort, car cette minorit, c'est eux-mmes et ce qu'il y a de plus prcieux dans leur vie. Ils se disent qu'on est bien tranquille quand on n'entend plus le hennissement des chevaux impatients, ils ne voient pas que c'est pour eux qu'on avance le brancard. Ils se rveilleront quelque jour marchant au pas autour de la meule : ils y sont dj. Car tout se tient. Ce mors que quelques-uns refusent, c'est pour tous qu'il est prpar. L'vangile selon les technocrates n'est qu'un mode mineur de l'vangile selon Karl Marx. Regardons les astres qui montent au-dessus de nos ttes. Nous ne voulons plus dus hros, nous aurons des Pliades nouvelles : l'intellectuel, gestionnaire de la conscience et le technocrate, gestionnaire de la production, toiles qui brillent dj de tout leur clat dans le firmament sovitique, s'lvent au-dessus de notre horizon. Comme chacun le sait, le technocrate est un spcialiste, et on ne lui demande pas plus de qualits morales minentes qu' un cardiologue ou un oto-rhino. I1 sert comme eux rdiger des ordonnances. Il est expressment invit ne pas avoir de caractre, mais seulement de l'autorit. Il est un technicien des problmes poss par les collectivits anonymes de producteurs-consommateurs et il doit rgler leurs mouvements comme un ingnieur. Il peut avoir des ides, il importe mme qu'il en ait. Mais il abhorre par formation tout ce qui dpasse, tout ce qui ne rentre pas dans les normes, tout ce qui ne s'inscrit pas docilement dans les statistiques. Son arme est la dissuasion, mot feutr, rcemment introduit dans notre vocabulaire, et qui voque trs discrtement le systme de tubulures dans lequel nous sommes pris
  • dsormais de circuler. Ce gestionnaire est hostile toute brutalit, et galement ferm toute supriorit qui n'est pas strictement technique. L'ide que la civilisation doit aboutir une classification des hommes selon leurs reins et leurs coeurs lui parait monstrueuse. Il connat des contribuables, des assujettis, les hommes ne lui apparaissent que sous leur dfinition administrative. Il n'imagine pas qu'ils puissent tre autre chose. Il ne demande jamais quoi servent finalement les ordonnances qu'il prescrit. Il est soumis, non des hommes, mais un systme qu'il s'interdit de juger. Ces qualits dveloppent le sang-froid. Le technocrate est calme et objectif. Il se soucie aussi peu des destructions qu'il accomplit que le menuisier des copeaux que fait tomber sa varlope. Ce n'est pas de la cruaut mentale, c'est simplement absence d'imagination. Cette aristocratie technique est dsincarne, hautement crbrale. Ce sont les grands-prtres de l'ordinateur, messies envoys sur la terre pour prcher l'obissance et la prosprit, et consubstantiels au Pre qui s'appelle Cerveau et qui rgnera sur les hommes, profanant la parole magnifique, pendant des sicles de sicles. Comme l'instinct qui nous pousse imaginer un beau-idal n'est pas pleinement satisfait par cet intressant personnage, la socit industrielle se reconnat dans d'intellectuel, produit plus complet qui bnficie de toutes les contradictions qu'elle runit. Comme le lapin de la fable, cet animal est triste et la crainte le ronge. A la vrit, il est tout la fois emport par un enthousiasme dlirant et, la rflexion, boulevers. Les exploits de l'astronautique, les ordinateurs et la perspective lui tournent la tte, l'homme lui parat avoir dompt l'univers et il en est fier, il lui parait inconcevable qu'on puisse nier la marche en avant de l'humanit. Mais en mme temps la bombe atomique, le napalm, la sous-alimentation, l'analphabtisme, la misre, lui rvlent les ombres redoutables et les contrastes abrupts que la civilisation a engendrs et elles le remplissent d'horreur. Heureusement, un monstre qu'on lui a dsign est l'incarnation du mal, et cette prsence de Satan met un peu d'ordre dans le chaos. Il suffirait, lui ont expliqu ses matres, que l'imprialisme disparaisse et l'humanit progresserait sous les hymnes vers d'aimables et paisibles destines. Il souhaite donc de tout son coeur la dfaite finale de cet imprialisme abominable. Mais en mme temps, il peroit confusment
  • que si l'imprialisme s'croulait tout d'un coup, la marche pesante des lgionnaires insensibles du monde grgaire pitinerait lourdement sa libert personnelle. Ces choses-l donnent rflchir. Le jeune intellectuel moderne est donc comme le croyant qui aspire sincrement au Paradis, mais qui souhaite y entrer le plus tard possible. Au nom de sa condamnation du capitalisme, il accompagne et appuie, mais avec rticence, toutes les campagnes qui ont pour but finalement la destruction de sa propre personnalit. Il souhaite un communisme libral, ce que le communisme ne peut pas tre, et un libralisme socialiste, ce qui est galement une impossibilit. Surpris de cette contradiction, il est triste et indcis. Il mle le blme et l'espoir, pse avec scrupules ses jugements, et cultive jalousement les nuances qui le sparent de ses congnres, car le repos de sa conscience est dans ces nuances mmes. Il blme les chimriques et croit chercher honntement des solutions pratiques la confusion du monde moderne : et il ne voit pas qu'il poursuit lui-mme une chimre. Il n'est enfin qu'un instrument et se laisse promener de sophisme en sophisme par les charlatans de la conscience dont l'air grave lui en impose. C'est un jeune doctrinaire qui ne parviendra jamais tre lui-mme * * * Sur ce monde incertain et purement doctrinal, les fleurs les plus tranges peuvent pousser. Le rationalisme progressiste s'accommode de tout. Il ignore la nature des choses comme il ignore l'instinct. Le progrs pose des dfinitions. Il ne voit pas l'animal et ses lois. Et tout peut sortir des dfinitions. L'lasticit morale du monde moderne est infinie, ses formes d'expression galement. Ce laxisme des doctrinaires fait de notre temps le temps des htrodoxies. L'art s'panouit en formes monstrueuses. Il est au-del de toutes les formes, prcisment parce qu'il est devenu formalisme pur. Il n'exprime plus aucune vision de l'homme. Il n'exprime plus qu'une dfinition de l'art, une pure dfinition du fait de s'exprimer sans rfrence l'homme : pour notre sicle, l'art se rduit tre une forme quelconque capable de susciter un sentiment quelconque. En littrature, le mme mouvement devrait conduire un pur constructionnisme, que les lettristes, le seul mouvement d'avant-garde actuel, ont accept intrpidement. Mais la multiplication des expriences formelles dans
  • lesquelles le commun des fidles se rfugie n'est finalement quun succdan infrieur du lettrisme, une forme adultre et timide d'un expressionnisme inerte qui n'ose pas dire son nom. La morale n'est pas moins tournoyante. En morale sexuelle, en particulier, on a obtenu des rsultats spectaculaires depuis qu'on s'en tient une dfinition rationnelle de l'acte sexuel. Comme pour l'art, on a tabli que l'acte sexuel se rduit tre un contact quelconque capable de susciter une jouissance quelconque. On ne voit donc pas quelles objections on pourrait faire un formalisme sexuel s'exprimant par des expriences , ou dans des directions , la manire de l'art abstrait. La drogue elle-mme n'est plus qu'une matire permettant une certaine forme d'expression de la personnalit. Les limites disparaissent, puisque toute expression de la personnalit est licite en soi : la condamnation qu'on ne peut plus fonder sur la logique de la nature ou de l'instinct et encore moins sur la qualit des actes est facilement prsente comme un prjug qui ne repose sur aucun principe lgitime. Cet univers moral fluide, amorphe, sans frontires, ne trouve une source d'inspiration et une force que dans la haine que lui inspirent la sant et l'nergie. Le fanatisme intellectuel rveille ces tres inertes partags entre l'extase et la terreur. Il est leur drogue, il les retrempe comme les eaux du baptme, il les runit comme une messe, il leur redonne quelque chose d'humain. Ces mmes esprits, si indcis, si retenus dans leur jugement, si tolrants, sont implacables quand il s'agit de leurs adversaires. c'est--dire de la race d'hommes dont ils abhorrent la nature et l'existence mme. Tout le monde mrite l'indulgence, sauf l'tre profondment immoral et dprav qui ne sent pas comme eux. Celui-ci est un asocial, un dment qu'on regrette de voir en libert. Il a chapp la mdication de la conscience collective : on se demande quel traitement on pourrait bien lui appliquer pour dissoudre enfin son irrductibilit. Cet tre irrductible peut avoir une vie prive irrprochable, son caractre certains gards peut tre estimable, il n'en est pas moins un salaud, il est mme le salaud. La haine du salaud est un sentiment obligatoire. Elle fait partie du beau-idal moderne, elle en est la nervure, le tronc rachidien, tout s'ordonne autour d'elle. On a tous les droits, sauf d'tre le salaud. Et l'indulgence, la comprhension dont on est prodigue pour tous les crimes et tous les vices sont absolument proscrits,
  • non pas mme l'gard des actes, mais simplement l'gard de la simple existence du salaud. Le jeune penseur grgaire est gnralement indign par la peine de mort, il souhaite qu'on l'abolisse : sauf en politique o il la trouve trop rarement applique. Le salaud, ds qu'il est dpist, devrait tre abattu ou piqu, sans autre examen, ou tout au moins enferm dans un asile et soumis une triple douche quotidienne. Le salaud est bien entendu celui qui n'accepte pas les consquences du rgne du progrs sur le monde et notamment la royaut de l'homme grgaire, mais qui montre par sa conduire, par une vilaine rflexion, par un simple geste, que le courage, l'nergie et la fiert ne sont pas des sentiments absolument inconnus de lui. Cette haine toute spciale rend parfaitement claire la dtermination d'liminer de la production humaine une certaine fabrication comme disent les industriels, qui ne correspond pas aux normes du march humain qu'on veut tablir. Et nous allons constater une fois de plus que cette dtermination a, certes, un aspect politique qu'on peut regarder comme une squelle de la guerre de religion du XXe sicle, mais qu'elle a aussi des consquences structurelles, pour ainsi dire, qui engagent l'avenir de tous les hommes, quelles que soient leurs opinions politiques . Nous reconnaissons sans difficult dans cet ostracisme intellectuel, le mode mineur du communisme que nous signalions plus haut. Comme la socit librale dans laquelle nous vivons n'est encore qu'un reflet affaibli de la socit communiste, elle se contente provisoirement d'une condamnation morale , d'une quarantaine, au lieu d'envoyer les adversaire, dans des prisons psychiatriques ou des camps de redressement . Mais l'altitude fondamentale est la mme. On constate qu'il y a dsormais des dchets humains inassimilables dans la socit industrielle, impropres la courbure qu'il est indispensable de donner aux hommes dans une socit de consommation et qu'il importe par consquent de rejeter. Et on remarque aussi que cette rduction l'tat de dchet concerne non seulement des hommes mais aussi des valeurs. Il est inutile de nous rpter ici : une fois de plus, c'est toute la dfinition de l'homme lgue par le pass qui est impropre, dans le monde moderne. * * * Le monde moral et le monde matriel ne sont pas spars, comme
  • on le croit, ils se correspondent. Le dirigisme moral qui aboutit l'uniformisation des cervelles et des volonts se reflte sur le plan matriel dans l'uniformisation des vies et des dsirs. Nous en sommes arrivs, sans nous en rendre compte, un rgime o il n'est pas permis de penser incorrectemernt, et o il n'est pas permis non plus de vivre incorrectement. Comme le marxisme, la dmocratie tient qu'il existe une vrit morale parce qu'elle croit comme le marxisme un progrs de l'humanit et par consquent un sens de l'histoire. Quiconque admet ce credo doit en accepter le corollaire : s'il y a un sens de l'histoire, tout ce qui va dans ce sens, penses, jugements, aspirations, est bon, et tout ce qui va dans le sens contraire, rflexes, regrets, rpugnances, est erron. Comme les marxistes, les dmocrates distinguent donc des ides qui sont correctes et d'autres qui tic le sont pas : et aussi des attitudes qui sont correctes et dautres qui ne le sont pas. L'ide et l'attitude deviennent insparables, car l'attitude est l'incarnation de l'ide dans la vie, dans ce que les marxistes appellent la praxis et les dmocrates, moins savants, la conduite. L'alignement sur une pense correcte entrane donc ncessairement la soumission une attitude correcte, laquelle dans la socit de consommation, comprend la bonne volont, l'optimisme, le dsir d'acheter, l'ambition d'tre aujourd'hui semblable son collgue et demain pareil son chef de bureau, la satisfaction d'tre un bon client et un bon citoyen en dpensant son argent au guichet o il est indiqu, dans l'intrt gnral, de le dpenser. Ainsi, la conscience industrielle est complte par une ducation industrielle qui fait de nous, non des citoyens part entire, mais des consommateurs intgralement tlguids Ladministration et les technocrates, moins hypocrites que les acadmiciens, nous appellent honntement des assujettis. On conoit que, dans le monde des assujettis, il ne soit pas question de vertus mais de normes . On n'y supporte pas ce qui surprend et ne rentre pas dans la prospective : la machine lectronique doit pouvoir tout calculer Ce que la machine lectronique ne comprend pas, ce qui ne peut pas s'exprimer par de petits trous sur des cartes, est prcisment ce qu'il faut liminer dans l'intrt gnral. Toutes les existences doivent rentrer dans des catgories connues et analogues qui dbouchent les unes sur les autres. Ce qu'il y a d'irrductiblement personnel est un facteur d'incertitude . L'pure sur laquelle rvent les ingnieurs du monde moderne reprsente une collection de salaris embots selon leur comptence. Point de gardes-
  • chiourme, point de contraintes, de vilaines manires. Une technique de l' orientation et du dgagement maintient chacun dans la voie qui lui est trace - c'est la dissuasion qui incite l'autodiscipline. Outre l'avantage quil y a pouvoir passer ainsi sans difficults de lorange au rouge, c'est--dire de la dmocratie contrle la dmocratie populaire, on conoit qu'il est toujours agrable, en toute espce de rpublique, d'avoir affaire des assujettis. Je ne suis pas sr que les diffrences dont nous faisons grand cas soient autre chose que des permissions d'aller la ville. Les ilotes de tous les pays ont des saloons o ils cassent tout quand on leur donne quartier libre. Nous avons nos illusions comme eux. Nos liberts ne sont que les chanes plus ou moins longues qui nous attachent la niche. * * * Un autre caractre de la civilisation mercantile dans laquelle nous vivons est la primaut de l'conomique : la fois dans notre vie nationale, et aussi dans notre vie professionnelle, et mme dans notre pense. C'est un symptme de l'emprise du marchand sur nous : c'est pour lui qu'on gouverne. Mais c'est aussi une justification dont on se prvaut en faveur du conformisme qui nous est impos. Il n'y a plus de prince au-dessus des contrats pour briser la puissance du riche, atteindre les exploiteurs et les habiles derrire les gabions de la procdure et rtablir la justice dans les contrats lonins. Mais ce n'est pas assez qu'il n'y ait plus de prince : il faut encore que nous tendions le dos de bonne grce pour porter notre charge de briques. La disparition de toute hirarchie suprieure celle de l'argent et, par consquent, de tout pouvoir suprieur celui de l'argent, fait peser de tout leur poids sur nos ttes les ncessits de l'conomie. Celles-ci se dveloppent comme une logique propre qui tend devenir la seule logique de notre monde. Elle tend sur nous ses impratifs auxquels nous sommes en ralit trangers et nous les impose comme les lois de notre propre vie. Nous marchons comme des forats sur les berges du beau fleuve Vendre-Vendre-Vendre le long duquel nous hlons le bateau des prteurs. Les yeux fixs sur la balance des exportations, sur le cadrant de la circulation montaire, les ingnieurs ajustent et gnralement raccourcissent la longe qui nous permet nos propres mouvements. Au-
  • dessus d'eux, point de princes, point de fouets qui tournoient. Ils calculent, pilotent, rpartissent. Ils gardent pour eux quelques rares clous d'or et nous distribuent les billes d'agate que nous appelons nos joies et nos liberts. Et qu'avons-nous faire de vendre ? Pourquoi est-ce notre prosprit, notre fiert et finalement notre vie ? Quel dcret du ciel a dcid que le bonheur des hommes serait inscrit jamais dans les registres des marchands ? Que signifient notre fureur et notre angoisse, sinon autre impuissance dominer notre temps ? Nous crons par notre propagande des besoins insenss et inutiles, puis nous sommes les prisonniers de ces cataractes de cupidit que nous avons dchanes. Nous devenons des forats pour nous assurer le superflu. Et nous perdons notre vie, notre vie brve et unique, courir aprs les fausses images de la vie que nous nous sommes stupidement forges. Nos journaux sont envahis par nos terreurs et par nos plaintes. Des fantmes qu'on appelle la monnaie, le crdit, l'exportation, peuplent nos nuits. Qui nous dira donc un jour qu'ils ne sont rien ? Si nous gardions les pieds sur la terre, nous saurions que l'essentiel est d'tre forts et rsolus. Vendre n'est qu'un accessoire dont on peut toujours s'affranchir en refusant d'acheter. De toutes manires ce n'est rien. La vraie richesse et la vraie force sont ailleurs. Et aussi la vraie libert. * * * Nous ne pouvons pas empcher que le sicle dans lequel nous vivons soit peupl d'usines et de bureaux. Mais il nous appartient de mettre au-dessus de tout les conditions de vie que nous faisons aux hommes. Nous n'arrterons pas le fleuve qui, chaque matin, coule vers les entrepts de viande humaine. Mais nous pouvons le rendre moins morne. Nous pouvons surtout ne pas l'aggraver en ajoutant ou en laissant ajouter l'abrutissement collectif et la dpersonnalisation aux modes de vie que nous impose la production massive. A cet endroit, les bons aptres nous proposent l'organisation des loisirs. Ce vocabulaire est un aveu naf. Car le loisir est affaire de choix et de caprices. Si l'on nous convoque la gamelle, cette rjouissance collec- tive ne vaut pas mieux que le travail. Et la culture aussi ne se distribue pas en sachets et rations, mais se dguste petits coups quand on en a
  • envie. Ces propositions singulires nous dvoilent l'inconsciente cruaut mentale des temps modernes. La dnaturation de la personnalit est considre comme une chose si naturelle qu'on ne trouve pas d'autre solution pour nos maigres joies : on nous dore seulement la pilule. Et encore nen prend-on pas toujours seulement la peine. Les hideux rteliers collectifs dans lesquels on nous entasse pour la nuit tmoignent de peu d'gards. Ils sont fonctionnels, disent les techniciens. Fonctionnel est un mot sublime qui signifie toujours que vous ne comptez pas et que vous pouvez constamment tre remplac par la mme unit humaine propre remplir les mmes fonctions. Mais ce mot sublime indique assez une partie des causes. La cruaut et la laideur du monde moderne ont pour origine le propos bien tabli de fabriquer au plus bas prix possible. Fonctionnel signifie qu'on vous traite comme un objet parmi d'autres, mais aussi que l'objet que vous tes pose des problmes qu'on doit rsoudre par des solutions simples et conomiques. La cupidit, qui vous prive subrepticement de la plus grande partie de votre vie, s'arrange aussi pour rendre coeurante la petite partie dont vous disposez. Nous n'avons mme pas la possibilit de nous consoler avec les pays qui ont dtruit cher eux le capitalisme priv. L'administration tatique est un monstre au coeur aussi sec que le pire conseil d'actionnaires, elle vous rduit encore la portion congrue du fonctionnel, elle en a mme le culte et de plus, elle est brouillonne et strile. L'administration des pays communistes a lev un trs beau monument l'conomie librale qui a autant de sensibilit qu'un usurier, mais qui, du moins, est efficace. * * * I1 y a dans la vie moderne une autre source de cruaut, beaucoup plus raffine et perverse, et drivant, elle aussi du climat du mercantilisme. C'est l'invasion permanente et la cohabitation force de la publicit. L'tat franais ne tolre pas qu'on vende des allumettes. Il s'est aussi rserv la vente des cigares et du tabac. Il nous fournit l'eau, le gaz, l'lectricit et confisque en somme la distribution de tous les produits et services qui naissent de nos besoins : nous sommes, ds notre naissance, une chasse garde. Mais notre esprit, lui, est une garenne o chacun peut
  • poser ses piges. Il est livr comme un terrain vague l'exploitation du plus audacieux. On y plante des tentes, on y lve des baraques, on y mne toutes les parades, c'est la Foire du Trne de notre premier notre dernier jour. Nos lois punissent le gaillard un peu press qui trousse quelque maritorne sur le bord d'un foss, mais le viol des consciences est permis toutes les heures. Ce ne serait rien si c'tait seulement une chienlit. Mais c'est une obsession perptuelle, un empoisonnement savant et continu. Il ne suffit pas de regarder couler le beau fleuve Vendre- Vendre-Vendre, on nous entonne des litres de son eau immonde comme autrefois ceux qui subissaient la question. Cet empoisonnement altre tout : notre jugement, notre volont, le tmoignage de nos sens, il nous impose des idoles, il nous fabrique des vrits, il change notre sang comme si nous subissions une transfusion continuelle. Et, en mme temps, il agit comme une drogue : il nous excite, il nous obsde, il nous laboure et fait germer en nous des dsirs, des ides fixes, plantes trangres qui croissent comme une ivraie, touffent tout en nous et nous imposent leur sale prsence. Et nous ne sommes plus que cette immondice mme qu'ils ont mis en nous, nous ne sommes plus que ces dsirs imbciles, tous parallles et mis en bottes pour former cette belle chose qu'on appelle un chiffre d'affaires. Les vampires bourdonnent autour de nous toute heure, et nous sommes ce bourdonnement mme. Ils font de nous des fous, des pervertis, ils nous soutirent notre sve et notre vie : toutes ces belles choses, rien qu'une petite mensualit, rien qu'une petite signature, et vous emportez, vous emportez. Le souffle ignoble de Shylock sur chacun de nous. Tout est protg, notre champ, notre compte en banque, notre sacro-sainte voiture, mais notre me est une baraque ouverte tous les vents dans laquelle chacun peut camper. Ce que l'glise appelait notre for intrieur, ce domaine rserv dont elle s'interdisait l'accs, dont Dieu seul tait le tmoin et le juge, c'est cela qu'on livre l'encan. Au seul profit du show-boat qui descend le beau fleuve Vendre-Vendre-Vendre, clair comme un tramway et bruyant comme une kermesse. Ce viol des consciences , quand il est fait au profit de la politique, inspire des phrases indignes aux professionnels de la chose littraire . Est-il vraiment plus innocent quand il a pour rsultat notre abrutissement ? N'est-ce pas de toute manire notre personnalit mme qui est dtrempe, essore, strilise, puis remplie d'un produit adapt soit la socit de consommation, soit la socit communiste ? Je me moque bien de la raison que donne l'arracheur de dents charg de
  • l'extraction de mon me. Je vois que je n'ai plus le droit d'tre moi, voil tout. Si je les voyais heureux... Je ne puis crire cette phrase sans rver. Les voyageurs qui reviennent de Chine disent que les jeunes Chinois ont un air heureux. Le lavage de cerveau rend bat. On leur injecte cela aussi. Cela fait partie du traitement. Mais nous ? Cela fait partie du traitement aussi. On vend l'euphorie comme le reste. Et ces hommes que je plains de la vie que le monde moderne leur fait, ils s'en plaignent, certes, pour une part, mais ils contemplent avec une vidente satisfaction ces belles choses qu'on leur a dit d'acheter, et qu'ils ont achetes en effet avec une petite mensualit, une petite signature, la machine laver, la tl , la voiture , pleurant d'un oeil et riant de l'autre et ne sachant pas trs bien si la vie est merveilleuse parce qu'on est vendredi soir ou si elle est un morne esclavage parce qu'on est lundi matin. * * * Si vous aimez les carottes, n'allez pas en Amrique. La carotte y est introuvable sous la forme que le ciel lui a donne. On la trouve congele, en poudre, en pilule. Entre la carotte et vous il y a une demi-douzaine d'industriels. La salade, les endives, le poisson frais, ont aussi compltement disparu, et aussi l'honnte lait qu'on donnait jadis aux petits enfants. Comme elle tait capiteuse l'odeur des piceries d'autrefois ! On plongeait les bras dans les pois casss et les lentilles, le parfum de l'huile de noix rjouissait le coeur. Ces braves nourritures sentaient bon comme une table. Dans les fermes, au-dessus de la chemine, les miches de pain blanches de farine mesuraient le mois commenc. Et le seau qu'on remonte du puits plein d'eau frache et dans lequel on se plonge la tte en riant ! Mais ils sont comme moi, les hommes de notre temps, ils ont des souvenirs. Ils ont des yeux et ils verront, ils ont des narines et ils sentiront. L'animal tressaille en eux ds qu'ils voient la prairie. Ils sont chez eux dans chaque village. Ils se souviennent sous leur licou de leurs courses de poulain. Et les voix qui protestent s'entendent de partout. La plupart des protestataires se contentent toutefois d'illusions. Ils broutent dans leur coin des ersatz d'indpendance et regardent avec admiration quelque hros qui reprsente ce qu'ils voudraient tre. Par exemple, ils passent leurs vacances sous une tente ou dans une caravane
  • et les plus audacieux couchent dans les bois et font du feu entre les pierres. Beaucoup se bornent lire avec enthousiasme la page sportive des journaux, ils pinglent au-dessus de leur lit l'image d'un champion cycliste. Les westerns ou la lecture de Tintin, leur principale nourriture intellectuelle, leur versent un breuvage plus capiteux. Ils trouvent dans ces aventures l'image du juste qu'ils voudraient tre. Comme dans Corneille, le Cid Campeador dcime les Indiens Comanches et pouse la fille du shrif qui l'avait arrt autrefois. L'air est pur, la route est large et les rangers sont de beaux mousquetaires. Engagez-vous dans l'infanterie de marine. Au bout de l'hrosme, on trouve Droulde qui est aussi rassurant que Camus : car un uniforme de sergent de zouaves permet d'tre la fois chevaleresque et conformiste. Qu'il est doux de se faire tuer sans savoir pourquoi ! Cette paix de l'me n'est pas accorde aux esprits plus exigeants qui se nourrissent des films de gangsters. Leurs beaux hros finissent toujours mal. Mais quelles ruades ! Enfin des mles qui nous font le coup de l'homme de bonne volont ! On boit de la rvolte quarante-cinq degrs avec dlices. C'est toujours du cinma. Mais Corneille, est-ce qu'il fait de nous des Regulus ? Notre culture n'est toujours qu'un rve qui nous dessine les images de ce que nous voudrions tre. Nous prenons des figures de matre d'cole pour reprocher nos adolescents leurs instincts pervers. Mais quelle autre image de l'nergie leur donnons-nous ? Ils vivent de contrefaons. Le gangster est la contrefaon du hros. Mais il en est bien d'autres. Ceux qu'ils appellent leurs idoles ne sont souvent que des chevaux qu'ils aiment voir se rouler furieusement sur le sable. Johnny Halliday est une bte et ils se grisent de sa fureur. Ils communient dans sa fureur qui devient collective. Ils cassent tout parce que l'animal se rveille en eux par l'admiration et la contagion. Ils se dfoulent . Autre mot admirable de notre vocabulaire. La bte prisonnire hurle dans sa cage. Ce qu'ils brisent, ce ne sont pas des chaises, mais les barrires dans lesquelles nous les enfermons. Ils touffent. Ils crient qu'ils veulent vivre. Leur jeunesse cume leurs lvres. Nous, gendarmes, les regardons avec rprhension. Et nous feignons de ne pas comprendre que l'emploi qu'ils font de leur jeunesse et de leur animalit est mauvais parce que nous ne leur en proposons aucun qui soit bon. Ils rveraient aussi bien de samoura si nous tions capables de leur en montrer. Ce qu'ils aiment, c'est l'tre indompt et fort qu'ils ne sont pas. Que nous ne voulons pas qu'ils soient.
  • Cette graine de violence qui est en eux, c'est ce qui leur reste de l'hritage des hommes. Doucement, leur disent les prtres, doucement, leur disent les gens srieux, et chacun leur prsente sa muselire. Ils rejettent notre hypocrisie comme ils rejettent nos fables. Et ils sont spars de nous, race trangre, bandes insoumises de jeunes loups, anges noirs de la fureur de vivre sur leurs motos de conqurants. Autrefois, ils sautaient sur le cheval qu'ils trouvaient dans un pr. Aujourd'hui, ils volent une auto pour un soir. C'est le mme geste. Nous nous essoufflons courir aprs eux, gardes champtres poussifs de la morale. C'est sans espoir. Ils ne sont pas immoraux. C'est bien pire. Ils ne veulent pas du monde que nous leur prparons. Ils n'ont pas envie de voguer avec nous sur le beau fleuve Vendre-Vendre-Vendre. Ils ne veulent pas tre les bateliers de la Volga. * * * Les socits issues du pdantisme progressiste, bien qu'elles se rclament de la libert, aspirent donc toutes soumettre et masculer, mais selon des modes et des perspectives qui leur sont propres. Pour les unes, les socits de type collectiviste, cette soumission est fonde sur la contrainte, ladite contrainte tant justifie par le degr de perfection que la justice sociale est cense avoir atteint. Pour les autres, les socits du type libral, cette soumission est cense tre consentie , elle a pour moteur l'intrt personnel, on l'obtient par persuasion et dissuasion, en se rfrant ostensiblement au postulat de la libert individuelle. Aucun des deux grands types de socits modernes, ni la socit collectiviste, ni la socit librale, n'a russi faire natre le mouvement spontan qui correspond vritablement une culture, l'accord que les hommes tablissent d'eux-mmes, sans qu'on les force et sans qu'on les dissuade, entre le monde et leur propre vie. Et comme ce dernier mode d'entente avec les choses est le seul qui engage pleinement toutes les forces, sans en excepter les forces de l'instinct et de l'animalit, les socits modernes ne peuvent se dvelopper qu'en persuadant l'homme d'oublier qu'il est un animal, d'touffer l'animal en lui et, en mme temps, l'instinct, la spontanit, la gnrosit et de n'tre plus qu'un tre rationnel, unit conforme un type parmi d'autres units. Le malaise du monde moderne provient en grande partie de cette soumission qu'il est oblig d'imposer et qu'il ne peut fonder que sur des
  • explications hypocrites. La croissance de la population rend peut-tre cette discipline indispensable. Elle en fait mme le problme capital de l'avenir. Mais en mme temps cette soumission dcolore la vie, lui retire son got naturel : elle fait de notre existence une existence insipide. Et elle serait pourtant notre joie et notre fiert si nous pouvions la revendiquer, si nous trouvions en elle notre accomplissement. L'hypocrisie de la socit librale et l'hypocrisie de la socit marxiste crent finalement un gal malaise et un gal dgot. Parce que la socit librale et la socit marxiste mentent l'une et l'autre et proposent l'une et l'autre un faux idal qui masque tantt la loi implacable du profit et de l'exploitation, tantt la dictature imbcile de la caserne. Et leurs mensonges, leurs fausses positions proviennent de ce que l'une et l'autre ont pris pour fondement de toute la structure l'conomique et non pas l'homme. Elles nous proposent deux esclavages diffrents de l'conomique qui, finalement, en arriveront se ressembler, tous les trusts, d'tat ou de banques, n'tant qu'une seule mcanique au fond. Or, ce qui est important, c'est le destin qu'on fait l'homme. Et dans ce destin il y a quelques lments irrductibles parce qu'ils sont le propre de l'animal humain. Il faut que l'homme ait une famille et qu'il en soit le chef, il faut que l'homme ait une demeure et qu'il la btisse selon son got, il faut que l'homme ait un travail et qu'il aime ce travail, qu'il le fasse avec joie et que le fruit de ce travail lui revienne loyalement. A ces conditions, l'homme vit, il mne sa vie d'homme libre, il n'est pas vol de son existence. Et l'tat n'est l que pour lui assurer les conditions de cette existence qui sont les conditions mmes de la libert. Or, rien de tout cela n'est incompatible avec une civilisation de production : mais tout cela est incompatible avec les ides fausses que nous avons ajoutes la civilisation de production et qui lui ont donn son caractre actuel. L'individualisme qui dtruit la famille, l'galitarisme qui impose tous les mmes conditions de vie, le fonctionnalisme qui rend le travail anonyme et coeurant, sont des circonstances aggravantes que nous avons ajoutes la civilisation industrielle pour en faire la socit dmocratique de consommation . Elles sont nes de notre cervelle et non de la nature des choses. Avec une tournure d'esprit diffrente, avec une autre manire de chercher les solutions, nous aurions pu les viter et produire tout autant dans un paysage diffrent. Le monde moderne est n de nos cerveaux et non de nos machines. Nous avons prfr les principes l'homme et les effets du gigantisme ont t
  • multiplis par les effets de nos principes. Nous avons fabriqu des robots et des imbciles et nous leur disons aujourd'hui : Robots, soyez heureux ! Mais la mayonnaise ne prend pas. Et ceux qui ont conserv le secret du bonheur regardent avec consternation ces longues files de gteux prcoces que nous avons obtenus en cent ans. Si la construction de l'Europe a un sens, c'est principalement condition que l'Europe sache inventer une solution originale au malaise de la socit de consommation, en s'inspirant de son exprience et de ses traditions. Au-del des proccupations purement conomiques du March Commun et des proccupations purement politiques de la naissance d'une troisime force militaire et diplomatique dont les perspectives sont encore lointaines, c'est surtout par l'laboration d'une troisime option morale que l'Europe peut servir l'avenir. C'est essentiellement sur ce plan que les solutions russe et amricaine sont insuffisantes et dpasses. Nous avons besoin d'une troisime image de l'homme et de la vie. Refuser la fois Washington et Moscou, ce n'est pas seulement aujourd'hui un choix politique, c'est surtout un choix moral : c'est refuser les villes amricaines et le camp de concentration communiste. Ces deux formulations du gigantisme industriel ont toutes les apparences de la force, mais en ralit elles vont la drive. L'une et l'autre en sont accepter les yeux ferms les impratifs d'un dveloppement monstrueux. Elles foncent dans la nuit. Elles ont laiss l'inondation se rpandre et elles voguent sur un fleuve dont elles ne voient plus depuis longtemps les bords. La mission de l'Europe est de construire les digues qui canaliseront la socit de consommation. Nous avons besoin d'tablir quelque pouvoir, dfaut de quelque dieu, au-dessus des ingnieurs du monde moderne, au-dessus de l'empire des stocks et des bilans. Cela mme ne suffit pas que nous pensions aux hommes, et les problmes ne sont pas seulement d'accommodation. C'est assurment beaucoup que d'obtenir quelque relche de la pression du monde moderne : mais ce n'est que de l'ordre des soulagements et des remdes. Pour que nous chappions durablement la menace d'esclavage que la boulimie de la production aura toujours tendance rpter, c'est l'ide mme que nous nous faisons de l'homme que nous devons restaurer. Ce n'est pas assez de respecter l'animal humain. Pour qu'il survive aux obsessions continuelles du matrialisme, il faut qu'il trouve en lui-mme quelque inspiration plus profonde que le souci de son propre bien-tre. Il faut dvelopper en lui, il faut cultiver les qualits nobles de l'animal humain. Il faut qu'il les sente
  • comme son attribut essentiel et sa fiert. C'est la meilleure dfense de l'homme non seulement contre les formes directes ou insidieuses du totalitarisme, mais encore contre la pression formidable du matrialisme qui l'assige de toutes parts. Que l'Europe apporte donc aux hommes autre chose que des solutions ingnieuses. Qu'elle soit la terre qui leur porte une fois de plus les paroles qu'ils peuvent comprendre. Qu'ils entendent au moins quelque part une voix qui leur dise : Souvenez-vous de vivre .
  • CHAPITRE II BIOGRAPHIE INTELLECTUELLE D'UN NATIONALISTE Le dialogue qui s'tait institu au XIXe sicle au commencement de la socit industrielle est vieux comme le monde, c'est celui de l'homme et de ses inventions. Il ne suffit pas de dire : je suis la nouvelle loi. Il faut que cette loi soit viable, c'est--dire que l'homme se trouve l'aise avec ce qui lui est essentiel dans les formes de vie nouvelles que le changement des choses lui impose. On n'a rien rsolu quand on ampute l'homme d'une partie de lui-mme. Les rvolutions mme ne sont que des mutations brusques qui acclrent la cadence de l'accommodation. Elles liminent une classe d'hommes pour lesquels l'accommodation est impossible. Mais elles proposent aux autres une accommodation, et non une amputation, car finalement, il y a toujours des moujiks et des familles de moujiks et des villages et des champs de mas, quel que soit le nouveau nom qu'on leur donne. Et celui qui prtend amputer et non construire est vou l'chec. C'est la leon de la rvolution culturelle des Chinois. On peut exalter un aspect particulier de l'animal humain ou de la vie, on peut en faire une proccupation dominante une poque donne, mais c'est tout ce qu'on peut faire : les autres proprits de l'animal humain subsistent, les aspects de la vie qu'on regarde comme secondaires n'en existent pas moins, et finalement un jour ou l'autre il faut leur donner satisfaction eux aussi parce que leur rpression dfinitive est impossible et qu'en cherchant chimriquement la raliser on met en pril l'oeuvre toute entire. Cette accommodation de l'animal humain, d'une part la vie mcanique que lui impose l'industrie, d'autre part aux hirarchies inhabituelles que le capitalisme fait natre avait t le dbat majeur du XIXe et du XXe sicles. La civilisation agricole des sicles prcdents avait enracin des habitudes de vie et une conception de la vie, qui confirmaient un certain mode naturel d'existence et de pense, elle avait abouti aussi une hirarchie naturelle fonde sur la possession de la terre et la dfense de la terre qu'on retrouvait dans tous les pays, dans tous les temps. La civilisation urbaine transforma les habitudes de vie et ouvrit la voie des conceptions nouvelles de la vie, en mme temps la concentration capitaliste fit apparatre des seigneurs inconnus au sicle prcdent et amena la substitution d'une hirarchie nouvelle la
  • hirarchie d'autrefois. Il y avait quelque chose d'artificiel aussi bien dans la vie urbaine que dans la nouvelle hirarchie sociale. Et cette substitution entranait tout un matriel nouveau de reprsentations. Les occupations changeaient, mais aussi les plaisirs, les relations dans la famille, les biens qu'on recherchait, le but qu'on donnait sa propre existence et finalement l'idal qu'on se proposait et les croyances sur lesquelles cet idal tait tabli. Dans ce monde nouveau que les choses autour de nous faisaient natre, qu'allaient devenir le paysan qui est en chacun de nous ? On nous expliquait qu'il tait le vieil homme en nous et qu'il fallait nous dbarrasser du vieil homme, que le progrs, cela consistait mme essentiellement le rejeter. Mais si ce paysan en nous tait l'homme lui- mme, si ce vieil homme tait ce qu'il y avait de plus prcieux en nous ? S'il ne voulait pas mourir, si nous ne voulions pas nous prter ce qu'il meure ? Ce fut le dbat central, le dbat secret, le drame secret. Et au centre de ce dbat, il y avait Balzac, il y avait Stendhal et Nietzsche, il y avait mme Baudelaire et non pas Lamartine, Hugo ou Novalis, autour desquels nos professeurs organisaient le ballet du sicle. Et ce que nous appelons le dbat du XXe sicle, est-ce vraiment autre chose que ces sursauts de l'animal humain dans les conditionnements divers qu'on lui impose ? Pourtant nous tions ns au milieu des hymnes. On tranait le char de la Science au milieu d'une foule gonfle d'espoir. L'merveillement arrondissait toutes les faces. On avait vaincu la peste et la rage, on avait triomph des distances, on avait perc les montagnes, on avait fcond les entrailles de la terre. Le ciel lui-mme s'inclinait. Et la cration, docile, suivait l'homme comme un gros chien. Nos instituteurs conduisaient la chorale de nos certitudes. L'tat donnait des bourses aux garons qui avaient le prix de calcul et il tait sr qu'ils deviendraient Prsident de la Rpublique aprs avoir t Polytechniciens. Nous n'tions pas de petits Rastignac : nous tions trop certains que le mrite suffisait tout. En quel sicle tait-il meilleur d'tre n ? Nous plaignions les enfants qui avaient eu le malheur de natre dans les sicles de tnbres qui ignoraient la cosmographie. Dans le Berry de 1913 nous n'entendions rien d'autre que ce bourdonnement heureux qui venait de l'cole. Quand j'allais Bourges avec mes parents, j'entendais quelquefois parler des ouvriers de la
  • Pyrotechnie . On s'en entretenait voix basse comme de sauvages qui campaient aux portes. Un instituteur nous avait fait apprendre un pome de Sully-Prudhomme, dans lequel le boulanger refusait de cuire le pain. Je le rcitais comme un pome chinois. Mon pre me montrait le snateur Mauger, figure rouge brique avec une grosse moustache blanche, qui tait un socialo et dont La Dpche du Berry parlait avec horreur. Je faisais un dtour pour ne pas passer devant sa maison. L'idal de mon pre tait Gustave Vinadelle, maire de Dun-sur-Auron, qui ressemblait un architecte, faisait rayonner sur le canton les lumires du parti radical- socialiste et tait conseiller gnral de l'arrondissement. Je n'imaginais pas qu'il pt y avoir rien d'autre dans le monde que des paysannes qui portaient leurs poulets au march et rien ne me paraissait plus beau que les clairons du 95e d'Infanterie qu'on entendait s'exercer dans les prs. Depuis cinquante ans, nanmoins, bien des gens apercevaient cet envers du XIXe sicle que Dun-sur-Auron ne souponnait pas. Ils mesuraient la grande ombre que les inventions projettent sur les hommes. Ils voyaient s'lever les vents qui balayeraient sur les routes les noires fermires coiffe blanche qui allaient chaque semaine au march. Ils regardaient avec angoisse ces pluies bienfaisantes que des nuages noirs accompagnaient. Ils devinaient que l'homme risquait d'tre entran par le courant formidable de cette soufflerie construite par lui-mme, qu'il ne peut rien contre la balistique implacable des inventions multiplies par les imaginations qu'elles dchanent. Quand une invention nouvelle apparat, si elle n'est pas terrifiante, l'imagination des hommes l'accueille comme une fiance. Mais ce mouvement d'esprance n'est pas sans effet sur eux-mmes. Les biens nouveaux font natre le besoin de les possder, la possibilit de les fabriquer et de les vendre par immenses quantits donne des ailes la cupidit. Ces sentiments nouveaux avaient cru avec fureur. Ce fut une herbe qui envahit tout. Le capitalisme tait n dans le dsordre de la libert. On n'imaginait pas que la libert de contracter tait en mme temps la libert d'exploiter. Engels dcrivait les bouges dans lesquels avaient vcu Londres les pres de ces ouvriers de la Pyrotechnie dont les figures sombres me faisaient peur. L'affreux snateur Mauger tait simplement un homme qui avait lu plus de livres que l'aimable citoyen Vinadelle. Mais l'erreur de Marx, d'Engels et de l'affreux snateur Mauger tait de parler le mme langage que leurs adversaires : ils demandaient un transfert des bnfices, mais ils acceptaient le monde
  • nouveau, le monde mercantile qui tait n de la production massive des biens nouveaux, ils ne proposaient qu'une rpartition nouvelle de ces biens dans lesquels ils voyaient les pommes d'or du paradis terrestre. Il y a chez les hommes une sorte de pense qui engage l'tre tout entier. A certains moments, nous sentons bien que ce n'est plus le cerveau seul qui dcide, mais quelque chose en nous de plus profond. C'est un mouvement de tout l'tre qui nous dicte un refus ou qui accepte. Cette pense instinctive sommeille chez l'homme. Elle est vgtative, elle est lente, elle se manifeste par le malaise et l'inquitude et il faut du temps pour qu'elle devienne claire : tandis que la pense grgaire qui s'exprime dans les journaux et dans les discours des acadmiciens mne une danse allgre et fait entendre partout ses fltes et ses grelots. Le vrai visage des temps modernes mit longtemps apparatre. Toute une partie de l'Europe ressemblait Dun-sur-Auron. On entendait le marteau du marchal-ferrant en passant dans la rue des Ponts. Le tambour de ville annonait aux carrefours les objets perdus. Et Gustave Vinadelle vantait l'enseignement lac. Matre Mahaut le notaire, qui passait pour avoir un million, savait qu'aux portes de Berlin, Charlottenbourg tait pass en vingt ans de vingt-quatre mille deux-cent quarante mille habitants, que les usines Siemens occupaient plus de treize mille ouvriers, d'autres firmes dix-sept mille, on lui avait parl des villes- champignons de la Ruhr ou de l'Angleterre, il n'ignorait pas que les campagnes se dpeuplaient. Mais matre Mahaut tait notoirement ractionnaire. Gustave Vinadelle avait bien entendu parler des rois de l'acier, des chemins de fer, du corned-beef. C'taient l des personnages fabuleux qu'on ne rencontrait qu'en Amrique. Et le comte de Gourcuff, qui avait un chteau Nrondes et qui se promenait avec des gutres, ne pensait pas autrement que lui. A part les ouvriers de la Pyrotechnie , tout tait parfaitement rassurant et pareil ce qui tait autrefois. Beaucoup de banques taient encore des entreprises familiales, le banquier tait une sorte de notaire. Le protectionnisme maintenait les conomies nationales dans leur aire gographique et freinait la contagion du gigantisme. Ces pnplaines du capitalisme composaient un paysage rassurant. Les hirarchies aristocratiques existaient encore, elles en imposaient : et la richesse des industriels ne leur donnait pas d'autre droit que l'espoir d'tre admis dans cette socit fonde sur autre chose que sur la richesse. Ce paysage trompeur paraissait respecter les proportions et les tagements naturels. C'taient encore d'autres biens que l'argent qui
  • fixaient le classement des hommes. Le comte de Gourcuff ne paraissait pas inquiet de la tournure que prenaient les choses. Il aurait d aller plus souvent Paris. On y sentait mieux les ondes invisibles qui se propageaient et changeaient insensiblement le socle sur lequel dormait Dun-sur-Auron. Les nouvelles couches que Gambetta avait salues aprs la dfaite de 1871 menaient grand bruit dans la reconstruction. Les affairistes et les parvenus du Second Empire affirmaient dj assez clairement le triomphe de l'argent. Mais un rgime bonapartiste, malgr ses tares, plaait ncessairement le capitaine au- dessus du marchand. Cette suprmatie des militaires s'tait effondre Sedan. La Rpublique avait inscrit dans ses institutions : Cedant arma togae . Ce fut pendant longtemps sa vritable devise. C'tait donner le champ libre l'arrogance du parvenu qui ne voyait plus aucune vertu mettre au-dessus de la vertu d'tre riche. Les familles dont toute la fortune tait terrienne et dont toute l'ambition tait de se distinguer au service du pays avaient pris conscience les premires du dclassement dont elles taient menaces par la prpotence des marchands. Le rveil de la pense instinctive se produisit alors dans toute une catgorie sociale. Ces groupes sentirent que leur conception des valeurs tait toute diffrente de celle des nouveaux venus. Ils reconnurent que le dsintressement, la volont de servir, le courage militaire, la fidlit la parole donne, la loyaut, taient les qualits qu'ils mettaient au-dessus de toutes les autres et que ces qualits avaient peu d'emploi dans le monde qui s'organisait sous leurs yeux. Mais en mme temps cette exploration qu'ils faisaient d'eux-mmes en s'opposant aux nouveaux venus, leur rvla qu'ils taient en outre attachs une forme de vie patriarcale, un commandement naturel qui s'exerce dans la famille d'abord, puis de la famille la province, et toujours dans un cadre fix par la nature des choses, un protectorat de l'lite sur le peuple, enfin une politique naturelle qui devait tre la projection dans la structure de l'tat des qualits sur lesquelles ils souhaitaient fonder leur vie. L'affaire Dreyfus fit ressortir vigoureusement cette opposition. Ni la xnophobie ni l'indiscrtion et la maladresse de la communaut juive ne suffisent expliquer la violence des passions. En ralit, l'opinion reconnut la puissance de la civilisation mercantile et l'tendue de son implantation. Les Juifs servirent de bouc missaire. Leur pouvoir et leur insolence illustraient surtout la disparition des castes. On leur reprochait d'tre devenus ce qu'ils taient dans l'tat, bien qu'ils fussent Juifs. Les
  • nationalistes s'indignrent de cette infiltration d'trangers. Ils y virent un danger pour la scurit nationale. Ils dnoncrent l'arme invisible qui campait sur le territoire. Cette analyse tait juste, mais incomplte. Ce que les Juifs avaient le malheur de reprsenter, c'tait le rsultat de la civilisation industrielle brusquement dvoil. Et c'est pourquoi la conclusion de l'affaire Dreyfus fut la fondation de l'Action Franaise, glise qui prchait une Rforme totale. On avait dcouvert tout d'un coup la morale sur laquelle dbouchait la dmocratie. Le marchand, tre cauteleux, servile, que toutes les grandes civilisations avaient tenu l'cart, tait devenu le brahmane de la ntre. On baisait sa robe, on lui offrait la fille. On l'admirait et on le montra

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