ai 21 orizons et débats - .orizons et débats issn 1662 – 4599 horizons et débats case postale,

Download ai 21 orizons et débats - .orizons et débats ISSN 1662 – 4599 Horizons et débats Case postale,

Post on 23-Dec-2018

213 views

Category:

Documents

0 download

Embed Size (px)

TRANSCRIPT

  • Horizons et débats ISSN 1662 – 4599

    Horizons et débats Case postale, CH-8000 Zurich Tél.: +41 44 350 65 50 Fax: +41 44 350 65 51 hd@zeit-fragen.ch www.horizons-et-debats.ch CCP 87-748485-6 AZA

    8044 Zürich

    4 mai 2018 17e année

    No 9

    Bimensuel favorisant la pensée indépendante, l’éthique et la responsabilité Pour le respect et la promotion du droit international, du droit humanitaire et des droits humains

    Edition française du journal Zeit-Fragen

    Les dessous de la crise au Venezuela par Alfred de Zayas*, Genève

    Peu importe les aff i rmations des polit iciens inter- ventionnistes, des médias et de cer- taines organisations non-gouvernemen- tales, le Venezuela n’at teint pas le niveau de «crise humanita i re». I l est vrai qu’il y a une pénurie de cer- tains aliments,1 de

    médicaments et d’articles d’hygiène person- nelle, des retards de distribution, de longues files d’attente pour les produits alimentaires rationnés, une inflation galopante. Il y règne aussi de l’angoisse, des irrégularités institu- tionnelles et constitutionnelles (comme dans tant d’autres pays y compris l’Europe) – mais les hyperboles ne servent à rien, surtout pas au peuple vénézuélien dont les vrais besoins résident en une solidarité internationale, de la bonne foi et de l’aide humanitaire.

    La «crise» du Venezuela est une crise éco- nomique qui est, cependant, très éloignée des «crises humanitaires» que l’on connait à Gaza,2 au Yémen,3 en Libye,4 en Syrie,5 en Irak,6 en Haïti,7 au Mali,8 en République cen- trafricaine,9 au Soudan,10 en Somalie,11 au Myanmar.12

    Il est intéressant de remarquer qu’en 2017, lorsque le Venezuela a demandé l’aide médi- cale au Global Fund, la demande a été reje- tée, car «il s’agissait encore d’un pays à hauts revenus … qui n’était donc pas éligible.»13

    Pas de crise humanitaire

    Au cours de mes huit jours de visite au Venezuela, j’ai abordé les questions de la pénurie de nourriture et de médicaments avec des experts de la FAO14 (Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agri- culture) et de la CEPAL15 (Comisión Econó- mica para América Latina y el Caribe).16 Le rapport de décembre 2017 de la FAO ainsi que le rapport de mars 2018 listent 37 pays en situation de crise alimentaire. Le Venezuela n’en fait pas partie.

    Ne pas oublier la situation d’avant Hugo Chavez

    Grâce au PNUD (Programme des Nations Unies pour le développement), nous avons pu organiser une réunion avec toutes les agences de l’ONU et d’autres organisa- tions régionales opérant au Venezuela dans le but de coordonner les services consulta- tifs et l’assistance technique, initiative qui a porté ses fruits peu de temps après.17 Dans ce contexte, il est également utile de se rap- peler la situation au Venezuela durant les années précédant l’élection d’Hugo Cha- vez,18 lorsque les programmes restructurant du FMI (Fonds monétaire international) comprenaient des mesures radicales d’austé- rité et la privatisation de services publiques, dont l’électricité. Une pauvreté extrême et un

    mécontentement social se sont développés et ont entrainé d’importantes manifestations publiques et la réponse militaire gouver- nementale de 1989 connue sous le nom de Caracazo fut soldée par le massacre d’envi- ron 3000 paysans. L’élection d’Hugo Chavez en 1998 était une manifestation de désespoir face aux politiques néo-libérales des années 80 et 90, un choix démocratique reflétant un profond mécontentement populaire à l’égard de la corruption omniprésente et de l’énorme fossé entre les super-riches et les plus dému- nis.19 En 1998, la Commission interaméri- caine des droits de l’homme a condamné le Caracazo et d’autres actions du gouver- nement de Carlos Andres Perez, en trans- mettant le cas à la Cour interaméricaine qui, en 1999, a estimé que le gouvernement de Perez avait violé la Convention améri- caine et commis des exécutions extrajudi- ciaires. Le gouvernement vénézuélien, dirigé par Chavez à ce moment-là, n’a pas contesté les constatations et a accepté l’entière respon- sabilité des actions de l’ancien gouvernement.

    Effondrement du prix du pétrole et guerre économique

    Quelles sont les causes de la crise économique actuelle au Venezuela? La presse mains- tream nous fait croire qu’elle est due exclu- sivement à l’échec du modèle socialiste … trop d’idéologues, trop peu de technocrates, des amateurs ne sachant pas gérer l’écono- mie. D’autres ont mis l’accent sur la corrup- tion,20 dont l’existence était déjà un problème majeur dans le Venezuela pré-Chavez. Même si une part de vérité se cache dans ces affir- mations et malgré le lancement d’une solide campagne anti-corruption par le procureur,21 d’autres facteurs pèsent dans la balance, le prix du pétrole notamment, l’une des princi- pales sources de revenus du Venezuela. Les médias parlent rarement de la guerre éco- nomique menée contre le Venezuela depuis 1998, du Coup d’Etat de 2002 inspiré par les Etats Unis, du sabotage de l’économie par le secteur privé et des monopoles nationaux et internationaux, de l’accumulation de nourri- ture et de médicaments ensuite revendus sur le marché noir, de l’impressionnant niveau de la contrebande de nourriture et de médica- ments vers la Colombie, le Brésil et Aruba, des conséquences des sanctions d’Obama et de Trump ainsi que celles du Canada et de l’Union européenne lesquelles ont toutes aggravé la souffrance du peuple vénézuélien.

    Les sanctions: un crime contre l’humanité

    Dans la mesures où ces sanctions ont directe- ment et indirectement causé des pénuries de médicaments indispensables comme l’insu- line ou les médicaments antipaludéens, ainsi que des retards de distribution ayant engendré de très nombreux décès, elles devraient être condamnées comme un crime contre l’hu- manité. Un Rapport d’une sous-commission des Nations Unies sur la promotion et la pro- tection des droits humains datant de l’année 2000 condamne ces sanctions comme une grave violation des droits humains.22 Dans les années 1990, deux secrétaires généraux

    adjoint des Nations Unies, Denis Halliday et Hans-Christof von Sponeck,23 ont démis- sionné de leurs postes de «coordinateur à l’aide humanitaire» en Irak pour dénoncer les sanctions ayant causé la mort de plus d’un million de personnes dans la population, en particulier celle d’enfants,24 action qu’ils qua- lifiaient de forme de «génocide».

    Bien que le gouvernement vénézuélien s’efforce de diversifier l’économie pour réduire la dépendance au pétrole, il a ren- contré des difficultés, par exemple, dans l’importation de graines pour augmenter sa production agricole locale. Il est également clair que le pays a besoin d’aide internatio- nale pour produire ses propres médicaments génériques. Compte tenu du degré de contre- bande et de sabotage, l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime de Vienne devrait d’abord venir en aide au gouverne- ment vénézuélien pour s’attaquer aux mafias internationales agissant dans la région.

    Le professeur Pasqualina Curci de l’Uni- versité de Caracas a publié en 2017 un livre intitulé «The visible hand of the market» [La main visible du marché], analysant la guerre économique et rappelant qu’en 1970, quand Salvador Allende a été élu président du Chili démocratiquement, Richard Nixon a dit à Henry Kissinger que les Etats-Unis ne tolè- reraient pas un modèle économique alterna- tif en Amérique latine et a ordonné de «faire hurler de douleur l’économie chilienne».25 Quand toutes les sanctions et les boycotts eurent échoués, Allende fut supprimé suite au coup d’Etat de Pinochet en septembre 1973.26

    Activités concertées en faveur d’un «changement de régime» dans le pays

    L’économiste espagnol Alfredo Serrano, à la tête du Centro Estratégico Latinoamericano de Geopolítica, analyse entre autres l’inflation induite artificiellement, les chiffres arbitraires de «Dollar today», la manipulation du «facteur risque du pays», le refus des banques de traiter les transactions internationales du Venezuela, les difficultés à obtenir de l’insuline et d’autres médicaments, la fermeture des comptes ban- caires du Venezuela par, entre autres, Citi- bank, Commerzbank, Deutsche Bank.27

    Le refus de la Colombie de fournir les médicaments antipaludéens qui avaient été commandés pour combattre une épidémie en novembre 201728 et l’absence de condamna- tion de la part de la communauté internationale de ce comportement démontrent le regroupe- ment de certains pays contre le Venezuela pour parvenir au «changement de régime» recher- ché. Les médicaments antipaludéens ont du être importés de l’Inde et le gouvernement a assuré leur immédiate distribution – à un coût plus élevé, comme on pouvait s’y attendre.

    Les pays continuant à mener une guerre économique contre le Venezuela ne peuvent eux-mêmes plus se lamenter d’être confron- tés à une «crise humanitaire», car ils font eux- mêmes partie du problème. Ex injuria non oritur jus [L’injustice n’engendre pas le droit].

    Ce dont le Venezuela aurait besoin …

    Pour résoudre ses problèmes immédiats, le Venezuela a besoin d’une entrée facilitée de

    médicaments et de nourriture, sans condi- tions préalables. Les Nations Unies devraient concentrer leur effort